II
Paris, où il travaillait au Courrier français et aux Tablettes universelles. Un feuilleton où il soutint ligoureusement Hayi d'Islande le mit en relations avec l'auteur, pour lequel il se prit aussitôt d'une affection paternelle, ayant vingt ans de plus que lui. Il plut beaucoup, de son côté, à Victor Hugo par son caractère entier et résolu. Ils se virent très souvent, surtout chez M. Rabbe, car il évitait de sortir, à cause de sa figure ; Victor Hugo obtenait pourtant quelquefois qu'il vînt chez lui.
Une fois même, il le décida à accepter d'y dîner. M. Rabbe désirait connaître M. de Lamennais.
— Eh bien, dit M. Victor Hugo, je l'inviterai à dîner, et vous \âendrez dîner avec nous.
— Soit, dit M. Rabbe.
Mais dans la conversation un mot lui apprit que M™* Victor Hugo était grosse. Il ne dit rien ; mais, le jour du dîner, il écrivit qu'il était malade, et pendant plusieurs mois il ne reparut plus rue de Vaugirard. M. \'ictor Hugo lui reprochant de ne plus venir le voir, et insistant pour en savoir la raison :
— Votre femme est grosse, répondit le pauvre défiguré.
Il était fort ombrageux et voyait partout des allusions à sa laideur. Il faillit se fâcher avec M. Victor Hugo pour l'ode à son camarade du collège des Nobles, Ramon de Benavente, laquelle parut d'abord avec l'initiale seulement : A mon ami R... Les vers parlant d'un malheur mystérieux, il crut que R... voulait dire Rabbe, et il fallut pour l'apaiser que l'ode fût republiée avec Ramon en toutes lettres.
M. Rabbe était fataliste. Un jour qu'il soutenait sa croyance à la fatalité contre M. A'ictor Hugo
qui l'avait rencontré dans le jardin du Luxembourg :
— Tenez, lui dit-il, voici un fait auquel je vous défie de répondre. Il y a quelques mois, c'était l'hiver, un épais brouillard tombait en pluie une et le Luxembourg était presque désert, cinq hommes marchaient dans l'allée où nous marchons. Quatre conspiraient, et le cinquième était leur confident. On discutait les moyens d'action et l'opportunité. Trois étaient pour agir tout de suite, un pour attendre. Les trois, impatients d'en finir, disaient au quatrième que, s'il ne voulait pas en être, ils se passeraient de lui. Il hésitait. Une carte, dont on voyait le dos souillé de boue, se rencontra sous son pied. — Eh bien ! dit-il, si cette carte est la dame de cœur, j'en suis. Il y avait trente et une chances sur trente-deux pour que cela ne fût pas. Il releva la carte. C'était la dame de cœur.
Les quatre conjurés étaient les sergents de la Rochelle. Le confident était M. Rabbe lui-même. Il raconta plus tard l'incident dans les Tablettes universelles. Il avait vu, disait-il, «tomber la tête du prédestiné ».
^I. Victor Hugo se trouvait un jour chez M. Rabbe. Une discussion s'éleva entre eux au sujet de M. de Chateaubriand, que M. Rabbe n'aimait pas. La causerie, courtoise entre les deux amis, s'anima par l'intervention de quelqu'un que M. Victor Hugo n'avait pas vu en entrant et qui était masqué par un bureau sur lequel il écrivait. Ce quelqu'un, d'une voix tranchante et impérative, déclara que Chateaubriand était un écrivain maniéré et boursouflé dont la réputation surfaite ne durerait pas vingt ans, et que tout ce qu'il avait écrit ne valait pas ime page de Bossuet. M. Victor
Hugo répliqua vivement à cet interlocuteur inconnu qui donnait ses opinions comme des ordres, et M. Rabbe eut quelque peine à calmer la conversation.
Quand M. Victor Hugo fut sorti, l'homme du bureau demanda à M. Rabbe quel était ce petit monsieur qui lui avait tenu tête si hardiment.
— C'est Victor Hugo, dit Rabbe.
— Celui qui fait des vers royalistes ?
— Oui, j'attendais, pour vous présenter Tun à l'autre, que vous eussiez fini d'écrire. Mais vous vous êtes précipité dans la causerie d'une telle façon que je n'ai pas pu. Il faudra pourtant que je vous fasse faire connaissance. Je chercherai une occasion.
— Elle est toute trouvée, dit l'interlocuteur.
Il écrivit quelques mots sur une feuille de papier à lettre qu'il tendit à ^I. Alphonse Rabbe.
— Voulez- vous porter cela de ma part à M. Victor Hugo?
C'ét^ait une provocation sio^ée Armand Carrel.
— Êtes- vous fou ? dit M. Rabbe. Un duel, parce qu'on ne pense pas comme vous sur une page de Bossuet ! D'ailleurs, ceci s'est passé chez moi, et c'est ma faute ; j'aurais dû vous dire à tous deux avec qui vous étiez, vous auriez mis l'un et l'autre dans votre discussion les ménagements qu'on a toujours entre talents ; si donc il y a un tort, il est à moi, et c'est à moi qu'il faut vous en prendre. Battons-nous, si vous voulez.
M. Carrel, revenu d'Espagne après l'expédition française qu'il avait combattue et ayant sa carrière militaire brisée, s'était fait journaliste et avait de la reconnaissance pour !M. Alphonse Rabbe, qui l'avait fait entrer au Courrier français. Il
s'arrêta devant la ferme volonté de son ami, et déchira sa lettre.
M. Victor Hugo déjeuna une fois chez M. Rabbe, avec plusieurs amis. Il n'y avait pas de domestique ; lorsqu'on entra dans la salle à manger, tout était sur la table ; les assiettes de rechange étaient à portée des convives. A un moment une porte s'ouvrit, et l'on vit entrer une jeune et jolie fille en tenue de servante et qui portait gentiment un petit bonnet ruche. ]M. Rabbe se leva en colère et lui demanda durement pourquoi elle venait sans être appelée. La pauvre enfant sortit et ne rentra plus. Les invités, embarrassés de cette scène, furent quelque temps à se remettre en gaîté.
Une autre fois encore, étant chez M. Rabbe, M. Victor Hugo entrevit, par une porte entrebâillée, la jeune fîUe au petit bonnet. M. Rabbe alla fermer la porte presque brutalement.
On finit par savoir qu'il était i' amant de la jolie fille, et qu'il l'adorait. Était-ce par jalousie qu'il la cachait à tout le monde? ou par honte d'avoir accepté l'amour de cette belle enfant, ravagé comme il était ?
Sa sauvagerie devint tout à coup de la misanthropie, et sa mélancolie du désespoir ; la jeune servante était morte. Elle était enterrée au cimetière du ^lontpamasse ; il allait tous les jours pleurer sur sa tombe, et le gardien était bien souvent obhgé de le renvoyer pour fermer le cimetière.
Je Hs dans une lettre qu'il écrivait à M. Victor Hugo :
«J'ai passé tout à l'heure devant votre porte, bien cher ami, et, malgré la tentation, je ne suis pas monté. Je revenais de placer quelques fleurs
2o6 VICTOR HUGO RACONTÉ
sur une tombe où j'ai tellement laissé mes pensées que vous m'auriez pris pour un insensé. Cependant, comme vous le savez, notre cœur est si misérable qu'il ne peut même garder ses peines ; mes larmes sont déjà taries, mais mes regrets seront éternels. Celle qui vient de me quitter avait, sous des formes vulgaires, une âme dont j'avais seul le secret ; dans son ignorance et dans sa candeur, elle s'ignorait elle-même, et j'étais tout au monde pour elle. Son vœu le plus ardent a été rempli, elle a exhalé son souffle dans mes bras. Je reste amèrement seul. »
M. Rabbe mourut subitement dans la nuit du I^ï" janvier 1830. Sa mort fut attribuée à son imprudence ; il avait versé trop de laudanum sur un cataplasme qu'il s'était appliqué au visage. En dépouillant ses papiers après sa mort, on trouva ces mots écrits de sa main : « L'homme arrivé à un certain degré de souffrance peut sans remords disposer de sa vie. »
MM. Soumet, Guiraud et Emile Deschamps eurent l'idée de fonder une revue et demandèrent à M. Victor Hugo de se mettre avec eux. Il résistait, ayant des travaux à terminer ; mais le bailleur de fonds fit de sa collaboration une condition absolue, et il céda par amitié. Ainsi naquit la Muse française. Il s'aperçut bientôt qu'elle n'était pas viable. La critique modérée et pacifique de ses collaborateurs n'avait pas l'âpreté et l'audace passionnée qu'il faut dans les époques de révolution littéraire. La polémique était timide et douceâtre ; les questions, au lieu d'être abordées de front, étaient prises de biais, et l'on n'arrivait à aucune conclusion décisive. Si peu agressive que fût la revue, elle effraya l'Académie. M. Soumet s'y présentait ; on lui dit qu'il ne serait pas élu tant que la Muse française vivrait. Il demanda donc qu'elle cessât de paraître. MM. Guiraud et Emile Deschamps consentirent ; mais M. Victor Hugo dit que les autres pouvaient se retirer, qu'il continuerait seul. Ce n'était pas cela que voulait l'Académie ; elle n'aurait rien gagné à remplacer une opposition de salon par une guerre à outrance. M. Soumet revint à M. Victor Hugo et lui demanda.
comme un service personnel, de ne pas donner suite à son idée. La Muse française disparut.
L'éditeur de la revue, M. Ambroise Tardieu, publiait un choix des lettres célèbres. Il demanda à M. Victor Hugo de se charger de trier et d'annoter Voltaire et M™^ de Sévigné. M. Victor Hugo accepta d'abord, mais il eut à peine commencé, que ce travail d'amputation lui répugna ; il l'abandonna et ne fit que la notice sur Voltaire qui est dans Littérature et Philosophie mêlées.
Le théâtre de l'Odéon représenta, cette annéelà, avec un éclatant succès, le Freyschiitz. Tous ceux qu'on appelait les romantiques vinrent soutenir de leurs bravos enthousiastes la grande musique de Wcber. M. Victor Hugo et sa femme, attendant l'ouverture des bureaux, se trouvèrent à côté d'un grand jeune homme au visage ferme et cordial. De poëte à peintre, la connaissance n'est pas longue à faire. Ce jeune homme était M. Achille Devéria, qui venait pour la douzième fois applaudir Weber et faire bisser la chanson à boire et le chœur des chasseurs.
Il demanda à ^1^^ Victor Hugo si elle avait un album.
— J'en aurai un demain, dit-elle.
Il vint le lendemain soir, et improvisa un dessin charmant. Il joignait à son talent une incroyable facilité. On trouva son croquis si ravissant qu'il promit de venir en faire d'autres, et l'album devint l'occasion d'une relation suivie.
]\I. Achille Devéria avait deux élèves, son frère Eugène et '^L Louis Boulanger. Tous trois, au sortir de l'atelier, venaient souvent dîner chez M. Victor Hugo sans avoir besoin d'être invités. Le dîner, généralement médiocre, s'enrichissait de l'omelette
providentielle, qu'on arrosait de rhum et qu'on essayait d'allumer ; c'était là la difficulté ; on y usait des bottes d'allumettes ; chacun s'y mettait et ne réussissait qu'à noircir le dessous des cuillers ou à faire nager des débris charbonnés sur le hquide récalcitrant. L'omelette avait toujours le temps de refroidir, mais les éclats de rire la réchauffaient.
Le jeune ménage de la rue de Vaugirard allait quelquefois chez M. Achille Devéria ; on n'avait que quelques pas à faire, il demeurait rue Notre-Damedes-Champs. La maison, enfouie dans des jardins, avait la tranquillité d'une retraite et la gaîté d'un nid. n vivait là en famille. Sa grand'mère, verte et ingambe, aussi jeune d'esprit et de cœur que ses petits-enfants, était presque leur camarade. Sa mère, au contraire, était une personne indolente et endormie ; on était deux ans sans la voir, on s'en allait en Chine, on la retrouvait immobile dans son grand fauteuil de velours grenat, elle ne semblait même pas s'être déshabillée ; elle avait toujours, hiver comme été, une camisole et un jupon de piqué blanc, et sur la tête un fichu de mousseline blanche posé à la créole ; étant fort grosse, elle avait l'air d'un paquet de neige. Tout son mouvement était de faire quelques points d'une broderie qu'elle ne finissait jamais et de grignoter des bonbons.
Elle avait cinq enfants, Achille, Eugène, un autre fils aux Indes et deux filles. La plus jeune, Laure, adorée et admirée de tous les siens, était fêtée, parée et servie comme une idole. Sa sœur, contrefaite, active et dévouée, menait la maison et économisait l'argent que gagnait Achille. Ce brave garçon était le soutien de la famille ; sa grande facilité lui servait à multiplier ses productions ; il
faisait rapidement des lithographies adroites et spirituelles qui lui étaient payées cent francs ; il sentait bien qu'il gaspillait un peu son talent, supérieur à ce commerce, mais il se consolait en pensant que ce qu'il perdait en réputation, sa mère et ses sœurs le gagnaient en bien-être. Eugène ne pouvait encore l'aider dans sa tâche pieuse, ce n'était alors qu'un rapin, et il n'annonçait que par son chapeau à lai'ges bords, par son ample manteau castillan et par sa barbe à tous crins, l'originalité qui fit en 1827 le succès de son beau tableau de la Naissance de Henri IV.
Rien n'était plus hospitalier, plus vivant et plus joyeux que cet intérieur d'art et de famille. On était toujours attendu pour dîner. L'été, le jardin vous appartenait, avec ses beaux fruits et ses amandes vertes. Les soirs d'hiver, Laure se mettait au piano et chantait des airs de sa composition ; la causerie était vive et jeune ; pour peu qu'on fût une douzaine, on dansait. Le temps, l'âge et la mort ont passé sur ces joies.
La cruelle maladie d'Eugène Hugo retint le général à Paris. Victor vit son père et le connut Comme la gelée blanche au soleil, l'amertume du fils s'évapora aux rayons de la bonté de cet homme excellent. Il comprit la grandeur de ces soldats qui avaient fait voir à toutes les capitales le drapeau de la France, et, sans cesser de haïr celui qui les y avait conduits dans un but d'accroissement personnel, il distingua leur héroïsme de son ambition. Ce progrès est sensible dans VOde à mon père :
Courbés sous un tyran, vous étiez grands encore. Reprenez, ô français, votre gloire usurpée.
Assez dans tant d'exploits on n'a vu qu'une épée ! Assez de la louange il fatigua la voix ! Mesurez la hauteur du géant sur la poudre ; Quel aigle ne vaincrait, armé de votre foudre, Et qui ne serait grand, monté sur vos pavois ?
Quelques mois après, il chanta l'arc de triomphe de l'Étoile. En juin 1824, il prit énergiquement parti pour M. de Chateaubriand renvoyé du ministère. Ce que le général Hugo avait prédit au général Lucotte se réalisait peu à peu ; les opinions que la mère avait mises dans l'esprit de l'enfant s'en allaient une à une de l'intelligence de l'homme.
Le général ne retourna pas à Blois sans emporter la promesse que son fils et sa belle-ûlle iraient l'y vou*. Cette promesse ne put être tenue qu'au printemps de 1825.
On partit trois, car il était survenu une petite fille que la mère allaitait et dont elle ne pouvait se séparer. Le meilleur véhicule était la malleposte ; mais elle allait jusqu'à Bordeaux, et il fallait payer le parcours entier, ce qui était cher pour la bourse modeste du ménage. On conseilla à M. Victor Hugo de voir le directeur des postes, qui pourrait lui faire retenir les places jusqu'à Blois seulement.
Le directeur était l'académicien Roger, qui passait pour avoir beaucoup d'influence sur les élections académiques, ce qui faisait dire qu'il gouvernait à la fois les lettres et les belles-lettres.
Il reçut gracieusement M. Victor Hugo et lui accorda du premier mot ce qu'il désirait.
Et puis on causa.
— A propos, dit le directeur des postes, je parie que vous ne savez pas à quoi vous devez votre
première pension. Vous croyez, n'est-ce pas, que c'est à vos vers ?
— A quoi donc ?
— Tenez, je vais vous le dire. \'ous avez eu un ami qui s'appelait Edouard Delon ?
— Oui.
— Cet ami est devenu capitaine, il a conspiré, il a été condamné à mort par contumace.
— Eh bien ?
— Alors vous avez écrit à sa mère ?
— Comment le savez-vous ?
— Je sais que vous lui avez écrit, et je sais ce que vous lui avez écrit. Attendez.
Il sonna et se fit apporter un dossier, où il prit un papier qu'il tendit à M. Mctor Hugo, lequel y lut ceci :
« Madame,
« J'ignore si votre malheureux Delon est arrêté. J'ignore quelle peine serait portée contre celui qui le recèlerait. Je n'examine pas si mes opinions sont diamétralement opposées aux siennes. Dans le moment du danger, je sais seulement que je suis son ami et que nous nous sommes cordialement embrassés il y a un mois. S'il n'est pas arrêté, je lui offre im asile chez moi ; j'habite avec un jeune cousin qui ne connaît pas Delon. Mon profond attachement aux Bourbons est connu ; mais cette circonstance même est im motif de sécurité pour vous, car elle éloignera de moi tout soupçon de cacher un homme prévenu de conspiration, crime dont j'aime d'ailleurs à croire Delon innocent. Quoi qu'il en soit, veuillez, madame, lui faire par-
venir cet avis, si vous en avez quelque moyen. Coupable ou non, je l'attends. Il peut se fier à la loyauté d'un royaliste et au dévouement d'un ami d'enfance.
a En vous faisant cette proposition, je ne fais qu'accomplir un legs de l'affection que ma pauvre mère vous a toujours conservée. Il m'est doux dans cette triste circonstance de vous donner cette preuve du respectueux attachement avec lequel j'ai l'honneur d'être, etc. v
— C'est bien la copie de ma lettre, dit M. Victor Hugo ; mais comment se fait-il que cela soit ici ?
— Jeune innocent ! répondit le fonctionnaire. Vous écrivez à la mère d'un conspirateur qu'on cherche, et vous mettez la lettre à la poste !
— Alors on a gardé ma lettre ?
— Oh ! non. On l'a copiée, et puis on a pris la peine de la recacheter de manière que rien ne parût, et M™« Delon l'a reçue.
— Si bien qu'alors ma lettre devenait un guetapens, dont Delon aurait pu me croire complice ! Mais c'est tout bonnement abominable ce que vous me racontez là.
— Allons, calmez-vous. Delon n'était plus en France, il n'a donc pu aller chez vous, et votre lettre n'a eu qu'un bon résultat ; le roi, à qui on l'a lue, a dit : « C'est d'un brave jerme homme, je lui donne la première pension vacante, »
N'importe, ce fut une nouvelle atteinte au royalisme de M. Victor Hugo. Il avait jusqu'alors haussé les épaules lorsque les journaux de l'opposition dénonçaient le cabinet noir; ses illusions tombèrent quand il vit de ses yeux que la royauté décachetait les lettres.
Mais c'était là la royauté de Louis XVIII ; à cette époque, Louis XVIII était mort depuis six mois ; les espérances que donne tout nouveau règne et quelques mots heureux de Charles X rapprochaient des Bourbons, pour un moment, ceux qui commençaient à s'en éloigner. On pouvait supposer que Charles X, qui avait dit : « Phis de censure I plus de hallebardes ! » dirait aussi : « Plus de cabinet noir ! »
Quelques jours après son entrevue avec le directeur des postes, M. Victor Hugo allait monter dans le coupé de la malle, où sa femme et sa petite fille étaient déjà installées ; un commissionnaire accourut tout essoufflé et lui remit une grande lettre cachetée de rouge qui venait d'arriver chez lui et que son beau-père lui envoyait en toute hâte. C'était un brevet de chevaher de la Légion d'honneur.
A Blois, le général était à la descente de la voiture. M. Victor Hugo, sachant le plaisir qu'il ferait à son père, lui tendit aussitôt son brevet et lui dit :
— Tiens, ceci est pour toi.
Le général, charmé en effet, garda le brevet et, en échange, détacha de sa boutonnière son ruban rouge qu'il mit à celle de son fils.
Le surlendemain, il reçut le nouveau chevalier avec le cérémonial d'usage.
Les jeunes mariés virent la maison «blanche et carrée épanouie entre ses deux vergers » dont il est question dans les Feuilles d'Automne. Le général avait de plus en Sologne une terre de dix-huit cents arpents qui fut l'objet d'une excursion. Un corps de logis, d'un seul étage, n'avait de curieux qu'un balcon de pierre, seul reste d'un vieux
château, d'où Ton avait sous les pieds un étang poissonneux entouré d'ifs et de chênes. Au delà, ce n'étaient plus que sables, marais, bruyères plantées çà et là de chênes et de peuphers.
Le fils acheva de connaître et d'aimer le père. Il dut le quitter pour aller au sacre de Charles X, auquel il fut invité ; mais il lui laissa sa femme et sa petite fille.
En repassant par Paris, M. Victor Hugo trouva un mot de M. Charles Nodier et courut à la bibhothèque de l'Arsenal, où ]\1. Nodier logeait depuis peu. Le bibhothccaire déjeunait avec deux amis, M. de Cailleux et le peintre Alaux qu'on appelait le Romain, parce qu'il avait eu le prix de Rome. Tous trois étaient invités au sacre et discutaient les moyens d'y aller ; il n'était pas question des diligences, dont toutes les places étaient retenues depuis trois mois. M. Nodier proposait un voiturier qui lui ser\'ait d'ordinaire dans ses excursions et qui offrait une sorte de grand fiacre pour cent francs par jour. Il y avait quatre places ; M. Victor Hugo en prendrait une, on irait à petites journées, on s'arrêterait où l'on voudrait, on coucherait la nuit dans des Hts, ce serait charmant.
La chose fut acceptée et le voyage se fit gaîment. La route de Paris à Reims était sablée et ratissée comme une allée de parc ; de place en place, on avait fait des bancs de gazon sous les arbres.
Diligences, calèches armoriées, coucous, carrioles, toutes les espèces de véhicules se hâtaient et donnaient au chemin l'animation bruyante d'une rue.
M. Victor Hugo regardait les bois, les plaines, les villages, et se querellait avec le Romain qui, épris du style noble et rassis, accusait les moulins à vent de déranger les lignes du paysage avec leurs mouvements de bras. Quand on demandait à M. Nodier son avis sur les moulins, il répondait qu'il aimait beaucoup le roi d'atout ; il avait mis entre ses genoux son chapeau retourné, qui était devenu ainsi une excellente table de jeu, et tout le voyage ne fut, pour lui et pour M. de Cailleux, qu'une partie d'écarté.
La partie s'interrompait aux côtes qu'il fallait monter à pied pour épargner les chevaux. A une de ces montées, M. Nodier vit à terre ime pièce de cinq francs.
— Tiens, dit-il, le premier pauvre que nous rencontrerons va être joliment content.
— Et le deuxième donc ! dit M. Victor Hugo qui aperçut une deuxième pièce.
— Et le troisième ! reprit M. Alaux après un moment.
Ce fut bientôt au tour de M. de Cailleux. D'instant en instant, les trouvailles devenaient plus abondantes.
— Ah çà ! dit l'un, quel est le fou qui s'amuse ainsi à semer ses trésors ?
— Ce n'est pas un fou, dit M. Victor Hugo ; c'est un milhonnaire généreux qui ajoute à la magnificence de la fête en tenant bourse ouverte.
— Moi, repartit M. Nodier, je crois que c'est une idée du roi qui aura voulu qu'aux approches de Reims le chemin fût caillouté d'argent.
2i8 VICTOR HUGO RACONTÉ
— Nous entrons dans un conte de fées ! s'écria le chœur. Surtout ne remontons jamais dans notre carrosse ; ceci est pour les piétons ; ce soir notre fortune sera faite.
Malheureusement, avec les pièces de cinq francs, on ramassa une croix d'honneur, et la pluie de monnaie s'expliqua. La valise de M. Victor Hugo avait un trou, et à chaque secousse se vidait.
Le quatrième jour, ils arrivèrent. C'était la veille du sacre. Ils se firent descendre au premier hôtel qui se présenta, et demandèrent quatre chambres. On ne leur répondit même pas. Ils allèrent à un autre, puis à un autre, et ne trouvèrent partout qu'un haussement d'épaules. A force de rebuffades, ils en étaient à se dire qu'ils avaient leur voiture où ils pourraient, à la rigueur, coucher et s'habiller, lorsqu'ils rencontrèrent le directeur du théâtre de Reims. M. Nodier, qui le connaissait, causa un moment avec lui.
— Où logez-vous ? demanda le directeur.
— Dans la rue, dit M. Nodier.
Il conta l'embarras. Le directeur s'étonna que des gens raisonnables fussent venus au sacre sans avoir fait arrêter leur logement é.' avance. Sa maison, à son grand regret, était absolument envahie, et il n'avait plus lui-même qu'un réduit dans un grenier ; mais une de ses pensionnaires, M^^^ Florvûle, avait réussi à se réserver chez elle deux chambres, et peut-être qu'en sachant les noms des voyageurs elle consentirait à se contenter d'une.
L'actrice eut toute l'obHgeance possible. EUe avait une chambre à coucher et un salon ; elle donna le salon. Le canapé était un ht tout fait ; trois matelas sur le tapis complétèrent un dortoir inespéré.
Le lendemain matin, les hôtes de l'actrice, en
habit à la française, l'épée au côté, un peu gênés dans leur costume de marquis, se présentèrent à la porte de la cathédrale. Un contrôleur, qui était un garde du corps, leur demanda leurs billets d'invitation et leur indiqua leur loge. La décoration reœuvrait de carton peint la sévère architecture et découpait des ogives de papier sur trois rangs de galeries regorgeant de foule. Du haut en bas de la vaste nef, c'était un fourmillement d'hommes parés et de femmes éclatantes de dentelles et de pierreries. Malgré le carton et les enluminures, la cérémonie eut de la grandeur. Le trône, au bas duquel étaient les princes, puis les ambassadeurs, avait à sa gauche la chambre des députés et à sa droite la chambre des pairs. Les députés, vêtus gravement d'un habit de drap boutonné jusqu'au haut et qui avait pour imique ornement une broderie de soie verte au revers, contrastaient avec les pairs tout chamarrés, en habit de velours bleu ciel brodé, en manteau de velours bleu ciel semé de fleurs de lys, en gilet de satin bleu, en bas de soie blancs, en souliers de velours noirs à talons et à bouffettes, en chapeau à la Henri IV garni de plumes blanches et dont la coiffe était enroulée d'une torsade d'or.
En revenant de l'église, M. Victor Hugo parlait de ses impressions. Excepté le décor de la cathédrale, il avait trouvé la chose imposante. Un seul détail l'avait choqué : c'était quand le roi s'était couché de son long aux pieds de l'archevêque.
— Que dites-vous donc là ? interrompit M. Nodier. Où diable avez-vous vu rien de pareil ?
Il s'ensuivit une contestation, M. Charles Nodier soutenant que le fait n'avait pas eu lieu et M. Victor Hugo afi&rmant qu'il l'avait vu.
M, Victor Hugo laissa M. Nodier pour aller chez M. de Chateaubriand. Il le trouva rentrant et furieux de la cathédrale et de la cérémonie.
— J'aurais compris, dit-il, le sacre tout autrement. L'église nue, le roi à cheval, deux livres ouverts, la charte et l'évangile, la religion rattachée à la liberté. Au lieu de cela, nous avons eu des tréteaux et une parade.
Il continua, trouvant que tout avait été mesquin et misérable.
— On ne sait même plus dépenser d'argent. Savez-vous ce qui est arrivé ? Il y a eu une guerre d'écurie entre le roi de France et l'ambassadeur d'Angleterre, et c'est le roi qui a été vaincu. Oui, l'ambassadeur est venu ici avec ime voiture tellement splendide que tout le monde a été la voir, même moi, qui ne suis pas curieux. On a senti qu'à côté de cette voiture, celle du roi aurait l'air d'un fiacre, et l'on en a parlé à l'ambassadeur, qui a daigné se ser\âr d'un carrosse plus modeste, par pitié pour le roi de France.
M. Victor Hugo raconta sa discussion avec M. Charles Nodier.
— Tenez, lui dit M. de Chateaubriand, montrezlui cela.
Il prit sur sa table le formulaire du cérémonial, où il y avait en toutes lettres qu'à un certain moment le roi devait se coucher aux pieds de l'archevêque.
— Eh bien ? dit M. Victor Hugo à M. Nodier en lui faisant hre le passage.
— Ma foi, répondit M. Nodier, j'avais pourtant bien regardé, et mes yeux ne sont pas plus mauvais que les autres. Voilà comme on voit les choses qu'on a sous les yeux en plein jour. J'aurais été en justice.
que j'aurais juré, de la meilleure foi du monde, le contraire de la vérité.
— Et, dit M. Victor Hugo, il suf&t souvent d'un témoignage pour faire tomber une tête.
Les quatre compagnons de voyage restèrent à Reims poijx la réception des chevaliers du saintesprit, qui eut lieu le surlendemain du sacre. M. Victor Hugo employa le jom' d'entr'acte à visiter la ville, ce qui lui servit plus tard pour l'histoire de la Chantefiemie dans Notre-Dame de Paris.
La réception des chevaliers se fît dans la cathédrale comme le sacre. Charles X fit son entrée, couronne en tête, suivi des princes du sang, qui prirent rang sur les marches du trône. L'abside n'admit que la famille royale et les chevaliers.
Un des incidents qui excitèrent le plus vivement l'attention fut le rapprochement de M. de Chateaubriand et du ministre Villèle. Ils étaient mortellement ennemis ; M. de Chateaubriand, chassé du ministère par M. de Villèle, se vengeait par des articles sanglants dans le Journal des Débats. Le piquant était que les deux adversaires étaient les deux derniers venus dans la promotion et par conséquent placés l'un à côté de l'autre. Ils attendirent ainsi leur tour de réception, et le public eut tout le temps de les examiner.
Celui des deux qui sembla supporter la rencontre le plus fièrement fut M. de Villèle. D'abord le costume, très beau en lui-même, n'allait pas à M. de Chateaubriand. C'était le même que l'avant- veille, à la couleur près. Au manteau de velours bleu avait succédé un manteau de velours noir, dont la doublure était de moire feu, ainsi que la culotte, le gilet et les bouffettes des souliers. Le chapeau avait conservé ses plumes, mais la torsade d'or était
remplacée par un galon couleur feu, dont les agréments figuraient des flammes et des colombes. Cet habillement fastueux écrasait la chétiveté de la taille, et le chapeau empanaché dissimulait la tête, qui était la beauté de M. de Chateaubriand. Il parut maussade et impatient que le tête-à-tête finît.
M. de Villèle, au contraire, triomphant, président du conseil, eut l'air parfaitement à l'aise. On n'eût pas dit qu'il connaissait son voisin ; il le regardait sans le voir, avec l'indifférence profonde et le dédain bien naturel d'un homme qui a un portefeuille pour un homme qui n'a que du génie.
M. DE Lamartine aussi était venu au sacre.
Quatre ans auparavant, lorsque les Méditations poétiques avaient paru, M. Victor Hugo avait salué le poëte nouveau. Il s'était écrié dans le Conservateur littéraire :
« Voici donc enfin des poëmes d'un poëte, des poésies qui sont de la poésie !
« Je lus en entier ce li\Te singulier ; je le relus encore, et, malgré les négligences, le néologisme, les répétitions et l'obscurité que je pus quelquefois y remarquer, je fus tenté de dire à l'auteur : — Courage, jeune homme ! Vous êtes de ceux que Platon voulait combler d'honneurs et bannir de sa répubUque. Vous devez aussi vous attendre à vous voir bannir de notre terre d'anarchie et d'ignorance, et il manquera à votre exil le triomphe que Platon accordait du moins au poëte, les palmes, la fanfare et la couronne de fleurs. ?>
Quelque temps après, le duc de Rohan avait amené chez M. Victor Hugo un jeune homme, grand, à la tournure noble et cavalière; c'était M. de Lamartine. Ainsi s'était nouée entre les deux poëtes une amitié que l'absence même ne relâchait pas.
L'hiver, ils se voyaient fréquemment ; quand Tété emmenait M. de Lamartine à Saint-Point, ils s'écrivaient ; ils se tenaient au courant de leur travail ; ils discutaient les questions d'art ; ils différaient d'avis sur la correction, que M. de Lamartine dédaignait : « La grammaire écrase la poésie. La grammaire n'est pas faite pour nous. Nous ne devons pas savoir de langues par principes. Nous devons parler comme la parole nous vient sur les lèvres. »
Je lis dans une autre lettre de M. de Lamartine :
« J'espère que vos maux ne sont que des rimes et que votre première lettre me dira que tout va bien dans votre petite retraite de la rue de Vaugirard. De mon côté, cela va mieux, sans aller bien. Mais depuis quelques jours je fais des vers, cela me console. Je vous en enverrai incessamment quelques centaines. C'est un badinage sérieux. Cependant, quel plaisir de se croire en verve et de s'y livrer ! L'ode vous sera dédiée ; ainsi, dédiez-moi la vôtre quand elle sera faite. Que nos noms confondus apprennent à l'avenir, si nous allons si loin, qu'il y a des poètes qui se sont aimés !... »
Une autre fois, c'était une in\'itation à venir voir Saint-Point ; pour que l'invitation fût irrésistible, elle était en vers :
Oiseau chantant parmi les hommes.
Ah ! reviens à l'ombre des bois ; Il n'est qu'au désert où nous sommes Des échos dignes de ta voix !...
Non loin de la ri\-e embellie Où la Saône aux flots assoupis
Retrouve sa pente et l'oublie Pour caresser les verts tapis Où son cours cent fois se replie...
Au sommet d'un léger coteau, Qui seul interrompt ces vallées, S'élèvent deux tours accouplées.
Par la teinte des ans voilées, Seul vestige d'un vieux château Dont les ruines mutilées Jettent de loin sur le hameau Quelques ombres démantelées ; Elles n'ont plus d'autres vassaux Que les nids des joyeux oiseaux.
L'hirondelle et les passereaux Qui peuplent leurs nefs dépeuplées ; Le lierre au lieu des vieux drapeaux Fait sur leurs cimes crénelées Flotter ses touffes déroulées.
Et tapisse de verts manteaux Les longues ogives moulées, Où les vautours et les corbeaux.
Abattant leurs noires volées, Couvrent seuls les sombres créneaux De leurs sentinelles ailées.
Ce n'est plus qu'un débris des jours.
Une ombre, hélas ! qui s'évapore.
En vain à ces nobles séjours, Comme le lierre aux vieilles tours. Le souvenir s'attache encore ; Miné par la vague des ans.
Sur le cours orageux du temps Leur puissance s'en est allée ; Ils font sourire les passants, Et n'ont plus d'autres courtisans Que les pauvres de la vallée.
Autour de l'antique manoir.
Tu n'entendras d'autre murmure Que les soupirs du vent du soir Glissant à travers la verdure.
Les airs des rustiques pipeaux, II. 8
Ou la clochette des troupeaux Regagnant leur étable obscure, Et quelquefois les doux concerts D'une harpe mélancolique, Dont une brise ossianique Vient par moments ravir les airs, A travers l'ogive gothique, A l'écho de ces murs déserts.
C'est là que l'amitié t'appelle...
]\I. Victor Hugo promit d'y aller. A Reims, M. de Lamartine lui rappela sa promesse. M. Nodier était présent, M. de Lamartine l'invita aussi.
— Non seulement nous irons, dit M. Nodier, que son voyage à Reims avait mis en goût de locomotion, mais nous vous conduirons nos femmes et nos filles. Et j'ai un moyen pour que ça ne nous coûte rien.
— Quel moyen ? demanda M. Victor Hugo.
— C'est de profiter de l'occasion pour voir les Alpes.
— Et puis ?
— Et puis, nous raconterons ce que nous aurons vu. Si ça vous ennuie, je m'en charge ; vous me donnerez seulement quelques vers ; Lamartine aussi, s'il veut en être. Nous trouverons bien quelqu'un pour nous faire des dessins. Et ce sera l'estimable éditeur Urbain Canel qui payera notre voyage.
— Accepté, dirent les deux poètes.
M. Urbain Canel accepta avec le même empressement. Un traité fut signé dès le retour à Paris, d'après lequel MM. de Lamartine, Victor Hugo, Charles Nodier et Taylor se réunissaient pour publier un ouvrage intitulé provisoirement : Voyage poétique et pittoresque au Mont-BlaTW et à la vallée
àe Chamonïx. M. de Lamartine avait deux mille francs pour chaque méditation, M. Victor Hugo deux mille francs pour quatre odes, M. Taylor deux mille francs pour huit dessins qu'il se chargea, non de faire, mais de fournir, et M. Charles Nodier deux miUe deux cent cinquante francs pour tout le texte.
Le livre était vendu en toute propriété. M. Victor Hugo voulut se réserver le droit de reprendre ses quatre odes pour les mettre dans son prochain recueil. L'éditeur consentit, à condition qu'il donnerait en plus deux ou trois feuilles de prose qui appartiendraient au Voyage à perpétuité.
MM. Charles Nodier et Victor Hugo reçurent immédiatement un à compte chacun de dix-sept cent cinquante francs ; il n'y eut plus qu'à apprêter le départ. On fit comme pour le sacre, sinon qu'au lieu d'une voiture on en loua deux. M. Nodier prit une calèche, où il donna une place au dessinateur des vues, M. Gué ; ^I. Victor Hugo, qui, à cause de sa petite fille, emmenait un berceau et ime servante, s'arrangea d'une berline.
Les deux voitures se rencontrèrent à la barrière de Fontainebleau, où était leur rendez-vous. Elles se mirent de front, et l'on partit en causant d'une portière à l'autre.
A l'entrée d'Essonne, M. Nodier fit arrêter devant la première auberge à droite.
— Déjeunons ici, dit-il ; cette auberge aura sa place dans notre Hvre. C'est ici qu'on a pris Lesurques.
L'assassinat du courrier de la malle de Lyon fut donc le sujet de la conversation du déjeuner. M. Nodier, qui avait connu Lesurques, parla de cette victime de la faillibihté des juges avec une émotion
qui fit venir des larmes aux yeux des femmes. Il \it qu'il avait attristé le déjeuner et voulut que le rire revînt.
— Çà, reprit-il, cette auberge n'a pas que des souvenirs lugubres. C'est une chose assez généralement reconnue qu'on n'est pas toujours certain d'être le père de ses enfants ; eh bien ! je dis, moi, qu'on n'est pas toujours sûre d'en être la mère.
— Où avez-vous vu cela ? demanda toute la table.
— Sur ce billard.
Il y avait un billard dans la salle voisine.
On le somma de s'expliquer, et il raconta que, deux ans auparavant, une voiturée de nourrices, revenant de prendre des enfants à Paris et les emportant en Bourgogne, avait déjeuné dans l'auberge. Pour manger à l'aise, les nourrices avaient déposé les maillots sur le billard. Pendant qu'elles étaient dans la salle à manger, des rouliers étaient venus pour faire leur partie, avaient enlevé les enfants et les avaient couchés pêle-mêle sur les banquettes. Les nourrices, en rentrant, avaient été fort embarrassées ; comment reconnaître leurs nourrissons ? Tous les nouveau-nés se ressemblent. Elles avaient dit : ma foi, tant pis ! avaient pris dans le tas au hasard, en tenant compte seulement du sexe, et il y avait dans ce moment une \ângtaine de mères qui disaient tendrement : mon fils ! ou : ma fille ! à l'enfant d'une autre.
— Allons donc î objecta M™^ Nodier, est-ce que les langes n'étaient pas marqués ?
— Ah bien ! lui répondit son mari, si vous cherchez la \Tai5emblance, vous ne trouverez jamais la vérité.
M. Nodier était un causeur exquis. Son esprit
vif et coloré contrastait avec son accent endormi et traînard. Il avait cette faculté exceptionnelle d'allier les larges vues du philosophe à la grâce naïve du croyant. Les histoires qu'il racontait plus souvent avec son imagination qu'avec sa mémoire avaient dans le faux la sincérité de la réalité et dans le vrai le charme de l'impossible.
M. Victor Hugo avait oublié son passe-port à Paris ; son oubli faillit lui valoir une aventure désagréable. Il venait de mettre pied à terre pour monter la côte de Vermanton et courait en éclaireur sur un escarpement ; il était blond et mince, son vêtement de coutil gris rajeunissait encore ses vingt ans et lui donnait l'air d'un écoUer en vacances. Des gendarmes qu'il rencontra lui demandèrent ce que voulait dire le ruban qu'il avait à sa boutonnière. Sur la réponse qu'il voulait dire légion d'honneur, ils répliquèrent qu'on ne donnait pas la croix aux enfants, et réclamèrent l'exhibition du passe-port où le droit au ruban devait être constaté. Le manque du passe-port confirma leur soupçon, et ils arrêtèrent cet usurpateur d'insignes. Heureusement que M. Nodier avait quarante ans ; il accourut et dit aux gendarmes :
— Monsieur est le célèbre Victor Hugo.
Les gendarmes, à qui ce nom ne disait probablement rien du tout, ne voulurent pas avoir l'air d'ignorants et lâchèrent leur prisonnier en lui faisant des excuses. — Le passe-port, envoyé de Paris, rejoignit le voyageur à Verdim-sur-Doubs, et M. Victor Hugo put être jeune sans danger.
Inutile de dire que tout ce qu'il y avait sur la route d'églises, de ruines, de tours, d'ogives, de vitraux, fut visité en détail. On parvint ainsi à Mâcon, où l'on devait trouver M. de Lamartine dans
une auberge qu'il avait indiquée. M. Nodier le demanda en descendant de voiture.
— M. de Lamartine ?... dit l'hôtelier. Vous voulez dire M. Alphonse ?
On ne s'était pas encore habitué à Mâcon au nouveau nom du poëte, qui ne le portait que depuis ses Méditations, et on le connaissait mieux sous son nom de baptême.
^l. de Lamartine était à Mâcon, mais il ne logeait pas à l'auberge, il avait une maison où il descendait lorsqu'il venait à la ville. M. Nodier y courut et le ramena.
— Je vous emmène tout de suite à Saint-Point, dit gracieusement le grand poëte.
— Demain, dit M. Nodier. Nos femmes ont à se remettre de la poussière, et nous avons, nous, à voir la ville.
On dîna ensemble. Après le dîner, on alla au théâtre, où il y avait une représentation d'une actrice de Paris, I\I^^^ Léontine Fay. Les maçonnais, disait M. de Lamartine, ne lui auraient pas pardonné de ne pas leur montrer Victor Hugo et Charles Nodier. Le préfet avait envoyé sa loge. Les femmes tirèrent des malles leur unique robe de soie et les hommes leur unique habit. M. de Lamartine, plus familier avec les maçonnais, garda son habit de chasse, son pantalon blanc qui avait couru les routes et son chapeau de paille crevé à plusieurs endroits.
On jouait un opéra-comique et des vaudevilles, dont un fait exprès pour la « petite Fay », la Petite sœur. La petite sœur avait grandi, ]\P^^ Léontine Fay avait alors de seize à dix-sept ans, et se cachait mal dans une corbeille de mariage démesurée. Elle eut un succès de beauté ; sa maigreur trop brune
disparaissait dans l'éclat de deux grands yeux superbes.
Le lendemain matin, les deux voitures prirent le chemin de Saint-Point et, après une heure de marche, arrivèrent à l'habitation du poëte. M. de Lamartine avait devancé ses invités, et les reçut, avec sa femme, dans la cour d'entrée. Sans sa présence, M. Victor Hugo aurait cru à une méprise des conducteurs ; les « cimes crénelées » auxquelles l'avaient in\'ité les vers de son hôte étaient des toits fermés ; du « lierre touffu » pas une feuille ; la « teinte des ans » était un badigeon jaunâtre.
— Où donc est le château de vos vers ? demanda M. Victor Hugo.
— Vous le voyez, répondit M. de Lamartine. Seulement je l'ai rendu logeable. L'épaisseur des lierres donnait de l'humidité aux murs et à moi des rhumatismes, je les ai fait arracher. J'ai fait abattre les créneaux et moderniser la maison, dont les pierres grises m'attristaient. Les ruines sont bonnes à décrire, mais non à habiter.
M. Victor Hugo, qui avait commencé sa « guerre aux démolisseurs », ne fut pas de l'avis de 'M. de Lamartine. Il ne se consola un peu qu'en regardant le paysage, qui, lui, était parfaitement ressem.blant.
On entra dans un vaste salon à embrasures profondes où étaient les deux sœurs de M. de Lamartine, sveltes, blondes, souriantes, et sa mère, vénérable et aimable femme. On déjeuna, on se promena, on rentra, et M. de Lamartine dit des vers admirables. Au dîner, on entrevit la fille du poëte, enfant blonde et rose, inondée de cheveux d'or, un de ces anges que Dieu prête aux mères pour leur faire un instant de bonheur et une vie de deuil.
^jme f^Q Lamartine, qui était anglaise, dîna en grande toilette. Elle et ses belles-sœurs étaient décolletées et enrubannées ; les pauvres robes de soie montantes se trouvèrent fort dépaysées dans cet apparat.
Si peu habillée qu'elle fût pour ses hôtesses, M°^® Nodier l'était trop pour elle. En robe de soie depuis le matin, elle se sentit fatiguée et indisposée, et voulut retourner le soir même à Mâcon. M. de Lamartine, hospitalier de cette vraie hospitahté qui laisse la porte ouverte aussi bien pour sortir que pour entrer, fît seller son cheval et atteler sa voiture, car celles des voyageurs avaient été renvoyées le matin.
Il n'y avait place dans la voiture que pour les femmes, M"^^ Victor Hugo étant venue avec sa fille et sa femme de chambre. MM. Victor Hugo et Charles Nodier revinrent à pied, accompagnés de M. de Lamartine, qui leur abrégea le chemin en les dirigeant par la montagne. La route devint très ardue ; au point le plus élevé, les marcheurs firent une halte ; la riche campagne de la Bourgogne s'étendait à leurs pieds, le soleil couchant empourprait l'horizon, les bois avaient la tranquillité attendrie et mourante des beaux soirs d'été, on sentait partout comme une immense effusion de la nature, et les trois amis mêlaient leurs âmes.
M. de Lamartine remit ses visiteurs sur la grande route ; ils n'avaient plus qu'à aller devant eux et ne pouvaient pas s'égarer. Il leur serra la main, et retourna chez lui.
Le retour de MM. Charles Nodier et Victor Hugo étonna l'aubergiste, qui ne les attendait que dans quelques jours.
— Comment ! dit M. Nodier, mais nos femmes ont dû vous avertir.
— Je n'ai pas vu ces dames.
Voilà aussitôt l'imagination de M. Nodier à travers champs ; leurs femmes, en voiture, ne pouvaient pas arriver après eux qui étaient venus à pied et qui avaient fait une longue halte ; il y avait eu un accident ; le cocher était gris et les avait versées. Il communiqua sa frayeur à M. Victor Hugo, et tous deux se mirent à courir sur la route de Saint-Point, s' arrêtant seulement pour questionner les rares passants ou pour écouter le moindre bruit.
Au bout d'une demi-heure, il entendirent un roulement, et puis ils virent la voiture qui venait au pas. Les femmes, elles aussi, avaient voulu jouir de cette belle soirée et avaient dit au cocher d'aller très lentement.
M. Nodier reprocha à sa femme la peur qu'elle lui avait faite, et déclara qu'on n'avait pas le droit d'aller au pas en voiture. Mais, comme il était très content au fond, elle se moqua de sa colère et l'embrassa, et il se laissa faire, grondant et ravi.
XLni
On partit de Mâcon le lendemain à cinq heures du matin. Les cochers se perdirent ; à midi, ne voyant pas poindre le village où l'on devait déjeuner, on dut se contenter à sept d'une omelette de quatre œufs qui fut tout ce qu'on trouva dans une méchante auberge isolée. — A Tournus, on admira la belle abbaye romane à trois clochers ; à Bellegarde, la perte du Rhône ; il s'enfonce avec un bouillonnement formidable qui fait trembler les ponts, et reparaît plus loin sans jamais rendre rien de ce qu'on lui a jeté. Les voyageurs recommencèrent l'expérience traditionnelle et donnèrent au gouffre divers objets à dévorer.
Le matin suivant, on sortit de France par un épais brouillard, que le soleil déchira tout à coup, et l'on eut l'éblouissante apparition du Mont- Blanc, des Alpes et de Genève.
M. Nodier, qui était venu récemment dans le pays, dirigeait la caravane. M. Victor Hugo, ébloui du lac de Genève, se récria en voyant la calèche de M. Nodier s'arrêter devant un hôtel dont les fenêtres regardaient un grand mur gris. Mais M. Nodier, dont l'omelette de quatre œufs avait exaspéré la gastronomie, dit qu'il ne jugeait pas
les auberges aux fenêtres, mais à la cuisine, et qu'il allait à celle où l'on mangeait le mieux. Il fallut lui céder, et on lui donna presque raison quand on eut goûté des excellents poissons du lac, la fera et l'ombre chevalier, accommodés d'une façon exquise. .
La police de Genève était extrêmement tracassière. Chaque hôtel avait un registre où tout voyageur devait écrire son nom, son âge, son état, d'où il venait et pourquoi il venait. Cette investigation agaçait M. Nodier, qui, à la dernière question, répondit : Venu pour renverser votre gouvernement.
La rue des Dômes était encore la vieille rue à toits pointus surplombant et supportés par des piHers de bois ; cela faisait une longue galerie couverte égayée par les étalages des boutiquiers et par le fourmillement des acheteurs. Ce bazar pittoresque a été remplacé, à la grande fierté des habitants, par une rue droite, régulière et froide.
Les promenades de la ville avaient de beaux gazons verts qui auraient réjoui la vue si elle n'avait été offensée par des poteaux où s'étalait cette inscription : Défense de marcher sur les talus gazonnages.
Ceux qui voulaient marcher sur l'herbe avaient la ressource d'aller dans la campagne ; mais, pour sortir de la ville, il fallait faire viser son passe-port, ce qui compHquait une simple promenade d'une promenade à la pohce, et souvent de plusieurs quand l'employé préposé aux passe-ports était sorti.
La calèche et la berline ne firent qu'une excursion, pour aller voir à Lausanne une fête publique
en l'honneur de Guillaume Tell ; on vit Coppet en passant. Le lac était couvert de bateaux pavoises ; son azur répétait celui du ciel. Lausanne était trop petite pour la foule joyeuse accourue de tous les cantons. Genève, au retour, parut encore plus maussade et le départ fut résolu pour le lendemain.
Le lendemain, lorsqu'on voulut sortir, les portes de la ville étaient fermées. C'était un dimanche, et l'heure du prêche venait de sonner ; pendant les offices, Genève est une prison. Poiu: employer son temps, ^L Victor Hugo voulut visiter l'église Saint-Pierre ; à peine entré, il fut prié de s'en aller, comme troublant les fidèles. Il revint et s'enferma dans la berhne, irrité contre ces protestants qui ne laissaient ni entrer ni sortir.
Enfin le dernier psaume fut chanté et la ville rouverte. Les chevaux, vivement fouettés, filèrent d'un trait jusqu'à Sallenche, où l'on déjeuna. A table, MM. Victor Hugo et Nodier commencèrent à parler du livre d'Urbain Canel.
— Quel beau hvre ce sera ! dit M°^^ Nodier.
— S'il se fait, dit M°^e Victor Hugo.
— Comment ! s'il se fait ! s'écrièrent les deux écrivains offensés du doute. Est-ce que nous pouvons ne pas le faire après que nous avons été payés presque entièrement ?
— Mais vous en mangez dans ce moment même une aile ! ajouta M. Nodier en montrant à M™® Victor Hugo le blanc de poulet qu'elle avait dans son assiette.
Pour qu'on ne doutât plus du livre, M. Victor Hugo se mit dès le lendemain aux deux feuilles qu'il devait et les fit précisément sur le trajet de Sallenche à Chamonix. Les lecteurs aimeront mieux
que ce trajet leur soit raconté par lui que par moi et me sauront gré de leur donner ces notes de voyage, dont la déconfiture imprévue de M. Urbain Canel empêcha la publication, et que M. Victor Hugo n'a pas réunies à ses œuvres.