‹ Victor Hugo raconté par un témoin de sa vieChapitre 30 sur 49 · II · texte numérisé non relu

II

vallée ; TArve bouillonnait sur sa couche de rochers, les torrents grondaient, les cascades pluviales frémissaient en se brisant au fond des précipices, l'ouragan tourmentait les nuages dans un angle du Bréven, l'avalanche tonnait du haut des solitudes du mont Blanc ; mais, pour mon âme, aucune de ces formidables voix des montagnes ne parlait aussi haut que la voix de ces pauvres pâtres implorant le nom d'une vierge.

Quelle puissance que celle qui fait sortir, le même jour, à la même heure, le pape et l'éclatante légion des cardinaux des portes dorées de Saint-Pierre de Rome, le cortège royal du riche portail de Notre- Dame de Paris, et de leur indigent presbytère, oublié dans la vallée, l'humble procession des montagnes de Chamonix ! Quelle intelhgence que celle qui peut, au même instant, donner la même pensée à tout un monde I

Les vallées des Alpes ont cela de remarquable, qu'elles sont en quelque sorte complètes. Chacune d'elles présente, souvent dans l'espace le plus borné, une espèce d'univers à part. Elles ont toutes leur aspect, leur forme, leur lumière, leurs bruits particuliers. On pourrait presque toujours résumer d'un mot l'effet général de leur physionomie. La vallée de Sallenche est un théâtre ; la vallée de Servez est un tombeau ; la vallée de Chamonix est un temple.

VICTOR HUGO IL-^lCONTÉ

DÈS l'arrivée à Chamonix, M. Nodier se préoccupa d'avoir des guides pour le lendemain ; il s'agissait d'une ascension au Montanvert. Il voulait pour son guide à lui le vieux Balma, qu'il connaissait de son précédent voyage et dont il parlait depuis la veille avec une admiration si communicative, que M. Victor Kugo, invité à mettre un autographe sur le registre de l'auberge de Chamonix, y écrivit :

Napoléon. Talma.

Chateaubriand. Balma.

Mais le vieux Balma était malade, et M. Nodier dut se contenter d'un de ses parents, qu'il choisit par amour du nom. M. Victor Hugo prit le premier venu, un tout jeune homme.

On se leva avec le soleil, on déjeuna de lait et de miel tel qu'il sort de la ruche et qui fut trouvé excellent ; puis on partit, les hommes à pied et les femmes à dos de mulet. On monta, et de temps en temps on se retournait pour regarder la vallée. Les habitants et les habitations devenaient imperceptibles, et il semblait qu'on voyait le pays de Lilliput. Les maisons, presque toutes peintes.

faisaient l'effet de joujoux. L'Arve^Ton était un filet d'argent dans du velours vert. On monta encore, et, lorsqu'on se retourna, on ne \it plus rien, les nuages étaient sous les pieds des voyageurs et masquaient la terre.

On était au sommet. Une construction se dressait sur le plateau, avec cette inscription : Temple de la Nature. Les prêtres de ce temple étaient un ménage d'aubergistes qui débitait des libations d'un mélange de lait et de kirsch.

Il restait à visiter la Mer de Glace ; les femmes, déjà satisfaites de leur expédition, laissèrent les hommes y aUer seuls. MM. Victor Hugo, Nodier et Gué, guides en tête, se dirigèrent vers le glacier, s'aidant de leurs bâtons ferrés et s'accrochant par moments aux rhododendrons, qui sont nombreux et vigoureux dans la montagne.

Le guide de M. Victor Hugo, nouveau dans le métier, se trompa de sentier et l'aventura sur une langue de glace entre deux fentes qui se rapprochaient de pas en pas ; la langue devint bientôt si étroite que le guide s'inquiéta, mais il ne voulut pas s'avouer en faute, et il alla de l'avant, disant que la route allait bientôt s'élargir ; elle se rétrécit encore et ne fut plus qu'une mince tranche entre deux abîmes. Le guide saisit la main de M. Victor Hugo et lui dit : — Ne craignez rien. Mais il était tout pâle. A quelque distance, une des fentes cessait, et la languette rejoignait un plateau, mais il fallait aller jusque-là. Il n'y avait pas place pour deux de front ; le guide n'avait qu'un pied sur le niveau et marchait de l'autre sur la pente ghssante du gouffre ; le jeune montagnard, au reste, ne bronchait pas, et supportait la pression du voyageur avec la sohdité d'une statue. Ils arrivèrent au pla-

teau, mais là le danger n'était pas fini. Le plateau auquel l'arête se rattachait était plus haut qu'elle de cinq à six pieds et coupé à pic.

■ — Il faut que nous nous quittions la main, dit le guide. Restez appuyé sur votre bâton, et fermez les yeux de crainte du vertige.

Il grimpa au mur de glace et, après quelques secondes qui parurent des quarts d'heure à M. Victor Hugo, se pencha, lui tendit les deux mains et l'enleva lestement.

Le plateau était connu du guide, qui s'y orienta sans peine. D'ailleurs M. Victor Hugo aperçut bientôt MM. Nodier et Gué qui le cherchaient, effrayés. Le guide de M. Nodier, voyant d'où venait l'autre, devina l'imprudence qu'il avait commise et l'en réprimanda durement : — il avait compromis la vie d'un voyageur et l'honneur de sa profession, c'était une tache pour tout le corps des guides, etc. Le jeune suisse, si ferme devant l'abîme, le fut moins devant le reproche, et de grosses larmes coulèrent de ses yeux.

Les voyageuses furent reprises au Temple de la Nature, et frissonnèrent au récit du péril. Cela leur fit voir des précipices partout ; elles n'osèrent pas redescendre à mulet ; mais leurs pieds étaient moins sûrs que ceux des bêtes, et elles furent emportées plus vite qu'elles n'auraient désiré sur les versants rapides de la montagne. Elles glissaient, s'asseyaient à terre, refusaient de se relever, en voulaient aux hommes de les avoir amenées, se fâchaient, pleuraient. Parvenues à la vallée, elles rirent de leur frayeur, et leurs larmes, celles du guide, le danger de M. Victor Hugo, tout cela devint de la joie.

Les guides de MM. Nodier et Gué et celui des

voyageuses présentèrent leur livret ; ils sont oblipjés de faire attester par le voyageur la manière dont ils l'ont conduit. Le guide de M. Victor Hugo dut aussi présenter le sien ; il était tout décontenancé et trembla fort quand M. Hugo le lui rendit ; il rayonna de bonheur en lisant : Je recoynniande Michel Dei'ouassous, qui m'a sauvé la lie.

MM. Nodier et Victor Hugo commençaient à voir le fond de leurs dix-sept cent cinquante francs ; ils durent songer au retour. On reprit assez tristement le chemin de la France. On revint lentement, en s' arrêtant partout où il y avait une ruine, ou une bibliothèque, car M. Nodier préférait les livres aux pierres. A chaque endroit où l'on descendait, les deux amis s'emparaient de l'aubergiste et le questionnaient tous deux à la fois, l'un sur les restes de vieille architecture, l'autre sur les étalages de bouquinistes. L'aubergiste s'embrouillait dans cet interrogatoire entre-croisé et répondait de travers. M. Nodier s'impatientait :

— Mon cher, disait-il à M. Victor Hugo, vous êtes possédé par le démon Ogive.

I — Et vous, par le diable Elzévir.

On resta un peu à Lyon, où le chanteur Martin donnait des représentations. M"^® Nodier, qui ne manquait jamais une occasion de spectacle, voulut y aller et y entraîna tout le monde, excepté M. Victor Hugo, peu épris d'opéra-comique. — A Satoris, on était en train de déjeuner à un rez-dechaussée dont les fenêtres ouvertes laissaient entrer le clair soleil d'août. Pendant qu'on mangeait avec l'appétit et l'entrain du voyage, une malheureuse fille d'une quinzaine d'années, qui voyait ce bon repas de la rue, vint à la fenêtre et apparut, en

haillons, maigre, souffreteuse, dégradée, dans ce rayonnement du ciel. i\I. Nodier tira de son gousset la première pièce de monnaie qu'il rencontra sous sa main ; au moment où il la tendait à la mendiante, jyjme >^^odier lui fit remarquer que c'était une pièce de vingt francs.

— Bah 1 dit-il, je n'en serai pas plus pauvre dans l'éternité.

Et il donna le louis.

Les deux voitures rentrèrent à Paris le 2 septembre. Il était temps ; M. Charles Nodier n'avait plus en tout que vingt -deux francs et M. Victor Hugo que dix-huit. On se serra la main à la barrière, et la calèche gagna le Marais et la berhne le faubomrg Saint-Germain.

Voici une lettre écrite par M. de Lamennais à i\I. Victor Hugo à propos de ce voyage :

« A la Chênaie, le 4 novembre 1825.

« Je vous félicite, mon cher ami, sur la manière dont vous avez emploj^é la belle saison. Si j'étais riche et que j'eusse du loisir, j'aimerais les voyages ; c'est une source inépuisable d'instruction. On apprend peu de choses dans les livres, et aujourd'hui moins que jamais. J'avais lu beaucoup d'ouvrages sur l'Angleterre et sur l'Italie avant d'y aller. Ces deux pays m'ont paru tout autres, à bien des égards, qu'on ne me les avait montrés. On ne voit guère, il est vrai, quand on ne voit qu'avec les yeux ; ils ne sont guère bons que pour faire des cartes de géographie ; l'imagination, l'esprit seuls saisissent le reste. J'ai connu des gens qui ne pouvaient souffrir cette belle campagne de Rome, modèle de grandeur et même de grâce dans son apparente

désolation. Quand le soir on passe devant le tombeau de Métella et les catacombes de Saint-Sébastien, et qu'à travers les ombres des vieux romains et des souvenirs de vingt siècles, seuls habitants de cette solitude, on arrive au mont Sacré, tout ce qui se remue dans l'àme est inexprimable. Pas une chaumière, pas un strbre, quelques aigles qui planent sur ce sol désert où une multitude de petites collines, semblables aux flots de la mer, forment d'immenses ondulations, mie lumière douce et moelleuse qui s'épaissit pour devenir la nuit, voilà tout, mais c'est Rome encore avec sa puissance, avec son empire, et vous êtes subjugué par son fantôme même. Pardon de cette promenade lointaine à laquelle je ne songeais pas il y a deux mir.utes. C'est à vous, c'est à Nodier de peindre ces merveilleuses scènes ; pour moi pauvret, je ne sais que les sentir. Genève, au bord de son lac, triste, froide, pesante, élevant de temps en temps un cri aigre et discordant, ressemble à un cormoran sur un rocher. Ce serait l'honorer beaucoup trop que de l'offrir en sacrifice à la ville étemelle. Quand l'industrie sera tout à fait divinisée, on pourra tout au plus la traîner à son autel. Le mot du ministre est juste et remarquable. Ces gens-là ont donc quelquefois des remords de raison ?

«Vous voulez que je vous parle de ma santé : elle est fort mauvaise ; depuis quatre mois, je ne puis travailler. Mes affaires non plus ne vont pas trop bien, et cela me tracasse à cause de mes dettes. Il faut pourtant se résigner à tout. Adieu, mon ami ; offrez mes hommages affectueux à M°^^ Hugo, et embrassez pour moi votre chère petite fiUe. Mille compliments à M. Nodier; je le remercie de s'être souvenu de moi. D'autres aussi s'en souvien-

nent, mais pas dans le même sens. Un peu d'estime et d'affection de la part des gens qu'on honore aide beaucoup à soutenir les combats de l'amphithéâtre.

« Vale et me ama. i>

l'ode a la colonne

Madame Victor Hugo ne croyait pas si bien dire au déjeuner de Sallenche; le livre ne fut jamais fait. M. Victor Hugo seul fit sa part ; M. Nodier attendit pour commencer la sienne que les dessins fussent prêts ; la gravure prit des mois, et donna le temps à l'éditeur de faire faillite, ce qui dispensa M. Nodier de s'exécuter.

En janvier 1826, M. Victor Hugo publia Bug- Jargal, après l'avoir remanié et récrit en grande partie ; — en octobre, une réimpression de ses premières Odes, augmentée d'odes nouvelles et de Ballades, avec une préface qui arborait résolument le drapeau de la liberté littéraire. Les partisans des règles établies se jetèrent avec violence sur la préface et sur les vers, qui eurent aussi leurs partisans, moins nombreux, mais aussi énergiques.

Il y avait alors un journal auquel le nom de ses rédacteurs, MM. Guizot, Dubois, Jouffroy, Cousin, etc., donnait une certaine importance, surtout dans les salons. Le Globe, universitaire et gourmé, avait pour les novateurs une sorte de bienveillance protectrice. Il s'interposait entre les combattants, enseignant le progrès à droite et la modération à gauche. M. Dubois ât un article plus chaleureux que

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