UN MOT DU GÉNÉRAL HUGO
Victor souffrit, mais ne renonça pas. Des deux obstacles qu'on lui opposait, l'un, son âge, s'en irait de soi-même, l'autre, la pauvreté, dépendait de son travail. Il travailla donc, avec un acharnement infatigable. En 1820 encore, il envoya au concours toulousain Moïse sur le Nil, qui eut encore un prix. Trois prix le nommaient de droit maître es Jeux Floraux, et il fut, à dix-huit ans, académicien de pro\'ince.
Il ne voyait plus absolument que sa mère. Il voyait moins que jamais son père qui, deux ou trois fois l'an tout au plus, venait passer un jour ou deux à Paris. Dans ces rapides passages, le général ne logeait même pas chez sa femme. Ces perpétuelles séparations n'avaient pas été, on le devine, sans relâcher l'union du ménage ; le mari et la femme s'étaient habitués à vi\Te l'un sans l'autre, et c'était maintenant la volonté qui les séparait autant que la nécessité. Les enfants avaient été forcément du parti de leur mère ; ils ne l'avaient jamais quittée, elle ne les avait gênés en rien, elle les avait élevés en plein air, elle leur avait laissé choisir leur avenir, elle était pour eux la liberté et la poésie ; au lieu que leur père était pour eux une
sorte d'étranger qui ne leur était apparu à Madrid que pour les emprisonner au collège des Nobles, à Paris que pour les emprisonner à la pension Cordier, et qui les condamnait aux mathématiques à perpétuité. Par toutes ces raisons, les opinions du père étaient sans action sur celles de ses fils. Luimême comprenait l'inutilité de lutter quelques heures par an contre une influence de tous les jours et de tous les instants. Il se résignait et s'en rapportait à l'intelligence de ses enfants lorsqu'ils réfléchiraient. A un de ses voyages si rares et si courts, il vit Eugène et \'ictor chez le général Lucotte. Victor ayant exprimé ardemment ses opinions vendéennes, le père, qui l'avait écouté sans l'interrompre, se tourna vers le général Lucotte et lui dit :
— Laissons faire le temps. L'enfant est de l'opinion de la mère, l'homme sera de l'opinion du père.
J'ai déjà fait remarquer que Victor, si soumis à sa mère dans les habitudes de la vie et dans sa croyance politique, lui échappait dans les choses de la nature et de l'art, et avait là un goût très personnel. Comme tout ce qui est original, Atala avait été fort moquée à son apparition ; les éclats de rire trouvaient encore des échos en 1819, et une parodie, intitulée Ahl la la! écrasait à jamais les descriptions du Meschacébé et des forêts vierges en décrivant pendant vingt pages un champ de pommes de terre. M™® Hugo était pour la parodie, Victor fut énergiquement pour Atala.
La lecture de Chateaubriand, pour lequel il se passionna, modifia sensiblement ses idées sur un point. Le Génie dit christianisme, en démontrant la poésie de la reUgion catholique, avait pris le bon moyen de la persuader aux poètes. Victor accepta peu à peu cette croyance qui se confondait avec l'architecture des cathédrales et avec les grandes images de la bible, et passa du royalisme voltairien de sa mère au royalisme chrétien de Chateaubriand.
La mort du duc de Berry inspira à Victor une ode qui réussit beaucoup dans le monde roycdiste.
146 MCTOR HUGO RACONTÉ
Louis XMII en récita plusieurs fois devant ses intimes la strophe qui commence par :
LIonarque en cheveux blancs, hâte-toi, le temps presse; Un Bourbon, etc.
M. de Chateaubriand, causant avec un député de la droite, M. Ag:ier, lui parla de l'ode en termes enthousiastes et lui dit que l'auteur était un enfant sublime.
M. Agicr fit, dans le Drapeau blanc, un article sur l'ode et cita le mot de M. de Chateaubriand. Cette parole du grand écrivain fut répétée partout, et Victor entra dans la vraie célébrité.
Il alla remercier M. Agier de son article, mais il n'osa pas affronter la gloire de M. de Chateaubriand, lequel s'étonna de ne pas le voir et le dit à M. Agier. Le député vint dire l'étonnement de M. de Chateaubriand à M"^^ Hugo, qui ne riait plus d'Atala depuis quAiala admirait son fils, et elle ordonna à \'ictor la visite terrible. Il sentit bien lui-même que, M. de Chateaubriand le demandant, il n'y avait pas à résister, et subit l'honneur qui lui était infligé.
Le lendemain à sept heures du soir, M. Agier vint le prendre. Ce ne fut pas sans une vive émotion qu'il arriva au numéro 27 de la rue Saint-Dominique. Il sui\àt son guide à travers une cour, au fond de laquelle ils montèrent un perron. M. Agier sonna, un dom.estique à tablier blanc ouvrit, les introduisit dans l'antichambre, puis dans un grand salon meublé simplem^ent et dont les sièges étaient recouverts de housses grises.
M°^® de Chateaubriand, assise sur une causeuse,
ne bougea pas. M. de Chateaubriand, adossé à la cheminée, sans se déranger, dit à Victor :
— Monsieur Hugo, je suis enchanté de vous voir. J'ai lu vos vers, ceux que vous avez faits sur la Vendée et ceux que vous venez de faire sur la mort du duc de Berry. Il y a, surtout dans les derniers, des choses qu'aucun poëte de ce temps n'aurait pu écrire. Mes vieilles années et mon expérience me donnent malheureusement le droit d'être franc, et je vous dis sincèrement qu'il y a des passages que j'aime moins ; mais ce qui est beau dans vos odes est très beau.
L'éloge n'était pas ménagé ; pourtant il y avait, dans l'attitude, dans l'inflexion de voix, dans cette façon de distribuer les places, quelque chose de si souverain, que Victor se sentit plutôt diminué qu'exalté. Il balbutia une réponse embarrassée et eut envie de partir.
Deux amis de la maison, les marquis de Talaru et d'Herbouville, arrivèrent à propos pour détourner l'attention. Il se remit un peu, et put regarder le glorieux écrivain dont il ne connaissait que les hvres.
M. de Chateaubriand affectait l'allure militaire ; l'homme de plume se souvenait de l'homme d'épée ; son cou était roidi par une cravate noire qui dissimulait le col de la chemise ; une redingote noire, boutonnée jusqu'au haut, redressait son petit corps voûté. Ce qu'il avait de beau, c'était la tête, en disproportion avec la taille, mais noble et grave. Le nez était d'une ligne ferme et impérieuse, l'œil fier, le sourire charmant, m.ais ce n'était qu'un éclair et la bouche reprenait vite l'expression sévère et hautaine.
La nuit arriva. On n'apportait pas de lumière.
Le maître de la maison laissait tomber la conversation. Victor, gcné d'abord des paroles, l'était maintenant du silence. Il fut ravi quand M. Agier se leva.
M. de Chateaubriand, les voyant partir, invita Victor à revenir le voir et lui dit qu'il le trouverait tous les jours de sept à neuf heures du matin.
Victor retraversa sans s'arrêter l'antichambre et la cour ; lorsqu'il fut dans la rue, il respira bruyamment.
— Eh bien ! lui dit M. Agier, j'espère que vous êtes content ?
— Oui, d'être dehors.
— Comment ! s'écria le député. Mais M. de Chateaubriand a été charmant pour vous. Il vous a parlé beaucoup. Vous ne le connaissez pas, il est quelquefois quatre ou cinq heures sans dire im mot. Il fait pour vous une véritable exception en vous accordant si vite vos grandes et vos petites entrées. Si vous n'êtes pas satisfait, vous êtes difficile.
\'ictor ne fut pas convaincu. Il aimait mieux Tauteur des Martyrs dans ses livres que dans son salon, et, sans ]M^® Hugo dont la volonté était toute-puissante sur son fils, les relations en fussent restées là.
Par déférence pour sa mère, il reprit un matin le chemin de la rue Saint-Dominique. Le même domestique lui ouvrit. Cette fois M. de Chateaubriand le reçut dans sa chambre. En passant par le salon, il se croisa avec ]\I°^® de Chateaubriand qui, malgré l'heure matinale, sortait, et avait sur la tête un de ces chapeaux à passe étroite de mode alors dans le faubourg Saint-Germain. Victor, qui, à sa première visite, l'avait mal distinguée
UN :M0T de chateaubriand 149
parce qu'elle était à contre-jour et que le soir tombait déjà, vit alors une grande femme maigre, au visage sec et marqué de petite vérole. Elle ne s'arrêta pas pour ce petit jeune homme ; elle daigna cependant lui faire un léger salut de tête.
Quand Victor entra, M. de Chateaubriand, en manches de chemise, un foulard noué sur la tête, assis à une table, tournait le dos à la porte et faisait une re\Tie de papiers. Il se retourna avec empressement.
— Ah ! bonjour, monsieur Victor Hugo. Je vous attendais. Asseyez-vous donc. Eh bien ! avez-vous travaillé depuis que je vous ai vu? Oui, n'est-ce pas ? Avez-vous fait beaucoup de vers ?
Victor répondit qu'il en faisait toujours un peu.
— Vous avez bien raison. Les vers ! faites des vers ! c'est la littérature d'en haut. Vous êtes sur un plateau plus élevé que le mien. Le véritable écrivain, c'est le poète. ^loi aussi j'ai fait des vers, et je me repens de n'avoir pas continué. Mes vers valaient mieux que ma prose. Savez- vous que j'ai écrit une tragédie ? Tenez, il faut que je vous en lise une scène... — Pilorge, venez, j'ai besoin de vous.
Un individu, rouge de cheveux, de favoris et de visage, entra.
— AUez me chercher le manuscrit de Moïse.
Pilorge était le secrétaire de M. de Chateaubriand, ce qui ne lui constituait pas une sinécure. Sans compter les manuscrits, la correspondance seule lui prenait énormément de temps parce qu'en outre des lettres originales qu'il écrivait et que M. de Chateaubriand signait, il en faisait un double pour un registre où l'illustre écrivain, attentif pour la postérité, conservait précieuse-
ment ses moindres billets. Pilorge avait aussi la fonction de classer et de numéroter toutes les lettres reçues à l'hôtel.
Le secrétaire apporta le manuscrit demandé.
L'auteur de René lut alors, avec pompe et conviction, un dialogue, puis un chœur imité des chœurs d'Athalie et d'Esiher, qui ne démontrèrent pas à son auditeur qu'il eût raison de préférer ses vers à sa prose. Victor essaya de trouver cela très beau, et parvint à admircfi* ce vers du chœur :
Et souvent la douleur s'apaise par des chants,
auquel il s'accrocha comme à une planche de sauvetage.
Le domestique qui lui avait ouvert apporta une immense cuvette remplie d'eau. M. de Chateaubriand dénoua son madras et se mit à ôter ses pantoufles de maroquin vert ; Victor allait se retirer, mais il le retint ; il continua sans façon de se déshabiller, défit son pantalon de molleton gris, sa chemise, son gilet de flajielle, et entra dans la cuvette, où le domestique le lava et le frictionna. Essuyé et rhabillé, il fit la toilette de ses dents, qui étaient fort belles et pour lesquelles il avait toute une trousse de dentiste. Ragaillardi par son barbotage dans la cuvette, il causa avec entrain, tout en se travaillant la mâchoire, et charma Victor. Il parla de la censure.
— Quel gouvernement ! Ce sont des misérables et des imbéciles. La pensée est plus forte qu'eux, et ils se blesseront à la frapper. S'ils ne compromettaient qu'eux ! mais ils perdront la monarchie à ce jeu-là.
Victor emporta de cette seconde entrevue une
bien meilleure impression que de la première. Il fit pour M. de Chateaubriand Tode intitulée le Génie. Il retourna souvent le voir, mais il lui trouva rarement la vivacité et l'abandon de sa seconde visite. M. de Chateaubriand était toujours tel qu'il l'avait vu le premier soir, d'une politesse glacée au fond ; on se heurtait à un caractère dont rien ne pouvait ployer la raideur ni diminuer la hauteur, on éprouvait plus de respect que de sympathie, on se sentait devant un génie, mais non devant un homme.
Ce ne fut pas sans une joie secrète que Victor apprit que M. de Chateaubriand était nommé ambassadeur à Berlin. Il alla le féliciter et lui dire adieu.
— Comment ! adieu ? dit l'ambassadeur. Mais vous venez avec moi.
Victor ouvrit de grands yeux.
— Oui, reprit le maître ; je vous ai fait attacher à l'ambassade sans vous en demander la permission, et je vous emmène.
Victor le remercia cordialement de sa bonne intention, mais il lui dit qu'il ne pouvait quitter sa mère.
— Est-ce seulement votre mère ? demanda M. de Chateaubriand en souriant. Allons, vous êtes hbre. Mais je suis fâché que cela ne se puisse pas, c'eût été honorable pour nous deux.
W^^ de Chateaubriand entra dans le cabinet de son mari. Elle n'avait jamais paru connaître Victor; il fut donc fort étonné de la voir venir à lui, le sourire aux lèvres.
— Monsieur Hugo, lui dit-elle, je vous tiens et il faut que vous m'aidiez à faire ime bonne action. J'ai une infirmerie pour les vieux prêtres pauvres.
Cette infirmerie me coûte plus d'argent que je n'en ai ; alors j'ai une fabrique de chocolat. Je le vends un peu cher, mais il est excellent. En voulez-vous une li\Te ?
— Madame, dit Victor qui avait sur le cœur les grands airs de M"^^ de Chateaubriand et qui éprouva le besoin de l'éblouir, j'en veux trois livres.
^jme (jg Chateaubriand fut éblouie, mais Victor n'eut plus le sou.
^j^me ^Q Chateaubriand n'était pas seule charitable. ]\1. de Chateaubriand avait toujours siu" la cheminée de son cabinet des piles de pièces de cinq francs ; à chaque instant, son domestique entrait, lui remettait des lettres de mendiants, émigrés vrais ou faux, vendéens, chevaliers de Saint-Louis ; il prenait à la pile en bougonnant, enveloppait l'argent dans la lettre et envoyait le tout par le domestique.
M°^® Sand parle dans l'Histoire de sa vie des nuées de mendiants qui s'abattent sur les écrivains en renom. Cela devient bientôt, si l'on n'y met ordre, une exploitation en règle. Tous s'en mêlent, pauvres, escrocs, malheureux en guenilles ou quêteuses en dentelles, et ne demandent pas toujours, comme M^^ de Chateaubriand, avec un sourire. Une quêteuse du faubourg Saint Germain somma une fois M. Victor Hugo en termes tels, qu'elle s'attira cette réponse :
Voici vos vingt francs, comtesse.
Quoiqu'on puisse, en vérité, flanquer à la cnarité Qui manque à la politesse.
M. de Chateaubriand donnait sans compter, comme il dépensait. L'argent lui ruisselait des
mains. Lorsqu'il alla voir à Prague Charles X exilé, l 'ex-roi le questionna sur sa fortune.
— Je suis gueux comme un rat, répondit-il, je vis pêle-mêle avec les pau\Tes de madame de Chateaubriand.
— Oh ! ça ne finira pas com.me ça, dit le roi ; voyons. Chateaubriand, combien vous faudrait-il p)our être riche ?
— Sire, vous y perdriez votre temps. Vous me donneriez quatre millions ce matin que je n'aurais pas un patard ce soir.
Le mauvais côté de ce noble mépris de l'argent, c'est que cela mettait le grand écrivain à la merci des prêteurs. L'économie contient l'indépendance et la dignité. Ceux qui lui ouvraient leur bourse se croyaient le droit d'intervenir dans sa politique et quelquefois, le lendemain d'un discours à la chambre ou d'un article de journal, venaient lui faire chez lui des remontrances menaçantes que son orgueil devait tolérer. Les embarras d'argent qui aggravèrent sa \ieillesse le forcèrent à vendre d'avance ses Mémoires d' outre-tombe et à h}'pothéquer son cadavTe. On lui fit une pension de vingt mille francs par an. Comme il ne mourait pas assez vite et que le marché devenait mauvais, on ne voulut plus lui donner que douze mille francs ; il convint qu'il avait tort de tant durer et accepta la diminution.
Depuis sa fluxion de poitrine, M"^^ Hugo n'était pas très bien portante. Elle attribuait son malaise à son logement. Habituée à l'air, elle respirait mal entre quatre murs. Elle n'y tint pas, et, au commencement de 1821, elle quitta son troisième étage et alla rue Mézières numéro 10, où elle eut un jardin. Elle était si pressée qu'elle ne laissa pas le temps de réparer et de repeindre l'appartement où elle entrait. Une fois entrée, pour aller plus vite, et aussi par économie, elle se mit ellemême à la besogne et y mit ses deux fils. Il était, d'ailleurs, dans ses idées que les hommes apprissent à se sufïïre en toute occasion. Elle les avait déjà habitués à l'aider dans la teinture des étoffes, où elle s'entendait particulièrement, et ils en auraient remontré aux gens du métier pour passer dans la couleur les lainages et les soieries. De teinturiers, ils devinrent aisément badigeonneurs et colleurs.
Ils redevinrent jardiniers. Le jardin était en mauvais état, il fallut le refaire. C'était le moment, le printemps approchait. Il fallut labourer, bêcher, semer, planter, greffer. Leur mère bêchait comme eux, et plus qu'eux ; son amour des fleurs l'em-
péchait de sentir sa fatigue. Un jour qu'elle voulut absolument terminer une plate - bande, elle eut chaud et but un verre d'eau. Presque aussitôt, elle eut le frisson, puis la fièvre. Une seconde fluxion de poitrine se déclara. Les fils repassèrent les nuits ; la malade bien-aimée se tira de la période aiguë, mais les poumons étaient engagés ; elle tra.îna quelques semaines dajis une fausse convalescence et reprit le lit à la fin de mai. Malgré cette rechute, le médecin continua d'espérer. Il y eut au milieu de juin un mieux apparent, et les deux frères s'attendirent à une prompte guérison.
Le 27 juin, vers midi, ils étaient tous deux seuls avec leur mère.
— Regarde, dit Eugène à Victor, comme maman est bien ! elle ne s'est pas réveillée depuis minuit.
— Oui, dit Victor, elle sera bientôt guérie.
Il s'approcha pour la regarder et l'embrassa au front. Le front était glacé. Elle était morte.
Abel, appelé aussitôt, s'occupa des lugubres détails. Le surlendemain, les trois frères, de rares amis et quelques personnes attirées par la jeune renommée de Victor, conduisirent la morte à l'église Saint-Sulpice, et de là au cimetière Montparnasse.
Les amis emmenèrent les trois fils et essayèrent de les distraire, mais Victor aima mieux pleurer et retourna seul dans la maison vide. Il n'y put rester, sortit et reprit le chemin du cimetière. Quand on ferma les grilles, il erra sur le boulevard, accablé et découragé de vi\Te. Le besoin de se rattacher à une espérance lui fit prendre en revenant la rue du Cherche-Midi. Il était onze heures du soir, il s'attendait à trouver les conseils de guerre endormis et éteints ; la porte était toute grande ouverte, et la cour et les fenêtres pleines de liunières. Il fut
heurté par un groupe qui entrait en riant aux éclats. 11 voulut continuer sa route, mais il lui fut impossible de faire un pas. Il hérita un instant ; puis, tout à coup, poussé par l'amère envie de souffrir, il s'élança dans la cour, monta rapidement le grand escalier, et entra dans une grande pièce déserte où l'on venait de jouer la comédie et dont le théâtre lui fît l'effet d'une autre tombe. Il vit dans une glace son visage, qui avait la pâleur de la mort, et le crêpe de son chapeau qu'il avait gardé sur sa tête. Cette vue le rappela à lui, il s'enfuit précipitamment et s'enfonça dans un corridor noir, d'où il entendit au-dessus de sa tête les pas de la danse et le bruit des instruments. Il ne put résister à monter un étage, puis un autre ; il connaissait la maison et alla à une sorte de vasistas qui éclairait d'en haut la salle de bal Là, seul et dans l'obscurité, il colla ses yeux au carreau et s'eni\Ta désespérément du plaisir des autres II vit bientôt celle qu'il cherchait ; elle était en robe blanche, coiffée de fleurs, et dansait en souriant.
La rupture des deux familles n'avait pas été moins sensible à M^^^ Foucher qu'à Victor. Le père et la mère combattaient la tristesse de leur fille en cherchant pour elle toutes les occasions d'amusement. Le 29 juin était la fête de M. Foucher, on en avait fait une petite solennité ; on avait organisé un bal et la représentation d'un vaudeville. Monsietir Guillaume, où M^^^ Adèle faisait la jeime première. La veille du grand jour, M. Foucher reçut le billet de faire part de la mort de son ancienne amie, qu'il n'avait pas revue, et dont il n'avait su la maladie que vaguement ; il ne pensa qu'à sa fille, qui allait perdre ime distraction, et lui cacha la triste nouvelle.
Le lendemain, M^^^ Foucher, étourdie et lasse des joies de la veille, se promenait dans le jardin du conseil de guerre. Elle vit entrer Victor, dont la présence et la pâleur lui dirent tout de suite qu'il était arrivé un malheur.
Elle courut à lui : — Qu'y a-t-il donc ?
— Ma mère est morte. Je l'ai enterrée hier.
— Et moi je dansais !
Il vit qu'elle ne savait rien. Ils se mirent à sangloter ensemble, et ce furent leurs fiançailles.
Ceux qui avaient accompagné à l'église le corps de la morte avaient remarqué, en entrant dans la chapelle de la Vierge, un jeune prêtre qui avait entendu l'office avec eux et qui était allé aussi au cimetière jeter sa pelletée de terre sur le cercueil. Ce prêtre pouvait avoir trente ans ; ses cheveux soyeux entouraient sa tonsure d'un cercle parfait ; son linge et le drap de sa soutane étaient d'une finesse rare chez un prêtre ; lui-même avait dans sa personne un grand air de distinction et de race.
C'était le duc de Rohan. A peine marié, sa femme était morte brûlée. De désespoir, il s'était mis dans les ordres, et il était alors sous-diacre au séminaire de Saint-Sulpice.
Quelques jours après, il fit demander à Victor par un ami commun la permission de venir le voir. Victor répondit que c'était à lui d'aller remercier M. de Rohan d'avoir suivi le corps de sa mère. Il alla au séminaire ; l'abbé étant en ce moment à la chapelle, on l'introduisit dans sa celMe, qui avait pour tout ameublement une table de bois, un lit de bois et un ciiicifix de bois. Il fut touché de ce détachement des choses humaines chez un homme du monde qui portait ce nom hautain.
L'abbé accourut et fut d'une simplicité cordiale. Il parla d'abord de la morte avec une sincérité d'émotion qui pénétra le fils. Puis il causa de choses moins tristes, complimenta Victor de ses vers qu'il savait tous, lui prédit la gloire, dit que, lui, il avait renoncé à tout, qu'il ne voulait être rien dans l'église, que, sans sa mauvaise santé, il se serait fait trappiste, et que toute son ambition était de devenir curé de son village.
Il plut beaucoup à Victor, qui le vit assidûment jusqu'aux vacances du séminaire. Il allait passer les vacances dans son village ; il insista fort pour que Victor y vînt avec lui, plutôt que de rester dans la maison où sa mère était morte. Victor ne partit pas avec lui, mais lui promit de le rejoindre.
En effet, un matin du milieu d'août, il monta en diligence avec l'ami commun qui avait été leur intermédiaire, M. Rocher. Le village était la Roche- Guyon. Arrivés au bord de la Seine, M. Rocher héla le bac. Du milieu du fleuve, les deux visiteurs aperçurent leur ami qui agitait son mouchoir sur le balcon du château. Lorsqu'ils arrivèrent dans la cour d'honneur, le jeime séminariste les reçut sur le perron ayant derrière lui une douzaine de petits abbés-majordomes et valets, ce qui commença à déranger les idées de Victor sur l'humilité du duc.
Le châtelain de la Roche-Guyon fut, du reste, aussi amical et aussi expansif que le séminariste de Saint-Sulpice. Le dîner attendait les visiteurs ; il y avait une douzaine de convives, presque tous des prêtres. Le duc plaça Victor à sa droite et fut charmant ; mais une étiquette princière pesait sur le dîner ; les convives traitaient le maître de la maison avec un respect cérémonieux ; ils ne l'ap-
i6o VICTOR HUGO RACONTÉ
pelaient que monseigneur, excepté un abbé, depuis aumônier de la duchesse de Beiry, qui l'appelait altesse. Derrière l'altesse, se tenait debout, l'épce au côte, la serviette sous le bras, un grand escogriffe. Un mot étonna Victor qui demanda au duc quel était ce personnage.
— C'est le maire de la Roche-Guyon, répondit le duc.
Victor ne crut plus autant que l'ambition du duc fût de devenir curé de la Roche-Guyon.
Après le dîner, on visita le château, tout à fait magnifique et seigneurial. Victor y admira de fort belles peintures, parmi lesquelles le duel de Jamac et de La Châtai.gneraie. Le duc de Rohan prétendait descendre de Jamac et s'en vantait. Le tableau représentait hardiment l'instant du duel où Jarnac coupe avec sa dague le jarret de son adversaire.
Une des curiosités du château était un lit de dix pieds de large, en chcne sculpté, tendu de bandes de velours grenat alternées de bandes de tapisserie or et soie au petit point, où avait couché Henri IV.
La chambie du duc ne ressemblait guère à sa cellule ; elle étalait toutes les recherches du luxe. EUe ouvrait sur un salon boudoir dont la table et le piano étaient couverts d'albums de musique sacrée richement reliés, et ayant tous cette inscription en lettres d'or : Sa seigneurie le duc de Rohan-Chabot, duc de ^.lontbazon, duc de Beaumont, prince de Léon, pair de France.
En face du piano, il y avait le portrait du duc par Gérard en grand uniforme de mousquetaire rouge, avec ces mots incrustés dans le bois : S. A. le prince de Léon.
Il était trop tard pour \'i5iter le parc. On causa, puis le duc conduisit \'ictor dans une vaste et
LA ROCHE-GUYON i6i
opulente chambre gothique dont les fenêtres regardaient la Seine. Cette chambre avait un mérite plus grand ; le duc de La Rochefoucauld, l'auteur des Maximes, l'avait habitée.
Le lendemain, Victor, levé avec le jour, s'en alla seul dans le parc, qui se développait sur la colline derrière le château bâti à mi-côte. Les restes de la Tour de Guy, le bourg primitif, dont le nom avait fait celui du village (la Roche à Guy, puis la Roche- Guyarde,puis la Roche-Guyon), l'attirèrent d'abord. a 11 n'en restait plus que la muraille circulaire, qui était très épaisse et revêtue de lierre et de mousse. Les plafonds de ses quatre étages s'étaient successivement écroulés au rez-de-chaussée, où ils formaient un amas énorme de décombres. Un escalier étroit et sans rampe, rompu en plusieurs endroits, tournait en spirale sur la surface intérieure de la muraille au sommet de laquelle il aboutissait. » Cette ruine servit à Victor pour décrire la tour de Vermund le Proscrit dans Han d'Islande, dont il s'occupait alors.
Un son de cloche le rappela ; il crut que c'était le déjeuner, c'était la messe. La chapelle était sous terre et taillée dans le roc. En s'enfonçant dans la crypte, il entendit un bruit d'harmonica. Il poussa une porte et vit une chapelle splendidement illuminée. Un Christ de grandeur naturelle cherchait à faire l'illusion complète de la réalité ; un jet de vermillon jaillissait de ses plaies, le bois des linges était peint en blanc, le corps en couleur de chair, les yeux étaient d'émail, et la couronne de véritable épine. Derrière ce Christ, une nuée de séraphins en ronde bosse comme ceux de Saint- Roch projetaient des rayons de bois doré. Tous les abbés domestiques étaient là. Le curé de la Roche-
l62 VICTOR HUGO RACONTÉ
Guyon disait la messe, qui était servie par le duc en habit de diacre ; mais il était facile de voir que ce n'était pas le diacre qui était le serviteur.
Victor avait dû d'abord rester deux mois, mais il en eut assez après deux jours. Le surlendemain de son arrivée, il écrivait à un ami de Paris : a ... Ces immenses salons dorés, ces vastes terrasses et, pardessus tout, ces grands laquais obséquieux, me fatiguent. Je n'ai ici d'autre attrait que la colline boisée, les vieilles tours et avant tout la société charmante de cet aimable duc de Rohan, l'un de mes amis les plus chers et les plus dignes d'être noblement aimés. Je le quitte bien vite ; mais il est heureux. Quel besoin a-t-il de moi, qui ne le suis pas ?... M°^® la duchesse de Berry, qui est à Rosny, doit venir visiter ce château dans quelques jours. M. de Rohan voudrait me retenir au moins jusquelà ; mais je me défie de sa bienveillance. Je ne veux pas que ma position particulière m'expose à devenir le client d'un homme dont ma situation sociale me permet d'être l'ami. J'aime le duc de Rohan pour lui, pour sa belle âme, pour son noble caractère, mais non pour les services matériels qu'il peut me rendre... ?>
Il partit, laissant l'ami avec lequel il était venu, et qui essaya vainement de le faire rester en disant que, par ce brusque départ, il afîhgerait le duc qui l'aimait beaucoup.
— Moi aussi, je l'aime beaucoup, dit Victor ; mais je le préfère dans sa cellule ou chez moi.
Entre Rolleboise et Mantes, il y a une côte qu'il monta à pied. Il y fit la rencontre d'une jeune femme qui était aussi descendue de sa voiture et qui, pour mieux voir le paysage, avait grimpé sur un escarpement. Elle semblait embarrassée pour
en redescendre, n'ayant avec elle qu'un vieillard qui était assez occupé à ne pas glisser lui-même. Victor s'avança et offrit sa main qui fut acceptée de bonne grâce. A Rosny, où il s'arrêta pour visiter le château, on lui dit que la duchesse de Berry venait de partir pour la Roche-Guy on avec ]\L de ]\Ieynard et qu'il avait dû se croiser avec elle à la côte. La duchesse de Berry ne s'était pas doutée qu'elle touchait la main qui avait écrit l'ode sur la mort de son mari.
On aime à évoquer ses jeunes souvenirs. En 1835 M. Victor Hugo, voyageant de ce côté, voulut revoir la Roche-Guyon. Le château n'appartenait plus au duc de Rohan, qui l'avait vendu à M°^® de Liancourt. La duchesse était hospitalière aux touristes. Un domestique montra complaisamment toutes les pièces et entre autres une chambre « où avait logé Victor Hugo ?>, et qui n'était pas la \Taie. Puis il pria l'étranger de vouloir bien écrire son nom sur un registre à cet usage. M. Victor Hugo allait le faire, quand, en feuilletant le registre pour trouver une page blanche, il vit son nom au bas de quelques lignes d'une petite écriture ronde. Désespérant d'imiter assez bien cette écriture et cette signature pour n'être pas soupçonné de faux, il écrivit : In se magna ruunt, et signa : Lucain,
XXXM
Le général Hugo offrit à ses fils de leur faire une pension s'ils voulaient prendre une profession plus régulière et moins aléatoire que la littérature. Victor refusa et se trouva réduit à ses propres ressources. Toute sa fortune consistait en huit cents francs que ses publications lui avaient gagnés. Avec ce modeste capital, il se lança dans l'inconnu.
Sa vie extérieure avait un commencement de notoriété et d'éclat ; le monde le recherchait, il était invité partout ; je vois, entre autres, une lettre où « M. le comte de Chabrol, préfet de la Seine, et ^jme la. comtesse de Chabrol prient M. Victor Hiigot, membre de l'académie des Jeux Floraux, de leur faire l'honneur de venir dîner chez eux, le samedi 29 décembre à cinq heures et demie ». Mais, quand il entrait dans cette maison où n'était plus sa mère, il se sentait seul au monde II ne put \ivre ainsi ; il alla chez M. Foucher et lui demanda sa fille.
Il n'avait rien, que son courage et le cœur de celle qu'il demandait. M. et yi^^ Foucher, par tendresse pour leur fille et par s}TQpathie pour ce jeune homme qui faisait tout seul son avenir et qui acceptait si résolument les chances de la destinée, consentirent au mariage, qu'ils ajournèrent
seulement à l'époque où la position de Victor serait un peu plus assurée.
Muni de cette promesse, il se mit au travail avec une ardeur nouvelle. Journal, odes, roman, théâtre, il fit de tout ou il essaya de tout. Pendant deux ans, il mena une existence active, haletante et fiévreuse, pleine de rêves, d'espérances et d'inquiétudes. Il avait un consentement, mais il lui en fallait un autre, celui de son père ; Tobtiendrait-il ? Il remit à le demander au moment où il en aurait besoin. Les fragments de lettres suivants donneront une idée de ses occupations et de l'état de son esprit pendant ces deux années :
« ... Rien n'est désespéré, et un petit échec n'abat pas un grand courage. Je ne me dissimule ni les incertitudes ni même les menaces de l'avenir ; mais j'ai appris d'une mère forte qu'on peut maîtriser les événements. Bien des gens marchent d'un pas tremblant sur un sol ferme ; quand on a pour soi une conscience tranquille et un but légitime, on doit marcher d'un pas ferme sur un sol tremblant.
« Je travaille ici à des ouvrages purement littéraires qui me donnent la liberté morale en attendant qu'ils me donnent l'indépendance sociale. Les lettres, considérées comme jouissances privées, sont im bonheur dans le bonheur et une consolation dans le malheur. En ce moment même, elles m'arrachent au tourbillon du petit monde d'ime petite ville pour me faire un isolement où je puis me li\Ter tout entier à de tristes et douces affections. Il me semble, dans la retraite, que je suis près des deux êtres qui rempliront toute ma vie, quoique l'un vive loin de moi et que l'autre ne vive plus. Mon
existence matérielle est trop vide et trop abandonnée pour que je ne cherche pas à me créer une existence idéale, peuplée de ceux qui me sont chers. Grâce aux lettres, je le puis. »
Malheureusement, la littérature ne lui était pas toujours une consolation. Sa renommée commençante l'exposait à des attaques déjà violentes. Il n'était pas encore fait aux inimitiés et aux injures, et il n'avait pas pour elles l'indifférence que lui a donnée depuis une longue habitude. Son état général de souffrance le rendait plus sensible à tout et lui exagérait l'importance de ces piqûres.
«... Tu ne saurais te figurer la multitude d*ennuis qui m'assiègent. Indépendamment de mes chagrins et de mes inquiétudes domestiques, il faut encore me résigner à tous les dégoûts des haines littéraires. Je ne sais quel démon m'a jeté dans une carrière où chaque pas est entravé par quelque inimitié sourde ou quelque basse rivalité. Cela fait pitié, et j'en ai honte pour les lettres. Il est insipide de se réveiller chaque matin en butte aux petites attaques d'une tourbe d'ennemis auxquels on n'a jamais rien fait et que pour la plupart on n'a jamais \tis. Je voudrais t 'inspirer de l'estime pour cette noble et grande profession des lettres ; mais je suis forcé de convenir qu'on y fait une étrange étude de toutes les bassesses humaines. C'est en quelque sorte un grand marais dans lequel il faut se plonger, si l'on n'a pas des ailes pour se soutenir au-dessus de la fange. Moi qui n'ai pas les ailes du talent, mais qui me suis isolé par un caractère inflexible, je suis quelquefois tenté de rire de tous les petits torts qu'on cherche à me faire, mais plus souvent, je
Tavoue à la honte de ma philosophie, tenté de me fâcher. Tu penseras peut-être, avec une apparence de raison, que, dans les intérêts importants qui m'occupent, je devrais être insensible à de telles misères ; mais c'est précisément l'état d'irritabilité où je suis qui me les rend insupportables ; ce qui ne ferait que m'importuner si j'étais heureux m'est aujourd'hui odieux ; je souffre quand de misérables moucherons viennent se poser sur mes plaies. N'en parlons plus, c'est avoir trop de bonté; ils ne valent pas la plume que j'use et le papier que je salis... &
Mais bientôt, il prenait cela d'une façon ferme et fière.
<? Je trouve ici à mon retour une petite contrariété littéraire pour m'entretenir dans le métier de patience. Mais je suis aussi insensible aux mauvais oÊ&ces que sensible aux bons. Il y a par le monde quelques avortons auxquels mon mépris ne suffit pas et qui veulent encore ma haine ; ils n'y parviendront pas. î>
Puis il réfléchissait et sentait se former en lui cette pensée d'indulgence universelle dont il a fait plus tard la Prière pour tous et tout son théâtre :
«... Tu ne saurais te figurer dans quelle incroyable bienveillance j'enveloppe tous mes frères d'humanité. Je me suis accoutumé de bonne heure à rechercher dans le mal qu'on me fait le motif qui a poussé un homme à me faire ce mal. Alors ma œlère d'un moment se change presque toujours
i68 VICTOR HUGO RACONTÉ
en une longue et profonde compassion. Il m 'arrive même assez souvent de trouver un principe louable dans la source d'une mauvaise action. Alors tu conviendras qu'on n'a guère de mérite à se consoler du tort reçu et à le pardonner... »
Il expliquait à celle qui allait être sa femme ce que c'était pour lui que la poésie.
« ... En deux mots, la poésie, c'est l'expression de la vertu. Une belle âme et un beau talent poétique sont presque toujours inséparables. La poésie ne \'ient que de l'âme et peut se manifester aussi bien par une belle action que par un beau vers... »
Et dans une autre lettre :
«... Les vers seuls ne sont pas de la poésie. La poésie est dans les idées ; les idées liennent de l'âme. Les vers ne sont qu'un vêtement élégant sur un beau corps. La poésie peut s'exprimer en prose, elle est plus parfaite sous la grâce et la majesté du vers. C'est la poésie de l'âme qui inspire les nobles sentiments et les nobles actions comme les nobles écrits. Un poëte malhonnête homme est un être dégradé, plus bas et plus coupable qu'un malhonnête homme qui n'est pas poëte... »
Il ne voyait pas l'amour moins grandement que la poésie :
<? Il y a au dedans de nous un être immatériel, qui est comme exilé dans notre corps auquel il doit survivre éternellement. Cet être d'une essence plus
pure, d'une nature meilleure, c'est notre âme. C'est l'âme qui enfante tous les enthousiasmes, toutes les affections, qui conçoit Dieu et le ciel. L'âme, si au-dessus du corps auquel elle est liée, resterait sur la terre dans un isolement insupportable, s'il ne lui était permis de choisir parmi toutes les autres âmes une compagne qui partage avec elle le malheur dans cette vie et le bonheur dans l'éternité. Lorsque deux âmes qui se sont ainsi cherchées plus ou moins longtemps dans la foule se sont enfin trouvées, lorsqu'elles ont vu qu'elles se convenaient, qu'elles se comprenaient, qu'elles s'entendaient, en un mot, qu'elles étaient pareilles l'ime à l'autre, alors il s'établit à jamais entre elles une union ardente et pure comme elles, union qui commence sur la terre pour ne pas finir dans le ciel. Cette imion est l'amour, l'amour véritable, tel à la vérité que le conçoivent bien peu d'hommes, cet amour qui est une religion, qui divinise l'être aimé, qui vit de dévouement et d'enthousiasme et pour qui les plus grands sacrifices sont les plus doux plaisirs... »
«... L'amour, dans son acception di\'ine et véritable, élève tous les sentiments au-dessus de la misérable sphère humaine ; on est lié à un ange qui nous soulève sans cesse vers le ciel. !>
Ses affaires ne s'arrangeaient pas comme il aurait voulu ; des promesses sur lesquelles il avait compté ne se réalisaient pas ; des obstacles impré\'us le rejetaient loin du but qu'il avait cru toucher et le décourageaient. Il écrivait à M. Foucher :
c ... Tout mon avenir est replongé dans le vague. m 6 a
Rien de positif, rien de certain. Je voudrais être sûr de quelque chose, fût-ce du malheur ; au moins pourrais-je marcher, sachant où je vais. Dans le moment actuel, il faut que j'attende ! La seule qualité que j'ai, l'activité et l'énergie pour agir, est paralysée ; les circonstances en revanche me demandent de la patience, vertu que je n'ai pas et que je n'aurai probablement jamais... II est impossible que l'état de stagnation où je suis dure, je ferai tout du moins pour le faire cesser; j'aime encore mieux périr dans un fleuve que de me noyer dans un étang. &
M. Foucher essayait de le calmer :
« ... Je conçois votre état. Louis XIV disait d'un officier pauvre qui préférait la croix de Saint- Louis à une pension : // n'est pas dégoûté. J'en dirais autant d'un jeune homme qui préfère un malheur à une incertitude paralysante que les circonstances placent entre son présent et son avenir. Cependant les choses ne me paraissent pas avoir empiré. Attendons. Les obstacles ne seront pas toujours au-dessus de nos efforts, et, jusqu'à ce que nous puissions nous en rendre maîtres, donnons le change à notre impatience en exploitant le domaine que personne ne peut nous ravir. Travaillons. Votre littérature est un vaste champ, vous y avez semé, faites paraître les fruits. Qu'on les trouve doux ou amers, mûrs ou verts, n'importe... >
Au milieu de tous ces ennuis et de tous ces empêchements, de ces espérances et de ces incertitudes, une chose en lui ne variait pas, c'était la volonté bien arrêtée de n'arriver que par des moyens dignes
et qui ne coûtassent rien à sa conscience. Il avait autant besoin de mériter le bonheur que de l'obtenir.
«... Si, pour accélérer l'époque de mon bonheur, je ne fai's rien de contraire à mon caractère, ce sera une forte preuve en ma faveur. C'est une cruelle position que celle d'un jeune homme indépendant par ses principes, ses affections et ses désirs,^ et dépendant par son âge et par sa fortune. Oui, si je sors de cette épreuve pur comme j'y suis entré, je me croirai en droit d'avoir quelque estime pour moi-même. J'ai bien des soucis à fouler sous mes pieds, car il faut travailler à travers tant d'agitations... »
«... Tous les chemins me sont bons, pourvu qu on y puisse marcher droit et ferme, sans ramper sur le ventre et sans courber la tête. C'était là ma pensée quand je te disais que j'aimais beaucoup mieux me créer moi-même, en travaillant, mes moyens d'existence que de les attendre de la hautaine bienveillance des hommes puissants. Il est bien des manières de faire fortune ; et je l'aurais certainement déjà faite par eux si j'avais voulu acheter des faveurs par des flatteries. Ce n'est pas ma manière... Que reste-t-il à un jeune homme qui dédaigne de s'avancer par ces voies faciles ? Rien que la conscience de sa force et l'estime de soimême. Il faut frayer sa carrière noblement et franchement, et marcher aussi vite qu'on le peut sans froisser ni renverser personne, et se reposer du reste sur la justice de Dieu. »
J'extrais encore ces quelques lignes où Ton voit poindre son désir d'être lui, et de ne plus s'en rap-
porter aveuglément aux idées et aux opinions qu'cnlant il a reçues des autres :
« ... Je fais peu de cas, je l'avoue, de l'esprit de convention, des croyances communes, des traditions conventionnelles ; c'est que je crois qu'un homme prudent doit tout examiner avec sa raison avant de rien accueillir ; s'il se trompe, ce ne sera pas sa faute, ô