II. 14 a
jours prêt à prendre de ces résolutions qui me font trembler. S'il me fallait laisser ce rôle, qui seul me retient au théâtre, je serais bien triste. &
Le directeur n'était pas moins suppliant:
« J'apprends à mon arrivée que vous avez eu de nouvelles difficultés pour une position de scène, et que vous ne voulez plus revenir à la répétition de votre ouvrage si M^^*^ Mars ne fait pas ce que vous désirez. Je pense que vous avez raison de demander que l'on exécute ce que vous exigez ; mais est-il bien indispensable au succès de l'ouvrage que cette position soit précisément celle que vous demandez? Ne pourrait-on arranger la scène de manière à ne point vous nuire et à satisfaire tout le monde? Il me semble qu'une place occupée un peu plus en face ou un peu plus de côté ne peut en rien empêcher le succès d'un ouvrage comme le vôtre. Vous avouerez qu'après des études faites, des dépenses très fortes engagées, un résultat très difficile en partie obtenu, il serait bien cruel d'être arrêté au mom.ent de la représentation. Soyez le plus raisonnable, je vous en prie, venez demain à la répétition, et nous arrangerons tout cela. Voyez l'emban'as dans lequel je me trouverais, moi, et faites un peu pour un pauvre directeur ce que vous ne feriez pas pour vous-même. Je compte sur vous demain, et venez, je vous en supplie, avec des idées de conciliation. &
M. Victor Hugo alla le lendemain à la répétition. Au moment de la mort de Catarina, M*^® ]Mars selnit d'elle-mxême à la place qu'il lui avait indiquée. Elle était fort radoucie. Après la répétition.
elle le pria de venir voir ses costumes. Il s'empressa d'y aller. Pour ses costumes de dona Sol, il lui avait apporté de très beaux dessins de M. Louis Boulanger d'après les tableaux et les gravures du temps ; elle les avait trouvés hideux et lui avait dit « de remporter ces barbouillages &. Elle avait coiffé dofia Sol d'un béret qui avait été l'ctonnement des peintres, nombreux à Hernani. Le béret de dona Sol reparaissait sur la tête de Tisbé, avec des enjolivements qui faisaient hésiter l'œil entre un turban et une roue de cabriolet.
— Ah ! dit l'auteur consterné, vous allez remettre encore cela ?
— Oui ; cette coiffure me va très bien. Elle me fait toute jeune. Vous avez vu mon portrait de Gérard, en moscovite ? C'est cette coifîure-là.
M. Victor Hugo hasarda que la Tisbé n'était pas précisément une moscovite, mais une italienne ; mais il n'insista pas, ne voulant pas recommencer les querelles pour un détail d'habillement.
La veille de la représentation, il eut soin de se faire montrer l'afïiche. Comme il l'avait prévu, le nom de M^^^ i\Iars éclatait en vedette et celui de M™^ Dorval était relégué obscurément après les figurants.
— Il y a une erreur, dit-il.
— Laquelle ? fit le régisseur.
M^^^ Mars se trouvait là. M. Mctor Hugo lui présenta l'affiche :
— Madame va vous le dire.
— Oh ! je ne me mêle pas de l'affiche ! dit-elle, en tournant le dos et en sortant.
Le directeur objecta que la vedette était un privilège de i\I^^^ Mars, que tous, excepté elle, étaient égaux et afiichés par rang d'ancienneté, les pen-
sionnaires après les sociétaires, et que M"^^ Dorval, la dernière venue, devait être la dernière nommée. M. Victor Hugo repartit que M™^ Dorval, spécialement engagée pour son drame, n'était pas ime pensionnaire ordinaire, et que, d'ailleurs, du moment qu'on faisait une exception pour une autre, on pouvait en faire une pour elle. M^^ Dorval eut la vedette aussi.
M^^® Mars était de fort mauvaise humeur en s'habillant pour la représentation.
— Excusez-moi si je ne cause pas, dit-elle à l'auteur. ^lais c'est vous qui me pressez, puisque vous m'avez mise de la première scène. Vous savez que c'est la première fois que je joue en lever de rideau.
L'auteur alla chercher meilleur visage dans la loge de VJ^^ Dorval. Elle lui sauta au cou, dit qu'elle n'avait jamais eu de plus beau rôle, qu'elle en raffolait, et de Tisbé aussi, et de toute la pièce, et elle interpellait son mari qui était présent : — N'est-ce pas, Merle ? M. Merle acquiesçait, moins froidement qu'à son ordinaire; il était, de sa nature, assez indifférent, et craignait d'être de mauvais ton en épousant trop les admirations de sa femme.
Il y avait dans la salle deux pubhcs bien distincts, celui de M^^^ ]^Iars et celui de M™^ Dorval, les gens graves, gourmés, empesés, pinces, enrichis ou titrés, que les artistes appellent les bourgeois, et les spectateurs ardents, jeunes, vivants, tumultueux, désordonnés, que le monde appelle les bohèmes.
L'entrée de M^^^ Mars fut saluée chaleureusement par les bourgeois et par les claqueurs. Les bohèmes s'abstinrent. Le premier acte intéressa et charma. M. Beauvallet fut un Angelo saisissant. M^^^ Mars
dit, sans profondeur, mais avec une sensibilité très bien jouée, le récit de sa mère sauvée du gibet. La scène de la clef rentrait mieux dans ses habitudes de comédie ; elle en cisela chaque mot, et y fut applaudie d'un bout à l'autre. Il n'y eut pas dans tout l'acte un seul moment d'opposition. ^ C'était maintenant le tour de M"^® Dorval. Quand elle parut, les bohèmes essayèrent de lui faire à elle aussi « une entrée », mais ils furent chutes par les bourgeois, et un peu par les claqueurs. La grande actrice sentit qu'il fallait vaincre ou périr, et joua, non avec son talent ordinaire, mais avec son talent extraordinaire. Elle fut d'une telle réaUté, d'une passion si jeune, d'un abandon si chaste, que les bourgeois mêmes furent entraînés, et soupçonnèrent presque la distance qu'il y a d'un talent composé à un talent spontané.
M^^^ Mars était dans les coulisses, attendant sa scène.
— Eh bien, dit-elle à l'auteur, j'espère qu'on l'applaudit assez, votre actrice.
— De laquelle parlez-vous ? demanda poliment l'auteur.
— Oh ! de celle à qui vous avez donné le meilleur rôle.
^l. Victor Hugo aurait pu lui répondre qu'elle avait choisi, mais il venait d'apercevoir à la main de Tisbé la lampe avec laquelle elle entre dans la chambre de Catarina. C'était une lampe tragique et mythologique, retrouvée évidemment dans les fouilles d'Herculanum. Il n'en dit rien, pour ne pas mécontenter la comédienne à l'instant de sa scène principale, mais il ne put se taire en lui voyant sur la tête son éternel béret. Il lui fit remarquer que, pour sauver Catarina, elle allait
dire à Angelo qu'elle était venue en manteau d'homme et qu'elle « avait aussi le chapeau t> ; le public se demanderait comment Angelo pou\'ait croire au chapeau en voyant le turban.
— Bah ! dit-elle, est-ce que le public fait attention à ces choses-là ?
Et Tisbé entra chez Catarina avec une lampe antique et un bonnet russe. Du reste, le public, en effet, n'eut pas l'air de s'en apercevoir.
M^^® ]\Iars n'avait pas la véhémence et l'emportement qu il fallait pour les violences de Tisbé. Elle y fut médiocre. M^® Dor\^al, avec quelques mots, mit le succès de son côté. W^^ Mars, inférieure dans l'insulte, reprit le dessus dans le sacrifice, et réfuta les soupçons d 'Angelo avec une mélancolie et une noblesse qui refirent l'égahté entre les rivales.
Au troisième acte, par un de ces hasards des représentations qui déconcertent les prévisions les plus sûres, M"^^ Dorval joua mal la scène qu'elle avait si bien répétée. Elle manqua d'autorité dans sa révolte contre son mari ; sa sortie même, dont M^^® Mars s'était tant effrayée, fut applaudie, mais sans ardeur. Le grand succès de l'acte fut pour M. Beauvallet qui, droit dans son justaucorps de velours écarlate, le cou nu, les cheveux ras, le regard dur, eut une inflexibilité de marbre.
Le dernier acte faillit être compromis par un accident de mise en scène. On avait prévTi que l'air froid des coulisses se précipitant dans l'air embrasé d'une salle comble agiterait les rideaux du lit où est cachée Catarina, crue morte et enterrée dans les caveaux du palais. On avait paré à cet inconvénient en cousant aux rideaux des tringles de fer supportant des poids. Mais le coui-ant d'air
fut tel que les poids ne purent résister. Il fallut que deux machinistes se glissassent à plat ventre sous le lit et maintinssent le rideau ; mais le vent le faisait trembler dans leurs mains et les découvrait par instant au public, que cela faisait rire. ^I^^^ Mars se troubla et joua gauchement, et la pièce aurait mal fini, sans jM"^^ Dorval dont le réveil fut d'une grâce étonnée et chaimante qui rétablit le succès. Quand Rodolfo la prit dans ses bras, elle eut la légèreté d'une ombre qui re\dent à la vie, la poésie d'Eurydice ramenée sur la terre.
Le drame finissait à : Pay met, pour toi. M^^^ Mars avait obtenu que l'auteiu" lui coupât le reste, disant que la pièce était finie là, que le public en savait assez et n'écouterait pas les dernières phrases. M^'^ Rachel, qui joua Tisbé en 1850, dit le rôle tout entier, et les dernières phrases furent écoutées et applaudies.
Somme toute, Angelo avait réussi. La réussite persista aux représentations suivantes. M^^^ Mars s'était résignée au succès de 'M^^ Dorval et se contentait du sien. L'auteur n'eut plus avec elle qu'une contestation, mais ce fut siu: un sujet étranger au théâtre.
C'était le moment du procès de M^'^^ de Morel contre M. de Laroncière. Il y avait des séances de nuit parce que M^^® de Morel, malade et hallucinée, ne retrouvait sa raison qu'à minuit. M. Victor Hugo alla à une de ces audiences nocturnes. Il vit l'accusé, un jeune homme de taille moyenne, brun, à figure régulière et distinguée. Il vit moins l'accusatrice, qui entra à l'heure solennelle le visage caché sous un chapeau de paille et par un voile épais. Elle déposa d'une façon nette et précise. M. de Laroncière se leva, et, de l'air le plus res-
pectueux et le plus pénétré, lui demanda si elle était bien sûre du fait infâme qu'elle lui attribuait, si elle ne se trompait pas de personne, si elle n'était pas encore sous l'influence de quelque funeste vision, ou s'il n'avait pas fait à son insu contre elle quelque chose dont elle voulût se venger. Elle répondit sèchement qu'elle avait dit la vérité. ]\I. de Laroncière se rassit accablé.
L'attitude très digne et l'accent sincère de l'accusé avaient frappé M. Victor Hugo, déjà disposé à le croii"e innocent par la lecture de l'acte d'accusation. Le lendemain, il était dans la loge de M^^® Mars ; le procès Laroncière faisait grand bruit ; on en parla. ^L Victor Hugo dit qu'il croyait à l'innocence de l'accusé.
A ce mot, ]\I^^^ Mars se leva pâle et frémissante, comme si elle venait d'être insultée. M. Victor Hugo ne comprit pas d'abord, mais il apprit bientôt que l'actrice avait dans son intimité un oncle de M^^^ de Morel, et qu'elle la regardait probablement un peu comme sa nièce. N'en sachant rien alors, il soutint son opinion. M^^^ Mars s'indigna tellement, qu'elle en fut malade et qu'elle resta quelques jours sans jouer.