‹ Victor Hugo raconté par un témoin de sa vieChapitre 41 sur 49 · II · texte numérisé non relu

II

4i8 VICTOR HUGO RACONTÉ

aussitôt ; M^^® George elle-même ne fut plus ménagée; son imprécation contre Londres fut bourrasquée ; la grande scène finale entre les deux femmes fut sifflée d'un bout à l'autre.

Cependant on sentait une résistance énergique de la pièce; une partie considérable du public avait protesté par ses applaudissements ; les amis de l'auteur affirmaient qu'il y avait bien eu quelques sifflements dans les loges et à l'orchestre, mais que l'opposition était surtout venue du parterre, li\Té à la claque, c'est-à-dire au directeur. En somme, la soirée n'était nullement décisive ; il y avait une grande différence avec le Roi s'amuse, sifflé é^âdemment par le public et écrasé ; c'était un combat, mais ce n'était pas une défaite.

Une différence d'une autre espèce avec le Roi s'amuse, c'est que, pour la première fois, le nom de l'auteur fut sifflé.

M. Victor Hugo se hâta d'aller dans la loge de M^^^ George, curieux de voir comment elle prenait ceux des sifflets qui s'étaient attaqués à elle. Elle était furieuse.

— Il y avait des drôles dans la salle ! s'écriat-elle.

— Est-ce dans la salle ? se contenta de dire l'auteur.

M. Harel entra, l'actrice lui reprocha hautement de l'avoir fait siffler, et M. Victor Hugo les laissa s'expliquer ensemble.

Une indisposition grave de l'actrice qui jouait Jane obligea à faire relâche le lendemain. Les journaux furent très hostiles. A la quatrième représentation, l'annonce d'Angèle reparut sur l'affiche. Malgré tout cela, les recettes, inférieures à celles de Lucrèce Borgia, se maintinrent à un

chiffre qui força le directeur de retirer encore une fois l'annonce, et Marie Tudor eut un nombre de représentations plus qu'honorable.

Les relations n'étaient plus possibles entre :\I. Victor Hugo et la Porte-Saint-Martin. II. Harel le sentit lui-même, et le traité signé pour un troisième drame fut résilié d'un commun accord.

AXGELO

Au commencement de 1834, ^I- Victor Hugo fit Y Etude sur Mirabeau, décidément révolutionnaire. Ses idées avaient marché depuis ses premières odes, si aveuglément royalistes. Il éprouva le besoin de mesurer la route qu'il avait parcourue, de jeter un coup d'œil sur les étapes de son esprit, de confronter son présent à son passé et de se rendre compte de lui-même. Sûr de n'avoir jamais obéi qu'à sa conviction et n'ayant rien à renier ni à cacher, il fit cet examen de conscience en public dans Littérature et Philosophie mêlées.

Le Roi s'amuse tombé n'avait pas empêché le Théâtre-Français de lui redemander une pièce depuis la réussite éclatante de Lucrèce Borgia. M. Jouslin de Lassalle étant revenu en février 1835, M. Victor Hugo lui répondit qu'il achevait dans ce moment un drame qui exigeait deux actrices de premier ordre. Le Théâtre-Français avait M^^® ]\Iars et pouvait engager M°^® Dorval, qui était libre, mais il s'agissait de savoir si M^^^ Mars consentirait à jouer avec M™^ Dor\'al. Quant à celleci, elle jouerait avec qui l'on voudrait.

L'auteur lut Angelo à ]\I^^^ ^lars. L'actrice habitait rue de la Tour-des-Dames, dans un hôtel

où l'on arrivait par une avenue et par des escaliers en amphithéâtre. L'auteur fut introduit dans un salon meublé selon le goût empire. Un goût plus récent y était représenté par un tableau-pendule figurant une église de village dont le clocher à cadran carillonnait les heures. Ce carillon se mêla à la lecture à'Angelo.

M. Victor Hugo n'avait pas i&vu M^^® Mars depuis qu'il lui avait refusé Marion de Lorme. Elle fut très aimable, écouta la pièce avec intérêt, lui dit qu'il avait fait de grands progrès comme lecteur, et loua même le drame en des termes auxquels elle n'avait pas accoutumé V 2MieMr à! Hernani.

— Certainement, je jouerai, dit -elle, et avec votre M"^^ Dorval ! Les deux rôles sont très beaux. Voyons, vite, quel est le mien ?

— Celui que vous choisirez.

Catarina, mariée, chaste, convenait à merveille au talent honnête et décent de M^^® Mars; mais la Tisbé, fille des rues, violente, déréglée, semblait faite pour le talent bohème et libre de M°^® Dorval. M^^® Mars préféra donc la Tisbé.

Le drame, dans son état primitif, avait cinq actes. La mort d'Homodéi, au lieu d'être en récit, était en action. Rodolfo allait punir l'espion dans un bouge de bandits où se mêlaient le vin et le sang. Après la lecture au comité, MM. Taylor et Jouslin de Lassalle vinrent trouver l'auteur ; l'acte des bandits les inquiétait ; le Roi s'amuse avait dû en partie sa chute au bouge de Saltabadil ; le bouge d'Homodéi ferait tomber Angelo ; il n'était pas indispensable au drame ; la mort d'Homodéi pouvait être racontée en quelques mots ; ils obtinrent de l'auteur la suppression de l'acte.

Les répétitions furent curieuses par la rencontre

des deux actrices célèbres. M^^^ Mars traitait ^j^me Dorv^al avec la hauteur aristocratique d'une comédienne du Théâtre-Français forcée de s'encanailler avec une échappée du boulevard ; elle n'en sentait pas moins que c'était une rivale sérieuse, elle était en même temps humiliée et effrayée, et c'était un singulier mélange de mépris et de haine. ^I^^ Dor^'al, elle, était souple et caressante ; elle répondait aux brutalités par des flatteries ; elle était toute prête à se trouver bien hardie, en effet, de mettre son pied mélodramatique sur ces nobles planches du Théâtre- Français ; elle se faisait tout humble et toute petite, quitte à se redresser devant le public.

Elle répétait en dedans, ne démasquait aucun effet, était terne, éteinte, nulle. îvP^^ Mars se rassurait et se félicitait du bon calcul qu'elle avait fait en prenant le rôle qui lui allait peu ; mais comme Catarina allait encore moins à M°^® Dorval ! Cette femme sans frein et sans retenue dans un rôle de pureté et de dignité ! elle était capable d'y être sifïïée. M°^^ Dorval s'oublia et joua tellement que l'espérance de M^^® Mars s'évanouit de coup. Elle ne put se contenir et, au troisième acte, interrompit l'accès de colère de Catarina contre Angelo et contre la Tisbé.

— Dites donc, m.onsieur Hugo, quelle mine voulez- vous que je fasse, moi, pendant que madame m'injurie de cette agréable façon ? Est-ce que vous ne trouvez pas les injures qu'elle me dit bien longues?

— Pas plus longues, madame, que celles que vous lui dites, vous, à l'acte précédent.

— Oh ! dit M°^® Dorval, je ne trouve pas les injures de madame trop longues. Quand les choses

sont si belles, j'ai autant de plaisir à les écouter qu'à les dire.

M^^^ Mars se tut. Mais, le lendemain, elle trouva qu'elle avait à dire des choses inutiles, qu'elle ne savait comment se tirer de toutes ces grandes phrases, et que son rôle aurait besoin de larges coupures. L'auteur refusa de rien couper à M^^^ Mars, et M°^^ Dorval put dire tout son rôle.

^/[me Dorval, s'étant trahie une fois, ne se gêna plus pour répéter de son mieux. Catarina, empoisonnée par son mari, va mourir dans son oratoire. ;^me Dorval, à ce moment, fut si touchante et si vraie, que les quelques personnes présentes l'applaudirent.

L'acte fini, M^^^ Mars vint à l'auteur.

— Vous n'écoutez pas mes conseils, lui dit-elle en essayant de sourire ; je viens pourtant vous en donner encore un. Si j'étais de vous, je changerais le genre de mort de Catarina. Toujours du poison ! Vous en avez mis dans Hernani, vous en avez mis dans Lucrèce Borgia, vous en remettez dans Angelo. Vraiment c'est trop. D'abord, ce n'est pas beau à voir, ces contorsions. C'était bon dans Hernani^ parce que c'était la première fois.

— Ce n'était pas encore la première fois, madame. Je n'ai pas inventé le poison, je l'emploie comme Corneille l'a employé dans Rodogune, comme Shakespeare l'a employé dans Roméo et Juliette, ce qui ne l'a pas empêché de l'employer encore dans Hamlet. On l'avait employé bien des fois avant Hernani et on l'emploiera bien des fois après Angelo, moi tout le premier.

N'ayant pas encore réussi de ce côté, l'actrice en vint aux voies de fait, et, à la répétition suivante, à l'instant où M™^ Dorval se dirigeait en chance-

lant vers l'oratoire, M^^^ Mars, qui était de l'autre côté, traversa le théâtre et vint tout bonnement se camper de façon à cacher aux spectateurs la sortie de Catarina.

Cela dépassait la guerre permise. L'auteur intervint et rappela à l'actrice que sa place était de l'autre côté. Elle répondit qu'elle se trouvait mieux où elle était. ^I. Victor Hugo reprit qu'il était, lui, de ra\ds contraire, et que c'était à l'auteur de juger ce qui valait mieux pour la pièce. Elle répliqua que c'était à l'actrice de juger ce qui valait mieux pour l'actrice. Il eut beau dire, elle refusa absolument de bouger. Alors il perdit patience, comme à Hcrnani. Il déclara qu'il avait rencontré bien souvent l'envie, mais que c'était la première fois qu'il la voyait s'avouant et s'étalant, et que les femmes qui montraient leur corps lui semblaient pudiques à coté de cette nudité de r amour-propre. Et à quoi bon ? qu'est-ce que M^^^ Mars espérait ? Elle avait bien pu étouffer de pau\Tes débutantes sans réputation faite, et encore inconnues, mais est-ce qu'elle s'imaginait qu'elle annulerait IsV^^ Dorval, son égale en talent et en succès ? Et, comme elle tressaillait à ce mot, il le répéta : — Votre égale, entendez-vous, en talent et en succès ! et si ce que je vous dis vous déplaît, vous êtes libre de rendre le rôle. Du reste, il est inutile que nous continuions à répéter. La pièce sera jouée comme je l'entends, ou elle ne sera pas jouée.

Cela dit, il leva la répétition et quitta le théâtre.

Le soir, on annonça ^L Harel. Il savait ce qui s'était passé au Théâtre-Français. Il avait eu des torts avec M. Victor Hugo, il le reconnaissait ; il en avait été bien puni, son théâtre n'avait

fait que décliner depuis, il se repentait, il s'accusait, il jurait de ne plus recommencer. Si I\L Victor Hugo voulait lui pardonner et lui donner Angelo, il engagerait W^^ Dorval, que le Théâtre-Français serait trop heureux de lâcher, et il avait M^^® George, qui serait une bien autre Tisbé que M^^® Mars. M. Victor Hugo répondit qu'il ne savait pas encore jusqu'où s'obstinerait M^^^ Mars, mais que, quand même il retirerait Angelo au Théâtre- Français, il ne le donnerait pas à la Porte-Saint- Martin.

— J'en suis fâché pour vous si vous avez besoin de moi. Mais je n'ai qu'une parole. Vous m'avez dit que Marie Tudor tomberait, et vous avez tenu votre promesse ; je vous ai dit que votre théâtre tomberait, et je tiendrai la mienne.

Depuis cette époque, M. Harel remonta bien des fois l'escalier de l'auteur de Marie Tudor. Il le pria, l'implora, lui offrit toutes les primes et toutes les signatures possibles ; M. Victor Hugo le recevait poliment, causait, mais, quant à une pièce, il refusait toujours. On sait que M. Harel finit par faire faillite.

Dans la soirée, M. Victor Hugo reçut une lettre de M^e Dorval :

« Si i\I^^® Mars ne veut pas céder, faites-lui la concession qu'elle demande. Ce n'est pas seulement dans cette sortie qu'est le succès, mais aussi dans les adorables choses qu'il n'est pas en son pouvoir d'enlever. Est-ce votre ou\T*age seul, dites, que vous avez voulu défendre ? J'ai emporté et je garde l'idée que vous avez voulu me protéger aussi, et j'en suis fière et heureuse. Mais ne vous fâchez pas tout à fait contre M^^^ Mars. Vous êtes tou-

Page 1