LA ESMERALDA
par le mot jatcdifé. Ce fut une première fatalité que cet écrasement d'un ouvrage qui avait pour chanteurs M. Nourrit et M^^® Falcon, pour musicienne une femme d'un grand talent, pour librettiste M. Victor Hugo et pour sujet Notre-Dame de Paris. La fatalité s'attacha aux acteurs ; M^^^ Falcon perdit sa voix ; M. Nourrit alla se tuer en Itahe. — Un navire appelé Esmeralda, faisant la traversée d'Angleterre en Irlande, se perdit corps et biens. — Le duc d'Orléans avait nommé Esmeralda une jument de grand prix ; dans une course au clocher, elle se rencontra avec un cheval au galop, et eut la tête fracassée.
En 1837, ^^' Victor Hugo perdit son frère Eugène. J'ai raconté que le pauvre garçon avait été pris de folie la nuit même du mariage de son frcre, et que le général Hugo, qui n'était pas venu pour le marié, était venu pour le malade. Après avoir essayé de le soigner chez lui, le père avait dû le mettre chez M. Esquirol, dont la maison était la plus renommée. Le médecin en chef de la maison, M. Royer-Collard, s'était occupé de lui avec une attention spéciale ; les accès violents avaient disparu ; quand son père et ses frères allaient le voir, il causait avec eux affectueusement et raisonnablement, excepté sur un point : il se croyait enfermé dans une prison d'état pour avoir conspiré contre la duchesse de Berry. Le général s'était dit que la meilleure réfutation de son erreur serait la liberté ; il avait demandé au médecin s'il ne ferait pas bien de le reprendre ; M. Royer-Collard n'y avait vu aucun inconvénient dans l'état tranquille du convalescent, et le général l'avait emmené à Blois.
Il s'était laissé emmener, sans peine ni joie ; en partant, son attitude et sa physionomie étaient
celles de la torpeur ; ce robuste et vaillant jeune homme qui s'était cru un moment né pour la lutte littéraire avait maintenant quelque chose d'un mouton endormi. Il était resté ainsi à Blois, doux, facile, sensé, — obstiné seulement à vouloir aller au soleil sans chapeau, comme il l'était, enfant, à ôter ses bas dans les neiges du mont Cenis. Un jour, à dîner, il se jeta brusquement sur sa bellemère, un couteau à la main, voulant la tuer.
Le général le ramena à Paris, et essaya de la maison Saint-Maurice à Charenton, qui était une maison mihtaire. La médication, ayant affaire à des officiers, les traitait militairement ; l'énergie des remèdes dompta encore une fois la fureur de la maladie ; mais Eugène se crut plus que jamais dans une prison d'état ; il protestait contre son incarcération sans jugement, il tentait de s'évader, et on l'arrêta une fois comme il se précipitait par ime fenêtre.
Quand il entendait des fous crier, il croyait que c'étaient des gens qu'on égorgeait, et il suppliait son père et ses frères de l'emmener. Voyant qu'ils ne se prêtaient pas à son évasion, il se refroidit pour eux. Il resta quelque temps encore attaché à M. Victor Hugo ; il s'intéressait à la littérature, il voulut lire Hernani. ^lais, le directeur ayant montré l'établissement à M. Victor Hugo et l'ayant dirigé partout avec la complaisance polie qu'on a pour un \^siteur célèbre, le pauvre malade trouva que son frère était « trop bien avec ses ennemis d et ne voulut plus le voir, ni personne. Il fallut cesser les visites qui l'exaspéraient.
Contrairement à ce qui arrive d'ordinaire, la santé de son corps se ressentit de la santé de son cerveau ; sa forte constitution s'affaibht. Le
dépérissement fut long ; sa jeunesse et sa vigueur résistèrent, et il traîna jusqu'en février 1837.
Ainsi s'éteignit le camarade de l'enfance et de l'adolescence de M. Victor Hugo. Les deux frères, si étroitement unis, avaient paru faits pour la même existence ; ils avaient eu les mêmes jeux, les mêmes maîtres, les mêmes aspirations vers la poésie, le m.ême instinct des besoins nouveaux ; ils ne s'étaient pas quittés un seul jour jusqu'à la mort de leur mère. La destinée les sépara tout à coup, et jeta l'un dans le bruit et dans la lumière, l'autre dans l'isolement et dans la nuit.