POEME DE THOMAS MOORE
LA doctrine de l'athée, si elle ne peut tuer l'âme -^ immortelle, tue du moins l'imagination ; toutes les religions, au contraire, sont essentiellement poétiques. Seulement, sous ce rapport comme sous tous les autres, le christianisme l'emporte de beaucoup sur les divers cultes de la terre, et nous sommes loin d'établir le moindre parallèle entre la religion étemelle et les idolâtries éphémères qui passent tour à tour sur la face du monde ; nous parlons généralement. On peut remarquer aussi que le caractère de la poésie varie chez les peuples avec le génie des religions, comme le génie des religions humaines change avec les climats. Odin a créé des scaldes, Jupiter inspirait Homère ; on trouve la trace d'une croyance dans les stances voluptueuses d'Horace et d'Anacréon de même que dans les maximes cadencées d'Hafiz et de Saadi ; et le caraïbe qui danse autour de sa sanglante idole lui adresse un hymne barbare comme la vierge indienne élève un cantique d'amour vers son charmant Camadeva.
C'est surtout dans l'orient que cette influence du climat sur la religion et de la religion sur la poésie se fait sentir. Voilà, si nous ne nous trompons, ce qui donne à la littérature orientale cette couleur originale que les occidentaux ont si souvent tenté
vainement d'imiter. De nos jours, un homme qui a traduit Anacréon et composé des ballades irlandaises, non content de ce double triomphe classique et romantique, semble encore avoir voulu prendre rang parmi les poètes orientaux. Nous ne sommes pas assez versés dans l'étude des auteurs arabes, persans et indiens, pour décider si l'ouvrage de M. Thomas Moore peut être comparé aux leurs ; mais nous pensons que Lalla-Roukh, malgré de nombreux défauts, renferme assez de beautés pour assurer à cet écrivain une place distinguée dans les lettres européennes.
La fable de Lalla-Roukh est d'une simplicité bien orientale. Lalla-Roukh, fille d'Aurengzeb, fiancée au roi de Bucharie, vers lequel on la conduit, de\'ient amoureuse, en route, d'un certain Feramorz, poëte envoyé par son futur époux pour charmer les ennuis du voyage, et qui se trouve à la fin être le jeune roi lui-même. Les poèmes de Feramorz, comme les contes de Scheherazade dans les Mille et une Nuits, constituent réellement le fond de l'ouvrage ; ses propres aventures ne servent que de cadre aux différents tableaux qu'il met tour à tour sous les yeux de la princesse. Lalla-Roukh n'est donc qu'une série d'épisodes, rattachés à un fil commun sans être liés à une action principale. Il faut avouer que, si les poèmes de Feramorz offraient moins d'intérêt, la contexture de cet ouvrage ne donnerait pas une haute idée du génie inventif de Thomas Moore. Cependant une grande fraîcheur d'imagination et une science profonde des passions ont mérité à cet auteur un succès contre lequel nous aurons garde de protester, admirateurs que nous sommes nous-mêmes de ces précieuses qualités.
Des cinq histoires que raconte Feramorz, si celle de la Péfi est la plus ingénieuse, celle des Guèbres et du Prophète voilé sont les plus intéressantes. Le li\Te étant entre les mains de tout le monde, nous nous dispenserons d'analyser ces beaux poëmes. Nous croyons toutefois que l'on ne sera pas fâché de trouver ici, sur le mystérieux imposteur de Khorassan, quelques détails que l'histoire n'a point encore recueillis, et qu'il n'aurait peut-être pas été inutile de rappeler en quelques mots dans rou\'Tage même. Ils auraient pu éclaircir certains passages obscurs, et dissiper le vague que répand sur le récit de Feramorz l'ignorance où l'on est assez généralement de cette partie curieuse de l'histoire d'Asie.
L'homme qui se fit si longtemps passer pour dieu dans la province de Khorassan avait d'abord été greffier de la chancellerie d'Abou Moslem, gouverneur de Khorassan sous le calife Almanzor ; d'après l'auteur du Lohhtarikh, il se nommait Hakem ben Hassem. Sous le règne du khalife Mahadi, troisième Abbasside (vers l'an 160 de l'hégire), il se fit soldat, puis de\dnt capitaine et chef de secte. La cicatrice d'un fer de flèche ayant rendu son \dsage hideux, il prit un voile et fut surnommé Burcâi (voilé). Ses adorateurs étaient convaincus que ce voile ne servait qu'à leur cacher la splendeur foudroyante de son visage. Khoudemir, qui s'accorde avec ben Schahnah pour le nommer Hakem ben Atha, lui donne le titre de Mocannâ (masqué, en arabe), et prétend qu'il portait un masque d'or. Observons, en passant, que Thomas Moore, en adoptant, pour son prophète, cette dénomination de Mocannâ, a changé le masque d'or en un voile d'argent. Nous
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trouvons dans Abou Giafar Al Thabari, un exposé de sa doctrine que nous ne rapporterons pas, parce qu'elle se trouve développée dans l'ouvrage de Moore.
Cependant, la rébellion de cet imposteur devenant de plus en plus inquiétante, Mahadi envoya à sa rencontre l'émir Abusâid qui défit le prophète voilé, le chassa de ]\Iérou et le força à se renfermer dans Xekhscheb, où il était né et où il devait mourir. L'imposteur, assiégé, ranima le courage de son armée fanatique par des miracles qui semblent encore incroyables ; il faisait sortir, toutes les nmts, du fond d'un puits, un globe lumineux qui, suivant Khoudemir, jetait sa clarté à plusieurs milles à la ronde ; ce qui le fit surnommer Sazendeh ^lah, le faiseur de lime. Enfin, réduit au désespoir, il empoisonna le reste de ses séides dans un banquet, et, afin qu'on le crût remonté au ciel, il s'engloutit lui-même dans une cuve remplie de matières corrosives. Ben Schahnah assure que ses cheveux surnagèrent et ne furent pas consumés. Il ajoute qu'une de ses femmes, qui s'était cachée pour se dérober au poison, surv^écut à cette destruction générale et ouvrit les portes de Xekhscheb à Abusâid. On a pu voir que Thomas Moore a tiré un grand parti de cette dernière circonstance qu'il paraît avoir connue. Le prophète masqué, que d'ignorants chroniqueurs ont confondu avec le Vieux de la Montagne, avait choisi pour ses drapeaux la couleur blanche, en haine des Abbassides dont l'étendard était noir ; au reste, cette secte subsista loni^temps après lui, et, par un capricieux hasard, il y eut, parmi les turcomans, une distinction de' Blancs et de Noirs, à la même époque
où les Blanchi et les Neri divisaient l'Italie en deux grandes factions.
Le style est, dans Lalla-Roukh, ce qui prête le plus à l'éloge et à la critique. On y peut blâmer, avec raison, l'abus des métaphores, le vague de l'expression et la profusion des formules interrogatives et exclamatives. D'un autre côté, ces défauts sont bien rachetés par la variété des figures, l'éclat du coloris, la grâce ou l'énergie des peintures, et cette vérité de teinte locale qui répand sur les imperfections mêmes une sorte de charme magique.
Le morceau suivant, qui termine le Prophète voilé, donnera ime idée de la manière de Moore. Après la mort de Mocannâ, la triste et coupable Zélica, demeurée seule dans Nekhscheb, se couvre du voile d'argent et tombe sous les coups de son Azim, qui l'avait prise pour le faux prophète. Elle appuie son front sur le bras tremblant d'Azim et lit avec joie dans les yeux du jeune homme une douleur bien au-dessus des souffrances de sa blessure. Il est difficile de rien lire de plus touchant que ses dernières paroles :
<( — Je ne pensais pas, murmure-t-elle d'une voix éteinte, je n'espérais pas qu'il te serait réservé de me donner la mort ; mais tu ne voudrais point me priver du bonheur de l'avoir reçue de ta main, si tu savais combien j'ai prié le ciel de me faire mourir ainsi. En me cachant sous ce voile abhorré, je croyais ne tomber que sous le fer de tes soldats. Mon Azim, la blessure que tu m'as faite m'est bien douce. Oh ! je ne changerais pas, crois-moi, cette triste, mais tendre caresse, cette mort entre tes bras, pour tout le bonheur de la vie. L'avenir, sombre et terrible pour mon âme égarée, s'éclaircit devant moi. Tes regards d'amour brillent sur ma tête coupable comme la
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Eremière aurore de la miséricorde éternelle, et, si ta ouche daigne dire que je suis pardonnée, les anges répéteront ces consolantes paroles. Reste dans la vie, ô mon Azim, nom adoré ! — songe céleste 1 je puis donc, une fois encore, t'appeler mon Azim, — vis, si tu m'as jamais aimée. S'il doit t'être doux un jour de me retrouver dans le ciel, reste sur la terre pour implorer ma grâce, pour fléchir le genou, matin et soir, devant ce Dieu que ne supplie jamais vainement un cœur pur comme le tien. Qu'il jette un regard de pitié sur l'âme de Zélica, et qu'il daigne nous unir dans l'éternité. Retourne, Azim, vers ces bords fortunés où nos cœurs se sont ouverts à l'amour ; le zéphir, en t'apportant le parfum des fleurs que nous aimions, te rappellera les jours de notre innocence. Tu pourras m' aimer encore comme tu m'aimais alors. Pareilles à la rosée que les chastes rayons de l'aube font monter en encens vers le ciel, tes prières, brûlantes comme nos premières amours, s'élèveront vers le trône d'Alla. Et si enfin... — Je me sens défaillante... — si enfin tu es exaucé, si, du séjour des félicités, les âmes pardonnées peuvent descendre icibas raconter leur triomphe à ceux qu'elles ont aimés, alors je t'apparaîtrai... Je me meurs. Adieu. —
«Des années s'écoulèrent. Peu de témoins restaient de ce jour de deuil, où chacun avait pleuré sur la mort de la jeune fille et le désespoir du héros. — Auprès d'un mausolée modeste élevé non loin des claires ondes de l'Amou, un homme, qui avait blanchi sur cette tombe isolée, priant les nuits et les jours, s'agenouilla, pour la dernière fois, sur la pierre glacée. Entouré des ombres de la mort, un éclair de joie rayonnait dans ses yeux, comme cette dernière lueur qui dore les bornes de l'horizon quand déjà la nuit a jeté son voile ténébreux sur tout ce qui nous environne. L'âme de ce solitaire avait eu une vision pendant son sommeil. Celle pour qui il avait pleuré et prié durant tant d'années lui était apparue, radieuse du sourire des anges. Le vieillard rendit grâces à la clémence étemelle et mourut. — C'était Azim. i
LALLA-ROUKH ig
Ce passage est d'une véritable beauté. La fiction charmante de la Péri présente un morceau du même genre, que nous croyons devoir encore citer. Un jeune homme, attaqué de la peste, va m.ourir, abandonné de tous. Sa jeune fiancée, brillante de santé, accourt vers lui ; pour la première fois elle veut embrasser son amant qui la repousse.
« — Ah ! permets seulement à ta fiancée de respirer l'air que tu respires ; qu'il lui donne la mort, il sera doux pour elle. Oui, que tes lèvres recueillent mes larmes ! Ah ! si mon sang pouvait être le baume qui donne la vie ! tu sais bien que je le répandrais tout entier pour calmer un instant tes douleurs. Dis-moi, pourquoi détournes-tu les yeux ? Ne suis-je pas à toi, ta bien-aimée, ta fiancée ? Ma place, dans la vie et dans la mort, n'est-elle pas à ton côté ? Moi, qui n'ai voulu d'autre guide que toi dans ce monde de ténèbres, comment supporterais- je la solitude et la nuit où je serais plongée quand tu ne serais plus ? Puis-je vivre, et te laisser partir seul, toi qui es ma vie même ? Non, tu ne le crois pas ; la feuille se flétrit quand la tige meurt. î^Ion bien-aimé, regardemoi, je brûle et je meurs près de toi. Attache tes lèvres aux miennes, et partage le dernier souffle pur qu'elles exhalent encore.
« Elle s'affaiblit, elle succombe ; les funestes soupirs du jeune amant ternissent la lumière virginale de ses yeux. — Elle s'éteint comme une lampe dans la vapeur humide d'un tombeau. t>
Nous n'examinerons pas jusqu'à quel point est fondée la comparaison que l'on a voulu établir entre Thomas Moore et Walter Scott, que nous croyons bien supérieur au poëte irlandais. Si la poésie de Thomas Moore choque le goût de quel-
ques champions du classique, elle échappera du moins par ses formes vagues à leur critique ; semblable à ces hôtes fantastiques de l'Elysée payen, qui frappaient la Mie, mais se dérobaient à la main qui voulait les saisir.