‹ Victor Hugo raconté par un témoin de sa vieChapitre 27 sur 49 · II · texte numérisé non relu

II

les grâces qu'il accorde aux jeunes époux. Qu'il daigne écarter de votre route à travers ce monde ce qui pourrait affliger votre vie et en troubler raimable paix. Voilà les vœux que forme pour vous le plus sincère et le plus tendre de vos amis.

Bientôt après cette lettre, M. de Lamennais revint à Paris, et ce fut lui qui donna à Victor le billet de confession dont il eut besoin pour se marier.

Les sept cents francs que Victor avait gagnés avec ses Odes ne lui servirent pas cette fois à vivre une année ; il les dépensa d'un coup à l'achat d'un cachemire français qui fut la splendeur de la corbeille.

Le général ne vint pas à la noce. Les témoins de Victor furent MM. Alfred de Vigny et Soumet. La cérémonie religieuse eut lieu à Saint-Sulpice, dans cette même chapelle de la Vierge où, dix-huit mois auparavant, on avait porté le corps de sa mère. Une autre M°^^ Hugo mit son prie-Dieu où avait été la bière et couvrit de son voile blanc la place du drap noir.

La salle à manger de M°^® Foucher étant trop petite, on dîna dans une salle du conseil de guerre qu'une cloison mobile séparait de celle où Lahorie avait été jugé et condamné. Après la mort de sa mère, Victor rencontrait celle de son parrain.

Il y eut le lendemain quelque chose de plus triste que la mort. Biscarrat, le brave maître d'étude de la pension Cordier, était naturellement de la noce ; au dîner, il avait été frappé de quelques paroles incohérentes d'Eugène, dont la bizarrerie redoublait depuis quelque temps. Il en avait averti Abel, et

tous les deux, au sortir de table, l'avaient emmené sans en parler à personne. Au milieu de la nuit, la folie s'était déclarée. Le matin, Biscarrat accourut bouleversé ; Victor le suivit bien vite et trouva le pauvre compagnon de toute son enfance en pleine divagation. On ne pensa plus qu'à lui. Le général, qui n'était pas venu prendre sa part du bonheur, voulut être du malheur, et vint à Paris. La crise s'apaisa et l'on eut un peu d'espérance ; on essaya de garder le cher malade, mais on reconnu^j qu'il serait mieux soigné dans une maison spéciale. On le mit chez M. Esquirol. Mais la raison ne devait plus revenir, et sa guérison fut la mort.

Victor Hugo s'était remis à H an d'Islande ; il l'acheva dans les premiers mois qui suivirent son mariage et en vendit la première édition mille francs à un marquis ruiné qui s'était fait libraire. Ce marquis, M. Persan, lui acheta en même temps la seconde édition de ses Odes, qui parurent cette fois sous une forme plus convenable et qui remplacèrent leur bocal par une lyre.

Je suppose que le noble libraire préférait les vers à la prose, car il fut loin de soigner H an d'Islande comme les Odes. Peut-être était-ce au contraire qu'il estimait que les vers avaient besoin de provoquer les acheteurs par leurs beaux dehors et que la prose serait prise pour elle-même. Quelle que fût son idée, Han d'Islande se contenta de gros papier gris, imprimé en têtes de clous, et parut en quatre petits volumes, sans nom d'auteur, suivant en cela l'exemple qu'avaient donné Reyié, Werther, Adolphe, le Voyage autour de ma chambre, etc., dont la première édition ne portait pas le nom de Chateaubriand, de Gœt-he, de Benjamin Constant, de Xavier de Maistre, etc.

Les journaux qui avaient été la plupart fort s^Tnpathiques aux Odes, le furent beaucoup moins à Han d'Islande. On commençait à se diviser en

deux camps, les classiques et les romantiques, et ceux-ci étaient les moins nombreux, surtout dans les journaux. Il y eut beaucoup de colère, et autant d'étonnement. Je retrouve, dans un vieux numéro de la Quotidienne, un article de M. Charles Nodier qui peint bien le moment littéraire et l'impression de plaisir inquiet et violent que faisaient les œuvres nouvelles aux esprits non malveillants. J'en détache quelques fragments :

« Les classiques continuent à régner au nom d'Aristote sur la littérature européenne, mais ils régnent comme ces rois détrônés qui n'ont conservé de la puissance que des droits méconnus et le vain appareil d'un titre sans autorité. Leur domaine n'est plus qu'un vaste désert dont les productions languissantes et flétries en naissant n'attestent que l'aride pauvreté d'un sol épuisé et d'une nature décrépite. Si les arts entreprennent quelque monument digne de la postérité, c'est sur un autre terrain. S'il s'élève quelque talent prodigue en riches espérances, c'est sous une autre bannière. Les classiques ont raison dans les journaux, dans les académies, dans les cercles littéraires. Les romantiques réussissent au théâtre, chez les libraires et dans les salons. On avoue les premiers, ce sont les autres qu'on lit ; et l'ouvrage le plus distingué qui puisse sortir aujourd'hui de la bonne école ne partagera pas un moment la vogue irrésistible des rêveries souvent fort extravagantes qui pullulent dans la mauvaise. Que faut-il conclure de là, sinon que l'état de la société est changé, que ses besoins le sont aussi, que cet ordre de choses est irréparable comme il est inévitable, et que, si on ne prend pas la littérature comme elle est, on court grand risque

de ne plus en avoir du tout?... Un des caractères de cette nouvelle littérature, et ce n'est probablement pas celui qui la fera dédaigner d'un peuple patriote, c'est cette obser\^aticn religieuse des mœurs et des localités qui transporte dans les fictions mêmes de l'imagination les enseignements de l'histoire...

« Le révérend Maturin s'est rendu célèbre dans cette école par les fables monstrueuses de Melmoth et de Montorio... et l'on croyait que l'auteur avait épuisé dans ses combinaisons atroces toutes les horreurs dont peut épouvanter la pensée cette poésie de cours d'assises et de pandœmonium qui a reçu assez heureusement le nom de genre fré7iétique, et qui le gardera peut-être, quoiqu'il lui ait été imposé par un critique sans autorité. Cependant il s'est trouvé, dans cette nouvelle génération de poètes qui a fait en France la fortune du genre romantique, un rival de ce triste romancier anglais, assez malheureux pour le surpasser dans l'horrible exagération des moyens, et qui, empressé comme on l'est à son âge de dépenser toutes les ressources de l'imagination, s'est montré plus jaloux de faire valoir avec soudaineté les facultés que la nature et l'étude lui ont départies que de les ménager habilement pour sa réputation. Il en est, dans les hommes d'une certaine organisation, des tentatives qui ont la gloire pour objet comme de celles qui aspirent au bonheur et à la volupté. Les intelligences précoces et les sensibilités profondes ne calculent pas l'avenir, elles le dévorent. Les passions d'une âme jeune et puissante ne connaissent point de lendemain. Elles croient pouvoir rassasier toutes leurs ambitions et toutes leurs espérances dans la renommée et dans

les plaisirs d'un jour. Han d'Islande a été le résultat d'une combinaison pareille, si l'on peut appeler une combinaison l'instinct irréfléchi d'un génie original qui obéit, sans le savoir, à une impulsion étrangère à ses véritables intérêts, mais dont la belle et vaste carrière peut justifier tout ce qu'a promis de bien et racheter tout ce qu'a fait craindre l'heureuse faute de son départ. Il appartient à un très petit nombre d'hommes de commencer par de pareilles erreurs, et de ne laisser d'autres torts à reprendre à la critique que ceux qu'ils se sont volontairement donnés. Je n'analyserai pas Han d'Islande, ou plutôt j'en donnerai une idée beaucoup plus vraie que ne pourrait le faire l'analyse la plus exacte, en disant qa'Han d'Islande est un de ces ouvrages qu'on ne peut dépouiller de l'ensemble général de l'exécution sans tomber dans une caricature aussi injuste que facile. Qu'on se représente un auteur condamné par sa propre volonté à rechercher péniblement toutes les infirmités morales de la vie, toutes les horreurs de la société, toutes ses monstruosités, toutes ses dégradations, toutes les exceptions affreuses de l'état naturel et de l'état civihsé, pour choisir dans ces rebuts hideux quelques anomaHes dégoûtantes auxquelles les langues humaines ont à peine accordé un nom, la morgue, l'échafaud, la potence, l'anthropophage et le bourreau, je ne sais quoi de plus innomé encore, car il attache à ces derniers états d'exécrables ambitions et d'incompréhensibles joies... Et pourquoi faut-il qu'un pareil talent se soit cru obHgé de recourir à de pareils artifices ? Il lui était si aisé de s'en passer î

« La connaissance particulière des lieux ou des études très bien faites ont donné, jusqu'à un certain

point, à l'auteur d'Han d'Islande cette piquante vérité de couleur locale qui dislingue l'auteur de Waverley ; je dis, jusqu'à un certain point, parce que, plus familier que lui peut-être avec le ciel des latitudes qu'il a décrites, j'ai désiré dans ses peintures quelques-uns des effets qu'il était si facile de tirer de la mesure inaccoutumée des jours et de la bizarrerie des saisons polaires. On reconnaît d'ailleurs dans Han d'Islande une bonne lecture de l'Edda et de l'histoire, beaucoup d'érudition, beaucoup d'esprit, même celui qui naît du bonheur et qu'on appelle la gaîté, même celui qui vient de l'expérience et que l'auteur n'a pas eu le temps de devoir à l'habitude du monde et à l'observation. On y trouve enfin un style vif, pittoresque, plein de nerf, et, ce qu'il y a de plus étonnant, cette délicatesse de tact et cette finesse de sentiment qui sont des acquisitions de la vie, et qui contrastent ici de la manière la plus surprenante avec les jeux barbares d'une imagination malade. Cependant ce ne sont pas toutes ces qualités qui feront la vogue d'Han d'Islande et qui forceront l'inflexible et savant Minos de la librairie à reconnaître le débit authentique et légitime de douze mille exemplaires de ce roman que tout le monde voudra lire. Ce seront ses défauts. »

L'auteur de Han d'Islande ne connaissait M. Charles Nodier que de nom ; il alla le remercier. Il monta trois étages rue de Provence et sonna ; une jeune fille à l'air souriant vint lui ouvrir.

— M. Charles Nodier ?

— Papa est sorti, monsieur.

— Pourrais- je écrire un mot ?

Pendant que la jeune fille allait chercher de quoi

écrire, Victor Hugo regardait l'antichambre qui était en même temps la salle à manger et dont l'am.eublement, chaises de paille, table et buffet de noyer, rehaussait sa physionomie bourgeoise d'une propreté flamande.

Le lendemain, M. Nodier accourut. Victor Hugo ne demeurait déjà plus au conseil de guerre. Le roi lui avait, de lui-même, donné une seconde pension, de deux mille francs, sur le ministère de l'intérieur. Riche alors, il avait voulu être chez lui, et il venait d'emménager rue de Vaugirard, n° 90. Le romancier et son critique se sentirent amis en se voyant. Il fut convenu aussitôt que M. Nodier viendrait pendre la crémaillère et amènerait sa femme et sa fille. M°^^ Nodier, qui n'avait jamais vu W°-^ Victor Hugo, accepta l'invitation avec la simplicité intelligente qu'elle avait en tout. Elle et sa fille Marie vinrent sans se faire autrement prier, et ce fut entre les trois femmes le commencement d'une affection de toute la vie.

Parmi les rares défenseurs de Han d'Islande, un des plus vaillants fut ]\L Méry. Les Tablettes universelles, dont il était le principal rédacteur, prêtèrent au roman le double appui de l'énergie et du talent. "M. Méry avait pour collaborateur M. Alphonse Rabbe, marseillais comme lui. M. Rabbe avait été très beau ; une affreuse maladie l'avait défiguré. Ses paupières, ses narines, ses lè\Tes étaient rongées ; plus de barbe, et des dents de charbon. Il n'avait conservé que ses cheveux, dont les boucles blondes flottaient sur ses épaules, et un seul œil dont le fier regard et le sourire ferme et franc jetait encore un éclair de beauté sui ce masque hideux. Il avait créé à ^larseille un journal d'opposition, le Phocéen, et puis il était venu à

Page 1