LETTRE AU RÉDACTEUR DU MONITEUR
Dans un moment où l'attention publique est si vivement excitée par le triomphe éclatant de M. Alexandre Soumet, me permettrez-vous de vous entretenir de celle de ses deux belles tragédies qui a été le plus diversement jugée, de cette pièce de Saiil sur laquelle vous avez publié un article plein de sagesse et de mesure ? Cette lettre sera principalement consacrée à relever une erreur grave et étrange dans laquelle sont tombés, ce me semble, presque tous les critiques qui ont rendu compte de ce grand ouvrage ; erreur que vous avez déjà signalée en partie, et que je vais essayer de combattre entièrement. Je garderai ici le silence sur toutes les attaques malveillantes qu'ont prodiguées à M. Soumet les grands et petits journaux d'ime faction qui est anti-poétique parce qu'elle est anti-religieuse et anti-sociale. C'est aux hommes de bonne foi et de conscience que je m'adresse avec conscience et bonne foi, sans consulter d'autre intérêt que celui des lettres et de la vérité, et bien moins dans l'intention d'éclairer que dans l'espérance d'être éclairé.
Frappé de la nouveauté et de la grandeur de ce drame de Saul, j'en ai longtemps médité, autant qu'il est en moi, toutes les parties, et j'avoue que je ne puis me ranger de ra\is de critiques qui, tout en admirant la pureté constamment irréprochable du style de M. Soumet, ont trouvé que la conception et la conduite de son ou\Tage en étaient le côté faible. Certes, nul n'est plus disposé que moi à rendre justice à la poésie de Saiil, à ce style qui s'empreint de toutes les nuances de la pensée comme de toutes les couleurs de la bible ; qui se plie aux blasphèmes infernaux de la Pythonisse et de Saiil, comme aux angéliques prières de Da\4d et de Michel ; en un mot, qui semble magique parce qu'il est vrai. Mais je ne crains pas d'avancer que c'est surtout par la conception et la conduite que le drame de M. Alexandre Soumet me semble digne d'être hautement et profondément étudié.
Et d'abord c'est à mon sens une nécessité de toute production de l'esprit humain, depuis la chanson jusqu'à l'épopée, que de reposer sur une idée mère primitive, unique, comme un édifice sur sa base. Que si rou\Tage est destiné à raconter un fait, il faut, pour qu'il y ait unité dans la composition, que le développement de la pensée fondamentale s'appuie dans toutes ses parties sur le développement du fait. Je n'ai point la prétention de donner ceci comme règle, c'est simplement le résultat d'une étude sévère de tout ce qu'il y a de vraiment beau dans les œuvres de l'espèce humaine. Je sais que bien des ouvrages, admirés sur parole, ne résistent pas à l'application de cette loi intime que décou\Tent et que suivent naturellement tous les vrais génies ; mais cela ne
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prouve rien, sinon qu'il ne faut pas admirer sur parole, même (si l'on peut s'exprimer ainsi) sur la parole des siècles.
C'est en soumettant cette belle tragédie de Saiil à cette épreuve que j'ai vu quelle haute idée en avait dominé la conception, que j'ai admiré la hardiesse du poëte créateur, qui a su transporter sur notre étroite scène toute l'immense épopée de Milton. L'idée première de ce drame n'est, en effet, autre chose que ce qu'il y a de plus vaste dans la création, la lutte perpétuelle du bien et du mal, de Dieu et de Satan. Et remarquez avec quel art la balance dramatique est rétablie dans ce combat entre l'être qui peut tout pour le bien et l'être qui ne peut rien que pour le mal. Voyez là la toute-puissance de l'un représentée par ce qu'il y a de plus faible parmi les hommes, im vieillard et un enfant ; tandis que la faiblesse infernale de l'autre a pour agent tout ce qu'il y a de puissant sur la terre, un monarque conquérant, une magicienne qui fait pâlir les astres et réveille les morts. Observez encore les deux personnages de Jonathas et de Michel, unis par leur naissance à Saùl, à David par leur vertu, placés comme un lien entre les deux principes opposés, et secondant, souvent à leur insu, l'esprit du mal de tout le pouvoir de leur caractère presque angéHque. J'ignore si toutes ces combinaisons dramatiques sont le résultat de longues méditations ou l'effet d'une inspiration soudaine ; mais il me paraît difficile de pousser plus loin le talent, et je ne comprends pas comment on a pu critiquer une création aussi vaste, une conception aussi éminemment originale.
Maintenant, si j'ai prouvé que rinvention de
cette tragédie est aussi grande qu'elle est neuve, il me sera aisé de répondre aux attaques dont la marche de l'action a été l'objet.
C'est après avoir effrayé nos imaginations des imprécations de la Pythonisse et des erreurs de tout un peuple, que le poëte fait apparaître à nos yeux rm prêtre aveugle et un enfant inconnu, comme les sauveurs d'une nation punie et d'un roi réprouvé. Le prêtre rassure Israël contre l'enfer ; l'enfant le défend contre le géant philistin. Tout jusqu'ici est plein de Saiil ; cependant il n'a pas encore paru. Nous le voyons au second acte, et l'épouvante entre sur la scène avec ses fureurs ; c'est la seconde victoire de David. Il délivre le roi du démon ; et Saûl (ce qui est tout à fait dans les mœurs hébraïques) lui promet sa fille pour prix de deux si grands services, et d'un autre plus grand encore dont le mystère jette l'inquiétude dans l'âme du spectateur.
Au troisième acte, l'action se noue d'une manière terrible et pathétique. Saiil cherche quel est le roi caché à qui Samuel a donné sa couronne. Il n'a pu l'apprendre de David, cet élu du ciel qui l'avait presque ramené à Dieu ; il l'apprend de la Pythonisse, l'agent de l'enfer auquel il allait échapper. Ce rival redoutable et mystérieux, c'est David ! Il y a au théâtre peu de scènes aussi belles que celle où le malheureux roi se débat se us le poids de cette révélation qui renverse tout ce qu'il espérait. Il frémit, il doute des paroles de la Pythonisse, il veut interroger luimême l'ombre de Samuel. Ce vœu impie n'est que trop écouté, et l'on frissonne quand on le voit se précipiter avec elle dans le tombeau du prophète.
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Cependant l'union de David et de Michol s'est préparée, et à cette scène terrible succèdent les douces et saintes cérémonies ; on n'attend plus que Saùl, les deux jeunes époux le demandent. C'est en ce moment que s'ouvre, au bruit du tonnerre, la porte du tombeau formidable, et que le sacrilège Saiil est jeté par la Pythonisse au milieu de la fête. La royauté de David lui a été confirmée, il la dévoile ; et, après le développement de ces belles et neuves situations, les apprêts du mariage s'interrompent par ceux d'un supplice.
Mais Achimélech, le prêtre, en y marchant, a dit à Saùl que David ne pouvait mourir. Tandis que le réprouvé endurci résistait aux prières de ses enfants qui voulaient le fléchir pour ses victimes et pour lui-même, la main de Dieu se manifestait sur ses protégés ; les philistins avaient attaqué les hébreux, et, au milieu du désordre, David et Achimélech avaient été délivrés.
Tout marche jusqu'ici, ce me semble, avec grandeur et simpHcité, aucun élément hétérogène n'a été introduit dans l'action. Seulement les moyens sont imposants, en même temps que naturels, parce que Dieu s'y mêle.
Le cinquième acte s'ouvre par une scène de l'Écriture, bien belle et bien touchante. Pendant que Saùl combat, Jonathas et Da\'id, qui se sont reconnus dans la mêlée, échangent fraternellement leurs armes. Le dénouement, qui est terrible, ne pouvait être mieux amené ; l'aveugle Saùl, trompé par l'armure, frappe son fils croyant frapper David, et vient abdiquer et mourir devant son vainqueur, après avoir vu expirer le généreux Jonathas, qui n'avait donné ses armes à David
qu'afin de lui donner son sceptre. Ainsi, le châtiment de l'impie couronne cette majestueuse composition dont chaque acte renferme un des tableaux de l'action, loi trop souvent méconnue ou violée sur notre scène, même par les grands maîtres. J'ignore si, dans cette analyse beaucoup trop restreinte, je suis parvenu à faire ressortir le haut talent dramatique que décèle le plan de Saiil. Bien des choses m'ont sans doute échappé, j'aime mieux que ce soient les imperfections que les beautés ; si je me suis trompé, j'aime mieux m'être trompé dans la louange que dans le blâme.