VICTOR HUGO ET LES JEUX FLORAUX
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Victor Hugo n’eut pas que des mots aimables pour l'Académie française, qui de son côté se montra certainement sévère à l'égard du poète: il méritait mieux que de simples mentions. Les Jeux Floraux furent plus gracieux. N'est-ce pas ce fait que constatait Victor Hugo dans une lettre à Rességuier : « L'Institut livré aux mé- « diocrités laisse entière à l’Académie des Jeux Floraux «la noble tâche d'encourager les jeunes talents... (1).»
(1) Lettre de Victor Hugo à J. de Rességuier, 25 février 1822, citée par E. Biné dans Victor Hugo avant 1830, pp. 137-138.
Emile Deschamps, rendant compte de la séance académique du 25 Août 1823, exprimait les mêmes idées: « On croirait que c'est la fête qui commence (à l’Ins- « titut) :ce n’est qu’une séance qui s'ouvre. il y a quelque « chose d’officiel dans l'air... je ne sais quoi d’académi- «que. À Toulouse il y a fête... le jour de la moisson « des amaranthes d’or et des beaux lys d'argent. J'en « reviens encore aux Jeux Floraux où la lyre peut va- « rier ses airs à volonté et chanter sur tous les modes « sans se mettre en discordance avec le programme (1).»
Cette critique de Victor Hugo et d'Emile Deschamps est quelque peu subjective. S'ils avaient récolté à l’Institut des couronnes abondantes, peut-être auraient-ils trouvé qu'il y avait « de la douceur dans leur gloire» sous la vieille coupole. Il est plus vrai qu'à Toulouse les sujets étaient libres mais cet avantage en soi est discutable. Ensuite on peut vraiment se demander si le talent de Victor Hugo excité par l’Académie des Jeux Floraux s’est trouvé influencé par cette Académie. Si l’on met de côté l’essor donné à son talent par ses triomphes, on ne voit pas que ses rapports avec Toulouse aient eu, au commencement du moins, une action sur la formation de ses idées littéraires et surtout de ses idées religieuses.
D'abord voyons quels furent les correspondants de Victor Hugo à Toulouse. Il a écrit une douzaine de lettres à M. Pinaud, secrétaire perpétuel de l’Académie des Jeux Floraux (2). Le ton des premières lettres est affecté, d’une politesse un peu exagérée, puis il se fait plus libre, moins embarrassé. Le mot Monsieur un peu cérémonieux qui commence les premières lettres devient cher Confrère et enfin bien cher Confrère. Sans man-
(1) Muse française, &. I, liv. 3, pp. 207-224.
(2) On les trouve à la fin du t. I de la Correspondance (1815-1835). Il est assez probable que nous n'avons pas là toutes les lettres que Victor Hugo écrivit à M. Pinaud. Il n'y en à que treize pour un espace de quatre ans. I serait aussi intéressant de lire les réponses de M. Pinaud pour bien juger de la nature de leurs relations.
quer au respect qu'il doit à l’âge, Victor Hugo traite presque son correspondant sur un pied d'égalité.
Mais de quoi s’entretiennent-ils ? De la part de Victor Hugo ce sont des remerciements qui souvent n’en finissent plus, des effusions de reconnaissance pour les encouragements que lui prodigue M. Pinaud. La route pour les jeunes auteurs est hérissée d'obstacles, heureusement qu’il est soutenu par le glorieux suffrage de la plus ancienne Académie du royaume. On le voit, Victor Hugo est prodigue d’éloges pour les Jeux Floraux: il ne les marchande pas davantage pour le bon M. Pinaud, que Me Hugo « dès longtemps connaissait de réputation (1). »
Victor Hugo donne des explications techniques sur les poésies qu'il envoie, intéressé qu’il est à la forme poétique, au mouvement, au choix du rythme qui par sa terminaison féminine, dans l’ode de Moïse sur le Nil par exemple, «est incapable de rendre avec quelque éclat « les images imposantes et les grandes pensées qu'aurait « dû faire éclore un pareil sujet (2). » Docile aux conseils il indique les changements, les corrections possibles mais parfois aussi il défend la facture de ses vers.
Les questions politiques ne sont point négligées: l’occasion de les traiter lui est fournie par l'envoi de ses odes sur la Vendée et sur « l’exécrable crime du 13 février. » Il y joint deux exemplaires de son Télégrapkhe, « sa- « tire considérée sinon comme une preuve de talent du « moins comme une marque de courage » et le premier volume du Conservateur Littéraire, dont les rédacteurs cherchent à prouver «leur amour des lettres et leur « dévouement à la monarchie. » Ce jeune homme de dixhuit ans félicite même la Cour Royale qui, « pénétrée de « sentiments monarchiques », a envoyé une adresse au roi « relativement à l’horrible assassinat de Mgr le duc de HOBErry (3):
(1) Correspondance 1815-1835, p. 358, lettre du 16 juin 1819. (2) Correspondance 1815-1835, p. 359, lettre du 16 avril 1820. (3) Correspondance 1815-1835, pp. 360-361, lettre du 18 avril 1820.
La correspondance peu à peu se fait plus intime: ce sont des nouvelles des amis communs, Guiraud, Soumet, Rességuier que Victor Hugo transmet à M. Pinaud, ce sont les bons offices de celui-ci qu'il invoque pour éviter le service militaire, ce sont toujours des hommages de ses brochures ou de ses livres nouveaux.
Remerciements, questions de prosodie, politique, menus services, nouvelles des amis, la correspondance de Victor Hugo avec M. Pinaud ne nous livre rien autre chose ; on n’y voit aucune influence exercée par l’Académie, les académiciens ou leur secrétaire général. Toulouse accepte avec plaisir les travaux de Victor Hugo, elle les couronne ; peut-être, dès l’abord, lui donne-t-on quelques conseils de facture poétique mais bientôt l'élève devient maître et regimberait facilement si l’on voulait, là-bas, en province, le tenir en lisière. Peut-être un jour s’est-on permis de lui dire qu'il faisait trop de politique, on le supposerait en lisant une lettre de Victor Hugo à Rességuier à propos du Dévouement dans la Peste, « au moins ne renfermera- « t-elle (cette ode), aucun sentiment politique (1). »
Mais jamais entre M. Pinaud et Victor Hugo, la moindre allusion à des questions ou à des sentiments religieux. À peine Victor Hugo parlant de Moïse sur le Nil fait-il mention «des grandes pensées qu'aurait dû « faire éclore un pareil sujet. » Que conclure de cesilence ? C’est que les deux correspondants n’ont pas voulu ou pas osé aborder ce sujet, peut-être aussi l’occasion ne sen est pas présentée. En tout cas nous ne pouvons pas dire que M. Pinaud ait exercé quelque influence religieuse sur Victor Hugo.
I n’en va pas autrement des autres correspondants de Victor Hugo à Toulouse. Dès 1819, il est en relation avec Soumel, puis avec Jules de Rességuier, qui l’un et l'autre présentent ses vers à l’Académie des Jeux Floraux (2), avec Guiraud leur ami commun. Cette corres-
(1) Lettre à Rességuier, 17 janvier 1822, citée par E. Bmé, Victor Hugo avant 1830, pp. 131-132,
(2) M. Séché a cru devoir dire (Le Cénacle de la Muse française, pp. 10 et
pondance ressemble fort à celle qu’il entretient avec M. Pinaud. Nous y lisons des félicitations, des remerciements ; puis l’amitié nouée change et transforme un peu ces lettres banales. A Toulouse, comme à Paris, se manifeste chez ces jeunes gens un vif désir de se connaître, désir qui sera satisfait en 1820 et 1822. Les causeries intimes à Paris, les relations presque quotidiennes, des collaborations amèneront alors, comme nous le verrons, des échanges de vues sur la poésie, la politique, la religion, mais nous n’en sommes pas encore là. Victor Hugo, en 1819, apparaît aux Toulousains comme un jeune homme bien doué, qui « sent du ciel l'influence secrête. » Ils lisent ses vers non sans admiration. De son côté le jeune parisien, content de leurs éloges, éprouve une sorte de respect pour ses frères aînés qui ont déjà beaucoup produit et ont récolté maintes couronnes. Mais leur action sur lui n’est pas grande, elle est nulle plutôt, ils sont trop loin. Leurs œuvres qu'il a dû lire n’ont pas plus de puissance, même la poésie de Soumet sur l’Incrédulité n’a pas mis un atôme de foi dans l’âme de Victor Hugo.
Victor Hugo a-t-il puisé quelques idées religieuses dans les poésies couronnées à Toulouse? En parcourant le Recueil des Jeux Floraux de 1817 à 1822 on est étonné d'en trouver bien peu d'inspiration religieuse. En 1817, il n’y en a pas. En 1818 et 1819, nous n’en rencontrons que trois ‘Jeanne d'Arc: Hymne à la Vierge, par Lapène, lInspiration au désertÿ ode sacrée non signée, l’épître à un athée, de Dieulafoi. En 1820, à côté de Moïse sur le Nil, de Victor Hugo, Mme Tastu nous présente La Veille de Noël, hymne à la Vierge assez pieux et d’une grâce légère. En 1821, Rocher avec l’Immortalité de l'âme est le seul qui nous parle religion. Les années 1822 et 1823
41), que Rességuier mit Victor Hugo en rapport avec Soumet en 1820. Je ne sais si le fait en lui-même est vrai, j'en doute fort, en tous cas la date est fausse puisque en 1819 (entre le 15 février et le 3 mai), Soumet écrivit à Victor Hugo. (Cf. Bmé: Victor Hugo avant 1830, pp. 129-130, et G. Simon: L'enfance de Victor Hugo, p. 193. Tous les deux citent la même lettre),
au contraire sont marquées par une véritable efflorescence de poésies religieuses ( 1 ).
Avec les années, l'inspiration des poètes qui concourent aux Jeux Floraux se fait donc plus religieuse et à côté de Victor Hugo viennent se ranger ses amis Rocher, Durangel, Saint-Valry. Qu'en déduire ? Une remarque est à faire d’abord. Toutes ces poésies sont postérieures à 1820, elles n’ont donc eu aucun effet sur ce qu’on peut appeler la formation des idées religieuses de Victor Hugo, elles ont pu leur donner de l'intensité, mais elles n’ont pu les lui donner.
Victor Hugo, par son Moïse sur le Nil, a-t-il été un initiateur ? Pas davantage. Ses amis expriment, comme nous le verrons, des sentimenis personnels ou suggérés par l'entraînement du milieu ambiant. Si Victor Hugo recommande leurs œuvres pour des couronnes ce n’est pas en tant que religieuses puisqu'il recommande tout ce que
produisent ceux à qui il porte de l'intérêt et de laffection.
Il nous reste à examiner les ouvrages qu'il a lui-même envoyés à Toulouse pour voir si eux, du moins, renfer-
ment des idées religieuses. Nous en avons déjà étudié
(1) En 1822, signalons le Détachement de la Terre de Durand de Vrandaulmon (Durangel), la Révélation et l'Hymne à la Vierge de Lefranc et la Prière d'un jeune poète à la Vierge de Saint-Valry. En 1823, Mme Tastu obtient deux couronnes, dont l’une, un lis réservé, pour le Æetour & la Chapelle, Hymne à la Vierge, d'une douce piété feminine. Mme Félicie d'Ayzac chante l’'Enthousiasme du poëte a l'aspect des grands tableaux de la nature. Ce poème très religieux contient des réminiscences des Méditations de Lamartine. Sur trois morceaux que M. Belmontet envoie au concours, deux, une ode sur Pierre l'Ermite et un hymne à la Vierge, le Pélerin, sont inspirés par la religion mais manquent absolument de poésie, A. Bignan remporte un prix pour un poème biblique, Judith. Nous trouvons la même note religieuse chez les amis intimes de Victor Hugo : Saint-Valry et Durangel; le premier envoya une ode sur Za Pérouse, le second une ode à son père, La Gloire, et une ode à Victor Hugo. Dans La Gloire certains vers bien frappés ne manquent pas de mérite, L’ode & Victor Hugo n'a pas la même allure : la poésie en est presque absente et l’hyperbole y règne : Hugo, c’est Isaïe montant avec majesté aux pieds du Très Haut et revenant plein d’effroi chanter ses vers empreints d’une sainte harmonie et d’un parfum d'éternité. De Jérusalem il console les pleurs, pour l'Hébreu captif il fait entendre sa voix... il raconte les temps à naître, etc... Durangel se faisait un peu illusion mais ne nous étonnons pas si, plus tard, Victor Hugo se soit pris pour uu mage et un prophète,
quelques-uns, nous y reviendrons brièvement pour rappeler la conclusion que pour chacun d’eux nous avons cru devoir tirer.
En 1819, il envoie quatre pièces : les Vierges de Verdun, le Rétablissement de la Statue de Henri IV, la Canadienne et les Derniers Bardes. Il n’y a aucune idée religieuse dans le Réfablissement de la Statue de Henri IV où la politique règne en maîtresse. La même conclusion s'impose pour les Vierges de Verdun. Les additions, les transformations ont rendu un peu religieuse cette ode qui, dans sa forme primitive, était presque paiïenne. La Canadienne est une œuvre purement poétique alors que, sous la plume de Chateaubriand et des poètes précurseurs de Victor Hugo, cet épisode a une tournure vraiment apologétique. Les Derniers Bardes, récit légendaire de la lutte d'Edouard, roi d'Angleterre, contre les Calédoniens, ne peut évidemment renfermer aucune idée religieuse chrétienne. Il est bien question des cieux entr'ouverts, de la voûte céleste, de Dieu qui maudit, des forfaits heureux que l'enfer a permis, des célestes colères qu'Edouard porte sur son front(1), mais toutes ces expressions sont plus paiennes que chrétiennes car la céleste voûte du palais de Fingal, au sein des nuages, uw'a rien de commun avec le ciel.
En 1820, M. Pinaud reçut de Victor Hugo trois pièces dont deux certainement lui avaient été inspirées par l’amour qu'il portait à Adèle Foucher. « Ç’aurait été pour « lui, affirme-t-il, une grande joie et un grand honneur « si Pidylle des Deux âges avait pu être couronnée. » Mais «un respectable motif» que nous ignorons l’a embpéché d'obtenir cet honneur(2). Cette idylle fut cependant
(1) Victor Hugo raconté, t. I, pp. 272-279, etc. On pourrait peut-être voir dans ces deux vers une influence du Génie du Christianisme et de Chateaubriand, comme d’ailleurs dans le 2 vers qu'on lisait : « Sont-ce les ANGES des tempêtes. » On a laïcisé ce vers pour l'introduire dans Victor Hugo raconté. I est devenu: « Sont-ce les esprits des tempêtes » (p. 271). D'autres d’ailleurs ont subi le même sort: « Le temps sait punir remplace le creL sait punir » {p. 277). Dieu qui punit le coupable a perdu sa majuscule (p. 278).
(2) Correspondance 1815-1835, lettre du 18 avril 1820, p. 359.
imprimée dans le Recueil des Jeux floraux. On y trouve toute la mythologie de l'amour et de la poésie, les bosquets de Gnide, Vénus, la ceinture de Cythérée, l’'écharpe de Pallas, le Pinde et ses sentiers, Apollon, Amphytrion, Omphale, Géryon, Endymion, Hippolyte, Anacréon. Dans moins de cinquante vers, pour chanter la vierge aimable et timide qu’il ose suivre en secret, il accumule les souvenirs dont sa mémoire d’écolier est encore remplie et dont il se moquera bientôt(1}). Victor Hugo a cependant un mérite, il n'a pas commis la faute de mêler à tout cela des idées chrétiennes.
A cette idylle, l’élégie Raymond d'Ascoli ou Le Jeune Banni faisait un pendant gracieux. Tirée des Chroniques de Lambert, moine du xve siècle, elle reproduisait, sous une autre forme, l'épisode d’Atala. Atala et Raymond d’Ascoli sont tous deux victimes d’un vœu qu'ils n’ont point formé et qui contrarie leur amour. Ils ont recours tous deux à une mort volontaire qui les débarrasse de toute difficulté.
Chronique du passé, Le Jeune Banni est aussi une histoire du présent. Raymond d’Ascoli c’est Victor Hugo, avec son amour ardent que la jalousie rend parfois violent’ et tyrannique, avec ses effusions sentimentales ; Emma c'est Adèle, avec ses émois craintifs, sa volonté chancelante qu’il faut souvent raffermir.
Mais on y peut voir aussi, comme d’ailleurs dans Les Derniers Bardes le goût du poète pour un lointain passé où la légende et l’histoire se confondent, pour ce Moyen- Age que le Romantisme mettra à la mode et qui sera l’une des sources de la Légende des Sièeles et du Rhin.
Si par ailleurs Raymond d’Ascoli est le frère d’Atala, Victor Hugo ne prouve-t-il pas que dans la religion il s'attache, avec Chateaubriand et aussi avec Lamartine et Vigny, à des situations extraordinaires souvent inventées par la fantaisie. Des parents ont pu vouer leurs enfants à l’étal ecclésiastique ou à la virginité, des poètes ont pu
(1) Muse française, t. IL, liv. 2, pp. 275-276, 15 mai 1824
imaginer pareil fait pour obtenir des situations pathétiques, mais les uns et les autres ont montré leur ignorance religieuse et le manque d'équilibre de leur cerveau. La religion, la vraie, comme la saine raison, ne reconnaît aucune valeur à de tels vœux (1).
Il nous reste à étudier la troisième pièce, Moïse sur le Nil. Ecrite pour l'Académie de Toulouse, elle a peutêtre été inspirée à Victor Hugo par un membre de lAcadémie française. Le 24 Août 1819, Lemercier avait lu à l'Académie des fragments d’un poème intitulé Moïse, sur la délivrance des Israélites(2).
Que vaut Moïse sur le Nil? Demandons-le d’abord Soumet. En février 1820, écrivant à Victor Hugo, il lui parlait de la Vendée, dont il trouvait admirable la dernière strophe.
Souvent dans ses conseils, Dieu suit d’étranges voies. o
Pour lui, elle était supérieure à l’ode de Moïse. « Cette « dernière renferme des vers pleins de grâce et de sim-
(1) Il existe à propos de Raymond d’Ascoli une sorte de légende. Cette pièce est évidemment un message d'amour mais faut-il y voir une des ruses que Victor Hugo employa pour correspondre avec Adèle après la rupture de leurs familles. E. Biré l'a cru (Victor Hugo avant 1830, p. 249), et peutêtre aussi ceux qui ont fait le commentaire des ZLeftres à la fiancée (Cf. Lettres à la fiancée, p. 32). I] semble d’après ces auteurs qu'Adèle n'a connu le Jeune Banni que par le Conservateur Littéraire où ïl ne fut imprimé que fin de juin ou commencement de juillet 4820. La brouille entre les deux familles étant survenue le 26 avril 1820, Victor Hugo séparé complètement d'Adèle aurait composé le Jeune Banni, moyen détourné de correspondance qui lui aurait permis de chanter son amour et sa fidélité. Malheureusement la composition du morceau est antérieure à la brouille puisqu'il avait été expédié à Toulouse avant le 45 février 4820. Victor Hugo avait dû le montrer ou l'envoyer à Adèle puisqu’à cette époque ils se voyaient encore et s’écrivaient (Cf. Lettres à la fiancée, pp. 18-17). L'histoire de Raymond d’Ascoli par contre traduit exactement les sentiments de Victor, sa jalousie, ses désirs d'en finir avec la vie s’il ne peut obtenir la main d'Adèle, il y glisse avec art de gracieux souvenirs, il termine même ses vers comme ses lettres par le rappel des baisers qu’Adèle lui à promis. Mais il ne peut faire allusion n1 à un autre prétendant, ni à une défense de leurs familles de se voir et de s'aimer puisque rien de ceci n'existe encore.
(2) Victor Hugo n'était pas sans les connaître, On a en effet imprimé ce morceau en même temps que le compte-rendu de l’/nstitution du Jury et de l'Enseignement mutuel. Il à employé un certain nombre de noms qu'il a pu trouver autre part mais qui sont dans l’œuvre de Népomucène Lemercier : Isis, Hermès, Gessen.
« plicité, mais le grand nom de Moïse demandait d’autres «images et j'aurais voulu voir derrière les roseaux du « fleuve les hauteurs brûlantes du Sinai (1).»
Victor Hugo a fait sienne cette appréciation de Soumet dans une lettre à M. Pinaud. « Le rythme par sa termi- « naison féminine est incapable de rendre avec quelque « éclat les images imposantes et les grandes pensées « qu'aurait dû faire éclore un pareil sujet(2).»
Soumet avait raison de comparer Moïse sur le Nil à læ Vendée, car ces deux odes sont sœurs: elles se ressemblent par la méthode qui a présidé à leur composition. On y trouve un long discours en forme de récit, des descriptions fleuries, des épithètes genre xvire siècle, et des prophéties. Il y a dans les deux une tentative d'adaptation de la Bible mais celle-ci fait défaut à la Vendée comme elle est absente de Moïse sur le Nil (3), ainsi d’ailleurs que l'Egypte et le Nil(4). « Les premiers feux du jour » éclairent le Nil comme ils pourraient éclairer tout autre fleuve, le joli portrait d'Iphis s’appliquerait tout aussi bien à une française qu'à une égyptienne.
À la fin de son ode, Victor Hugo sort des généralités pour tenter d'exprimer quelques idées religieuses inspirées par son sujet. Il essaie de décrire le ciel et les anges, il y reviendra dans La mort de Louis XVII et dans les deux cas Chateaubriand sera son inspirateur. Il compose ensuite un chant d'espérance, sorte d’hymne biblique sur la fuite prochaine des Israélites de la terre de Gessen. Il garde pour la dernière strophe une autre prophétie sur Moïse, figure de Jésus-Christ.
un berceau doit sauver Israël Un berceau doit sauver le monde.
(1) G. Smow, L'Enfance de Victor Hugo, pp. 195-197. (2) Correspondance 1815-1835, p. 359, lettre du 18 avril 1820.
(3) On peut lire sur ce point M. Claudius Grillet dans son ouvrage La Bible dans Victor Hugo, p. 38.
(4) Victor Hugo avait déjà chanté l'Egypte, les Pharaons, les Pyramides, le
Nil dans le Rétablissement de la statue de Henri 1V mais c'était là comme ici pure rhétorique.
Victor Hugo connaît donc les faits généraux de l’histoire d'Israël, prisonnier en Egypte, fuyant la terre d’exil, franchissant le Jourdain et s’établissant dans « les champs promis » avec ses douze tribus. Lemercier, le 24 Août 1819, avait chanté les plaies d'Egypte, aussi Moïse est-il pour Victor Hugo « le roi des fléaux » et « l'élu du Sinaï. » Mais notons que par deux fois Victor Hugo intervertit l'ordre des faits historiques. Ne l’accusons pas pour cela d'ignorance car les poètes peuvent se permettre ces licences. Ne retenons que la note vraiment religieuse qui termine le morceau ; a-t-il la foi, nous n’en savons rien, en tous cas il n’ignore point et il publie dans ses vers que le berceau de Jésus doit sauver le monde.
Victor Hugo, afin de remercier l’Académie de Toulouse de l'avoir distingué, a écrit deux autres morceaux pour les Jeux floraux : l’ode sur la Peste de Barcelone ou Le Dévouement, composée en Décembre 1821 et l’ode à l'Académie des Jeux floraux, mais ces deux morceaux, bien postérieurs à ce que nous venons d'étudier, trouveront place avec les autres écrits de la même époque.
Des relations établies en 1819-1820, entre Victor Hugo et les Jeux floraux, la conclusion qui s'impose est facile à établir. Entre lui et les amis qu’il s’est gagnés il semble n'avoir jamais été question de religion à l’époque où leur commerce épistolaire et amical a commencé. Toulouse ne l’a jamais engagé sur le chemin de la religion. Les pièces de vers, qu’il envoie aux concours, lui sont inspirées par son amour pour Adèle, par son goût pour la légende rmoyennageuse ou pour Chateaubriand. Moïse sur le Nil seul montre une tendance vers la Bible et le Christianisme. Mais cette tendance nous la rencontrons aussi chez les autres poètes de l’époque et en particulier chez ses amis qui cherchent comme lui à Toulouse des couronnes et des prix. Victor Hugo subit donc l'influence du milieu ambiant comme nous le verrons plus amplement par la suite.
LES PREMIÈRES Œuvres 1818-1819
Les années 1818 et 1819 nous montrent que Victor Hugo écrit sous une double influence, l'influence politique et l'influence académique.
La politique, qui a déjà tenu une grande place dans les œuvres poétiques de sa première jeunesse et l’a inspiré à maintes reprises, agit encore sur lui avec plus de force même et Victor Hugo nous apparaît souvent non pas seulement comme un royaliste mais comme un disciple des ultras. C’est à elle que nous devons les Vierges de Verdun, le Rétablissement de la Statue de Henri IV, les Destins de la Vendée, le Télégranhe et l'Enrôleur politique.
Pour ces pièces, sauf pour le Rétablissement de la Statue de Henri IV, imposé par l'Académie des Jeux floraux, Victor Hugo fut parfaitement libre dans le choix de son sujet. Il fit donc de la politique parce qu’il le voulut bien.
L'influence académique est double car elle vient de Paris et de Toulouse. Le succès du Bonheur que procure l'Elude dans toutes les situations de la vie nous vaut son travail sur Gil Blas, que lui demande François de Neufchâteau, puis l’Institution du Jury en France, l'Enseignement muluel, le Dévouement de Malesherbes que Victor Hugo compose pour les concours académiques.
Toulouse l’atlire aussi mais son action n'a pas la
même valeur, elle n’est que secondaire puisque Victor Hugo envoie pour concourir aux Jeux Floraux des pièces composées d'avance ou faites sous une inspiration qui n'est pas celle de Toulouse, sauf pour le Rétablissement de la Statue de Henri IV, comme nous venons de le dire.
Ces deux influences, politique et académique, suffisent à nous expliquer toutes les œuvres de ces deux années. En dehors des morceaux que nous avons nommés, il n’en reste en effet que deux: les Derniers Bardes et la Canadienne. Ces deux pièces semblent appartenir à la poésie pure et pourtant nous rangerions volontiers la première parmi celles qui ont subi l'influence académique. Nous discuterons ce point plus tard. La seconde, inspirée par Chateaubriand, peut par conséquent prendre place à la suite des pièces politiques.
La religion n’a donc été pour rien dans toutes ces œuvres. Il faut dire plus: Victor Hugo a écarté volontairement ou involontairement tout ce qui était religieux et quand il a été forcé de parler religion, il a prouvé qu’il était bien ignorant dans cette matière.
Pour nous en convaincre il n'y a qu'à étudier ces œuvres une à une: commençons par celles où la politique règne en maîtresse.
Le Rétablissement de la Stalue de Henri IV permet à Victor Hugo de nous montrer sa science de l'antiquité grecque ou romaine: il cite avec plaisir Alexandre, le Pirée, le Panthéon, la Statue de Memnon, le Capitole, Sylla, Marius, Théodose, Démétrius, Trajan, Tibère. Il n'y a pas longtemps qu’il a fréquenté chez Horace et volontiers il modèle le début de son ode sur ceux du poète latin. Nous retrouvons donc ici les mêmes caractères d’érudition que dans les ouvrages de la première jeunesse, entre autres dans le Bonheur que procure l'Etude. L’ode est au fond toute politique, sans être cependant une œuvre de combat, mais la religion n’y entre pour rien.
Il en va de même, pour les sentiments religieux s’entend, du Télégraphe et de l’Enrôleur politique. Quant à la politique il s’y lance à corps perdu.
Il célèbre dans le Télégraphe(1) les soldats de l'Empire qu’il appelle « nobles guerriers », « nos braves », — ceci est d’un bon fils, — mais leur chef est un « despote hardi », un « conquérant farouche », un « corse », un « Attila ». Menteur, d’un revers il faisait une victoire, grâce au télégraphe, et commandait un pompeux Te Deum pour célébrer une défaite.
Les libéraux, les doctrinaires, tous les adversaires des ultras reçoivent des coups: Royer-Collard qu’il voudrait à Charenton, Guizot à Ste-Hélène, le baron Louis qu'il envoie prendre sa retraite en Angleterre, Tissot, contre lequel il a gardé, semble-t-il, une rancune d’écolier, de Pradt, à qui il reprochera toujours son français.
Deux journaux, le Courrier et la Renommée n'ont-ils pas eu le malheur de critiquer son ode sur la Vendée: les vers ne suffisent pas pour leur répondre, il leur consacre en prose une longue note et il leur montre qu’il a bec et ongles pour se défendre.
Victor Hugo a ramassé toutes les petites histoires qui traînaient dans les journaux de l’époque, tous les potins, tous les complots et il entasse tout cela dans son œuvre. On ne voit pas toujours comment le fameux Télégraphe « de ses grands bras » ou de ses longues ailes peut couvrir tout ce fatras un peu disparate, mais Victor Hugo veut se venger, il cherche par ailleurs à prouver un royalisme ardent, s’il réussit, le reste est, du moins à ses yeux, de peu d'importance.
Une seule allusion pourrait peut-être avoir une apparence religieuse. « Je veux, dit Victor Hugo,
Adorer la vertu, rendre hommage au génie Car le temps d’Azaïs a vu naître Bonald. (2).
ist-ce le philosophe chrétien qu’il veut honorer, peutêtre, car à cette époque il a lu ou il lisait les ouvrages et les articles de Bonald, mais avec autant de raison on
(1) Le Télégraphe dans Victor Hugo raconté, t. 1, pp. 287-295 et la plaquette : Ze Télégraphe, 1819, imprimerie Gillé.
(2) Victor Hugo raconté, t. I, p. 294.
pourrait dire qu’il exalte le royaliste ultra. L’exergue par contre nous rappelle qu’il est un philosophe peu chrétien dont il a toujours fait ses délices : l’exergue est emprunté à l’Ingénu de Voitaire: « Ici des machines qui parlent, « là des bêtes qu’on adore (1).»
À quel moment Victor Hugo a-t-il lu cet ouvrage ? Nous
n'en savons rien, mais en tous cas à l’époque où nous sommes il à dû au moins le relire pour y prendre cetleSentence' ef ce ‘n'est pas là certes qu'il a pu puiser des idées religieuses. Il y a trouvé au contraire des attaques injustes contre les Jésuites et leur morale, jointes à des moqueries plus ou moins spirituelles contre l'Eglise catholique, le Pape, les Sacrements.
L'Enrôleur Politique, qui fut imprimé dans le Conservateur Littéraire (2), paraît au premier abord moins agressif : il se rapproche plus du Rétablissement de la Statue de Henri IV que du Télégraphe.
Aux souvenirs de l'antiquité classique, le Pinde, Clio, les Thermopyles, Victor Hugo mêle des éloges pour les gloires militaires du siècle de Louis XIV, Vendôme, Villars, Luxembourg, Catinat, Turenne, et aussi pour les gloires littéraires, Racine, Molière, Boileau, peut-être autant par politique que par amour de la littérature. Ne veut-on pas proscrire le xvre siècle, dit Victor Hugo, ne blasphème-t-on pas le temps où ces grands poètes ont chanté (3).
Disciple des ultras, il veut imiter leur zèle, et il ne manque pas, pour prouver le sien, de citer leurs noms, Fitz-James, Villèle,” Chateaubriand. Il n'oublie pas de parler, comme il l’a déjà fait dans le Télégraphe, de la
(4) Victor Hugo met en note que le copiste à substitué le mot machines au mot bêtes. Le texte de Voltaire (œuvres complètes, édition Garnier, t. XXI, p. 277), porte en effet: « Ici des bêtes qui parlent, là des bêtes qu'on adore », mais le copiste n'est autre que lui-même. La phrase de Voltaire n'aurait pu servir d’exergue au T'élégraphe ; tout allait pour le mieux en transformant les bètes en machines. Pour les besoins de sa cause il faut savoir adapter les textes. Le fait ici n'est pas d'importance, mais pourquoi accuser un copiste ?
(2) Conservateur Littéraire, t. I, livrais. 4re, décembre 1819, pp. 3-9.
3) Victor Hugo raconté, L. T, p. 302.
Vendée et des Vendéens et de leurs fameux adversaires, Rossignol et Santerre.
L'Enrôleur politique, a donc, on le voit, une tournure d’apologie, mais cependant Victor Hugo ne peut s'exempter d'attaquer assez violemment les libéraux,
Les innocents bannis qui n’ont tué qu'un roi (1).
la Minerve, l'Homme Gris, les Lettres Normandes qui n'omettront pas de relever le gant et de se moquer du Conservateur littéraire, l Almanach des braves, etc... Les libéraux, mais c’est l’anarchie aux têtes renaissantes qui s’éveille et fait chanceler le trône! Pour lui, il est prêt,
s’il le faut, à suivre son roi dans l'exil, il est prêt à dire au roi en parlant de son sang
Sire, il est tout à vous, vous pouvez le verser (2).
Quand on a imprimé l’Enrôleur politique dans Victor Hugo raconté on a négligé toutes les notes que l’on trouve au bas des pages du Conservateur Littéraire. Elles sont pourtant curieuses et mettent un tempérament aux ardeurs juvéniles du poète : elles lui sont inspirées par un opportunisme qui est bien de circonstance.
Un des vers de l’Enrôleur politique contenait une critique de l’enseignement mutuel. Dans une note (3) Victor Hugo la rend plus évidente mais par contre il en diminue la vigueur. « Cette méthode, écrit-il, peut êtreutile, «ily a du ridicule à la trouver admirable... le temps ju- « gera et il jugera bien: car c’est lui qui nousa fait con- « naître l'excellence des écoles chrétiennes. » C’est là l’opinion d’un sage qui ne veut ni approuver ni condamner à priori, mais l’on comprend encore mieux les hésitations de Victor Hugo en se rappelant que d’une part les écoles chrétiennes avaient les ultras pour ardents défenseurs et que d'autre part il concourait à l’Académie sur
(1) Victor Hugo raconté, L. 1, p. 300.
(2) Victor Hugo raconté, À. X, p. 304.
(3) Conservateur Littéraire, t. 1, livrais. re, p. 5.
l'Enseignement Mutuel. Il savait ménager la chêvre et le chou.
Dans un autre endroit sans nommer le Spectateur il se moquait
De ce journal sans sel où l’on singe Adisson (1).
Le Spectateur ou plutôt le Spectateur politique et littéraire était ministériel: pour plaire aux ultras il fallait bien l’attaquer mais plusieurs de ses rédacteurs appartenaient à l’Académie, il était donc utile de ne pas trop les blesser pour obtenir leurs suffrages. Une note aimable corrigeait l’apreté de la critique et flattait, comme il convenait, M. Campenon, « poète aimable » et M. Laya, « poète courageux (2). »
L’Enrôleur politique nous fournit encore d’autres anomalies. Victor Hugo aime toujours à parler de Voltaire, de Rousseau que les indépendants citent sans les avoir lus. I1 veut d'autre part
Penser avec Pascal et rire avec Voltaire (3).
Le rire de Voltaire n’est guère chrétien et le sombre Pascal, s’il avait vécu, aurait vu avec déplaisir son nom accolé à celui du grand ennemi de la religion. Un autre rapprochement nous semble presque injurieux mais Victor Hugo n’a pas compris toute l’inconvenance que nous y voyons. L’épigraphe mise en tête de sa satire est une
parole empruntée à saint Jean: « Et la lumière a lui
(1) Victor Hugo raconté, ét. I, p. 301, Victor Hugo, qui voulait montrer ses connaissances en littérature anglaise, aurait pu orthographier convenablement le nom du fondateur du Spectator et écrire Addison.
(2) Voici la note complète du Conservateur Littéraire : « On à pu s'aper- « cevoir que depuis l’époque où cette satire a été faite, si les noms ont chan- « gés, les choses sont restées les mêmes. Cependant la justice exige une « exception en faveur du Spectateur. La plupart de ses rédacteurs étaient des « hommes fort estimables qui se sont arrêtés sitôt qu'ils se sont aperçus « qu'ils suivaient la fausse route. M. Campenon, poète aimable, M. Laya, « poète courageux, honoraient trop le ministérialisme. » (Consero. Laitt., t. I, livrais. 4re, pp. 6 et 7).
Parmi les rédacteurs on peut citer encore Auger, Després, Droz, Lacretelle, Lourdoueix, Loyson, Pariset.
(3) Victor Hugo raconté, t. 1, p. 298.
dans les ténèbres et les ténèbres ne l’ont pas comprise. »
Le sens que lui donne Victor Hugo est évidemment accommodatice mais peut-on comparer le Verbe de Dieu et la lumière politique, fut-elle même celle que les ultras offraient aux libéraux pour les éclairer !
Bien minime, on le voit, est la part de la religion dans les œuvres que nous venons d'étudier ; elle est plus importante, semble-t-il, dans les Vierges de Verdun, la Vendée, la Canadienne qui sont plus ou moins inspirées par des sentiments politiques.
L'ode, les Vierges de Verdun(1) est un hommage à de nobles jeunes filles restées fidèles à la royauté ou au malheur. Victor Hugo évidemment ne peut que maudire l'accusateur public, Fouquier-Tainville et son «rire infernal » ; le « sombre tribunal » n’est qu’une « horde d’assassins(2) ; » les émigrés, « nos bannis, » affrontent la mort et l’indigence et combattent les tyrans pour sauver la France. Les vierges de Verdun étaient avant tout martyres de leur foi politique, peut-être ont-elles été aussi les martyres de leur honneur virginal, mais leur religion ne fut pas, à ce qu’il me semble, une cause même secondaire de leur mort.
Une preuve que, pour Victor Hugo du moins, l'affaire est avant tout politique, c’est qu'il place dans son ciel au milieu des chœurs d’innocence
Charlotte, au cœur d'airain, qui nous vengea d'avance ;
(4) Composée en septembre ou octobre 1818, cette ode ne fut imprimée qu’en juin 1819 dans le Recueil de l'Académie des Jeux Floraux, puis en décembre 1819, dans le second numéro du Conservateur Littéraire.
(2) Ces expressions et certains vers de la 2 et de la 3° strophe sont très curieux si l’on se rappelle que le Général Hugo pendant plusieurs années combattit en Vendée les Royalistes et que Me Lenormand-Dubuisson, arrière grand-père de Victor Hugo, était juge au tribunal révolutionnaire de Nantes. Nous citons ces vers, laissant le lecteur tirer lui-même la conclusion.
J'ai vu couler du sang... Est-il vrai, parlez Qui ait FRA sur ma tète ?
Ce sang, ie n'en suis point coupable Lor sque vous n Gtbe plus, je n' 'étais pas encor !
Qu'exigez-vous de moi ? J'ai pleuré vos misères ! Dois-je expier les crimes de mes pères ?
Elisabeth, cet ange de nos bords Et Sombreuil…
Et Cazotte, enviant le prix de ses efforts.
La politique seule, appuyée sur la poésie, pouvait donner un billet d'entrée au Paradis à ces vierges dont évidemment nous ne voulons ni critiquer la vie, ni juger la conduite.
Peut-être est-ce à cause de cette allusion au ciel, à cause des anges qui là-haut ont couronné de fleurs les têtes des martyres qu’on a toujours classé cette ode parmi ce qu'on est convenu d'appeler les odes religieuses de Victor Hugo et M. Biré lui-même est heureux de citer un vers où dit-il, « le poète a trouvé des accents dignes de ces vierges innocentes (1). »
Martyres dont l’encens plaît au martyr divin.
Malheureusement ce vers ne fait pas partie de l’ode couronnée aux Jeux Floraux et reproduite dans le Conservateur Littéraire.
Victor Hugo n’a-t-il pas mis aussi dans son volume des Odes et Ballades une épigraphe empruntée à Guiraud que l’on cherche vainement dans le Conservateur Littéraire ?
Le prêtre portera l’étole blanche et noire Lorsque les saints flambeaux pour vous s’allumeront.
Te
Un autre vers, qûe nous avons cité tout à l'heure, a pris de son côté une tournure biblique par une toute petite transformation. « Charlotte au cœur d’airain » qui dans le premier manuscrit était « Charlotte au front d’airain» est devenue «Charlotte, autre Judith. » Ce sont là des changements qui trompent facilement le lecteur peu averti
(1) Evmonn Bmé: Victor Hugo avant 1830, p. 124. Peut-être M. Biré a-t-l agi ici dans un but tendacieux en cherchant à prouver qu'à cette époque Victor Hugo était religieux. Il ne pouvait ignorer en effet que ce vers n'a jamais appartenu à la première rédaction des Vierges de Verdun.
194 CHAPITRE Vi
et lui font voir une note religieuse là où jadis elle était absente.
Car, si on enlève toutes ces additions faites après COUP, on est forcé d’avouer que Victor Hugo n’est pas très versé en religion ni très fixé sur le ciel, sur l’autre vie.
Les vierges de Verdun habitent plutôt les Champs- Elysées qu’un ciel chrétien. Dès la première strophe Victor Hugo nous les peint comme « des spectres légers, » de « fantastiques beautés au lugubre sourire ». Elles ont des « écharpes éclatantes » sur lesquelles cependant flotte un «crêpe menaçant. » Victor Hugo est tout effrayé, disons poétiquement effrayé, en les apercevant ; il leur crie
Retirez-vous, rentrez dans les sombres abîmes.
Nous sommes, dirait-on, au Tartare et la dernière strophe est bien faite pour fortifier en nous cette croyance. Le poète voit « des spectres qui effraient ses yeux épou- « vantés : ils balançent sur lui, au milieu d’affreux pres- « Liges, des linceuls ensanglantés. » C’est là une vision toute paiïenne qui rentre dans «la nuit des siècles ré- « volus, pendant que les Vierges fuient vers la naissante « aurore. » Dans tout cet appareil nous n’apercevons que des effets poétiques un peu forcés, trop cherchés, mais l'esprit chrétien ou religieux qui pourrait animer ces vers est absent : lui seul aurait donné à cette ode presque paienne un tout autre caractère.
Dans les Destins de la Vendée(1), nous trouvons peutêtre plus d'idées religieuses car Victor Hugo a moins pris dans son propre fonds que chez autrui, malheureusement il n'a pas toujours su utiliser ses emprunts et ce nous est une preuve de plus de ses faibles connaissances en la matière.
Cette ode fut inspirée, au dire même de Victor Hugo, par un article fameux de Chateaubriand sur la Vendée pu-
(1) Us furent d’abord publiés en brochure : Les Destins de la Vendée, Ode.
Imp. Boucher, in-8; B. F., 25 septembre 1819, ne 3.361; puis dans le Conservateur Littéraire, À. I, livrais. 5°, pp. 161-164,
blié dans le Conservateur (1). Victor Hugo a puisé abondamment à cette source. On peut en effet reconnaître dans le Conservateur les idées et parfois les expressions qui ont servi à composer au moins 60 vers sur les 130 que compte la pièce. Mais Victor Hugo a mis à contribution d’autres ouvrages de Chateaubriand, Les Martyrs, le Génie du Christianisme et sans aucun doute des mémoires publiés à cette époque, entre autres les Mémoires de Mme de la Rochejacquelein (2).
Chateaubriand, en publiant son article, était dominé par une idée politique. Il voulait reprocher au gouvernement de la Restauration d'oublier les Vendéens, les vaillants lutteurs qui avaient tenu tête, comme de vieux sangliers, au fond de leurs forêts, aux soldats de Mayence. Les bleus recevaient des faveurs, des places, des récompenses pour leur ralliement à la monarchie, les blancs au contraire étaient délaissés: quelques vagues décorations, celle du lys entre autres, des épées d'honneur, étaient distribuées à quelques chefs et à quelques soldats, mais pour la masse, mais pour le peuple rien, disait-on, ne remplaçait les champs dévastés, les maisons brüûlées, les églises rasées.
Chateaubriand, en bon ultra, qui voulait renverser le ministère libéral, se servait peut-être de la Vendée comme d'une pierre d’achoppement: son attaque par un point
(4) Conservateur, t. IV, livrais. 44e, 7 août 1819, pp. 193-254.
(2) Victor Hugo n’a dû consulter ni les Amans Vendéens de Gosse (4 vol. in-12, Paris, Corbet, 1799-1800), ni Thèrèse Aubert, de Ch. Nodier, qui avait eu cependant deux éditions en 1819. Mais il a dû lire deux odes publiées dans le Drapeau blanc, V'une, le Cri des Royalistes, par un officier (t, I, liv. 6, pp. 276-278, février 1819), l’autre par Sophie de B., sur la Vendée (le Drapeau blane, 23 août 1819). I1 semble qu'il a utilisé le Cri des Royalistes dans ses attaques contre les libéraux. Du moins certaines expressions à propos des héros oubliés, calomniés, à propos des impies heureux et prospères malgré leurs crimes affreux, le feraient croire: il y a sur ce point dans les deux odes une frappante ressemblance. Les mèmes idées, il est vrai, se retrouvent dans l’article de Chateaubriand. Peut être pourrait-on affirmer aussi que Victor Hugo a fait des emprunts au Vieillard d’Ancenis de Marie-Joseph Chénier (lu à l’Institut, le 15 nivôse, an VI, 4 janvier 1798, publié dans Les Mémoires de l'Institut, 1801). Auprès de Marie-Joseph Chénier, Victor Hugo n’est point allé chercher des idées politiques ou religieuses mais bien des tournures poétiques, des rimes : il sait prendre son bien partout où il le trouve, même chez un régicide.
n’était donc pas complètement désintéressée, mais par ailleurs elle était justifiée et le terrain était excellent pour la lutte. Victor Hugo n’avait point les mêmes vues que Chateaubriand : il a trouvé certainement le sujet poélique et comme d’autre part il cherchait à plaire au parti des ultras et à Chateaubriand en particulier, il a composé une ode modelée sur l’article du Conservateur, une ode où la politique tient la première place.
Victor Hugo partage avec Chateaubriand et avec bien d’autres depuis cette conviction difficile à déraciner que les Vendéens se sont levés pour défendre Louis XVI et la royauté. Nous la retrouverons chez lui toutes les fois qu’il parlera de la Vendée. Il ignore, et c’est chose bien pardonnable, que la Vendée a pris les armes pour défendre sa foi d’abord, puis ses intérêts matériels. La politique n’est venue que plus tard et ne fut qu'une cause tout à fait secondaire dans la levée en masse.
Il n’est donc pas étonnant que Victor Hugo ayant dans l'esprit cette erreur n'ait fait de la politique l'élément principal de son ode. Les Vendéens sont par conséquent pour lui des martyrs politiques : ils sont «les vengeurs des rois. » Ils pleurent d’abord « sur le trône » et ensuite « sur la croix(1}).» Chacun d’eux préfère « les lys aux lauriers » et, pour faire croître «la fleur chérie », les Vendéens deux fois verseront leur sang: ce sera payer bien cher, dit-il lui-même, le retour des rois(2).
Cet éloge des Vendéens a une contre-partie nécessaire, dans des attaques, renouvelées du Télégrapke, contre « les «favoris puissants, » «les traîtres enrichis » qui après avoir condamné Louis XVI, calomnient, lorsqu'ils sont à la Chambre, le zèle de la Vendée, « les magistrats in- « justes » qui, abusant d'un insolent pouvoir, lui enlèvent des armes qui jadis furent sa première conquète GE N'oublions pas que ces éloges et ces attaques sont mises
(1) Odes et Ballades, p. 47.
(2) Odes et Ballades, p. 49.
(3) Odes et Ballades, p. 50.
dans la bouche d’un prêtre dont tout le discours, à part deux strophes, est entièrement politique.
Les journaux royalistes qui signalèrent cette ode, deux journaux libéraux, le Courrier (1° octobre 1819), et La Renommée (3 octobre) qui en parlèrent longuement, ne virent dans cette poésie qu’un morceau politique. Ils eurent la même impression que nous et l’intervention de ce vieux prêtre ne dût leur paraître comme à nous qu’une machine poétique très commode.
Il ne faut pas cependant écarter à priori l’intervention de la religion, il ne faut pas nier que la Vendée ne contienne quelques pensées ou idées religieuses. Mais d'abord nous devons laisser de côté au moins un vers qui a subi un remaniement notable. Dans la Vendée actuelle nous lisons
Loin de leur temple en deuil et de leur chaume en cendre Les premières éditions portaient
Loin de leurs champs détruits et de leur chaume en cendre
La transformation a son importance. A-t-elle été faite pour accentuer l'allure religieuse du morceau? Est-ce une correction littéraire rendue nécessaire par la fausseté de l’image ? La question est difficile à trancher. Il reste malgré cela des expressions, des allusions qu’il faut étudier.
La première strophe nous met en présence de la Muse sacrée gémissant sur les malheurs de la France éplorée. Mais quelle est donc cette muse sacrée ? Est-ce celle que Chateaubriand invoquait au commencement du livre premier des Martyrs (1). Il n’en est rien. Cette muse que Victor Hugo invoque n’est point céleste puisqu'elle est toute humaine, c’est Chateaubriand lui-même à qui Victor
(1) Martyrs, t. X, liv. 4, pp. 19-20, édition Pourrat. « Muse céleste, vous qui « inspirètes le poète de Sorrente et l’aveugle d’Albion, vous qui placez votre « trône solitaire sur le Thabor. Enseignez-moi sur la harpe de David les « chants que je dois faire entendre; donnez surtout à mes yeux quelques- « unes de ces larmes que Jérémie versait sur les malheurs de l'Eglise: je vais « dire les douleurs de l'Eglise persécutée. »
Hugo a dédié son ode. Nous sommes évidemment déçus en faisant cette découverte car nous attendions un autre personnage pour symboliser «la muse sacrée. » Reconnaissons cependant que Chateaubriand n’a pas manqué à son devoir, il a écouté la prière du poète, il l’a inspiré, ou pour parler plus simplement et plus justement Victor Hugo a emprunté à la muse qu’il invoque ses chants les plus beaux.
Toute la première strophe de son ode est en effet une simple transposition en vers d’une phrase des Martyrs, comme le poète le reconnaît d’ailleurs lui-même dans une note en appendice des Odes et Ballades(1}). N'est-ce pas aussi Chateaubriand qui avait montré le ciel ouvert, qui avait plané sur Rome et sur Palmyre, annonçant les douceurs du martyre et l’humble bonheur du désert. Un chapitre du Génie du Christianisme est en effet intitulé: Ruines de Palmyre, d'Egypte. De plus dans les Martyrs Chateaubriand est revenu sur ce sujet: « Là (dans l’in- « visible Jérusalem) s’enchaînent des portiques de soleils, « prolongés sans fin à travers les espaces du firmament « comme les colonnes de Palmyre dans les sables du désert(2):»
Victor Hugo fait des allusions, un peu vagues, il est vrai, aux temps héroïques de l’histoire de France.
Montre-moi quels palais ont remplacé le chaume De tes rustiques chevaliers.
L'idée appartient encore à Chateaubriand, qui le pre-
(1) Odes et Ballades, p. 535. Nous citons les deux textes, le lecteur pourra comparer.
Qui de nous en posant une urne cinéraire N'a trouvé son ami pleurant sur un cercueil ? Autour du froid tombeau d’une épouse ou d’un frère Qui de nous n’a mené le deuil ?
Odes et Ballades, p. 45.
Chateaubriand avait écrit : « Quel français ignore aujourd’hui les cantiques « funèbres ? Qui de nous n'a mené le deuil autour d'un tombeau, n’a fait « retentir le cri des funérailles ? » Les Martyrs, édition Pourrat, 1836, t. III, iv. 24, p. 109.
(2) Odes et Ballades, pp. 45-46. Génie du Christianisme, 3 partie, liv. 5, chapitre IV. Les Martyrs, édition Pourrat, t. I, liv. 3, p. 68. Nous reviendrons sur l'utilisation faite par Victor Hugo des ruines de Palmyre,
mier dans les soldats de la Vendée avait reconnu les preux du Moyen-Age. « En retrouvant ces capitaines, «on croit voir revivre d’antiques personnages dont on « aurait déjà lu l’histoire dans les chroniques de Frois- « Sart ou dans celles de St-Denis (1).» Aïlleurs il avait cité des paroles du général Turreau qui rappellent la même idée: « les défenseurs de l’autel et du trône sem- « blaient avoir pris nos anciens preux pour modèles. « Leurs bannières étaient ornées de devises qui rappe- « laient les hauts faits de la chevalerie (2). »
Le « délire divin » qui saisit le vieux prêtre, le voyage des Hébreux dans le désert (3), font aussi partie de l’article du Conservateur (4).
Dans Les Martyrs enfin, Victor Hugo a puisé l’idée et même une partie des expressions qui ont servi à composer l’avant-dernière strophe de sa pièce
Qu'il se résigne alors ! Par ses crimes prospères
La pensée que développe Victor Hugo est celle-ci: l’impie est souvent heureux sur la terre; il insulte même au fidèle souffrant. Quelle doit être la conduite du juste en présence des étranges voies que Dieu suit dans ses desseins, en présence des pleurs de l’innocent et des triomphes du vice. Il doit penser d’une part aux forfaits de ses pères, d'autre part au Christ mourant et cependant innocent, à Marie livrée aux saintes douleurs. On ne peut le nier, ici la pensée est très chrétienne et l’expres-
La (1) Conservateur. t. IV, liv. 44, p. 218.
(2) Conservateur, t. IV, liv. 44, pp. 225-226.
(3) Odes et Ballades, pp. 47-48.
(4) « Ce fut cette espèce de délire et d'enthousiasme qui, dans les temps de « ténèbres et d'ignofance, emporta nos premiers croisés dans les plaines « brülantes de l'Afrique. » (Conservateur, L. IV, Liv. 44, p. 225, citation du général Turreau). « Un drapeau blanc en lambeaux guidait Jes tribus de saint « Louis comme jadis l'arche sainte conduisait dans le désert le peuple « fidèle. » (Conservateur, t, IV, liv. 44, p. 209). « Le drapeau blanc en lam- « beaux » est devenu « sa bannière en lambeaux. » (Odes et Ballades p. 51). Victor Hugo a négligé la comparaison avec les croisés, avec les tribus de saint Louis : il aurait pourtant trouvé là, il me semble, un effet poétique que son talent aurait admirablement bien utilisé.
sion qui la rend ne l’est pas moins. Aussi Soumet trouvait-il cette strophe « admirable » comme il le déclare à Victor Hugo dans une lettre de février 1820(1). C’est à Chateaubriand que Victor Hugo est en partie redevable de cette strophe: en dix vers il n’a fait que traduire les Martyrs, dont toute la trame repose sur les persécutions endurées par le juste et sur le triomphe de l’'impiété. La justice de Dieu, d’après Victor Hugo, veut que linnocent verse des pleurs pour effacer les forfaits de ses pères. Nous ne voyons pas autre chose dans les Martyrs: Eudore, par sa mort, lave les souillures qu'il a lui-même contractées, Cymodocée, par le sang qu'elle répand, sauve l'âme de son père et tous deux préparent le triomphe de l’Eglise. Nous pouvons prolonger encore plus loin la comparaison, car Victor Hugo a emprunté à Chateaubriand des expressions qu’il nous est facile de reconnaître. Notons-en seulement quelques-unes: «IL si- « gnala la fausse prospérité de l’impie et préféra le juste « mort au méchant qui lui survit(2}).» « Serviteurs du « Christ que le monde persécute, ne vous troublez point « à cause du bonheur des méchants(3).» « Où sont-ils « les enfants des impies ? Sept générations se sont écoulées « depuis l’iniquité des pères et Dieu vient visiter les en- « fants dans sa fureur (4).» « Il m'a parlé de son Dieu. « C'est un Dieu qui aime ceux qui pleurent et qui bénit les « infortunés (5).» Dans maints endroits, Chateaubriand ne parle-t-il pas des joies de Satan et de l'Enfer, et n’oppose-t-il pas à ce bonheur infernal les douleurs de l'Eglise qui monte sur l’échafaud ou se cache dans les catacombes (6). Ailleurs ne voyons-nous pas Marie descendre au Purgatoire et Chateaubriand l’appeler « la mère des sept douleurs (7).»
(1) G. Simon. L'Enfance de V. Hugo, pp. 195-196. (2) Martyrs, t. 1, Liv. 2, p. 64.
(3) Martyrs, t. I, liv. 3, p. 82.
(4) Martyrs, t. 1, liv. 3, p. 83.
(5) Martyrs, t. IL liv. 43, p. 92.
(6) Martyrs, t. IX, liv. 18, pp. 217-JA8,
(7) Martyrs, t. IT, liv. 2, p. 64,
Ces textes que nous groupons ici sont épars dans Les Martyrs et n'apparaissent pas au lecteur avec le relief qu’un rapprochement leur donne, mais cependant ne peut-on pas affirmer que Victor Hugo, qui certainement les connaissait et les avait emmagasinés dans sa prodigieuse mémoire s’en est souvenu en raison même de la ressemblance qu'il n'a pas manqué de voir entre l’Eglise persécutée et la Vendée écrasée par la Convention. Voir dans cette strophe que nous étudions la pensée même de Chateaubriand mise en vers par Victor Hugo ne semble pas dépasser les bornes de la vraisemblance.
Mais Victor Hugo, nous l'avons dit, est allé puiser à d’autres sources: c’est en vain en effet que dans le Conservateur nous avons cherché mention de ce vieux prêtre dont le discours prophétique permet à Victor Hugo de peindre l’avenir. Tous les faits qui composent ce long discours, Victor Hugo les a trouvés dans le Conservateur, mais le prêtre est-il une invention poétique de Victor Hugo ?
On pourrait le croire car il a mis une certaine recherche dans la strophe qui présente au lecteur «ce saint chargé d’ans(1}).» Nous rencontrons d’abord une sorte d'expression biblique dont l’application aux soldats vendéens nous paraît plus ou moins déplacée. Le vieux prétre parle du martyre aux nobles anges des combats. Ce nom ne peut convenir qu'à la milice céleste : l'appliquer, comme Victor Hugo, non pas seulement à des vieillards, à des enfants, à des, femmes, mais à des soldats est un
(4) Voici la strophe elle-même :
On dit qu’en ce moment, dans un divin délire,
Un vieux prêtre parut parmi ces fiers soldats,
Comme un saint chargé d’ans qui parle du martyre Aux nobles anges des combats ;
Tranquille, en proclamant de sinistres présages, Les souvenirs des anciens âges S’éveillaient dans son cœur glacé ;
Et racontant le sort qu'ils devaient tous attendre,
La voix de l’avenir semblait se faire entendre Dans ses discours pleins du passé.
manque d’à-propos et une hardiesse un peu forte {1 je plus la phrase est brisée par une double anacoluthe et cette construction voulue n’est pas exempte d'affectation. Victor Hugo s’est donc appliqué avec un soin tout particulier à cette mise en scène et volontiers l’on penseraïit que le personnage est de son invention. Il n’en est rien: là encore il a emprunté à autrui.
Victor Hugo a placé la scène, qu’il nous raconte et qu'il poétise, quelques jours après la défaite des vendéens à Cholet, à l’époque même où repoussés ils passent la Loire à St-Florent-le-Vieil. Or si l’on étudie les Histoires ou les Mémoires qui ont rapport à la guerre de Vendée nous trouvons que réellement des discours ont été prononcés par des prêtres au moment indiqué par Victor Hugo. Boutilier de Sit-André, dans les Mémoires d'un père à ses enfants reproduit ou invente l’exhortation d’un prétre encourageant les soldats au combat de Cholet. Ce discours très énergique est, dirait-on, une traduction du discours que Tacite prête à Galgacus dans la Vie d'Agricola (2). Victor Hugo ne l’a certainement pas connu mais il est d’autres mémoires que Chateaubriand a luimême indiqués dans sa bibliographie du Conservateur et
(1) Remarquons, sans y attacher trop d'importance, que.les deux mots dont se composent cette expression sont par ailleurs très familiers à Victor Hugo. Se mère est presque toujours sa noble mère et quand il s'adresse à sa fiancée, c'est à un ange qu'il écrit. (Lettres à la fiancée, pp. 164, 213, 249, 261, 263, 288, etc...)
(2) « Allons, mes amis, c’est aujourd'hui qu'il faut montrer votre courage. « Ce jour, ce combat est décisif. Songez que vous défendez la cause sacrée de « votre religion et de votre Roi. Et contre qui allez-vous combattre ? Contre « des misérables souillés du meurtre de Louis XVI et couverts de tous les « crimes. Le pillage, le viol, l'incendie, les forfaits les plus inouïs signalent « leur présence en tous lieux ? N'en doutez pas, braves Vendéens, Dieu qui « vous voit du haut de son trône, vous accordera la victoire. Si vous « repoussez l'ennemi, c'en est fait: isolé au centre de votre pays, il est perdu € pour jamais. Si au contraire, il est vainqueur... ah! j'en frémis!.… que
deviendriez-vous, cernés de toutes parts, sans retraite, sans asile? Vos champs, vos familles et vous-mêmes, vos temples, vos autels, tout devient la proie des barbares. Combattez donc vaillamment pour tous, pour vos femmes, pour vos enfants. Et si des objets si chers n'étaient pas capables d'enflammer vos courages, combattez du moins pour votre Dieu, votre foi et vos autels. » (Asné Bossarb, Mémoires de Boutilier de St-André, 1896, p. 189. On retrouve ce discours dans l'Histoire de la Vendée, par l’ABBÉ Dexrat, Angers, Lachèse, in-8, t, III, p. 19)
qui avant 1819 avaient eu quatre ou cinq éditions. Ce sont les Mémoires de Mme de Larochejacquelin, rédigés et arrangés par de Barante. Nous ne doutons nullement que Victor Hugo n'ait pris là son « vieux prêtre »: il n'est autre que le curé de Beausse, près de St-Florent. Dans les jours qui précédèrent le passage de la Loire, le 17 octobre 1793, il célébra la grand'messe et dans son, prône s’adressa aux vendéens. Laïissons la parole à Mme de Larochejacquelein : « Le prêtre, qui était un « bon vieillard, une figure respectable, exhorta les sol- « dats de la manière la plus touchante. Il les engagea « à aller courageusement défendre leur Dieu, leur roi, « leurs femmes et leurs enfants qu'on massacrait. » Parlant d’elle-même elle ajoute: « Ce vieil ecclésiastique. « me dit... que je ne devais pas me contenter de remplir « les obligations d’une simple chrétienne ; que Mme de « Lescure était appelée à une plus grande sainteté ; que « Dieu me ferait sans doute la grâce de m'éprouver par « de grands malheurs ; que je devais me résigner, et ne « songer qu’au ciel et à la récompense qui m'y attendait. « Sa voix s'élevait et devenait comme prophétique...(1}).»
Qui ne voit les nombreux traits de ressemblance qu'’évoquent ces quelques lignes et tout le parti que Victor Hugo a tiré du récit de Mme de Larochejacquelein. « Le vieillard à figure respectable... le vieil ecclésiastique » est « un vieux prêtre ». Ces deux vers
La voix de l’avenir semblait se faire entendre L'esprit qui voyait l'avenir
nous rappellent «la voix qui devient comme prophétique. » L'idée de la résignation qui domine la dernière strophe du discours du vieux prêtre chez Victor Hugo, empruntée en partie, croyons-nous, aux Martyrs, a pu
(1) Mme de Lorochejaquelein était alors Mme de Leseure et le curé de Beausse avait été chargé de lui annoncer la mort de M. de Lescure qui n'était que blessé. Mémoires de Mme de Larochejaquelein (Collection des Mémoires relatifs à la Révolution), Paris, Beaudoin, in-8, 1823, pp. 232-235.
être suggérée aussi, au moins dans son expression, par la lecture des Mémoires de Mme de Larochejaquelein. « Je devais me résigner », dit Mme de Larochejaquelein — « qu’il (le citoyen fidèle) se résigne » traduit Victor Hugo.
Ce mot de «citoyen fidèle » que nous venons d'écrire après lui nous montre immédiatement la différence essentielle entre les deux discours. Celui du curé de Beausse est sacerdotal, plein d’une chrétienne résignation, c’est une excitation au combat mais il faut défendre Dieu d’abord, puis le Roi, les femmes et les enfants. Le vieux prêtre de Victor Hugo est un élève de Chateaubriand, il se plaint de ne pas voir son zèle royaliste assez récompensé ; malgré la dernière strophe, malgré certaines allusions à lEcriture Sainte (1), on sent trop que cet homme a dans l’âme des sentiments politiques plutôt que des sentiments religieux.
Mais, dira-t-on, Victor Hugo ne pouvait pas prêcher comme un prêtre et il faut lui accorder des circonstances atténuantes. Evidemment, mais son ami, Saint- Valry, n'était pas prêtre non plus: comme Victor Hugo il a chanté les gloires de la Vendée, dans une ode sur la mort de Bonchamp(2). Peut-être n’a-t-elle pas l’ampleur de celle de Victor Hugo, peut-être le ton manquet-il d'élévation et peut-on reprocher à l’auteur plus d’un vers prosaique mais cependant on est forcé de recon-
@) Victor Hugo a-t-il bien compris la Bible, il est permis d’en douter. Quand les enfants d'Israël quittèrent l'Egypte, Dieu leur promit une terre au delà du Jourdain, terre dont ils auraient pu entrer immédiatement en possession ; s'ils attendirent quarante ans la réalisation de la promesse divine, ils le durent uniquement à leurs fautes. Est-ce cela qu'a dit Victor Hugo quand il a écrit :
Au delà du Jourdain, après quarante années Dieu promit une terre aux enfants d'Israël.
Nous croirions volontiers qu'il a commis là un contre sens historique. Il a été plus heureux en parlant de Samson et des Philistins. Nous pourrions dans la 1re strophe de l’ode relever une autre erreur historique. Victor Hugo semble nous dire qu'à Palmyre jadis les solitaires ont goûté « l’humble bonheur du désert. » I] avait mal lu ou mal compris, ou il se rappelait vaguement ce que Chateaubriand avait écrit et des ruines de Palmyre et des déserts habités par les solitaires.
(2) Elle à été lue à la Société des Bonnes Lettres le 12 mars 1822 et imprimée le 16 dans les Annales de la Littérature et des Arts {(t. VI, liv. 76 pp. 346-349).
naître qu'un souffle poétique souvent se fait sentir en elle et qu’elle contient de beaux vers. Mais où la comparaison est intéressante, c’est à propos du christianisme qu'elle renferme. Saint-Valry n’invoque pas une froide muse, mais une « muse sacrée » comme Chateaubriand.
Sa prière monte vers l’invisible gardien qu’un Dieu bon lui a donné dès son berceau pour protéger et éclairer sa jeune âme. Il ne fait pas parler un'prêtre mais cependant combien le discours qu’il prête à Bonchamp est plus noble, plus digne, plus chrétien que celui inventé par Victor Hugo.
La véritable gloire est à ceux qui pardonnent Et les plus beaux succès ne sont beaux qu’à ce prix
ne ternissez pas le nom de Vendéens!
Ces Français égarés en sont-ils moins vos frères ? N’êtes-vous pas Français ? N'êtes-vous pas Chrétiens ?
Saint-Valry cite lui aussi la Bible: Bonchamp calme la multitude comme jadis le Divin Maître en étendant la main rendait le calme à la mer courroucée. Le vieux prêtre de Victor Hugo oublie, dans son délire prophétique, de prier Dieu qui accorde la victoire et c’est à peine s’il a une parole de foi chrétienne pour encourager «ces fiers soldats », « ces restes de héros ». Saint- Valry nous représente au contraire la multitude entourant le lit de douleur de Bonchamp et passant la nuit en prières. "
Victor Hugo l’emporte évidemment sur son ami par la beauté et la grandeur de l’image, l'énergie de la pensée, la sonorité de la phrase et du mot, mais à l’étudier de près, à scruter jusqu’au fond on sent que le souffle religieux qui semble animer son ode est trop convenu, il n’est pas vécu: le poète emprunte entièrement ses idées religieuses, il les traduit, pour ainsi dire, d’une langue étrangère, aussi sa plume fait-elle parfois des contre-sens. Saint-Valry est plus à l’aise, il est chez lui, il est de
la maison: sa lyre na pas le son vainqueur, la note éclatante de celle de Victor Hugo. Il le dit lui-même
Sa voix tremble et ne suffit pas.
Si parfois il a comme Victor Hugo «ses martyrs » et son « reste de héros », ses martyrs et ses héros n’ont pas le vague christianisme qu’ils ont chez Victor Hugo: à la foi qui donne le courage de sacrifier leur vie, ils joignent la prière qui fortifie et ils ne cherchent point à mériter des palais pour remplacer leur chaume rustique. Ils sont vraiment des vendéens, chrétiens d’abord et roya- “listes ensuite.
La Canadienne (1) n’est pas une œuvre politique, mais Victor Hugo l’a certainement écrite non pas seulement pour faire de la poésie pure mais aussi pour plaire à Chateaubriand qu'il imitait et cest pour cela que nous la plaçons à la suite des pièces inspirées par la politique.
La Canadienne n’est pas non plus une œuvre religieuse et c’est là un fait intéressant quand on étudie le récit de Chateaubriand, c’est-à-dire, l’'Epilogue d'Atala(2) et les œuvres de ceux qui, comme Delille, Millevoye, Soumet, Saint-Victor, ont, avant Victor Hugo, traité le même sujet.
Chateaubriand avait écrit Atala dans un but certainement apologétique. Voltaire à maintes reprises s'était moqué du dogme catholique de l’immorlalité de l'âme, cherchant surtout à prouver que tous les peuples ne l'avaient pas admis et que les Juifs en particulier n’y avaient jamais cru.
Marmontel, dans son livre des Incas, avait mis tout son fanatisme philosophique à lutter contre le prétendu fanatisme du catholicisme. Entraîné par son imagination il
(1) La Canadienne fut imprimée d'abord dans le Zycée français AU fase. 8, pp. 337-339, 18 septembre 1819, puis dans les Annales Romantiques de 1825 et enfin dans Victor Hugo raconté, t. I, pp. 251-953. On a ajouté dans Victor Hugo raconté, d'après le manuscrit lui-même, une épigraphe religieuse : Stabat mater dolorosa.
(2) Caareaupriann, Œuvres complètes, in-8, Pourrat, 1836 : t. XVIIL, Atala, épilogue, pp. 88-98.
avait créé et mis en scène des prêtres ignobles, dignes du plus profond mépris. Il leur avait opposé des Incas parés de touies les vertus qui ne croyaient, semble-t-il, ni à l'existence de l’âme ni à une vie future dont ils ne paraissaient pas avoir la moindre idée (1).
Dans son Histoire philosophique des Deux Indes (2) Raynal avait lui aussi attaqué la religion en faussant lhistoire-(3). De plus, la nature, l’état de nature étaient pour lui la perfection : « le sauvage de la nature, efface tous vos miracles », s’était-il écrié (4). Forcé de reconnaître que les Canadiens avaient foi en une autre vie, en une vie éternelle, continuation de celle-ci (5), il avait décrit ailleurs un trait de mœurs dont il n’avait point tiré la conclusion. « Si les enfants viennent à mourir, les pa- « rents les pleurent amèrement. On voit quelquefois deux « époux aller, après six mois, verser des larmes sur le « tombeau d’un enfant et la mère y fait couler du lait « de ses mamelles (6).» Peut-être a-t-il cru inutile de conclure, peut-être aussi n’a-t-il pas voulu donner une preuve de plus en faveur de la doctrine qu'il combattait.
C’est sur leur propre terrain que Chateaubriand lutta contre les philosophes et c’est le récit même de Raynal qu'à plusieurs reprises il a utilisé, développé. Au cours de son roman d’'Afala ila parlé de la douleur des mères qui vont pleurer sur la tombe de l’enfant qu'elles ont perdu et y laisser couler aussi le lait de leurs mamelles. Mais il alla plus loin et longuement parla d’une croyance des Indiens à propos,de l’âme de ces enfants. Elle erre, pensent-ils, autour du tombeau, elle se pose sur les fleurs
(à) Marmontez, Œuvres complètes, in-8, 1787. Au tome XI, pp. 236-238, nous assistons à la mort d'un vieux cacique marlyrisé par les Espagnols et pas un instant nous n’entendons parler de la vie future.
(2) Raynaz, Histoire Philosophique des Deux-indes, 4 vol. in-4, Genève, Pallet, 1780.
(3) T. IV, pp. 460-469 et pp. 37-38.
(4) T. IV, p. 36.
(5) T. IV, p. 27.
(6) T. IV, p. 23.
et les épouses nouvelles viennent la recueillir dans leur sein, (19:
Enfin dans l’Epilogue il nous raconte l’histoire de deux Indiens qui ont perdu un jeune enfant. Nous sommes non pas sur les rives du Meschacebé, mais non loin de la cataracte du Niagara, Chateaubriand aperçoit une femme assise sous un arbre tenant son fils mort sur ses genoux. Elle chante d’une voix tremblante les exploits que ce fils aurait accomplis s’il avait vécu, puis elle exprime ses regrets. « Blanche hermine du rocher si « jeune être allé dans le pays des âmes ! Comment fe- «ras-tu pour y vivre. Ton père n’y est point pour ty «nourrir de sa chasse. Tu auras froid et aucun esprit « ne te donnera des peaux pour te couvrir. Oh ! il faut «que je me hâte pour laller rejoindre, pour te chan- «ter des chansons et te présenter mon sein. »
Elle dépouille le nouveau-né afin de faire sécher le corps sur les branches d’un arbre, elle respire quelques instants sur sa bouche et elle lui dit: « Ame de mon fils, « âme charmante, ton père t'a créée jadis sur mes lè- « vres par un baiser, hélas, les miens n’ont pas le pou- « voir de te donner une seconde naissance. »
Evidemment la jeune Indienne, la Canadienne, croit à une autre vie: les idées qu'elle se forme de cette existence nouvelle ne sont pas très relevées. Mais Chateaubriand leur aurait ôté toute force probante s’il leur avait enlevé ce qu'elles ont de vulgaire et de terre à terre pour
(1) « Nous passâmes auprès du tombeau d’un enfant, qui servait de limites « à deux nations. On l'avait placé au bord du chemin, selon l'usage, afin que « les jeunes femmes, en allant à la fontaine, pussent attirer dans leur sein « l'âme de l'innocente créature et la rendre à la patrie. On y voyait dans ce « moment des épouses nouvelles qui, désirant les douceurs de la maternité, « cherchaient, en entr'ouvrant leurs lèvres, à recueillir l'âme du petit enfant « qu’elles croyaient voir errer sur les fleurs. La véritable mère vint ensuite « déposer une gerbe de maïs et des fleurs de lis blanc sur le tombeau. Elle « arrosa Ja terre de son lait, s'assit sur le gazon humide... » Atala, pp. 22-93.
« J'allai cueillir une rose de magnolia et je la déposai. sur la tête d’Atala « endormie, J'espérais, selon la religion de mon pays, que l’âme de quelque « enfant mort à la mamelle serait descendue sur cette fleur dans une goutte « de rosée, et qu’un heureux songe la porterait au sein de ma future « épouse. » Atala, pp. 52-53.
les adapter-à notre mentalité. Son récit, dans sa naïveté et sa simplicité poétique, montre que la croyance à l’existence de l’âme et à son immortalité dans une autre vie étaient un dogme non pas seulement pour les peuples civilisés mais aussi pour les peuplades sauvages de l’Amérique avant qu'elles ne connaissent le christianisme. Il faisait œuvre apologétique et répondait par un argument direct à Marmontel et à Rayÿnal.
La poésie de l’histoire narrée par Chateaubriand devait attirer les poètes et les exciter à rivaliser avec lui et ils sont nombreux ceux qui ont tenté l’entreprise.
Millevoye (1) pour chanter l'amour maternel s’est servi du récit de Chateaubriand mais il n’en a gardé avec raison que la partie ayant trait à son sujet. Il parle du soin donné à la tombe aérienne, du lait répandu par la mère. Son but, on le voit, n’est point de prouver l’immortalité de l’âme mais plutôt l’affection de l’Indienne pour son enfant. Il ne faut donc point chercher chez lui une intention apologétique.
Delille (2), dans son poème de l’/magination, à propos des pompes funèbres des différents peuples, raconte les coutumes des sauvages de l'Amérique.
L’époux morne et pensif pleure un fils qu’il adore La mère en gémissant vient le nourrir encore ; Et sur la tombe où gît l’objet de sa douleur,
Elle verse en silence et son lait et ses pleurs.
Il nous peint encore la mère, à des rameaux suspendant le cercueil de“son fils « qui, mort, des vivants attire les yeux. » Le père sous son fils vient se reposer, les sœurs accompagnent leur mère,
L'oiseau vient y chanter, l’arbre y verse des fleurs.
Et sur sa tombe riante est encore un berceau. (1) Mrzzevoye, Poème de l'amour maternel, in-16, Lefebvre, 1805, pp. 29-30, {2) Dezie, /magination, poème, in-8, Paris, Giguet et Michaud, 1806,
chap. VI, p. 146.
On dira peut-être que Delille n’a pas tiré de conclusion immédiate. C’est vrai, mais il l’a fait quelques pages plus loin quand, après avoir résumé les coutumes de tous les peuples, il s’écrie:
Ainsi le dogme saint de l’Immortalité Recommande notre ombre à la postérité (4).
Plus loin il célèbre la religion qui, au jour des morts, alors que les élus s’enivrent à longs traits des célestes plaisirs,
Elève vers Dieu sa voix compatissante Dieu reçoit de ses mains l’holocauste d’un Dieu (2).
La conclusion est donc plus nette, plus précise même que celle de Chateaubriand ; elle est appuyée d’ailleurs non pas sur un seul fait mais sur toute une série de documents.
Saint-Victor, dans son Voyage du poète (3), a emprunté lui aussi les traits principaux du récit de Chateaubriand. Il parle longuement de la Floride qu'il décrit, du grand Meschacébé ; il fait l’éloge du sauvage américain qu’il trouve, grand, noble, digne des chants d’'Homère. Plus tard, en 1822, il se moquera un peu de son enthousiasme de 1806: il l’appellera jeu de l'imagination, mensonge poétique, delicta juventutis. Avec Chateaubriand, il nous peindra la mère inconsolable qui
revient chaque jour Pleurer la tendre fleur ravie à son amour, La fleur qui fit sa joie et fut son espérance.
Elle arrose la tombe de son lait. Après son départ vient l'épouse nouvelle
qui croit recueillir, en respirant les fleurs, La jeune âme mêlée à leurs douces odeurs.
(1) Deuze, /Zmagination, p. 150.
(2) Deuice, Zmagination, p. 151.
(3) Sanr-Vicror, Voyage du poète, 1806, 2 édit. 4814. On le trouve dans ses Œuvres poétiques, in-A8, Gosselin, 4822, pp. 73-79.
Saint-Victor n'a pas pensé, en écrivant ces coutumes du nouveau monde, à en tirer des preuves de l’immortalité de l’âme, mais du moins dans son récit il a gardé une partie essentielle : les sauvages, chez lui comme chez Chateaubriand, croient à l'existence de l’âme, à sa survivance. Créée, elle ne périt pas ensuite et même elle va animer un autre corps quand son passage sur cette terre a été trop court.
Soumet à son tour, dans son poème de l’Incrédulité (1), a repris le même récit. Il a fait de toute évidence une œuvre d’apologiste: il a voulu prouver l’immortalité de l'âme après avoir montré l’existence de Dieu.
Si nous n'étions, dit-il,
qu’une cendre aux vents abandonnée L'homme connaîtrait-il cette chaîne de deuil Qui, par un nœud sacré, joint la vie au cercueil. L'objet que nous aimons survit à lui-même dans le fond De nos cœurs, notre amour l’accompagne au delà de la vie. C’est vous que j'en atteste, à vous, mères sensibles ! De Thumble Floride habitantes paisibles.
Le poète se suppose à la suite de Chateaubriand errant sur les plages fécondes du Meschacébé. Sous un palmier, près d’une humble chaumière, il voit la demeure dernière d’un jeune enfant entourée de fleurs. La mère se traîne près du cercueil de son fils infortuné
Et bientôt un lait pur, se mêlant à ses pleurs, “En filets argentés glisse parmi les fleurs.
La fille des déserts ‘s'épanche en accents plaintifs : pauvre enfant, il ne comprenait pas encore l’amour de sa mère, ses baisers, ses caresses. Il eut dompté le chevreuil et le daim, il eût confié son jeune âge au fleuve prochain.
Que je puisse du moins trouver la fleur vermeille Où, parmi les parfums, ton âme en paix sommeille ;
{4) Souuer, L’Incrédulité, poème en 3 chants, in-16, 2e édit., Michaud, 1810, pp. 93-98.
Qu’une seconde fois, je recueille en mon sein Ce feu d'amour plus pur qu’un souffle du matin.
Le poète termine par un cri de foi et d'espérance en l'immortalité de l’âme.
…quel peuple au tombeau n’a rendu des hommages.
Ce culte vénéré naquit avec les âges Le ciel nous a prescrit d’honorer le cercueil.
Ce culte, ces tributs, ces pieuses douleurs Révèlent noblement au roi de la nature
Et son âme immortelle et sa grandeur future.
Homme, rayon voilé de la divinité,
Salut ! Viens te saisir de l’Immortalité.
Nous nous sommes attardés un peu longuement peutêtre à étudier les œuvres de tous ces poètes. Millevoye, Delille, Saint-Victor, Soumet qui ont imité l’Epilogue d'Atala, mais nous avons tenu à indiquer l’état exact de la question au moment où Victor Hugo à son tour entre en lice. Tous à la suite de Chateaubriand ont eu en vue l'apologie de la religion, tous dans les coutumes des Indiens à propos de la mort ont trouvé la croyance à limmortalité de l’âme.
Victor Hugo n’était pas sans connaître ces différentes œuvres, en tous cas il avait lu Atala et il n'ignorait point le but poursuivi par Chateaubriand. Le 18 septembre, il publie dans le Lycée français, revue à tendances libérales et doctrinaires, La Canadienne suspendant au palmier le tombeau de son nouveau-né(1).
Victor Hugo imite évidemment Chateaubriand. Le ber-
(1) Lycée français, t. I, fase. 8, pp. 337-339, 18 septembre 1819. Comment Victor Hugo a-t-il pu porter ses vers au Lycée que dirige Loyson, si souvent attaqué parles Ultras ? D'une part, à cette époque, Victor Hugo n’a encore rien publié qui soit une preuve bien évidente de ses sentiments politiques. Les Destins de la Vendée paraîtront quelques jours plus tard (25 septembre 1819). Le Lycée français à déjà fait l'éloge des frères Hugo (10 juillet). D'autre part, quand on est jeune et que l’on a des vers à placer, on les glisse facilement sous toutes les portes et l'on ne regarde pas à la couleur du recueil qui les imprime. D'ailleurs, sur ce point, Victor Hugo, dès sa jeunesse, a fait preuve d'une large indépendance : il recherche assez facilement, nous le savons, les ouanges de tous les partis et même de ses adversaires politiques.
ceau-tombeau de l'enfant est suspendu à l'arbre de ‘mort. La mère pleure et gémit: elle chante les exploits que vivant il aurait accomplis. Mais le poète a voulu se montrer personnel et il a prouvé que ses connaissances sur les Indiens et leurs coutumes n'étaient ni sûres ni bien fondées { 1).
L'œuvre de Victor Hugo, malgré cela, a bien des ressemblances avec celles de ses devanciers, elle en diffère pourtant par un point qui nous intéresse. On cherche vainement dans La Canadienne une allusion religieuse. Pourquoi Victor Hugo qui avait lu Chateaubriand dont il savait les tendances apologétiques, qui avait dû lire au moins Soumet, avec qui déjà il était en relation, a-t-il laissé de côté tout ce qui avait trait dans cet épisode à la religion ? Puisqu’il envoyait ses vers au Lycée français, peut-être a-t-il préféré ne pas traiter un point qui aurait pu déplaire aux lecteurs de cette revue. Nous ne le pensons pas, car Loyson ne craignait pas d’Y montrer ses sentiments catholiques. Peut-être Victor Hugo n’a-t-il pas compris toute l'importance que nous attribuons à son oubli volontaire, dominé qu’il était par la pensée de créer avant tout une œuvre purement poétique, de peindre après Chateaubriand un tableau intéressant, de transporter sur ce fond lointain ses dispositions, ses propres sentiments ? Peut-être encore — et ceci correspond assez bien à certaines phrases que nous lisons sous sa plume vers cette époque — Victor Hugo se jugeant luimême trop ignorant de la religion et de ses dogmes a-t-il eu peur de s’égarer,sde commettre quelques bévues gros-
(4) La mère parle du jeune duvet qui plus tard aurait embelli le visage de l’Indien et des tresses d’ébène qu'il aurait demandées à son amante craintive. Au pied de l'arbre funéraire, elle veut conduire son père aux cheveux blancs pour lui montrer que son fils à elle repose sur le palmier que le vieillard a planté. Ce sont là usages, coutumes des nations civilisées et Victor Hugo les transporte chez des sauvages. Le jeune duvet, souvenir peut-être de Virgile, (Enéide, liv. IX, 181) est une mauvaise invention car la barbe n’est guère la parure des Indiens, mais Victor Hugo se peignait peut-être lui-même et pensait-il aux tresses d’ébène d’Adèle, son amante craintive. La lance des combats et le calumet de la guerre sont contraires à la couleur locale: les Indiens ne connaissent que le tomawak (casse-tête) et la hache de guerre, ils fument le calumet de la paix et non celui de la guerre.
sières et alors par une louable timidité s’est-il volontairement abstenu d'en parler ? En tous cas La Canadiene n’est pas, malgré l’épigraphe imprimée plus tard dans Victor Hugo raconté, Stabat mater dolorosa, une œuvre religieuse alors qu'on pouvait espérer, vu les sources où Victor Hugo avait puisé, y trouver au moins des allusions aux idées que les Indiens, les Canadiens se faisaient de l’autre vie.
Si l’on étudie les œuvres composées par Victor Hugo en 1818-1819, il apparaît évident que les unes sont entièrement politiques, telles le Rétablissement de la statue de Henri IV, le Télégraphe et l'Enrôleur politique, et que les autres, comme {es Vierges de Verdun, les Destins de la Vendée, tout en ayant une apparence religieuse, sont elles aussi politiques. En les examinant de près on s'aperçoit en effet qu’elles ont subi des remaniements qui les ont transformées. D’habiles corrections leur ont donné une couleur religieuse qu’elles n'avaient point dans le texte primitif. Les Vierges de Verdun, victimes politiques, nous semblent bien païennes et le poète n'a pas su ou n’a pas voulu en faire des martyres chrétiennes. Le prêtre qu'il met en scène dans La Vendée est avant tout un orateur ou un prophète royaliste qui ne montre qu'accidentellement ses sentiments religieux ou son zèle sacerdotal. .
Traducteur de Chateaubriand dans La Vendée, Victor Hugo emprunte encore à son maître le sujet de La Canadienne, mais d’une œuvre apologélique il se contente de faire une œuvre poétique et il se sépare ainsi de tous les autres poèles qui avaient traité le même sujet. C’est donc une influence poétique ou politique que Victor Hugo subit de La part de Chateaubriand en 1818-1819. Il n’ose aborder les questions religieuses et, s’il le fait, il ne peut s'empêcher de commettre quelques erreurs. Il est impossible encore de découvrir dans son âme de jeune homme des croyances que personne ne lui a communiquées.
Nous n'étudierons point le Conservateur Littéraire du même point de vue que MM. Biré et Souriau. Leurs {ravaux consciencieux et bien documentés ont révélé au public cette revue un peu oubliée. Ils n’ont pas cependant épuisé la matière et après eux on pourrait encore trouver à glaner. Mais notre sujet est tout autre que le leur qui fut avant tout littéraire. Dans cette revue où Victor Hugo a fait ses premières armes nous ne chercherons que ce qui a trait à la religion ou aux questions religieuses. À la vérité tout y a un rapport plus ou moins direct, critiques littéraires, poésies, roman.
Victor Hugo, dans ses critiques littéraires du Conservateur Littéraire, n'a pas voulu, semble-t-il, s'occuper des livres qui de près ou de loin touchaient aux questions religieuses. Ces sujets d’ailleurs sont abordés très rarement par les autres rédacteurs qui ne peuvent cependant négliger ce côté de la littérature. Victor Hugo, au commencement tout au moins, en 1819 et 1820, laisse ce soin à ses amis.
C’est Abel qui s'occupe du Témoignage de Lalande en faveur des Jésuites(1). Ajoutons que dans deux 'articles (2) Abel traite de l’Orléanide, poème national
(1) Conservateur Littéraire, t. WI, liv. 23e, p. 113, 21 octobre 1820. Cet article est signé J., une des initiales d’Abel Hugo.
(2) Conservateur Littéraire, t. I, liv. Te, pp. 247-255, 4 mars 1820 et liv. 10e, pp. 365-373, 15 avril 1820.
de Lebrun des Charmettes. Peut-être Victor n’a-t-il pas osé parler de l’humble fille appelée par Dieu à sauver la France ou ne s'est-il pas senti le courage de faire comme son frère et de critiquer un autre poème fameux dont l'auteur lui était cher. N’a-t-il pas dit quelque part que tout enfant il avait pleuré en lisant {a Pucelle(1). Victor Hugo d'ailleurs semble n’avoir jamais été attiré par la douce et pure figure de la Vierge de Domrémy qu'il na jamais, croyons-nous, chantée. Mais passons. C’est un inconnu, À. D., qui étudie un Essai sur l'éfat de la société religieuse en France de M. de Bengy-Puyvallée (2). A. D. est heureux d’applaudir ces hommes dévoués à la monarchie et au christianisme qui travaillent à éclairer et à instruire la génération naissante et à la rendre religieuse.
Mais, dira-t-on, Victor Hugo a rendu compte par deux fois de l’Essai sur l'indifférence de Lamennais. M. Christian Maréchal, plein pour Lamennais d’une affection dont nous ne lui ferons pas reproche, cherche avec beaucoup de talent à montrer que l'influence de l’auteur de l’Essai sur l'Indifférence fut grande sur les jeunes poètes qui l’'approchaient. Dans son livre Lamennais et Victor Hugo, il a prétendu, afin justement d'appuyer son affirmation, que deux articles parus dans le Conservateur Littéraire et rendant compte de Zl’Essai sur l'Indifférence étaient de Victor Hugo.
Le premier parut au mois de décembre 1819 (3). M. Christian Maréchal expose par une habile comparaison (4) tout ce que celui-ci doit à l’Essai sur l'Indifférence. Mais M. Maréchal aurait dû commencer, il me semble, par établir que cet article est bien de Victor Hugo.
(1) « J'ai vu des enfants pleurer en lisant la Pucelle. » (Conservateur Litteraire, t. I, liv. 9e, p. 355. {er avril 1820, article sur Marie Stuart, de Lebrun, signé E. ). Ce passage n’a pas au reproduit dans les œuvres de la première jeunesse. (Victor Hugo raconté, t. I, pp. 447-458),
(2) Conservateur Littéraire, t. se liv. 22, pp. 76-78, 7 octobre 1820 (3) Conservateur Litléraire, &. 1, Liv. 4er, pp. 9-14, 41 décembre 1819. (4) Cristian MarËcHaL, Lamennais et Victor Hugo. pp, 18 et 19.
On devine sans peine l'importance de cette question. Or l’article est signé D. B. et nous n'avons aucune preuve qu'il appartienne à Victor Hugo. Quel auteur cachent ces initiales qui ne reparaîtront plus dans le Conservateur Littéraire, nous n'en savons rien, maïs il est probable que si Victor Hugo l’avait composé, il en aurait reproduit quelques fragments dans Littérature et Philosophie mêlées. Il ne l’a point fait. La critique intime de Particle ne nous renseigne guère mieux car si certaines phrases aimables pour J.-J. Rousseau sont bien dans les idées de Victor Hugo, presque tout le reste, le style particulièrement, ne sont guère dans sa manière ordinaire. En tout cas, il est impossible de faire état de ce morceau pour conclure à l'influence de Lamennais ou pour connaître les idées religieuses de Victor Hugo.
Le second article parut au mois d'Août 1821(1). A son sujet M. Christian Maréchal n’est pas moins affirmatif (2). Ici encore nous nous permettons de le contredire et avec plus de fermeté, s’il se peut. Il est d’Abel Hugo dont il porte l’initiale A. Victor Hugo ne s’est jamais atiribué un seul des articles parus sous cette signature. Il nous est donc impossible de nous en servir et nous n'avons qu'à en tirer cette conclusion, que nous énoncions plus haut: Victor Hugo laisse les autres rédacteurs du Conservateur Lilltéraire s'occuper des ouvrages religieux. Disons plus, dans ses critiques littéraires il évite de toucher aux questions qui ont un rapport direct avec la religion.
Une preuve nous en est fournie dans l’une des premières livraisons du Conservateur Lilléraire où Victor Hugo a consacré un long travail au Clovis de Népomucène Lemercier (3) ; celui-ci avait fait précéder sa pièce de Considérations historiques et littéraires où l'Eglise et la reli-
(1) Conservateur Littéraire, t. XI, liv. 49, pp. 348-351, 19 août 1821, article signé À.
(2) Lamennais et Victor Hugo, pp. 22-23.
(3) Conservateur Littéraire, t. I, liv. 6e, pp. 217-228, 12 février 1820.
gion étaient assez malmenées. Victor Hugo ne veut pas s'arrêter à discuter cette préface. IL ne trouve à dire que cette phrase: «c’est une petite philippique contre « les Leudes et les Aristocrates, qui nous a rappelé le poète « qui est parvenu à mettre une apostrophe à la liberté « jusque dans la bouche de Moïse (1).»
Dans les Lettres Champenoises, Feletz, qui quelques jours plus tard avait rendu compte de Clovis, avait vu autre chose dans cette préface. « M. Lemercier, disait- «il, se pique d’être un très bon chrétien, d'aimer beau- « coup le christianisme ; mais il déteste le catholicisme. « Il sera arien, socinien, pélagien tant que vous voudrez ; « mais pour catholique, jamais. Dans sa haine contre le « catholicisme, il a longtemps cherché un héros bien ca- « tholique pour limmoler à plaisir sur le théâtre; il « avait d’abord pensé à Constantin ; mais il a cru de- « voir donner la préférence à un roi de France, à un « sujet national et il a choisi Clovis (2).»
Népomucène Lemercier, dans sa préface, présentait en effet Constantin comme un « prince inique, sanguinaire, «et dévôt..… ne s’entourant pas moins de prélats que de « satellites, il avait trop habilement fait sanctifier ses « crimes pour ne pas se bien distinguer entre tous les « oppresseurs apothéosés ou bénis (p. xv).» Clovis était «un monstre, convertisseur homicide... édificateur de rui- « neuses abbayes (p. xvi1).» Les prêtres de son époque sont « avides et rusés (p. xix).» Clotilde est une sainte canonisée pour avoir excité son époux à venger son père assassiné par son oncle. C’est Ià l’unique cause de son zèle évangélique. Pour affirmer lout cela Lemercier prélend s'appuyer sur lhistoire et les mémoires, mais il ne cite que Montesquieu. Pourquoi Victor Hugo, qui aimait à fouiller les vieilles chroniques, n’a-t-il pas tenu à lui donner une leçon d'histoire de France ?
La conception que se fait Népomucène Lemercier de
(1) Conservateur Littéraire, t. I, pp. 218-219.
(2) Lettres Champenoises, 2 lettre, 26 février 1820, pp. 46-47. Nous retrouvons la même idée dans le Journal des Débats, 24 février (Z).
l'Eglise naissante et des premiers chrétiens est tout aussi fantaisiste. Philosophe imbu des idées du xvirre siècle, il prétend critiquer seulement les violences du catholicisme romain, car il ne veut pas que son ouvrage soit «une sinistre satire de la religion. » Pour cela il tient à séparer la pureté des préceptes d’avec leur cruelle application et à montrer, à côté des attentats commis au nom de l'Eglise, les services qu’elle a pu rendre aux barbares admis par elle (p. xxxiv). En vain nous cherchons ce tableau promis des bienfaits de l'Eglise ; car si parfois Lemercier semble dire quelque bien de l'Evangile dont la morale est « douce et toute philanthropique », il lui oppose aussitôt, sans que nous puissions en voir les raisons, le fanatisme, l'intolérance du catholicisme romain. Et ainsi pendant quarante-six pages Népomucène Lemercier poursuit ses attaques.
Victor Hugo a certainement mal lu ces Considérations historiques et liltéraires à moins qu’il n’évite d'en parler pour ne pas aborder les graves problèmes historiques ou religieux soulevés par Népomucène Lemercier.: S'il a reculé devant une pareille entreprise c’est qu'il avait conscience de son ignorance en la matière, ou que le sujet ne l’intéressait qu'à moitié, ou bien encore parce qu’il partageait les idées de Lemercier. Ces trois raisons ont peut-être agi sur lui: la dernière surtout nous frappe après une lecture attentive de la critique que Victor Hugo fait de la pièce elle-même.
Voici en effet le jugement qu’il porte sur elle: « Dans « les circonstances “présentes la pièce nous a paru au « moins intempestive non pas tant par les principes « qu’elle renferme que par les opinions auxquelles elle « pouvait donner léveil.
« S'il n’est point rare d'y trouver des vers tels que « ceux-Ci : |
L'homme parjure aux dieux, est parjure aux humains, Qui brise les autels sait renverser les trônes.:
Il en est d’autres qui pour être placés dans la bouche
« des païens et n'avoir qu'une vérité locale, pourraient «fort bien être considérés comme des vérités absolues «et être applaudis comme tels par une certaine classe « de chrétiens de nos jours. Est-il d’ailleurs si moral de « présenter sans cesse les abus que les hommes ont faits « de la religion à un peuple qui n’est déjà que trop « disposé à n’y voir que des abus.
« Ces réflexions ne s'adressent pas à M. Lemercier, sa « pièce n’est pas plus impie que bien des pièces de « St-Genest qui ne causaient pas le moindre scandale « chez nos aïeux. Ce n’est pas la faute de l’auteur, mais « celle du temps; et l’époque à laquelle M. Lemercier «a commencé Clovis le met à l'abri de tout repro- « che(1).»
Ce ne sont donc pas les principes eux-mêmes de lauteur que Victor Hugo attaque mais il trouve que ce n’est pas le moment de les énoncer et que des gens audacieux pourraient s’en servir pour étayer leurs opinions. En réalité il accepte toutes les accusations portées par Népomucène Lemercier et il s'incline sans les contrôler devant ses affirmations. Il fait plus. Si Népomucène Lemercier a eu tort de dévoiler les abus que les hommes ont fait, de la religion, Victor Hugo ne veut pas cependant le condamner, au contraire il prend sa défense et lui cherche des excuses: d’autres en ont dit autant et plus et l’époque à laquelle Lemercier a commencé Clovis le met à l'abri de tout reproche.
Un mois après cet article, Victor Hugo consacre un entrefilet (2) à un libelle contre le duc de Berry. L’auteur par dérision avait intitulé son œuvre Oraison funèbre de S. A. R. Mgr le Duc de Berry, fils de France, par un jeune séminarisle, avec celte épigraphe : Madame se meurt ! Madame est morte! D’un mot, d’une allusion même discrète, Victor Hugo aurait pu montrer l’'incon-
venance du titre et de l’épigraphe. Il se contente de
{1} Conservateur Littéraire, {, I, iv. 6e, pp. 217-28, 42 février 1820.
(2) Conservateur Littéraire, t. 1, liv. 7, pp. 277-278, 4 mars 1820, article signé M.
Souligner les fautes contre la grammaire, les fautes contre le bon sens et la bonne foi, c’est-à-dire contre la politique ultra et la royauté, Je sais bien que le Conservateur est avant tout lifféraire, mais puisqu'il ne se gêne pas pour faire de la politique, pourquoi hésite-t-il à rappeler le jeune séminariste au respect de la religion, de la chaire et des ministres sacrés. La chose évidemment est ici de peu -d’importance mais il y a cependant un parti pris évident qu'il faut signaler.
Nous pourrions trouver pas mal d’oublis du même genre chez Victor Hugo. Nous n’en noterons qu’un autre au passage. Victor Hugo ne manque aucune occasion d’attaquer l’abbé de Pradt, ancien archevêque de Malines, de critiquer Tissot, son ancien professeur. Que leur reproche-t-il ? Tout simplement des fautes de grammaire (1), des contre-sens matériels, des non-sens ingénieux. Nous comprenons très bien son respect pour le prêtre, si respect il y a chez lui, mais pour Tissot son silence n’a pas la même excuse. Il nous dit bien que M. Tissot « s’est constitué le panégyriste des orateurs sacrés les- « quels présentent quelquefois des beautés parce qu’ils « avaient derrière eux non la Bible, non l'Evangile, mais « toute une école antique où ils ont été abreuver leur « génie (2).» Victor Hugo, qui s'amuse à relever avec espritce que cette image a de « délicieux », ne s'occupe pas de ce qu’elle a de mensonger.
Tout. autre en cette occasion était la manière d'agir des Lettres Champenoises. Elles critiquaient elles aussi Tissot el même Andrieux, mais elles ne visaient pas simplement les fautes de grammaire de MM. les professeurs du collège de France. Elles reprochaient à Tissot d’attaquer Bossuet parce qu'il était prêtre, à Andrieux de préférer la morale des orateurs de l’antiquité païenne
(4) « 1 n'y à plus rien d’original à pécher contre la grammaire. M. de Pradt « nous a lassés de cette originalité là. » (Conservateur Littéraire, &. I, liv. 5e, p. 487, 5 février 1820, à propos de La famille Lillers de Saint-Prosper (M.).
(2) Conservateur Littéraire, t. II, liv. 18, pp. 321-325, 5 août 1820, Clôture du Cours de poésie latine de M. Tissot (V.).
à celle des orateurs chrétiens(1). Elles ne voyaient pas seulement en eux des libéraux, comme le faisait Victor Hugo, mais aussi des adversaires du catholicisme et elles les combattaient pour l’une et lautre raison.
Dans la première partie du Conservateur Littéraire, nous voyons donc chez Victor Hugo sinon une indifférence pour la question religieuse, du moins une volonté arrêtée, semble-t-il, de la laisser de côté. Victor Hugo est toujours plus politique que religieux et à côté de son royalisme il y a même de-ci de-là du libéralisme, comme l'a parfaitement montré M. Souriau dans son étude très fouillée du Conservateur Littéraire(2). Mais il ignorait les origines républicaines de Sophie Trébuchet et alors on comprend l'erreur dans laquelle ii est tombé et d’autres avec lui, non pas sur le fait que nous signalons, mais sur les causes qui l’ont produit. Il y a évidemment dans le Conservateur Littéraire, comme dans les autres œuvres de cette époque, une évolution mais qui n’est pas telle qu'on la suppose. Avant d’être royaliste, Sophie a été certainement très libérale, pour ne pas dire plus, elle est toujours restée voltairienne. Victor Hugo, à la suite de sa mère, est devenu très royaliste mais il garde au fond de lui-même un ferment libéral qui de temps à autre manifeste sa présence. Il ne s’est point encore débarrassé du voltairianisme de sa mère. S'en débarrassera-t-il complètement ? Je ne le crois pas ; en tous cas nous en trouvons des traces profondes dans les premières livraisons du Conservateur Littéraire.
On a souvent fait remarquer son fameux article sur la vie privée de Voltaire et de Mme du Chatelet(3), mais a-t-on montré suffisamment que Victor Hugo emporté par son admiration pour Voltaire n’a plus cette rectitude de jugement que lon admire dans ses autres articles. La raison n’en est-elle pas justement dans son
(1) Lettres Champenoïses, t. Il, lettre 14e, pp. 68-72, mai 4820. (B. F. 3 juin 1820).
(2) Sounrau, La Préface de Cromwell, pp. 55, 56, 57. (3) Conservateur Littéraire, t. 1, liv. 9%, pp. 328-337, 4er avril 4820 (VA
libéralisme religieux qui va de pair ici avec son libéralisme politique.
Dans les rangs des apologistes de Voltaire, « qui l'ont exalté avec mauvaise foi », il voit « des hommes chargés de crimes et d’ignominies » ; « ses défenseurs ont défendu « les atrocités et les infamies d’une foule de monstres tout « fiers de supposer Voltaire leur complice.» Peut-être n’avaient-ils pas tort, comme semble le croire Victor Hugo. Les adversaires de Voltaire « qui l'ont décrié avec aveuglement » sont « des hommes honorables qui ne se sont « faits les antagonistes de Voltaire que par de respectables « motifs.» Les apologistes évidemment ne sont autres que les révolutionnaires et même les libéraux de 1820; les antagonistes, ce sont les royalistes, « dont il a le regret de se séparer pour un moment.» Victor Hugo a le désir de tenir entre les deux partis un juste milieu. Alors il va excuser Voltaire et en même temps pour se rapprocher des ultras il accable de ses sarcasmes les libéraux, « cette collection de niais, d’ignorants et de demi-savants, » il cherche à prouver que Voltaire n’était nullement partisan de la démocratie qu’il appelait « gouvernement de la canaille, » qu’il détestait le régicide, qu’il n'aurait jamais élé partisan du crime de Louvel.
Victor Hugo se porte ainsi garant des opinions de Volfaire s’il eût vécu au xixe siècle: il me semble que c’est prendre sur ses épaules un lourd fardeau et ne pas compter assez avec la versatilité humaine, l'influence des circonstances et du milieu. Avec tout autant de raisons que Victor Hugo et autant*de chances de se tromper, on pouvait affirmer qu’en 1820 Voltaire aurait été républicain.
Mais tout cela n’est que politique. Abordons le côté religieux. Parmi les adversaires de Voltaire, Victor Hugo a oublié de mettre les catholiques qui justement voient en lui un ennemi acharné. Peut-on nier la haine de Voltaire contre la religion ? Il est beau de dire avec Victor Hugo que Voltaire ne fut que léger, imprudent et cependant noble et généreux, que son grand malheur fut de naître dans un temps corrompu où l’on. attaquait
«les cultes et les trônes, » où l’on se moquait « des nobles, des prêtres et bientôt des prêtres et de Dieu.» A entendre Victor Hugo, Voltaire, au lieu de donner l’exemple, ne fit qu'imiter ses contemporains. Il a en sa faveur des excuses toutes trouvées. « Les sarcasmes lui « furent dictés plutôt par un esprit de vengeance que «par un esprit de révolte et d'irréligion ». « Dans ses « ouvrages sérieux il respecta la vérité, ne se permit de « mentir qu'en plaisantant. » Il méritait même le nom de cagot dont le gratifiait Diderot et pour le montrer Victor Hugo apporte quatre vers où il est question de la superstition, du sanglant fanatisme et de l’athéisme horrible enchaînés sous les pieds de la religion. La preuve n’est pas forte et ne vaut pas mieux que cette autre affirmation de Victor Hugo: Voltaire n'aurait pas approuvé la loi athée. Qu'en sait-il ?
Victor Hugo a-t-il cru persuader ses lecteurs catholiques de la bonne foi et de l'esprit religieux de Voltaire ? En était-il convaincu lui-même? J’en doute fort à la lecture de la fin de son article. Il le terminait en demandant qu'on imprimât les inédits de Voltaire, mais il ajoutait: « Il se trouverait certainement dans cette mul- « titude d'ouvrages des productions qui ne pourraient que « faire un grand mal dans ce temps d'impiété et de cor- « ruption ; mais... on se contenterait de publier ceux des « écrits inédits du philosophe de Ferney qui pourraient « servir les intérêts de la littérature sans blesser ceux « de la morale. »
Cet article, on le voit, est assez suggestif. Victor Hugo admirateur de Voltaire, avec les libéraux, s’acharne à prouver que Voltaire est royaliste, pour plaire aux royalistes. Comme ceux-ci sont en même temps catholiques, il voudrait établir que Voltaire fut un cagot. C'était difficile. Il a dû s’apercevoir, je viens de le dire, qu’il n’avait pas atteint son but. Si par hasard il avait cru au succès de sa démonstration, il nous serait évident qu'il ignorait et Voltaire et la religion.
La lecture des œuvres de Voltaire avait été une des
occupations de son enfance et de sa première jeunesse, est-il étonnant après cela qu'à tous moments dans le Conservateur Littéraire il nous parle de lui, citant ses bons mots, apportant ses jugements à l'appui d’une thèse, comparant ses œuvres qu’il connaît parfaitement avec l'œuvre qu’il juge. On n’en finirait point de noter tous les articles de Victor Hugo où il est question de Voltaire, toutes les allusions au patriarche de Ferney. Victor Hugo s'est fait pour ainsi dire le champion de sa gloire. Il est mécontent que « sur la balustrade du balcon de lO- « déon où sont figurés les plus distingués de nos tragiques «et de nos comiques, Crébillon soit placé avant Voltaire. « Ce contre-sens absurde doit-il être imputé à la chro- « nologie ou au goût exquis des décorateurs ? Voltaire au- « rait-il encore le droit de dire de nos jours:
On m’ose préférer Crébillon le barbare !
« Hélas ! on fait plus : on lui préfère Campistron... (1) » Evidemment ce contre-sens absurde l'empêche de goûter à son aise la comédie qui se joue devant lui.
Six mois plus tard(2}), Victor Hugo recommence l'éloge de Voltaire non plus comme poète tragique mais comme historien. « Sous ce rapport, nous dit-il, Voltaire est ad- « mirable, il laisse crier les faits. » Là encore tout en montrant son affection pour son maître, il ne veut pas se faire condamner par ses amis, les royalistes. Il suppose Voltaire écrivant après la Révolution: « Le roi de « France et 300.000 citoyens furent égorgés, fusillés, « noyés... », puis soulignant un pareil tableau de mots énergiques, Victor Hugo cependant reconnaît que « le beau « génie qui écrivit l'histoire pour lancer un long sarcasme « contre l'humanité » mérite par ce fait «un reproche « grave(3).» Si Victor Hugo avait été à cette époque
(4) Conservateur Littéraire, 1. II, liv. 18, p. 314, 5 août 1820, Une promenade dans Paris, comédie en 5 actes (H.).
(2) Conservateur Littéraire, t. IIL liv. 28°, pp. 310-311, 20 janvier 1821.
(3) Victor Hugo, en 1834, reproduira dans Littérature et Philosophie mèlées (pp. 54-55), cet éloge qu’il transformera un peu et qu'il complètera en y ajoutant cinq lignes (p. 56).
226 CHAPITRE VIl
vraiment chrétien, vraiment catholique et non pas seulement royaliste, il aurait pu, à notre avis, trouver des reproches plus graves à l’adresse de Voltaire. Certainement notre intention n’est pas de blâmer Victor Hugo de son silence sur ce point, nous constatons simplement le fait pour en tirer une conclusion qui nous parait lo-
gique.
Victor Hugo ne se contente pas de lire et d'admirer
Voltaire, il le pille, il le copie sans prévenir son lecteur et il adopte sans les contrôler les jugements de son maître. On trouve en effet dans le Conservateur Littéraire et dans Littérature et Philosophie mélées (1) ces affirmations à propos de la Première Croïsade: « Dans «la première expédition de Pierre l’'Ermite, des Croisés, « emportés par un zèle barbare, firent le vœu d’égorger « tous les Juifs qui se trouveraieut sur leur route et ils « le remplirent. Cette exécution était une représaille san- « glante des massacres commis par les Juifs. Suarez ob- « serve seulement que les Hébreux avoient souvent égorgé « leurs voisins par une piété bien entendue et que les « Croisés les massacraient par une piété mal entendue. » Voltaire avait dit à peu près dans les mêmes termes (2) : « Une horde de Croisés, dans la première expédition de « Pierre l’'Ermite ayant pris son chemin par lAllema- « gne, fit vœu d’égorger tous les Juifs qu'ils rencontre- « raient sur leur route... Les Juifs furent alors traités « comme ils se vantent d’avoir traité autrefois des nations « entières ; mais, selon la remarque de Suarez { Voltaire ajoute en note: célèbre casuiste), «ils avaient égorgé «leurs voisins par une piété bien entendue, et les Croi- « sés les massacrèrent par une piété mal entendue. »
A côté de ses articles où Victor Hugo évite toute question religieuse trop épineuse, à côté de ses éloges de Voltaire, nous pourrions placer bon nombre de réflexions,
(1) Conservateur Littéraire, {. I, livrais. XII, pp. 49,20 mai 1899 et Litéérature et Philosophie mêlées, t, I, p. 51.
(2) Vorrame. Des Conspirations contre les peuples ou des Proscriptions, édit. Garnier, Mélanges, t. I. p. 51.
de moindre importance, que lui suggèrent le même souci de se tenir à l'écart de la religion ou bien ses idées plus ou moins voltairiennes.
À la première représentation de Conradin et Frédéric, de Liadières, on avait applaudi quelques vers sur les papes. Victor Hugo les cite:
De la pourpre des rois ces prêtres revêtus
Pour être détrônés, ne sont pas abattus ;
Tel est sur les mortels leur redoutable empire, Que le malheur l’accroît au lieu de le détruire : La foudre encore s’allume ou s'éteint à leur voix, Et du fond des cachots ils font trembler les rois.
Puis il ajoute: « Une certaine portion du parterre admire leur « couleur philosophique. Nous les croyons bien « tournés (1).» Il nous semble que Victor Hugo aurait pu donner ici son opinion sur l’idée qu'ils exprimaient. Plus tard, dans Hernani, son enthousiasme chantera la puissance et la grandeur des papes «cette moitié de Dieu. » Aujourd'hui Victor Hugo se tait et son silence voulu ne peut être causé que par les raisons que nous avons déjà alléguées.
Libéral, il l’est évidemment quand il parle de la déplorable révocation de l’édit de Nantes(2). Un ultra et un
(1) Conservateur Littéraire, t. I, Liv. 12e, p. 78, 20 mai 1820, Conradin et Frédéric, par Liadières (H.).
(2) Conservateur Littéraire, t. II, Liv. 20e, p. 376. 2 septembre 1820. Examen critique des dictionnaires historiques. par Barbier (V.). Dans la même page, il blâme Barbier « d’avoir apporté un esprit de philosophisme et « presque de libéralisme dans un ouvrage où l’impartialité semblait indis- « pensable.» Les exemples que Victor Hugo apporte nous font comprendre « cet esprit de philosophisme et de libéralisme » ; il s'agit tout simplement « d’une attaque contre les innombrables admirateurs de l'illustre vicomte de « Chateaubriand », et d'une phrase « mal sonnante » où trois fois le mot « national » est répété. Ce pauvre mot n'avait point alors droit de cité auprès des ultras. Philosophisme et politique sont donc synonymes aux yeux de Victor Hugo comme d'ailleurs scepticisme et politique. N’a-t-il pas critiqué des vers de Lebrun « empreints d’un vernis de sceplicisme laissé dans les « jeunes têtes par une révolution qui à ébranlé toutes les croyances tant « politiques que religieuses. » (Conservateur Littéraire, t. 1, liv. 3e, p. 99, 45 janvier 4820). Lebrun était-il sceptique ? Nous n’en savons rien, mais les vers que Victor Hugo apporte à l’appui de son assertion renferment tout au plus une satire de la légèreté et de l’inconstance du peuple grec ou du peuple français.
catholique intransigeant de 1820 n’auraient point employé pareille expression.
Ne dépasse-t-il pas le libéralisme quand il prétend que la conduite de Tartufe n’a rien d’avilissant. « Comme « dans le Tartufe, dit-il à propos du Flatteur de M. Gos- «se, c’est un homme qui trompe les principaux mem- «bres d’une famille, seulement dans Molière, il ne les « trompe que par de faux dehors de piété, motif qui n'a «rien d’avilissant, au lieu que dans M. Gosse, c’est par « de basses flatteries (1). » On serait tenté de croire qu’il chercherait à excuser sa propre conduite, si cette supposition à son égard pouvait se faire, disons plutôt qu'il ne comprend pas combien est laid le masque d’une fausse piété.
Ceci nous est une preuve que l’éducation de son sens moral laisse à désirer. La note que nous trouvons sur le Conservateur de François de Neufchâteau( 2) viendrait appuyer fortement notre assertion. Victor Hugo vante l'heureux choix de morceaux inédits que contient ce recueil. Nous avons déjà vu ce qu’il faut penser de ces morceaux dont beaucoup sont franchement irréligieux et quelques-uns immoraux. L’affection qu'il avait pour Neufchâteau n'aurait pas dû le porter à vanter pareil recueil : en tous cas ce ne peut être une excuse.
Ajoutons encore ce qu'il nous raconte des mœurs des Grecs et des Romains, de leurs bons mots plus ou moins malpropres(3). Il est vrai que par respect pour les dames, affirme-t-il, il ne les cite pas toujours, après les avoir annoncés, ou bien il cite l’expression latine qui brave plus facilement l'honnêteté. On se croirait, à le lire, en présence d’un jeune étudiant qui a collectionné, avec un plaisir que nous w’apprécions pas, toutes les pe-
(1) Conservateur Littéraire, t. IT, liv. 41e, p. 32, 6 mai 1890.
(2) Conservateur Littéraire, 1. I, liv. 20e, p. 398, 2 septembre 1820. Variétés et nouvelles littéraires, ete. L'article n’est point signé mais Victor Hugo en a réimprimé une partie dans Littérature et Philosophie mélées, p. 60: il a done dû le composer en entier ; d’ailleurs il n'a pas pu laisser à d’autres le soin de faire l'éloge de François de Neufchâteau.
(3) Conservateur Littéraire, À. 1, liv. 3e, pp. 105-406, 45 janvier 4820.
tites immoralités de son dictionnaire ou de ses auteurs classiques et les répéterait à qui ne les connaîtrait pas.
De tout ce que nous venons d'étudier la conclusion est facile à tirer: Victor Hugo n’aime pas, dans ses débuts au Conservateur Littéraire, traiter les questions religieuses ( 1), tout en professant des idées royalistes ultras il ne craint pas de se montrer assez souvent libéral en politique : il l’est toujours en religion.
Volontiers nous dirions que la critique littéraire de Victor Hugo reflète les doctrines des hommes dont il parle. Libéral avec Lemercier, il est plus ou moins voltairien avec Voltaire. Volontiers nous dirions aussi que les préfaces du Conservateur Littéraire nous donnent la note des opinions de Victor Hugo. Nous n’avons pas de préface au premier volume, c’est l’époque où Victor Hugo ignore la religion ou n’en parle point. Au second volume, les rédacteurs vantent leur attachement pour les Bourbons. « Ils renouvellent,disent-ils, leur profession de foi (ils « devraient ajouter politique). Ils veulent propager le « royalisme et convertir aux saines doctrines (politiques, « évidemment) de généreux caractères.» Ils promettent de « conserver intact l'héritage des sains principes (politi- « ques, toujours) qu’il (/e Conservateur) leur a légué avec « son titre(2}). » Ouvrons le tome troisième( 3) : « Les ré- « dacteurs n’ont pu s'empêcher de manifester un esprit « général de conservation qui a donné à leur ouvrage «une couleur monarchique et religieuse... Nous expo- « serons notre croyance religieuse avec tolérance, notre
(1) Nous n'avons point parlé jusqu'ici d’un article de Victor Hugo Du Génie (Conservateur Littéraire, t. liv. 4e, pp. 123-126, 29 janvier 1820 (E.), reproduit dans Littérature et Philosophie mélées, pp. 160-163). Nous pourrions cependant le ranger parmi les articles de critique littéraire. Mais nous n’y trouvons rien de religieux. Tout ce que nous en pourrions déduire c'est que cette absence elle-même est une confirmation de notre conclusion. Plus tard Victor Hugo mettra facilement la religion comme source et comme inspiratrice du Génie; dans cet article, il ne lui a pas fait la place la plus humble. I y montre bien qu’il a gardé souvenir des leçons reçues en Sorbonne, qu'il est encore le disciple de Platon, de Condillac, de Locke. Il est vrai qu'en Sorbonne on ne lui a peut-être pas parlé religion !
(2) Conservateur Littéraire, t, I, pp. 1 et 2, Préface. (3) Conservateur Littéraire, t. WI, p. e 6, Préface.
« foi politique avec modération et nos opinions littéraires « avec mesure. »
N'est-ce pas ainsi que Victor Hugo se présente lui aussi à nous: il se tait presque toujours sur la question religieuse au premier et au second volume du Conservateur Littéraire tout en ne négligeant aucune occasion de traiter des questions politiques, comme l'ont suffisamment démontré MM. E. Biré et Souriau. Au troisième volume, c’est-à-dire du mois de septembre 1820 au mois de mars 1821, son ardeur politique s'accroît encore, mais à ce moment à «la couleur monarchique » vient s'ajouter « la couleur religieuse. »
Evidemment on ne trouve pas dans ses idées une démarcation nette et franche, on ne peut pas dire tel jour, tel mois il rompt le silence qu’il gardait sur la religion. Il n'en va jamais ainsi dans l’évolution de nos idées. Avant septembre 1820, il y a dans les articles de Victor Hugo publiés par le Conservateur Littéraire des ébauches de sentiments religieux. On a souvent fait remarquer à ce sujet son article sur l'Esprit du Grand Corneille(1). « Nous ne pouvons résister, écrit-il, au plai- «sir de citer des vers où Corneille se montre, comme « nous, puérilement attaché à cette légitimité qui n’est « plus rien aujourd'hui, comme on sait, que pour les « têtes faibles...» « Poussons le courage jusqu’au bout, « ajoute-t-il plus loin, et après avoir montré dans notre « poète l’homme monarchique, rendons-le tout à fait ridi- « cule en citant quelque chose de ses poésies religieuses. »
Victor Hugo ne craint pas ici de faire allusion à la religion mais franchement je ne sais quelle conclusion nous pourrions tirer de ce fait. Corneille certainement était monarchiste: l’idée contraire ne viendrait à l’esprit de personne, pas même des libéraux de 1820 ou des. révolutionnaires de 1793 ; il était chrétien pratiquant, il a traduit l’Zmitation et personne, à l’époque où Victor Hugo écrivait, ne l'en trouvait ridicule. Les ré-
(1) Conservateur Littéraire, t. 1, liv. 3e, pp. 99-100, 4à janvier 1890.
flexions de Victor Hugo nous semblent donc enfantines. Son désir de montrer ses opinions monarchiques le pousse à une forfanterie puérile qui en tous cas ne nous renseigne nullement sur ses propres idées par rapport à la religion.
Trois mois plus tard il écrit son fameux article sur les Méditations poétiques de Lamartine (1). Tous les journaux de l’époque, en rendant compte du livre nouveau, avaient des allusions aux sentiments religieux de Lamartine.
« L'auteur avait reconnu qu’il fallait chercher la « véritable inspiration dans des idées religieuses, » avouait luimême le Journal de Paris (13 mars 1820). Victor Hugo na pas même le courage ou l’audace dont fait preuve un journal ministériel et libéral. Le jugement qu'il porte sur les Méditations ne manque point certes de rectitude quand il s’agit de reconnaître le génie du nouveau poète, mais, sans l’ignorer, il ne sait pas dire à quelle source ce génie s’est abreuvé. Il donne de nombreuses citations qu’il emprunte évidemment aux meilleurs morceaux, à la Semaine-Sainte, à l’Invocation, au Souvenir, à la Poésie sacrée, à Dieu, à L'Homme, morceaux que citaient presque tous les journaux. Il est peut-être guidé dans le choix des passages par le désir de ne pas paraître copier ses voisins, mais sans attacher une importance extrême à ce choix, ne peut-on pas y voir un indice de ses goûts et de ses tendances. L’Invocation n’a rien de religieux : dans le Souvenir, Victor Hugo, amoureux d’Adèle, a trouvé des idées qui cadraient avec les siennes ; de la Poésie sacrée il ne donne que les derniers vers qui ne sont ni les plus beaux, ni surtout les plus religieux ; il cite le commencement et la fin de la Semaine Sainte, mais il néglige cinq strophes, les plus religieuses, celles justement où il est question des dogmes catholiques. A-tl bien compris les vers qu’il cite de Dieu: on pourrait se le demander : Lamartine ne traite pas précisément des
(1) Conservateur Littéraire. t. 1, liv. 10°, pp, 374-381, 15 avril 1820.
232 te CHAPITRE VII
athées et de la cause de leur déplorable aveuglement, mais bien plutôt de ceux qui sans nier Dieu loublient. Chateaubriand, Frayssinous, Lamennais, les poètes, les journalistes, les philosophes parlèrent si souvent des athées que Victor Hugo a confondu négation et oubli, il a lu dans son propre esprit au lieu de lire les Méditations.
Mais bientôt Victor Hugo montre plus d'audace ou ses sentiments religieux s’affermissent. Au mois de mai 1820(1), il rend compte des Œuvres posthumes de Jacques Delille. Il est amené par son sujet lui-même à s’occuper du poème sur le Départ d’'Eden et il ne craint pas de faire un assez grave reproche à Delille, car, après avoir cité quelques vers, il ajoute : « Il nous semble que ces pa- « roles inexorables ne sont conformes ni au texte ni à « l'esprit des livres saints. Le Dieu miséricordieux est « ici représenté comme un maître impitoyable. Nous pen- « sons que le discours de l’archange aurait été plus en « harmonie avec le ton général du poème et les tradi- « tions sacrées si après avoir annoncé en peu de mots au « couple pécheur lirrévocable volonté du Très-Haut, il « leur eût présenté quelques consolations s'étendant sur « sur les félicités de l’autre vie et surtout en rappelant « les promesses de l’Eternel et le Messie qui rachètera les « hommes. »
Au mois de juin, il est heureux de faire l'éloge de l'ouvrage de Chateaubriand sur le duc de Berry (2). C’est une œuvre toute politique, or, sous la plume de Victor Hugo, les expressions religieuses se présentent comme d’elles-mêmes. À l’exemple des autres royalistes de l’époque, il nous entretient du « dogme sacré de la légitimité », « de la protection céleste si évidemment étendue sur la maison royale de France.» À propos de la correspondance du duc de Berry avec sa future épouse, il devient dithyrambique, admirant la pureté de ces deux belles âmes, de ces deux nobles cœurs si tôt et si cruellement séparés.
(1) Conservateur Littéraire, À. IX, liv. Ale, pp. 13-20, 6 mai 1820, (V.). (2) Conservateur Littéraire, L. I, Liv. 44e, pp. 125-445, 10 juin 4820.
LE CONSERVATEUR LITTÉRAIRE 233 « On lit ces lettres charmantes avec une sorte de plaisir « religieux et ce n’est pas sans une crainte respectueuse « que Von viole, pour ainsi dire, le secret de tant de « vertus... aux siècles antiques, dans les temps de cala- « mités publiques, on déchirait dans les temples le voile « qui cachaït le sanctuaire afin que le peuple pût voir de « plus près ses dieux (1).»
On sent évidemment que le néophyte chrétien est encore ici un disciple des philosophes du xvire siècle. L'expression qu’il emploie est empruntée à la religion mais son idée n’est pas encore catholique. Il ne manquait pas en effet de coutumes chrétiennes que Victor Hugo aurait pu citer en exemple et qui auraient mieux convenu à son sujet au lieu de parler d’habitudes paiene nes plus ou moins historiques.
Pourrait-on dire qu’il est plus catholique dans le début de sa critique sur Lalla Roukkh (2) ? Il se montre, il est vrai, adversaire de l’athée dont «la doctrine, si elle ne « peut tuer l’âme immortelle, tue du moins l'imagination ; « toutes les religions, au contraire, sont essentiellement « poétiques. Sous ce rapport comme sous tous les au- «tres, le christianisme l'emporte de beaucoup sur les « divers cultes de la terre et nous sommes loin d'établir «le moindre parallèle entre la religion éternelle et les « idolâtries éphémères qui passent tour à tour sur la « face du monde; nous parlons généralement. » Victor Hugo pense, en vrai disciple de Chateaubriand, que la religion chrétienne, il ne dit pas le catholicisme, est le plus poétique de$ cultes’ de la terre. Toute son argumentation porte sur ce point et accidentellement il avoue que le christianisme, la religion éternelle, l'emporte sous tous les rapports sur les divers cultes, les idolâtries éphémères. Il ne faudrait donc pas tirer une conclusion trop large de cette simple affirmation.
À propos des Psaumes el des ÆElégies vendéennes de
(1) Conservateur Littéraire, t. II, liv. 14, p. 137, 40 juin 1820.
(2) Conservateur Littéraire, t. KL, liv. 15°, p. 180 et Victor Hugo raconté, I, p. 423.
Sapinaud de Boishuguet (1), il se sent plus à l’aise. Avec l’auteur il peut mêler la religion et la politique. N’a-t-il pas eu.le bonheur de trouver aussi dans l’un des psaumes traduits par Boishuguet (le ps. Lxxxvir, Domine, Deus salutis meae) une reproduction assez fidèle de son état d'âme, aussi il est heureux de le transcrire quasi en entier. Victor Hugo félicite Sapinaud de traduire presque textuellement, de rendre exactement le texte sacré. Il semble qu’il n’a point pris la peine de comparer l'original et la traduction car il aurait vu que Sapinaud y allait largement, ajoutant, retranchant, transposant avec une facilité étonnante. Mais Victor Hugo rencontrait dans ces vers quelques-unes de ses propres idées sur la calomnie, l'abandon, la détresse, le désespoir, et cela peut-être lui suffisait. Avec plaisir encore il nous donne un de ces jugements, qui n'a rien de nouveau, sur la poésie hébraïque « si continuellement sublime mais toujours grave, simple, nue en quelque sorte » et sur certains passages « qui ne pourront jamais être transportés dans notre litlé- « rature et déconcerteront tous les traducteurs. »
Les progrès vont aller s’accentuant et pour un peu Victor Hugo renierait ses anciens dieux, les philosophes du xvine siècle. Au mois de septembre, dans un compterendu de la séance publique de l’Académie, il remarque que le Marquis de Pastoret et M. Laya, tout en rendant justice au beau talent du feu comte de Volney, ont évité toute allusion à ses opinions politiques. « Ce silence est « beaucoup sans doute ; cependant nous aurions aimé « dans M. de Pastoret une répudiation franche, quoique « circonspecte, des principes de son prédécesseur (2)}.» Un peu plus loin, à propos du sujet du prix d’éloquence : Déterminer el comparer les qualités propres à l'orateur du barreau et à l'oraleur de la tribune, il regrette que
(1) Conservateur Littéraire, {. N, liv. 19, pp. 351-358, 49 août 4820.
(2) Conservateur Littéraire, t. XII, liv. 21e, p. 33, 9 septembre 1820. /nstitut royal de France, Académie française. Séance publique annuelle de la Saint- Louis, 14 août 1820 (M.).
léloquence de a chaire eût été oubliée. Tout cela n’est pas seulement une question de littérature ou de politique, la religion elle aussi, il me semble, y a sa part.
Quelques articles de l’année 1821 nous fourniront des indications encore plus précises sur l’état d'âme de Victor Hugo et sur ce qui nous semble chez lui ascension religieuse. Au commencement de janvier, il rend compte de la pièce de Don Carlos, par feu M. Lefebvre (1). Il en profite pour se moquer « des Aristarques du lustre qui ont « couvert de bravos d'assez mauvaises tirades sur les « prêtres, les inquisiteurs, etc., etc.» Il attaque les poètes qui comme Lebrun, Lemercier, Lefebvre traduisent sur la scène le delirant reges. Avec joie, il applaudira bientôt « grâce à M. Pichat, Enée, roi fondateur, Léonidas, roi « libérateur ; grâce à M. Guiraud, Pélage, roi libérateur « et fondateur tout ensemble. » Il termine son article par cette phrase curieuse: « Abandonnons, s’il le faut, les « prêtres d'autrefois, l’Inquisition aujourd'hui si vieille. « Dans quelques siècles, nos jacobins, nos radicaux, nos « teutoniens, nos carbonari seront aussi du domaine de « l'histoire ancienne ; soyons sûrs qu’alors les auteurs « n'auront plus besoin d'aller chercher des crimes pour « leurs tragédies dans les annales des trônes, dans les « archives du Saint-Office. »
Il faut reconnaître, ici comme dans bien d’autres endroits, que la politique et l'amitié ont fait parler Victor Hugo, mais on ne peut pas ne pas noter sa petite diatribe contre les Aristarques du lustre applaudissant des tirades contre les prêtres et l’inquisition. Cependant quelle est au fond la pensée de Victor Hugo? Il leur en veut de leurs critiques, car elles sont dirigées d’abord contre la religion et par ricochet contre la royauté. Mais est-il prêt à soutenir sérieusement la religion, emploie-t-il pour cela la meilleure manière ? Ce n’est pas notre avis. Pourquoi veut-il abandonner les prêtres d'autrefois, l’inquisition si vieille ? Si quelques clercs dans le passé n’ont pas
1) Conservateur Littéraire, t. III, Liv. 27°, pp. 279-284, 6 janvier 1821.
fait tout leur devoir, s’il y a eu des erreurs et des fautes individuelles, si des inquisiteurs, obéissant aux mœurs et aux usages de leur époque, nous semblent avoir dépassé les bornes, on ne doit pas pour cela jeter par dessus bord tous les religieux d'autrefois et l’inquisition. Victor Hugo ne l’a pas compris, tout en étant animé, dans cet article, d’intentions que nous croyons favorables à la religion. Peut-être aussi l'ignorance où il est de l’histoire de l'Eglise fausse-t-elle son argumentation.
Chose curieuse, lui qui volontiers condamnerait l’inquisition se fait presque le défenseur des Jésuites. Ne trouvons-nous pas en effet sous sa plume cette phrase qui nous paraît extraordinaire. « Il faut savoir gré pour- « tant à M. Dufau de ses réflexions sages et modérées sur « un ordre célèbre, dans un moment où il vient de narrer « attentat de Jean Châtel, et dans un siècle où le mot de « Jésuites fait pousser des cris de rage(1).» Deux mois plus tard il publie une page sur les Odes d’Antoine- Charles, odes « qui défendaient la religion et la monarchie, «à une époque où il y avait quelque courage à lefaire (2).» Victor Hugo avait-il raison de féliciter Antoine- Charles ? Si ce dernier n’a défendu la religion que par ses vers, il fut pour elle d'un médiocre secours car ses œuvres sont nulles et sans aucune valeur poétique. Il était royaliste et c’est l’unique raison pour laquelle tous les journaux de l’époque, et Victor Hugo avec eux, l’ont comblé d’éloges. Notons cependant l’article de Victor Hugo justement pour la phrase que nous avons citée et qui nous montre sa tendance à applaudir ceux qui, croit-il, luttent pour la religion.
Notons enfin un compte-rendu, l’un des derniers qu'il ait publiés dans le Conservateur Littéraire, dans lequel il ne félicite pas un auteur religieux, il ne soutient pas la religion mais dans lequel il regrette que l’auteur n’ait pas fait preuve de sentiments religieux. Il termine en effet sa
(1) Conservateur Littéraire, t. II, liv. 28, p. 307, 20 janvier 182, article sur l’Aistoire Générale de France de M. Dufau.
(2) Conservateur Littéraire, t. III, liv. 30e, pp. 385-388, 31 mars 1824.
critique des Poésies de Mme Desbordes-Valmore par cette observation inaccoutumée chez lui : « La muse de Mne Des- « bordes-Valmore est triste, et, chose singulière ! ce n’est « presque jamais au ciel qu’elle va chercher ses conso- « lations ; elle ne songe en quelque sorte à Dieu que dans « trois ou quatre élégies touchantes sur la mort de son « enfant. Sa douleur est toute terrestre à moins qu’elle ne « devienne maternelle. Il me semble que Mme Desbordes- « Valmore n’a-encore obtenu que la moitié du triomphe ré- « servé à un talent tel que le sien: ses vœux passionnés « vont au cœur: qu’elle leur imprime un caractère reli- « gieux, ils iront à l’âme(1).»
Pourquoi Victor Hugo demande-t-il à Mme Desbordes- Valmore ce qu'il n’a jamais osé encore réclamer à d’autres ? Peut-être est-ce parce qu'elle est femme ? Peut-êtré aussi la progression que nous avons indiquée dans les idées religieuses de Victor Hugo le porte-t-elle à cette audace plus grande. Nous le croirions volontiers (2). Mais on ne peut s'empêcher de faire une curieuse remarque sur la réclamation faite par Victor Hugo. Est-ce en sentiment personnel, convaincu, disons vécu, qu’il recherche ? La chose est loin d’être certaine. Mme Desbordes-Valmore doit imprimer à ses vers un caractère religieux, ils iront à l'âme comme les vers passionnés vont au cœur et elle obtiendra un triomphe complet. Il ne lui est point nécessaire, semble-t-il, de croire, il lui suffit de paraître croire, de donner, à l’exemple des rédacteurs du Conservateur Littéraire, « une couleur religieuse (3) » à ses ouvrages. d
Nous avons passé en revue tous les articles de critique littéraire donnés par Victor Hugo au Conservateur Littéraire et touchant par quelques points à des idées
{1) Conservateur Littéraire, t. IX, liv. 29, p. 345, 17 février 1821.
(2) Quelques mois auparavant (29 mai 1820), il écrivait à son cousin Adolphe Trébuchet qui avait perdu sa mère et il ne trouvait aucune consolation religieuse à lui offrir. Il demande justement à Mme Desbordes-Valmore ce qu’il n'avait pas su exprimer à son cousin. Ceci est bien une preuve de la progression que nous essayons de prouver.
(3) Conservateur Littéraire, t. TI, Préface, p. ÿ.
ou à des faits religieux. Au commencement Victor Hugo évite tous ces sujets, il laisse ses amis les traiter, soit qu’il reconnaisse son incompétence, soit qu’il n'y trouve aucun intérêt. Il se fait même à plusieurs reprises le défenseur de Voltaire auquel il emprunte souvent sans indiquer toujours la source où il puise. Avec raison on a donc pu signaler son libéralisme politique, religieux et moral. Puis une évolution très discrète se dessine dont nous avons essayé de marquer la courbe. Quand le Conservateur Littéraire termine son existence, Victor Hugo ne craint plus d'aborder les sujets chrétiens, il aime même à parler de la religion dont à ses yeux il est nécessaire de faire montre pour réussir. Nous ne pouvons rien affirmer de plus et nous ignorons complètement ses sentiments intimes.
Victor Hugo a imprimé dans le Conservateur Littéraire de nombreuses pièces de vers, nous en comptons 23, mais bien peu ont été écrites à cette époque et nous en avons déjà étudié beaucoup.
Toutes les traductions, Cacus, Achéménide, l'Antre des Cyclopes, César passe le Rubicon, A Lydie, le Vieillard du Galèse sont antérieures par leur composition à la fondation du Conservateur Littéraire. Parfois Victor Hugo glisse, en belle place, des œuvres qui d'une manière ou de l’autre avaient déjà vu le jour : Les Vierges de Verdun, les Destins de la Vendée, les Derniers Bardes, le Rélablissement de la statue de Henri IV appartiennent à cette catégorie. C’est la satire qui pousse Victor Hugo à écrire l’Enrôleur politique, l’'Epître à Brutus, Les Vous et les Tu; à son amour pour Adèle nous devons Le Jeune Banni, les Deux Ages; c’est la fantaisie qui le guide dans l’Avarice el l'Envie, Imitation d'Owen et Ce que j'aime.
Inutile évidemment de chercher dans ces différents morceaux où une inspiration où un sentiment religieux. Ceuxci écartés, il ne nous en reste plus que quatre ou cinq où il nous sera possible d'examiner les idées religieuses du poèle: la Mort du duc de Berry, Moïse sur le Nil, Le
Génie, la Naissance du duc de Bordeaux, le 4 novembre 1820: Saint-Charles. Trois d’entre elles, par leur titre, semblent être avant tout politiques, nous allons voir que Victor Hugo a su y donner une petite place à la religion comme dans les autres d’ailleurs.
Victor Hugo est déjà « l'écho sonore » de son siècle: aucun événement extraordinaire ne se présente dont il ne sache tirer parti, calamités, dévouement, morts, fêtes joyeuses, sa lyre utilise tout avec à propos. Le duc de Berry est assassiné par Louvel et quelques jours après Victor Hugo imprime une ode dans le Conservateur Littéraire, il en donne un tirage à part et n'oublie pas la réclame dans les journaux. Le duc de Bordeaux vient au monde, Victor Hugo immédiatement chante le nouveau-né. La Saint-Charles lui est une occasion nouvelle de faire preuve de royalisme. Mais ces trois chants, ne sont pas uniquement consacrés à la politique, ils renferment une toute petite note religieuse. Car pour les trois, Victor Hugo a employé le même procédé de composition, que nous retrouverons d’ailleurs dans Moïse sur le Nil et dans le Génie. ‘
Nous apercevons déjà l'influence d’une idée que nous étudierons bientôt et dont l’action sur Victor Hugo nous paraît puissante: nous voulons parler de l'union nécessaire de la royauté et du catholicisme, union que vantent sans cesse, comme nous le verrons, les journaux et les revues de l’époque et que le Conservateur Littéraire Juimême prône non sans enthousiasme. Victor Hugo, le grand poète du Conservateur Littéraire, joint donc à ses chants pour le Roi, un couplet pour Dieu.
Une constatation s'impose en effet: la politique occupe la première place. Il semble que le poète, dans son premier jet, ait oublié la religion, soudain il s’est rappelé qu'il fallait ne pas la négliger, alors il ajoule après coup, dirait-on, une dernière strophe toute chrétienne, à moins qu’en agissant ainsi il n'ait voulu appuyer davantage ; de la sorte son lecteur est surtout frappé par la note finale.
Prenons d’ailleurs pour nous en convaincre mieux chacune de ces odes. Dans la Mort du duc de Berry nous trouvons çà et là quelques allusions à des faits religieux où l’on devine sans conteste l’influence de Chateaubriand. Victor Hugo entend un prêtre saint dont la voix murmurante
Dit la prière des tombeaux. (1)
Le xvire siècle a mis lui aussi son empreinte et parfois les deux influences se mêlent et se confondent comme dans cette strophe où le poète nous parle du réveil du dragon endormi, de l’'Anarchie qui relève la tête, de l’enfer qui frémit, de Clément qui pousse des cris funèbres et de Ravaillac qui agite ses fers.
Et le monstre, étendant ses ailes livides Aux applaudissements des ombres régicides S’envola du fond des enfers.
Nous rencontrons quelques autres allusions religieuses, par exemple ce rappel du pardon accordé par Jésus- Christ à ses bourreaux,
Son dernier soupir digne du Dieu qu’il prie Est encore un cri de pardon
ou cel autre des lamentations des femmes de Bethléem quand Hérode immole leurs premiers-nés : Et noluit consolari quia non sunt.
Et tu seras semblable à la mère accablée Qui s'assied sur sa couche et pleure inconsolée Parce que son enfant n’est plus!
La dernière strophe est un cri d'espérance royaliste. Si Dieu veut signaler son pouvoir, un enfant peut sauver la France et une femme peut écraser de son talon
(1) Odes et Ballades, p. 82. L'idée ne brille pas par sa justesse car le duc de Berry n’est pas mort encore et la prière des tombeaux vient mal dans la circonstance. Victor Hugo a dû copier, sans comprendre toute la valeur du terme employé, mais il fait bien opposition avec l'hymne des saturnales.
lhydre infernale. Naturellement Victor Hugo compare la Duchesse de Berry à la Vierge Mère qui nous apporta le salut,
Ainsi quand le Dragon, auteur de tous les crimes Vouait d’avance aux noirs abîmes L'homme que son forfait perdit,
Le seigneur abaissa sa farouche arrogance ;
Une femme apparut, qui, faible et sans défense, Brisa du pied son front maudit!
Le dogme chrétien du péché originel et de la chûte de l’homme est nettement affirmé ici mais la science de Victor Hugo est loin de nous apparaître sans ombre et sans lacune, La farouche arrogance ne convient guère au Seigneur. La Bible de plus ne nous parle point du dragon mais du serpent qui dans l’Eden entraîna au mal nos premiers parents. Victor Hugo a corrigé plus tard son erreur sur ce point mais la correction ellemême nous est une preuve de l'ignorance du jeune poète, en février 1820.
Nous avons déjà étudié Moïse sur le Nil, si nous y revenons un instant c’est pour montrer que les trois dernières strophes seules sont religieuses et bibliques et que les deux derniers vers répètent sous une autre forme la finale de La mort du duc de Berry.
Un berceau va sauver Israël Un berceau doit sauver le monde !
Les deux pièces ont été composées à la même époque, il n’est pas étonnant d'y rencontrer les mêmes idées. Le Génie était consacré à la louange de Chateaubriand. On s'attendait évidemment à voir Victor Hugo célébrer le Génie du Christianisme qu'il aimait à lire alors qu’il était encore en pension. On voit bien des allusions aux voyages de Chateaubriand en Amérique (Victor Hugo n'oubliait pas la Canadienne), à l’Itinéraire de Paris à Jérusalem et peut-être aux Martyrs mais rien autre et
pourtant cest la religion qui dans l’âme de Chateaubriand avaient éveillé
la céleste flamme Que le temps ne saurait ternir.
Mais Victor Hugo pensait surtout à lui-même. N'étaitil pas, lui aussi, à ses yeux du moins,
l’enfant de la terre Qui, dans ce monde injuste et vain, Porte en son âme solitaire Un rayon de l’esprit divin!
Sur sa vie, croyait-il, comme sur la vie de Chateaubriand, l’impure envie s'acharnait. De son éclat magique, et céleste, la gloire fascinait ses yeux. Il était prêt à accepter le talent au prix du malheur. Après avoir fait son propre portrait en dessinant celui de l’homme de génie il racontait la vie de Chateaubriand: il opposait poétiquement la Grèce ancienne et le monde paien au monde chrétien, au tombeau du Sauveur, mais lexpression de sa pensée a été transformée à travers les années et l'édition ne varietur est loin de reproduire le Conservateur Littéraire. Ainsi on ne retrouve plus les trois vers suivants :
Eleusis de ses théories N’entend plus les pieux concerts.
Délos cherche ses chœurs fidèles. (4)
La strophe qui termine la p. 277 (Odes et Ballades, édition ne varielur) a été entièrement remaniée. La voici dans sa pureté primitive :
A l'ombre de la Pyramide Tente immobile de la mort,
{1} Is ont été remplacés au milieu de la p. 277 des Odes et. Ballades par ces vers :
Adieu les blanches théories !
Plus de jeux, plus de saints concerts !
Adieu les fêtes fraternelles !
Le camp voyageur du Numide T'accueillit, errant sur ce bord.
Tu vis encor le Mont Auguste
Où, maudit par son peuple injuste, Mourut le Sauveur des humains ; Sur le tombeau qui nous rachète, La Muse sainte du Prophète T'enseigna ses secrets divins.
Nous Ia trañnscrivons pour qu’on voit bien les idées d'alors de Victor Hugo. Il ne chantait pas comme nous lisons maintenant dans les Odes et Ballades
Une tombe pleine de vie
mais il consacrait la moitié d’une strophe au Sauveur des humains et à son tombeau qui nous rachète. Au dogme de la chûte (Mort du duc de Berry) succédait le dogme de la rédemption qui en est la conséquence. Dans Moïse sur le Nil, Victor Hugo montrait le berceau du rédempteur et ici son tombeau. Le Génie renfermait donc, lui aussi, alors qu'on aurait pu espérer davantage, une toute petite note bien chrétienne.
La naissance du duc de Bordeaux ne contient point cette strophe finale chrétienne mais le morceau entier semble imprégné de christianisme ou du moins il est comme parsemé d'expression chrétiennes et bibliques. Le duc de Bordeaux avait été appelé par la voix publique Dieudonné et Victor Hugo ne manqua pas d'utiliser ce nom pour composer toute une strophe.
Le C’est Dieu qui l’a donné, le Dieu de la pritre, La cloche, balancée aux tours du sanctuaire, Comme aux jours de repos, y rappelle vos pas. C’est Dieu qui l’a donné ; le Dieu de la victoire !.…
Un peu plus loin on rencontre comme une ébauche de Booz endormi.
Une race longue et sublime Sort de l’immortelle victime ;
Booz en songe voyait un chêne
Qui sorti de son ventre allait jusqu’au ciel bleu ; Une race y montait comme une longue chaîne ; Un roi chantait en bas, en haut mourait un Dieu. (4)
N'est-ce pas la tige de Jessé sur laquelle un rejeton vient de pousser.
Honneur au rejeton qui deviendra la tige !
Henri, nouveau Joas, sauvé par un prodige A l’ombre de l'autel croîtra vainqueur du sort:
Victor Hugo demande que le bras divin environne l'orphelin dont le berceau est un gage de la clémence éternelle.
Mais à côté de ces souvenirs chrétiens ou bibliques nous relevons une note paiïenne. Victor Hugo ne peut manquer de parler politique, aussi fait-il allusion aux désordres, aux révolutions dont la Sicile était alors le théàitre. Il la compare, il est vrai, au Paradis Terrestre: sous sa plume elle devient un «funèbre Eden(2) ;» mais immédiatement vient à sa mémoire un souvenir antique. Les deux volcans sont la demeure des Titans. \
Des monstres géants qui sommeillent.
et cest le souffle d’un Dieu jaloux qui rallume leur courroux ardent. Le Dieu des chrétiens n’est point ici en cause évidemment mais bien plutôt le Vulcain de la fable dont les ateliers fumants font jaillir les flots brûlants des laves. Peut-être ce mélange des deux merveilleux est-il une imitation de Chateaubriand, admettons-le ; plus simplement on pourrait reconnaître ici chez Victor Hugo un souvenir de ses études classiques.
Nous ressentons la même impression à la lecture des
(1) La légende des siècles, t. TI, p. 67.
(2) L'expression ne manque pas de pittoresque par cette antithèse que Victor Hugo aimera plus tard à employer si souvent.
LE CONSERVATEUR LITTÉRAIRE 245 vers consacrés à célébrer la Saint Charles de 1820(1). La dernière strophe contient une allusion religieuse. Victor Hugo, se rappelant le poème qu’il avait ébauché dans Sa jeunesse sur le Déluge, parle de l’arc du salut qui brille au milieu des orages. Il se représente son pays échappé aux naufrages puisque le ciel ne s’arme plus de présages d’effroi et il termine par ces vers qui sont une sorte de variante des deux derniers de Moïse sur le Nil.
De l’héroïque mère exauçant l'espérance, Le Dieu qui fut enfant avait à notre France Donné l’enfant qui sera roi.
Victor Hugo a aussi écrit pour le Conservateur Littéraire un roman qui fut, a-t-il dit, composé en quelques jours. Plus tard il n'a pas voulu laisser perdre cette œuvre de sa jeunesse, « il a revu et en quelque sorte refait son travail(2).»
L’affirmation ne manque pas de justesse car les deux Bug-Jargal sont tout différents : ils sont l’œuvre de deux périodes bien distinctes dans la vie du poète.
Le roman de 1826 a des ressemblances nombreuses avec Han d'Islande. Dans les deux ouvrages apparaît le romantisme frénétique à côté de pages d’un amour vécu. Léopold d’Auverney et Ordener sont frères, Marie et Ethel sont sœurs et les deux couples nous rappellent Victor et Adèle(3). Bug-largal, comme Han d'Islande, nous présente des ébauches de personnages ou de scènes auxquelles plus tard Victor Hugo mettra la dernière main. L'Obi Habibrah deviendra Quasimodo ou Triboulet. Léopold, tel Hernani, se trouve placé dans l’alternative de sacrifier sa vie ou de forfaire aux lois de l'honneur.
(1) Conservateur Littéraire, t. TL, livrais! 26°, pp. 209-210, 9 décembre 1820. Littérature et Philosophie mêlées, t. 1, pp. 151-152.
(2) Préface de Buy-Jargal,'janvier 1826, édition ne varietur, p. 5.
(3) Léopold d’Auverney est un nom trop bien composé pour ne pas nous faire penser à Victor. Léopold est l’un des prénoms de Sigishbért Hugo, Auverney ou Auverné est, nous l’avons vu, le päys qu’'habita Sophie Trébuchet dans sa jeunesse.
Comme Hernani, cest au soir de ses noces qu'il est séparé de sa jeune épouse mais plus heureux il la retrouvera après de longues et dures épreuves. Bug-Jargal est dans l'esclavage le premier de ces types surhumains dont Victor Hugo dessinera si souvent le portrait et qui sont psychologiquement faux.
Dans Bug-Jargal, Victor Hugo étale moins souvent que dans Han d'Islande son amour de l’érudition, du merveilleux fantaisiste, mais nous assistons, dans les deux romans, à des cérémonies religieuses où brillent l'ignorance de l’auteur (1}) et la faiblesse de sa foi. Léopold, au moment où il se croit sur le point de mourir ne pense guère plus qu'Ordener à l'éternité. Il est lui aussi tout occupé de l’ange qu'il va quitter, de sa Marie que cependant il espère revoir au ciel(2).
Dans la note qui suit la seconde édition de Bug-Jargal Victor Hugo s’amuse à nous représenter le capitaine d’Auverney « accusé d'avoir raconté... une prétendue his- « toire... tendant... à exalter les anciennes superstitions « connues sous le nom de royauté et de religion(3).»
Franchement Victor Hugo voyait les choses avec une loupe grossissante. Peut-être pourrait-on dire qu'il avait mis une couche bien mince de couleur royaliste et religieuse, si peu épaisse même qu'on a peine à la voir. Cette couche est complètement absente du premier Bug- Jargal. Nous avons vu que, dans le Conservateur Hittéraire, à certains moments, Victor Hugo évite de traiter les questions religieuses. Le premier Bug-Jargal semble appartenir à cette époque. Nous y avons cherché attentivement les moindres allusions que Victor Hugo aurait pu faire à la religion et nous n’avons trouvé qu’une moquerie plus ou moins spirituelle sur les dévotes de Célavas qui baissent la tête quand le prédicateur prononce le nom de Jésus. Elles font le contraire du chien
(1) N'appelle-t-il pas diacre et sous-diacre les deux enfants de chœur qui assistent l'Obi. L'élévation ne devient-elle pas pour lui l’exaltation (p. 124).
(2) Bug-Jargal, pp. 126-127.
(3) Bug-Jargal, pp. 269-270.
Rask qui lève la tête en entendant le nom de Bug- Jargal (1).
Victor Hugo a tenu à conserver sa réflexion dans la 2e édition de Bug-Jargal. Evidemment il avait observé le fait à St-Sulpice ou à St-Germaïn-des-Prés, mais le rapprochement qu’il se permettait était-il à propos? Nous pensons que c'était un manque de respect et une preuve qu'en 1820, comme d’ailleurs en 1826, il n’avait pas le sens religieux.
Nous ne trouvons donc point dans Bug-Jargal cette évolution que nous avons constatée dans les articles de critique du Conservateur Littéraire et qui est plus apparente encore dans les odes et poésies que Victor Hugo a insérées dans cette revue. Dans ces dernières œuvres la politique tient encore une grande place, disons la première, mais Victor Hugo a su mettre çà et là des notes religieuses. Elles ne sont pas sans quelques erreurs, preuve d’une ignorance que rien n’est venu encore corriger. Certains dogmes chrétiens, disons des dogmes fondamentaux, la Chute originelle et la Rédemption, sont nettement affirmés mais à côté se rencontrent des allusions au merveilleux paien. Elève de Chateaubriand, Victor Hugo oppose l’un à l’autre, comme son maître, les deux merveilleux ; il a appris d'autre part à l’école des ultras qu’il faut être royaliste et chrétien et il commence à mettre en pratique cette théorie dont nous verrons plus tard le développement.
# (1) Victor Hugo raconté, t. I, p.415.
LEs LETTRES A LA FIANCÉE 1820-1822
Nous sommes arrivés à l’un des points culminants de la vie de Victor Hugo, et, avant de nous engager plus avant, il serait bon de jeter un coup d'œil en arrière et de voir exactement où nous en sommes.
Le père, la mère de Victor Hugo ont vécu en dehors de la religion. Ils ont élevé leurs fils dans les mêmes sentiments: ignorance des dogmes et indifférence pour toute pratique cultuelle, pour tout acte religieux.
Les premiers essais littéraires de Victor Hugo, comme ses premières odes, nous prouvent que son éducation, formée à l’école de Voltaire et des philosophes du xvine siècle, a produit les fruits qu'on en devait attendre. Il évite les questions religieuses, et, quand le sujet qu'il traite y touche par quelque côté, il néglige justement ce point ou bien en parle en homme que la foi n’a pas pénétré. Ni ses relations avec lAcadémie française, ni sa correspondance avec les membres des Jeux Floraux ne l'ont orienté vers Dieu. Et pourtant, en 1820-1821, nous sommes au seuil d’une période de sa vie où ses œuvres vont nous révéler que la religion ne lui est plus aussi étrangère: lui-même nous affirme qu’en 1822 au plus tard il s’est confessé ; d’ailleurs, il a réclamé pour son mariage les bénédiclions de l'Eglise.
Nous essaierons de voir si une conviction profonde et sincère animait les sentiments qu’il exprimait ; mais auparavant nous pourrions nous demander quelles in-
LES LETTRES A LA FIANCÉE 249 fluences l’ont porté dans cette direction, et si vraiment elles lui ont donné des croyances, qu’extérieurement du moins, il a professées.
L’une de ces influences est, au dire de ceux qui ont étudié sa vie, celle d’Adèle Foucher. Avant de parcourir les Lettres à la fiancée et les Lettres de la fiancée, où nous en chercherons les traces, il nous faut connaître celle qui devait devenir un jour Mme Hugo. Nous n’avons pas la prétention de refaire, après tant d’autres, l’histoire de la famille Foucher et des premières relations d’Adèle et de Victor. Nous apporterons seulement quelques documents nouveaux qui mettront en lumière certains détails obscurs.
Foucher était Nantais comme Sophie Trébuchet, on l’a bien dit, mais sans donner de preuves à l'appui. Nous avons retrouvé son acte de baptême nous attestant que Pierre-François Foucher naquit à Nantes, le 23 septembre 1772, et qu'il fut baptisé le lendemain dans l’église St-Nicolas, sa paroisse (1). Son père, René Fou- Cher, était maître cordonnier. Ce fait ne nous expliquerait-il pas l’aversion de Sophie Trébuchet pour le mariage d’Adèle et de Victor ? Fille d’un capitaine au long cours, petite-fille et parente de procureurs, elle ne pouvait concevoir que son fils épousât la petite-fille d’un cordonnier. Pierre Foucher reçut-il, malgré son origine plébéienne, une éducation libérale? On le croirait, d’après ce que nous affirme de lui Alfred Asseline : « C’était «un lettré: il avait beaucoup lu, beaucoup retenu et «il s’exprimait bien. Observateur intelligent, homme de « précieux jugement, il avait à sa disposition une ma- « nière à lui d'écrire, un style net, précis, rendant bien « sa pensée, el, quand il le fallait, coloré (2). »
(1) Le 24 Septembre 1772 a été baptisé par moi vicaire, soussigné, Pierre François, né hier, fils de René Foucher, maitre cordonnier et de Françoise David, sa femme, demeurant rue du Bignon Testard : ont été parrain, Pierre Simon, cousin, et maraine, Anne Viau, épouse de Gabriel Lehyec, marin, cousin de l'enfant, lesquels ont signé avec nous ainsi que le père présent, — Millier, vicaire. |
(2) AurreD Assezine, Victor Hugo intime, p. à.
Peut-être avait-il acquis ces qualités à l’Oratoire de Nantes, où il avait été élève et où il avait pu connaître son homonyme, Fouché, le futur duc d’Otrante (1). À Nantes, affirme-t-il lui-même dans ses Mémoires, il avait eu pour ami l'abbé Demaure chez qui il avait souvent rencontré le grand-père de Sophie Trébuchet (2).
Venu à Paris chercher fortune, il entra à 21 ans. au 8e bataillon du Temple (15 octobré 1793) puis au 104e d'infanterie (3). Le 26 février 1794 ïil était caporal et fourrier au mois de mai suivant. Il ne monta pas vite en grade, car on le retrouve encore caporal fourrier le 15 décembre 1796. En l’an II, il assiste au siège d'Ypres. Réformé pour raison de santé, il quitte la 40° demi-brigade et est détaché aux fonctions de secrétaire-greffier près le conseil de guerre permanent de la 17e division militaire. Le 22 septembre 1801 il reçoit son congé, mais continue comme civil ses fonclions de secrétaire-greffier. Il disparaît des rôles le 1er juillet 1806, et s’y fait inscrire à nouveau le er mai 1808. Quelles furent ses occupations durant cet intervalle? On le lui demandera plus tard, quand il s’agira de rectifier sa pension de retraite. Il prétendit alors que pendant cette période de presque deux ans il fut agent des subsistances à l’armée de Naples. Peut-être a-t-il été entraîné dans ces pays lointains par le général Hugo, son ami, qu'il avait connu au conseil de guerre et qui, à la même époque, était lui-même au service de Naples (28 septembre 1806der juillet 1808) (4). Le 1er mai 1808, il devient greffier titulaire près le 1er conseil de guerre, plus tard commis titulaire, sous-chef de bureau, chef de bureau. A différentes reprises, il reçoit des félicitations pour son zèle et son intelligence dans le service. Chevalier de la Légion
(2) Azrnen AsseLiNe, Victor Hugo intime, p. 20. Il s’agit ici évidemment de Me Lenormand-Dubuisson, mais nous ignorons quel est cet abbé Demaure.
(3) Voici son signalement militaire : « Taille 1698, cheveux et sourcils «noirs, front bombé, nez long, bouche grande, menton rond, visage ovale, « teint plombé, »
(4) E. Dupuy, la Jeunesse des Romantiques, p. 381,
d'honneur le 25 avril 1820, il est admis à la pension de retraite (4.000 fr.), le 1er avril 1829.
Dans les Lettres à la fiancée, Victor Hugo ne nous fait pas toujours de son futur beau-père un portrait sympathique. M. Foucher cédait volontiers à un premier mouvement d'humeur. Au lieu de donner des avis, il adressait des reproches ; il n'était « ni cordial, ni affectueux », selon lexpression de Victor qui pourtant aurait bien voulu l’aimer, puisqu'il était le père d’'Adèle (1).
Quand Victor Hugo parlait ainsi, ne voyait-il pas seulement en M. Foucher le donneur de conseils, personnage utile, mais, disons-le, souvent ennuyeux. Si Adèle se substitue à son père et présente à Victor les idées de M. Foucher, Victor les trouve excellentes. Ne seraitce pas parce quelles sont venues jusqu’à lui par le canal d’Adèle ?
Au moment de l’équipée de Dreux, elle insiste, poussée par son père, pour que Victor s'assure une position fixe, ce qui lui donnerait plus de sécurité pour s’occuper de ses travaux littéraires. Victor se range facilement à son opinion (2). M. Foucher préchera donc un converti, quand à son tour il traitera le même sujet. Il se révèle alors à nous homme prudent et avisé. Il a vu tant de révolutions, assisté à tant de changements de régimes, qu’il n’a pas une confiance absolue dans les événements. Il demande lui aussi une base large et solide à l'édifice que Victor Hugo veut construire. La littérature doit être «la principale ressource et comme la principale occupation » de Victor, mais il faut avant tout assurer lavenir « dans un siècle où tout semble conduire à de nouveaux malheurs (3). »
Pour M. G. Simon, M. Foucher est « prud’homme, bonhomme, sentencieux », il écrit « avec une solennelle
(4) Lettres à la fiancée, pp. 158-159, lettre du 4er février 1822.
(2) Lettre de Victor Hugo à M. Foucher, 27 juillet 1821, Annales politiques et littéraires, 18 février 1912, p. 159.
(3) Lettre de M. Foucher à Victor Hugo, 28 juillet 1821, Annales politiques et littéraires, 18 février 1912, p. 159,
emphase (1).» Nous ne sommes pas tout à fait de son avis. M. Foucher jette un peu d’eau froide sur l’enthousiasme enflammé de Victor Hugo. Parvenu à la maturité, il parle avec son expérience à un adolescent qui ignore tout de la vie. C’est sagesse de lui montrer qu'il n’est pas « le défenseur d’une doctrine, mais l’instrument « des hommes d’un parti. » A-t-il tort de le mettre en garde, non pas contre ce parti, mais Contre « ceux qui «y marquent et ne sont ni aussi sages, ni peut-être aussi « mesurés qu'il conviendrait » ? Il a au contraire grandement raison de l’inviter à calculer les fautes déjà commises el celles que ses amis politiques auront à se reprocher (2). [Il me paraît quelque peu prophète, quand il signalait à Victor Hugo l’accaparement dont il serait l'objet un jour et les critiques que soulèveraient certains chants consacrés à d’autres gloires, à d’autres infortunes que les gloires et les infortunes royalistes. Ce conseil ne doit pas nous étonner: c’est à son père en effet qu'Adèle emprunte le souci de la dignité et du respect d'elle-même, dont nous parle si souvent Victor dans les Lettres à la fiancée.
Mme Foucher, sur qui nous avons peu de renseignements, était, du moins d’après Victor Hugo, une femme excellente, simple, ouverte, avec des instincts de bonté: on s’attachait à elle facilement et d’une manière sincère et profonde (3). Elle aimait peut-être un peu trop l'ordre et la propreté: aussi certaines de ses recommandations opiniâtres ne manquaient pas de singularité mais d'à-propos, car, disait Victor Hugo, «la pudeur est plus précieuse qu'une robe (4).» Si parfois Victor Hugo adressait des éloges à Mme Foucher, il ne craignait pas de critiquer énergiquement ses faits et gestes: il lui pardonnail de grand cœur ses petits travers
(1) Annales politiques et littéraires, 18 février 1942, p. 139.
(2) Lettre de M. Foucher à Victor Hugo, # août 1821, Annales politiques et littéraires, 18 février 4919, p. 160.
(3) Lettres à la fiancée, p. 159, lettre du 4er février 4822,
(4) Lettres à la fiancée, p. 186, lettre du 4 mars 1822.
parce qu’elle était bonne, mais il ne pouvait excuser Sa médiocrité d’esprit (1).
Ces quelques détails nous donnent du père et de la mère d’Adèle une connaissance imparfaite, mais du moins ils nous permettent de voir un peu le milieu dans lequel Adèle fut élevée. Nous devons ajouter que ses parents, royalistes et chrétiens, cherchèrent à lui communiquer les sentiments qu'ils professaient, sentiments qui pour la religion du moins, contrastaient avec ceux des parents de Victor.
Adèle, élevée chrétiennement, éprise de Victor, a-t-elle cherché, comme beaucoup de jeunes filles, à communiquer ses idées à son fiancé, sinon incrédule, du moins très indifférent ? D’après les Lettres à la fiancée et les Lettres de la Fiancée elle se montre à l'égard de Victor comme une jeune fille bien élevée qui se respecte et ne veut pas permeltre ce que sa conscience très délicate, semble-t-il, lui reprocherait comme un mal. Mais at-elle été plus loin, a-t-elle eu un zèle d’apôtre? Nous ne trouvons qu'une réponse indirecte dans la correspondance que Victor et Adèle ont échangée.
Les Lettres à la fiancée sont toutes pénétrées de l’amour de Victor qui donne le ton et entraîne à sa suite Adèle réservée et timide. Mais cet amour se révèle à nous avec des phases successives, que les circonstances seules semblent produire. Pendant deux ans,de mars 1820 à mars 1822, Victor désespérant d'obtenir celle qu'il aime, lui exprime la violence de sa passion, la jalousie qui souvent déchire” son cœur, les idées de suicide qui le hantent. Il est prêt à se marier aujourd’hui et à mourix demain (2). Si Adèle désire sa mort, son obéissance sera prompte (3). Un jour qu'il a tenu en ses bras Adèle malade, il aurait béni Dieu de mourir ainsi (4), car c’est dans ses bras qu'il veut vivre, dans ses bras
(1) Lettres à la fiancée, p. 192, lettre du 10 mars 1822. (2) Lettres à la fiancée, p. 20, lettre du 28 mars 1820. (3) Lettres à la fiancée, p. 24, lettre du 18 avril 1820. (4) Lettres à la fiancée, p. 143, lettre du 19 janvier 1822,
qu'il veut mourir pour parcourir ainsi l'éternité (1). Tout ce que Victor Hugo a éprouvé à cette époque, il Fa transporté plus tard dans les caractères d’Hernani et de Dona Sol. Comme Hernani, il est jaloux et extravagant (2). Comme lui, il craint d’entraîner son épouse dans un avenir de tristesse et de malheur (3) Son esprit est terrestre et ténébreux, tel Hernani, mais celui d’Adèle, comme celui de Dona Sol, est céleste et lumineux (4). C’est bien un amour d'exception qu'il éprouve et veut communiquer (5).
Nous n’entendons pas nier la sincérité de ses sentiments ; mais Victor Hugo éprouve-t-il. croit-il tout ce qu’il écrit et que nous venons de raconter brièvement ? Il semble qu’il se grise lui-même à la magie de ses paroles et que, parfois, leur source est dans l'imagination plutôt que dans le cœur.
A cette période d’exaltation outrée, pendant laquelle l'influence d’Adèle est nulle, succède, dans les premiers mois de 1822, une période plus calme. L'amour de Victor nous apparaît moins violent, plus raisonnable. Adèle, ou peut-être les circonstances — Victor voit ses espérances devenir chaque jour plus certaines — sont cause évidemment de cette évolution. Victor Hugo parle de l'amour « dans son acception divine et véritable ». Cet amour «suppose dans l'être qui l’éprouve toutes «les vertus comme chez toi ou le désir de les avoir
(1) Lettres à la fiancée, p. 143, lettre du 24 décembre 1891.
(2) Lettres à la fiancée, p. 139, lettre du 13 Janvier 4822.
(3) Lettres à la fiancée, p. 43, lettre du 19 mars 1821.
(4) Lettres à la fiancée, p. 124, lettre du 4 janvier 1822,
(5) Lettres à la fiancée, p. 134, lettre du 8 Janvier 4822.
Certains passages de ces lettres nous rappellent presque mot à mot ce que cinquante ans auparavant son grand-père Trébuchet, séparé de sa femme, lui écrivait. On lui demandait à chaque instant ce qui occasionnait sa tristesse, il avait pour réponse qu'il n'était pas des mieux portant et que c'était sa coutume (1). Victor Hugo ne s'exprime pas autrement : « Tous mes amis, «qui me demandent si souvent d'où vient que je parais triste et soucieux, « sont loin d'attribuer cette tristesse à sa véritable cause (2). »
(1) Revue d'histoire littéraire de la France, janvier-mars 1908 : La famille maternelle de Victor Hugo.
(2) Lettres à la fiancée, p. 114, lettre du 27 décembre 4821.
LES LETTRES A LA FIANCÉE 255 \ « toutes comme chez moi (1}).» Il va plus loin: ce sont des esprits faibles et des cœurs étroits qui doutent de l'éternité de l'amour. Il y a au fond de l’âme qui aime, une voix qui lui dit qu’elle aimera toujours. « L’a- « mour est la vie de l’âme: pour qui médite un peu, « c’est une preuve puissante de notre immortalité imma- « térielle. Ne prends pas ceci pour de vaines paroles. « Ce sont les plus grandes vérités qu'il y ait au delà « de la vie que je t’expose ici et il doit y avoir chez toi « comme chez moi quelque chose qui te les révèle. Ce « Sont ces vastes et magnifiques espérances qui font « du mariage le ciel anticipé (2). »
Cette longue citation nous éclaire sur l’état d'esprit de Victor. Tout ici-bas et au delà se réduit pour lui à amour «preuve puissante de notre immortalité maté- « rielle.» Que pour quelques-uns ce soit une preuve d’immortalité, soit, mais il y en a d’autres et plus convaincantes.
Entre ces deux périodes y a-t-il eu ascension ? Peutêtre? Pour faire plaisir à Adèle, Victor a varié un peu le ton de ses lettres. Son esprit apaisé est moins terre à terre, il s'élève d’un amour passager à un amour éternel, et alors des expressions empruntées à la religion se glissent sous sa plume. « Je voudrais quelquefois t’ado- «rer d'un culte d’idolâtrie.» — « Je vois Dieu en toi, je « l'aime en toi, parce que je ne puis voir et aimer autre « chose.que toi. Ce sont peut-être là des blasphèmes ; «mais pardonne-moi. Ce nest pas offenser Dieu que « d’adorer un ange (3).» On se demande si vraiment Victor Hugo comprend le sens exact des expressions plus ou moins panthéistiques qu’il emploie à la mode des romantiques. Il parle en poète et non en théologien, c'est évident et il est inutile d’insister.
Ces mêmes sentiments, nous les retrouvons dans ce
(1) Lettres à la fiancée, p. 164, lettre du 9 février 1822. (2) Lettres à la fiancée, p. 176, lettre du 21 février 1822.
(3) Lettres à la fiancée, p. 2H, lettre du 5 juin 1822, et p. 263, lettre du 13 août 1822,
que nous appellerions la troisième période qui ne comprend que quelques mois (juin à octobre 1822). Victor Hugo parle encore de culte pur et profond, d’'humble et aveugle adoration. Ces mots amour, adoration, idolâtrie, sont trop faibles pour exprimer la réalité et c’est à Adèle d'y suppléer. Mais certaines lettres ou plutôt presque toutes sont très ardentes, pleines d’une passion qui trop longtemps contenue va pouvoir se satisfaire (1) et qui compile les mois et les jours. Victor Hugo n’a plus les idées extravagantes de la période de début; il ne parle plus, comme au commencement de 1820, d’amour dans sa conception divine ; il est tout entier dans la réalité terrestre. C’est donc de recul, à notre avis, qu'il faut parler et non de progrès.
Si dans les Lettres à la fiancée, nous étudions seulement l’amour, Adèle, nous venons de le voir, n'a guère eu d'action sur son fiancé ; que si à un moment elle a semblé le conduire vers un idéal moins réaliste, elle a vite perdu le terrain gagné, et, en fin de compte, Victor est toujours resté son maître et son guide. C’est donc ailleurs qu’il/faut chercher l'influence d’'Adèle.
Victor, se rappelant l’éducation que lui a donnée sa mère, donne parfois à sa fiancée des conseils de dignité (2), mais il lui en demande aussi: il les implore même avec instance, car la main d’Adèle le soutient, son regard l’encourage, sa voix peut le sauver dans son aveuglement : il se considère comme un insensé et un malheureux, qui pourtant s'efforce de devenir meilleur pour être plus digne d'elle (3). Quand il a passé un instant près d'elle, il est bien meilleur ; il y a dans le regard d'Adèle quelque chose de noble, de généreux qui
(4) Lettres à la fiancée, pp. 287-288, lettres du 9 septembre et 4er octobre 1892. Voir en particulier la lettre du 26 août 1822, pp. 270-274.
(2) « Maintenant, tu es la fille du général Hugo. Ne fais rien d'indigne de «toi, ne souffre pas que l'on Le manque d'égards ;: maman tient beaucoup à «ces choses-là. Je crois que cette excellente mère a raison. » Lettres à la fiancée, p. 21, lettre du 28 mars 1820. |
(3) Lettres à la fiancée, pp. 136-137, lettre du 13 janvier 4892 etp. 21, lettre du 28 mars 1820.
LES LETTRES A LA FIANCÉE DAS y
l'exalte ; il lui semble, quand les yeux d’Adèle se fixent sur les siens, que l'âme d’Adèle passe dans la sienne (1).
Mais sur quels points précis porte cette influence que Victor Hugo reconnaît et dont il implore les effets excellents ? Elle s’exerce avant tout sur les défauts extérieurs. Adèle absente est son juge. S'il n’a plus de mère, il a du moins une femme qui lui restera toujours ; il est sûr de ne pas manquer d’un modèle dans la vie. Ce qui Pafflige, c’est d’avoir tant de défauts: outre ceux qu'il voit, il y en a sans doute encore beaucoup qui lui échappent, il voudrait qu'Adèlé les lui signale ; il essaierait de les corriger. « Aie de l’indulgence pour mes « fautes, car elles ne viennent pas de mon cœur, mais « sois sévère pour mes défauts (2). »
Victor Hugo ne se contente pas de la correction de ses défauts, il veut quelque chose de plus positif. « En- « seigne-moi, toi qui es la plus noble des créatures sem- « blables à Dieu, enseigne-moi tes angéliques vertus, car « je ne vaux que par toi. Si je peux jusqu'ici dérouler « toute ma vie sans rougir, n'est-ce pas à toi, Adèle, « que je le dois? Si aujourd'hui, je ne trouve aucun « remords parmi tous mes chagrins, ne le dois-je pas « à l'influence protectrice de ton être sur le mien (3) ?»
Sans cesse il revient sur cette idée que si son âme et sa conduite ont toujours été pures, c’est le souvenir d'Adèle, c’est la volonté ferme de rester digne d’elle qui l'ont constamment protégé (4). « C’est parce que « j'ai voulu en tout temps te rendre un culte aussi « pur que toi que jé suis resté inaccessible à ces tenta- « tions, à ces séductions auxquelles l’immorale indul- « gence du monde permet à mon sexe el à mon âge « de succomber (5).» L'observation de ces devoirs rigoureux qu'il s’est imposés lui a coûté, il a éprouvé
(1) Lettres à la fiancée, p. 67, lettre du 5 octobre 1821.
(2) Lettres à la fiancée, pp. 156-157, lettre du 31 Janvier 1822.
(3) Lettres à la fiancée, p. 114, lettre du 27 décembre 1821.
(4) Lettres à la fiancée, p. 39, lettre du commencement de mars 1821. {5} Lettres à la fiancée, p. T0, lettre du 15 octobre 1821.
les émotions extraordinaires de la jeunesse et de l’imagination. Parfois il s’est senti faiblir, les saintes leçons de sa mère s’effaçaient de son esprit; mais le souvenir d'Adèle accourait et il était sauvé (1).
Il nous parle des saintes leçons de sa mère, et pour- {ant il est une page qui jure avec une pareille expression. N’avoue-t-il pas un jour qu'elle a fait tout ce qu’elle a pu loyalement pour bannir Adèle de son souvenir: elle a cherché à le «livrer aux dissipations du monde »,; elle aurait voulu le voir s’enivrer des jouissances de l’amour-propre. Elle a vu que tout échouait sur lui, parce qu’il avait placé sa vie ailleurs que dans les joies qui passent et les plaisirs qui s’'évanouissent (2). Que faut-il entendre par ces dissipations du monde et ces plaisirs qui s’évanouissent ; sont-ils l'équivalent des jouissances de l’amour-propre et des joies qui passent ? On se le demande avec une certaine angoisse et l’on désire une réponse affirmative ; autrement la conduite de Mme Hugo serait inexplicable et impardonnable.
Adèle est donc pour Victor Hugo un ange qui le protège. « On est lié à un ange qui nous soulève sans cesse « vers le ciel ». — « Que serais-je devenu, grand Dieu, « si le regard de cet ange n'avait pas daigné tomber sur « moi (3) ? » Il y a des instants où il se sentirait capable de descendre à tout pour atteindre plus vite au but tant souhaité, mais il se réveille, révolté contre lui-même et se demandant si ce serait en effet y arriver qu'y arriver indigne d'elle (4).
Il semble donc qu'Adèle est toute puissante sur Victor Hugo, qu’elle corrige ses défauts, soutient sa moralité. Ne dirait-on pas même qu’elle le mène à la messe. A cinq ou six reprises, ils ont des entrevues à Saint- Sulpice ; ou plutôt Victor Hugo va à Saint-Sulpice pour
(1) Lettres à la fiancéé, p. 177, lettre du 23 février (822 et p. 464, lettre du 9 février. |
(2) Lettres à la fiancée, p. 293, lettre du 6 avril 14822.
(3) Lettres à la fiancée, p. 161, lettre du 9 février 4822, et p. 288, 4er octobre 1822.
(4) Lettres à la fiancée, p. 162, lettre du 9 février 1822,
ed
chercher à voir Adèle. « Je t'ai vue aujourd'hui à Saint- « Sulpice, lui écrit-il, le dimanche 25 mars (1). — « Que te dirai-je de plus? que je tai vue deux fois à « Saint-Sulpice seule et que deux fois tu m’as refusé « la permission que le Bon Dieu semblait nous donner « de passer une heure ensemble (2)?» «J'espère te « voir aujourd’hui à la messe » — «Je vais sortir afin « de te-voir de loin à l’église (3).» Le Jeudi-Saint, 4 avril 1822, Victor va deux fois à l’église: « J’espérais «te voir ce matin à l’église, je tai attendue bien long- « temps et bien inutilement. J’y retournerai à trois heu- « res et si je ne ty vois pas, j'aurai du moins la conso- « lation d’avoir fait pour toi ce que tu ne ferais certai- « nement pas pour moi.» A la fin de la lettre il écrit encore: « Adieu pour aujourd'hui. Je vais à Saint-Sul- « pice. Ÿ seras-tu (4)? »
Il ne faudrait pas attacher une importance trop grande à ces visites à Saint-Sulpice. D’une part, elles ont lieu toutes, sauf une peut-être, pendant le Carême. Victor Hugo peut donc aller tout aussi bien pour écouter le prédicateur que pour prier. De plus, les amis qu'il fréquente à cette époque sont religieux, comme nous le verrons ; rien d'étonnant à ce qu'il les accompagne à l'église ; d'autre part enfin il semble bien qu’il se rend à Saint-Sulpice autant et pius par amour pour Adèle que par religion. Nous ne voulons pas dire que quand il assiste à la messe, il oublie complètement les augustes cérémonies qui se déroulent devant lui; mais nous croyons que son regard est davantage encore attiré par Adèle, et, pour employer les mots chers à Victor Hugo lui-même, ce n’est pas le Dieu présent sur l’autel, mais Adèle que ses yeux cherchent dans la foule.
Cependant ne nions pas qu'en 1821 et 1822 une cer-
(1) Lettres à la fiancée, p. 48, lettre du 25 mars 1821.
(2) Lettres à la fiancée, p. 53, lettre du 27 avril 1821.
(3) Lettres à la fiancée, p. 165, lettre du 10 février 1822 et p. 193, lettre du 10 mars 1822.
(4) Lettres à la fiancée, pp. 219-221, lettre du 4 avril 1822,
taine influence d’Adèle sur Victor nous est révélée par ce que nous venons de dire, influence qui donne à l’âme de Victor de la moralité et peut-être des sentiments religieux. Mais tout en la reconnaissant, on peut en contester l'importance, car ces mêmes lettres nous donnent aussi certains détails en contradiction avec les faits qui précèdent.
Mais, nous l'avons déjà vu, il semble que par moments, ce n’est plus Adèle qui agit sur Victor ; Victor déteint plutôt sur Adèle.
A force de lire dans les Lettres de son fiancé certaines phrases, certaines expressions, Adèle les fait siennes. Aussi Victor, pour versifier plus tard les couplets romantiques d'Hernani, n'aura qu'à relire les lettres qu’il composait avec tant d'amour, à sa vingtième année, et celles qu'après avoir reçues, lues et relues il conservait précieusement. Il trouvera dans cette correspondance des idées et des matériaux qu'il saura utiliser avec art, mettant la magie de sa poésie ou de ses vers sur la prose un peu plate, un peu lourde de sa fiancée. «Je ne sais pourquoi, écrit celle-ci, mais je « ne suis pas née pour être heureuse (1}).» Une autre fois elle lui envoie cette déclaration enflammée: « Se- « rais-tu en prison, dans un cachot, dans tous les en- « droits les plus horribles, que je te suivrais partout. « Tous les obstacles ne seraient rien pour moi et ton « Adèle s’attacherait à loi quand bien même tu ty op- « poserais. Et que crois-tu que soit la vie? Elle n’est « quelque chose qu'autant qu'on la parcourt avec quel- « qu'un qui sait vous la faire aimer, vous y faire at- « tacher quelque prix, et pour moi un tombeau où je « serais avec toi serait le ciel pour moi (2).» Dona Sol ne parlera pas autrement à Hernani.
(4) Lettre du 11 novembre 1821, Annales politiques et littéraires, 25 février 4912, p. 180.
(2) Lettre du 5 janvier 1822, Annales politiques et littéraires, 3 mars 1942, p. 208.
Allez où vous voudrez, j'irai. Restez, partez,
Je suis à vous. Pourquoi fais-je ainsi ? Je l’ignore. J'ai besoin de vous voir et de vous voir encore. Non, je te suis ! Je veux ma part de ton linceul !
Je m'’attache à tes pas... (4)
C’est amour ardent du fiancé qui a pénétré la fiancée el obnubilé son sens moral. Au commencement, elle se reprochait d'agir à l'insu de sa mère (2). C’est « un « abus de confiance qu’elle commet », elle se sent « cou- « pable ». Elle veut bien que Victor l'aime, « mais la pas- « Sion est de trop, ce n’est pas durable (3). » Victor s'applique à la rassurer et à lui définir l'amour. Il prétend ne pas l’entendre comme tout le monde; il ne veut point parler de l’amour charnel et passager, mais bien de l'amour immatériel, éternel, de « cet amour qui « est une religion qui divinise l'être aimé... (4) »
Victor se leurrait de grands mots évidemment, comme le fait si bien remarquer M. G. Simon (5); ceux-ci produisent leur effet; Adèle confiante, un peu crédule, se laisse facilement persuader. N’est-elle pas toute admiration pour son Victor, « cet être auquel elle peut « tout confier et qui ressemble si peu aux autres (6).» Ses scrupules s’apaisent peu à peu. «Je crois, cher « ami, que je deviens mauvaise ; sais-tu que je ne me « fais presque plus de scrupule et que je lPécris sans «remords (7).» Quelques jours plus tard, la même pensée revient sous sa plume: « Doit-on oublier son ,
(1) Æernani, acte 1, scène 2 et acte 2, scène #.
(2) Lettre du 7 octobre 182, Annales politiques el littéraires, 18 février 1912, p. 164.
(3) Lettre des 19-20 octobre, Annales politiques et littéraires, 18 février 1912, p. 161.
(4) Lettres à la fiancée, lettre du 20 octobre, p. 73,
(5\ Annales politiques et littéraires, 18 février 1912, pp. 161-162.
(6) Lettre du 2 octobre 1821, Annales politiques et littéraires, 18 février 1912, p. 162.
(7) Lettre du 9 au 12 décembre, Annales politiques et littéraires, 25 février 4942, p. 182.
« sexe, doit-on oublier que la réputation d’une jeune per- « sonne tient à l’opinion que le monde a d'elle? Et je «me mets au dessus de tout cela. Je dois avoir tort. « Une bonne conscience ne suffit pas. Je prends des « résolutions très sages, celles de dissimuler. Mais quand «tu es là, toutes mes belles résolutions se sauvent à « grands pas... tout l'univers n’est rien auprès de toi «et je demande tous les jours pardon à Dieu si je l’ou- « blie pour penser à toi... (1) »
La mentalité religieuse d’Adèle se transforme ainsi chaque jour sous l'influence de cet amour qui grandit en elle constamment réchauffé, fortifié par une correspondance quotidienne. — Le 20 novembre (2), elle se confesse à Victor, tout en se demandant s’il ne va point sourire à sa naiveté. Elle est désolée de n’adresser à Dieu que des oraisons de bouche, car toute son âme est portée vers Victor. Elle ne sait plus remercier le Dieu qui l’a créée et qui d’un souffle pourrait l'enlever à son Victor, elle ne sait que lui demander la paix et le bonheur pour Victor, quand elle le voit malheureux. Victor n’a pas manqué d'être touché de cette confidence, dont il devait être heureux et reconnaissant. Pouvaitil se moquer d’une jeune fille dont la pensée est tellement pleine de lui qu’elle en oublie Dieu même en faisant sa prière? Le scrupule, qu'éprouve Adèle, part certainement d’une conscience disciplinée par la religion et d’une âme que d’aucuns jugeront peut-être un peu timorée.
Quelques mois passent et le ton change. Elle écrit à Victor le 23 février 1822 (3): « Quel serait mon cha- « grin si, un jour, je m'apercevais que j'aurais dû être «autrement! Mais une semblable idée ne peut m'être «inspirée que par Satan, car tu seras toujours le mé-
(1) Lettre de la fin de décembre 1821, Annales politiques et littéraires, 25 février, p. 182.
(2) Annales politiques et littéraires, 25 février 1942, p. 184. (3) Annales politiques et littéraires, 10 mars 1912, p. 239,
LES LETTRES À LA FIANCÉE 263 (l « me, toujours mon Victor et tu es comme le Bon Dieu, « immuable. »
« Après avoir parlé de Dieu et du diable, je ne « parlerai pas des saints, mais bien de mon mari. C’est « le seul saint que je puisse honorer et servir, car je « suis persuadée que les habitants du Paradis n'avaient « pas ton âme; pas même ton patron. L'on viendrait « me soutenir que je fais des sacrilèges en parlant ainsi « que je ne le croirais pas, car je n’ai pas connu ceux « qui jouissent de la béatitude éternelle ; mais je te con- « nais et jamais je ne pourrai m'absenter de mon bon « sens ni de ma tendresse. »
La timidité de jadis a fait place à un sans-gêne, à un manque de respect qui étonnent, à moins qu'il ne faille voir dans cette page un simple enfantillage d’amoureux. Victor appelle toujours Adèle un ange, Adèle peut bien regarder Victor comme un saint.
Malheureusement un fait de plus d'importance contrebalance cette explication et nous montre l'influence de Victor, l’emportement de l'amour et la faiblesse de la voix de la conscience chez cette jeune fille affolée par ses désirs et sa passion. Si le général Hugo avait refusé son consentement, Adèle aurait accepté d'être enlevée ; elle était prête à suivre Victor. Les Lettres à la fiancée nous l'avaient déjà révélé (1) et les Lettres de la fiancée sont venues apporter une confirmation presque inutile. « Tu as sans doute cru, écrit Adèle, que je par- € lais sans réflexion, lorsque je te disais que je te sui- « vrais partout. Mais c’est la résolution la plus méditée «et la plus réfléchie... Mais, cher ami, que ce ne soit « qu'aux dernières extrémités que nous nous trouvions « forcés de quitter ce que j'ai après toi de plus cher au « monde... Je suis ta femme, et Dieu qui lit dans mon « Âme, sait quelles sont mes intentions, et me pardon- «nera une action qui a un but si légitime, et, sûre-
(1) Lettres à la fiancée, pp. 201, 203, 204.
«ment, ce grand Dieu n'a pas fait deux êtres qui ne « peuvent vivre l’un sans l’autre pour les séparer. »
L’excuse romantique, qu'apporte ici Adèle, changet-elle la valeur morale de l’acte qu'empêchera le consentement du général Hugo, nous ne le croyons pas. Victor aurail respecté Adèle: « Le droit de te défendre et de «te protéger eût été de tous les droits de ton mari le « seul que ton esclave eût réclamé jusqu'à ce qu'un pré- «tre lui eût donné tous les autres (1).» L’imprudence eût été pour le moins bien grande et Victor, si ardent, si passionné, faisait après coup une promesse dont nous ne devons pas suspecter la sincérité, mais qui, vu la faiblesse humaine, était sujette à caution.
Adèle, de son côté, pourra bien dire plus tard qu'ils n’ont rien fait qui soit indigne, qu'ils ont préféré leur propre estime à leur bonheur (2); elle ne se souvient plus, sinon de ses actes, du moins de ses projets et même de ses résolutions.
Elle ajoute: «II ne faut jamais oublier sa dignité. « Dieu nous a placés sur la terre pour parcourir les- « pace qu'il y a entre nous et l'éternité, de manière « que nous puissions, dans cette vie terrestre, nous ho- « norer du titre de créatures de Dieu. » A la veille d'un bonheur, «le plus grand que des hommes puissent atteindre », en face d’une passion qui chez son fiancé s’enhardit chaque jour, cette lettre est évidemment un rappel au devoir. Peut-être la conscience d’Adèle se réveille-t-elle du sommeil où lamour la plongé. N'étaitil pas trop tard? Si Adèle a cherché à conduire son fiancé vers Dieu, et la chose n’est pas sûre, elle n’a point réussi. Elle n’a pas su, ou elle n’a pas pu le dominer, car c’est Victor qui entraîne Adèle sur une route opposée à celle où elle voudrait marcher avec lui.
Une autre preuve nous est fournie par deux portraits que Victor Hugo a crayonnés d’Adèle: lun est du 8
{1} Lettres à la fiancée, pp. 203-204, lettre du 45 mars 1822.
(2) Lettre du 12 juillet 1822, Annales politiques et littéraires, 24 mars 1942, p.272.
février 1822 et l’autre du 4 mars (1). Le premier est assez largement tracé: Adèle a toutes les vertus. Son âme est noble, tendre, candide. Elle-même est charmante sans coquetterie, belle par sa pudeur et ses grâces, pleine d'esprit et de simplicité, vierge par ses pensées et ses actions, douce, généreuse, estimant les plaisirs à leur valeur, soumise à ses devoirs, prête à pardonner dans les autres les défauts et les fautes qui ne sont pas dans sa nature, n'ayant elle-même d’autres défauts qu'une modestie excessive dont les autres abusent. Le second n'est qu'ébauché: « Toi, mon Adèle, tu as en « toi un instinct, exquis qui le révèle toutes les bien- « séances : il y a dans ton organisation morale quelque « chose de merveilleux que j’admire quand je considè- « re combien ton âme est sortie grande et pure de toutes « les fausses idées dont elle a été entourée dès l’enfance. »
Le premier nous semble fait par Victor alors qu'il sent en lui l'influence d’Adèle et qu'il est inspiré par amour montrant toutes les qualités dans l’objet aimé. Le second nous prouve au contraire l'influence de Victor sur Adèle. Les fausses idées dont l'âme d’Adèle a été entourée dès l'enfance ne comprennent pas seulement les bienséances mondaines, les principes étroits de conduite dans lesquels son père el sa mère l'ont élevée, mais aussi les idées religieuses dont on l’a nourrie. Adèle ne s’en est pas débarrassée complètement: cependant les yeux de Victor voient un travail lent et continu de dégagement dans cette âme qu’il travaille à former à son image, qu'il voudrait plus libre des croyances et des convictions dont, comme nous l’allons voir, il fait peu de cas. Il est difficile d’ailleurs à Adèle de se soustraire à cette séduction continue qui l’enserre et dont rien ne peut atténuer la force, puisqu'elle cache avec soin ses relations avec Victor et leur correspondance.
Les Lettres à la fiancée sont avant tout, nous le sa-
(1) Lettres à la fiancée, p. 160 et pp. 187-188,
vons, des lettres d'amour; aussi notre attention est-elle plus attirée, quand Victor Hugo s’écartant de sa route ordinaire s’aventure sur un terrain qu'il s'est interdit de fréquenter.
C’est à peine s’il consent à parler un jour de ses travaux littéraires: il est vrai que dans cette sorte de confession nous trouvons des détails intéressants (1). Une autre fois, à la suite de Lamartine, nous le voyons montrer l'harmonie de la nature avec ses pensées et avec l’ange qu’il aime (2). Se rappelant les leçons de ses professeurs de Sorbonne, disciples de Platon, il enseigne à son tour à Adèle que poésie et vertu sont synonymes (3).
Il ne traite pas souvent non plus les questions religieuses. Parfois, sans doute, surtout en 1820, viennent sous sa plume les noms de Dieu, des Anges, des réprouvés, du ciel, de la vie immortelle. Il croit même à l'efficacité de la prière: « Prie le Bon Dieu de m’ac- « corder ces trois qualités (courage, prudence, patience) « ou plutôt les deux dernières seulement (4).» Dans plusieurs lettres, nous remarquons des expressions analogues qui deviennent plus rares au cours des années suivantes. Ne faut-il pas voir là une manière poétique de parler plutôt que la preuve de convictions sincères ?
Mais pourquoi ne trouvons-nous pas plus souvent un écho des préoccupations religieuses de Victor Hugo? A cette époque en effet se placent d’après lui sa conversion et sa confession. En tous cas il est en relation avec Lamennais, avec le duc de Rohan, avec Rocher et d’autres. Il va écouter à Saint-Sulpice les sermons de Frayssinous. Certainement il ne manque pas avec
ses amis de discuter un jour ou l’autre quelques points
(1) Lettres à la fiancée, pp. 169-173, lettre du 16 février 1892. (2) Lettres à la fiancée, p. 213, lettre du 23 mars 4822. (3) Lettres à la fiancée, p. 125, lettre du 4 Janvier 1822.
(4) Lettres à la fiancée, p. 17 (28 avril 1820), pp. 13 etA5 (janvier 1820), p. 22 (commencement d'avril 1820), p. 21 (28 mars 1820), p. 23 (18 avril 1820).
LES LETTRES À LA FIANCÉE 267 de dogme ou de morale. Pourquoi ne met-il pas Adèle au courant de ces faits qui auraient dû l’intéresser?
Une première réponse s'impose: rarement Victor Hugo entretient Adèle des mille petits évènements de la vie que les amoureux aiment pourtant à se raconter. Il est bien probable de plus que la question religieuse lui tenait- moins à cœur qu’on pourrait le croire. A deux reprises toutefois il n’a pas craint de donner à Adèle son sentiment sur ce sujet.
« Je fais peu de cas, je l'avoue, lui écrit-il, de l’es- « prit de convention, des croyances communes, des con- « victions traditionnelles. C’est que je crois qu’un hom- «me prudent doit tout examiner avec sa raison, avant « de rien accueillir. S'il se trompe, ce ne sera pas sa « faute. Au reste, j'ai peut-être tort dans toutes mes «idées mais je crois du moins n'avoir pas celui de « déprécier tout le monde. » — «C’est une cruelle po- « sition que celle d’un jeune homme indépendant par «ses principes, ses affections et ses désirs, et dépen- « dant par son âge et sa fortune... (1) »
Eclairons d’abord autant que nous le pouvons ces deux lettres. La première renferme une allusion évidente à des attaques que Victor Hugo a subies et dont il ressent encore quelque chagrin ; les derniers mots nous révèlent une sorte de rancune qui ne s'humilie point, ils sont un dernier trait lancé contre un adversaire qu’on devine dans la coulisse. Victor tient aussi à révéler toute son âme et ses pensées les plus intimes à Adèle et celleci plus tard cherchera à nous expliquer le sens de cette lettre. « On voit poindre son désir d’être à lui et de ne « pas s’en rapporter aveuglément aux idées et aux opi- « nions qu’enfant il a reçues des autres (2).» Que vaut ce commentaire, nous n'en savons rien, en tous cas il manque de clarté. Il ne s’agit pas d'opinions purement littéraires, car Victor Hugo ne se servirait pas de pa-
(1) Lettres à la fiancée, p. 104 (14 décembre 1821) et p. 162 (9 février 4822) cf. aussi Victor Hugo raconté, t. 2, pp. 125-126, (2) Victor Hugo raconté, t. 2, p. 125.
reilles expressions : croyances communes, convictions traditionnelles. Veut-il parler de convenances mondaines, de préjugés sociaux ? C’est peu probable, car il ne partirait pas en guerre avec tant d’ardeur. Fait-il allusion à des divergences de vues politiques? Il ne s’entendait pas toujours avec son futur beau-père qui volontiers lui reprochait de s’inféoder au parti des ultras. Mais au fond ils étaient royalistes l’un et l’autre, ils avaient une croyance commune qui leur semblait une tradition de famille. La discussion ne pouvait porter que sur des points de tactique, et non sur l'essence des choses. Ces lettres ne nous révèlent-elles pas plutôt le désir de ne pas se voir imposer par la famille Foucher, très catholique, des croyances qu'il ne voulait pas partager ? Son ennui vient alors de ce qu’il n’est pas libre par son âge et par sa fortune de penser à sa guise, de montrer à tous l'indépendance des principes qu'il professe. On cherche évidemment à l’entraîner vers une religion que tout le monde croit et pratique et à laquelle ont cru ses ancêtres. Ne sont-ce pas là les arguments qu'il entend développer par Adèle, M. Foucher et Lamennais? Il est parfois obligé de s’en servir lui-même dans le Conservateur Littéraire, de mettre sa conduite extérieure en harmonie avec ces principes; mais à cerlaines heures il ne peut s'empêcher de les combattre et au fond il en fait peu de cas. À vingt ans, il se pose en juge souverain, il veut tout étudier avec sa seule raison, dont il ne, redoute pas assez peut-être les errements possibles. Il connaît pourtant bien peu « ces croyances communes, ces convictions traditionnelles », car on se demande quand el où il a pu les étudier sérieusement. Si pour des raisons d'avenir, il se tait publiquement, si plus tard il fait profession publiquement de catholicisme, ne sommes-nous pas en droit de dire que dès ce moment il ne nous paraîl pas avoir élé un croyant convaincu ?
Qui d’ailleurs ne reconnaît dans l’auteur de ces deux lettres, d’une part l'élève des philosophes du xvirre siècle, nourri abondamment de leurs principes, et d’autre
part le jeune rédacteur du Conservateur Littéraire, habitué depuis deux ans déjà à juger souverainement de tout, des hommes et des livres ? Son nom ou ses initiales accompagnent les poésies, les articles purement littéraires où il ne craint rien, mais d’autres initiales et des pseudonymes voilent les opinions trop libres qu’il n’ose avouer tout haut.
De cette étudé des Lettres à la fiancée et des Lettres de la fiancée il nous reste une double impression. , Nous constaions une influence certaine d'Adèle: à son école Victor corrige ses défauts, ou du moins y travaille, de plus grâce à elle il reste pur et chaste (1). Mais Victor Hugo sur le chemin de l’amour entraîne Adèle; et si le général Hugo n'avait pas donné son assentiment à leur union, nous aurions eu bel et bien un enlèvement consenti. D’un autre côté, Adèle, à n’en point douter, et sa famille ont tâché d’inspirer à Victor Hugo des idées religieuses, sans que leurs efforts, semble-t-il, aient été couronnés de succès. Assurément Victor Hugo s’est livré à des pratiques extérieures du culte, il a employé des expressions religieuses dans sa correspondance, mais il est fort probable que son âme ne fut pas pénétrée par le christianisme de la famille Foucher, dont linfluence paraît avoir été purement superficielle, puisque Victor Hugo fait peu de cas « des croyances communes et des convictions traditionnelles ».
(4) Une lettre de Soulié à Edmond Géraud, écrite au lendemain du mariage de Victor Hugo, nous en donne une preuve de plus : « Victor Hugo est depuis « hier dans les délices de l'hymen. Il vient de se marier selon son cœur : « quoique très jeune, sa raison à beaucoup de maturité ; c'est une âme très « chaste. Sa femme est, dit-on, digne d'apprécier tout cela. Ils seront heureux « bien longtemps ». Cette lettre est citée par Maurice ALBERT dans son ouvrage : Un homme de lettres sous l'Empire et la Restauration. Edmond Géraud... In-12, Paris, Flammarion, s. d. La lettre est dans l’Introduction, p. XIX.
Victor Hugo, dans une des Lettres à la fiancée, écrivait à Adèle: « Ethel, c’est toi (1).» Ce jour là, il lui répétait en deux mots ce qu’il lui avait expliqué longuement six mois auparavant.
« Au mois de mai dernier, le besoin d’épancher certaines idées qui me pesaient et que notre vers français ne reçoit pas, me fit entreprendre une espèce de «roman en prose. J'avais une âme pleine d'amour, de « douleur et de jeunesse ; je ne t'avais plus, je n’osais « en conîier les secrets à aucune créature vivante ; je choi- «sis un confident muet, le papier... »
« Je cherchais à déposer quelque part les agitations « tumultueuses de mon cœur neuf et ‘brûlant, l’amer- « tume de mes regrets, l'incertitude de mes espérances. « Je voulais peindre une jeune fille qui réalisât l'idéal « de toutes les imaginations fraîches et poétiques, une jeune fille telle que mon enfance l’avait rêvée, telle «que mon adolescence l'avait rencontrée, pure, fière, angélique : C’est toi, mon Adèle bien aimée que je vou- « lais fpeindre.…. je voulais placer près de cette jeune « fille, un jeune homme, non tel que je suis, mais tel « que je voudrais être (2).»
Han d'Islande n’est donc, pour ainsi dire, qu’une réplique des Leltres à la fiancée. L'importance n’en échap-
pera certes à personne pour cette raison, mais aussi par-
AR
(1) Lettres à la fiancée, p. 279, lettre du 29 août 1829. (2) Lettres à la fiancée, pp. 171-172, lettre du 16 février 1822.
HAN D'ISLANDE Pr
ce que, suivant l'expression de Victor Hugo lui-même, cet ouvrage « représente assez bien l’époque de la vie « à laquelle il a été écrit et l’état particulier de l’âme, « de l'imagination et du cœur dans l’adolescence.. quand « on est déjà un homme par deux ou trois côtés et en- « core un enfant par vingt autres (1). »
Victor Hugo commença d’amasser des matériaux au mois de mai 1821 jusqu'à la fin de juin, au moment de la mort de sa mère. Il mûrit la conception de son ouvrage, disposa les masses, combina les détails et lorsqu'il écrivit la première ligne, il en savait déjà la dernière. La mort de sa mère interrompit son travail qu'il ne reprit qu'à la fin de juillet, après son voyage à Dreux, et qu'il continua jusqu'en octobre. Quinze chapitres étaient alors achevés (2).
Le reste du roman ne fut terminé qu'un peu plus tard, et Victor Hugo ne dût y remettre la main qu’en 1823, mais, on l’a vu par sa confession à Adèle, la même idée a dominé tout l’ouvrage, et les changements qu'il a pu lui faire subir doivent être peu nombreux. En tous cas, si nous étudions Han d'Islande du point de vue qui nous occupe, nous ne trouvons pas de différence entre le commencement et la fin, et pourtant nous verrons par ailleurs que la religion met une empreinte plus profonde dans les œuvres de 1823 que dans celles de
Nous savons, toujours par Victor Hugo, quel était son plan et son but. Ordener et Ethel (Victor et Adèle) dominaient le développement d’un événement moitié d’histoire, moitié d'invention, qui faisait ressortir lui-même une grande conclusion morale, base. de la composition. Cette grande vérité morale, que Victor Hugo n’avoue pas, est tout bonnement celle-ci: la vertu est récompensée, le vice est puni, et un mariage entre les deux héros couronne l'intrigue.
(1) Han d'Islande, préface de 1833, édit. ne varielur, p. 3. (2) Lettres à la fiancée, p. 172, lettre du 16 février 1822.
Victor Hugo avait groupé autour d’Ordener et d’Ethel «d’autres personnages pour varier les scènes et faire « mouvoir les rouages de la machine »: ils apparaissaient au lecteur, « groupés sur divers plans suivant leur « degré d'importance.»
« C'était un long drame dont les scènes étaient des « tableaux dans lesquels les descriptions suppléaient aux « décorations et aux costumes. Tous les personnages se « peignaient eux-mêmes » : il avait puisé cette idée dans les compositions de Walter Scott.
Nous ne voulons étudier dans Han d'Islande, ni le plan, ni les personnages, ni les tableaux, ni les descrip:tions, ni les problèmes littéraires que ce roman soulève. Cependant, avant de parler des idées morales ou religieuses que Victor Hugo y a développées, nous ferons quelques excursions en dehors. Elles nous permettront de vérifier si Victor Hugo s’est mis vraiment dans son œuvre et si, par conséquent, les doctrines énoncées lui appartiennent en propre.
Victor Hugo place d’abord dans son roman son amour pour Adèle. Nous y trouvons le premier baiser et l’émoi qui l’accompagne (1), la tristesse de Victor en face des exigences maternelles qui l’éloignent d’Adèle (2), la douleur de la séparation (3), la correspondance mystérieuse des âmes, malgré les barrières que le monde réel élève entre elles (4), le souvenir d'Adèle qui domine toutes ses pensées pendant le jour et illumine ses rêves (95), la boucle de cheveux qu'il presse sur son cœur (6). Victor y parle de ses stations prolongées du-
(1) Han d'Islande, p. 56.
(2) Ibid., p. 43.
(3) Ibid., pp. 211-212.
(4) Ibid., p. 268. Nous rapprocherons volontiers du texte de Victor Hugo certaine phrase du Génie du Christianisme : « Ceux qui nient les pressentiments «ne connaîtront jamais les routes secrètes par où deux cœurs qui s'aiment
« communiquent d'un bout du monde à l’autre. » (3e partie, liv. 5e, ch, VI, Harmonies morales. Edit. Pourrat, t. III, p. 37).
(5) Ibid., p. 184.
(6) Ibid., p. 185.
rant les nuits pluvieuses, sous la fenêtre d'Adèle, de ses allées et venues devant la maison de sa fiancée (1), des excès de cette passion humaine (2) qui porterait facilement Victor au suicide (3) et peut-être Adèle ellemême (4). Les expressions chères à Victor sont mises dans la bouche d’Ethel: « N’es-tu pas mon bien, mon orgueil, mon idolâtrie » (5), et Ordener, comme Victor, baise avec respect la main de cet ange (6). On y découvre la joie enfantine d’Adèle, après son mariage, toute heureuse de s'appeler Adèle Hugo, comme Ethel est fière de porter le nom d’Ordener Guldenlew (7). Mais Ethel et Ordener n’ont pas suffi à Victor Hugo, il a certainement utilisé quelques-uns de ses souvenirs, pour décrire l'amour de Caroll et de Lucy. Caroll, enfant, après le jeu, s'endort sur le sein de Lucy, qui plus tard s’appuie sur le bras de Caroll (8). On retrouverait là facilement quelques pages de Victor Hugo raconté. Victor Hugo, en écrivant Han d'Islande, imitait, comme on l’a souvent démontré, Walter Scott, Maturin, Ch. Nodier ou les Romans de la Table Ronde, mais il puisait aussi, Sinon plus, dans sa mémoire. Bien des descriptions ont été empruntées très probablement aux souvenirs qu'il avait gardés des Feuillantines (9). Il les changeait, les adaptait, leur donnait un vernis de couleur locale, mais le fonds et maints détails avaient été vus {par lui aux Feuillantines. La marche du régiment de Munckholm à travers les défilés, côtoyant les torrents, rampant dans les ravines, tournant,en spirale autour d’une montagne ne rappelle-t-elle pas ce que Victor Hugo a observé tout enfant dans son voyage en Espagne? La cantinière
(4) Han d'Islande, p. 268.
(2) Ibid., p. 502.
(3) Ibid., p. 25.
(4) Ibid, p. 463.
(5) Ibid., p. 497.
(6) Ibid., p. 498.
(7) Ibid., p. 566.
(8) Ibid., p. 200.
(9) Ibid., pp. 253, 255, 258, 266, 290,
qui se laisse tomber maladroitement du haut de son petit cheval barbe, la marmite de fer-blanc qui roule de rocher en rocher jusqu'au fond d’un précipice, le vieux soldat de fortune qui raconte ses campagnes à travers l’Europe, sont des visions d'Espagne transportées en Norvège (1).
Les souvenirs empruntés à ses travaux, à ses lectures abondent. Dès la première page, il exprime en prose ce qu'il a chanté en vers dans la Canadienne. À deux reprises il parle d’un berceau non plus suspendu à un palmier mais aux poutres enfumées d’une chaumière. La veuve Stadt, comme la Canadienne, trouvera entre ses yeux et le ciel le berceau vide de son enfant (2). Ailleurs il s'amuse à décrire les vieilles forêts druidiques ou ces grandes et mystérieuses constructions de Norvège qui rappellent les monuments de Lokmariaker et de Carnac (3). Cette allusion, dont on ne voit pas l’intérêt dans ce roman, lui a été suggérée évidemment par quelque lecture de Chateaubriand (4), ou par quelque conversation avec son cousin Adolphe Trébuchet, qui, comme son père Marie-Joseph, s’occupait volontiers des antiquités de la Bretagne. Tout ce qu’il dit du bourreau lui vient en droite ligne des Soirées de Saint-Pétersbourg. Il lisait de Maistre. La preuve en est dans une longue épigraphe qui a disparu de l'édition ne varietur mais qui se trouve dans la première édition de 1823 (ch. x11) sur le bourreau autour duquel on fait le vide.
Han d'Islande contient aussi en germe bien des œuvres futures de Victor Hugo, ou pour mieux dire Victor Hugo s’est servi plus tard abondamment de son premier roman: il en a tiré des idées, des scènes, des personnages qu'il a su utiliser avec art. Ed. Biré a
(1) Zan d'Islande, pp. 352-355.
(2) Ibid., p. 20.
(3) Ibid., pp. 222 et 342.
(4) I est probable que les livres IX et X des Martyrs lui ont servi sur ce point,
montré tout ce que Han d'Islande contenait de Notre- Dame’ de-Paris (1).
À bien chercher on y verrait beaucoup d’autres choses. Certaines pages sont la première ébauche d’Hernani. Ordener et Hernani voilent tous les deux leur personnalité, tous les deux ont un rival de haute naissance, ils rencontrent presque les mêmes difficultés pour visiter celles qu'ils aiment, tous les deux dans la montagne combattent avec des bandits ou des révoltés. Ils ont des titres à n’en plus finir qu'on apprend à l’improviste dans des circonstances presque identiques. Que ne trouve-t-on pas encore: une destinée fatale, un mariage à deux pas de la tombe. « Ce soir, dit Ethel, le cercueil sera notre lit nuptial (2).>» Hernani ne parle pas autrement. Le roman n'a pas le dénouement du drame, mais en 1823 Victor Hugo n’a pas les audaces qu'il se permettra plus tard: il lui faut une punition pour le vice et une récompense pour la vertu comme dans les romans moraux de Auguste Lafontaine.
Han d'Islande na-t-il pas servi aussi pour les Misérables. Ordener, quelques heures avant le moment fixé pour son exécution, entend Ethel solliciter sa bénédiction, puis il voit le vénérable Athanase Munder agenouillé devant lui. « Qu’attendez-vous, mon père », demanda-t-il surpris ? Le vieillard le regarda d’un air humble et doux: « Votre bénédiction, mon fils. » — Et Ordener lui donna sa bénédiction «d’un accent ému et solennel (3).» La scène est presque identique qui se passe entre le vieux conventionnel et Monseigneur Myriel. Le conventionnel parle: « Maintenant, j'ai quatre- « vingt-six ans: je vais mourir. Qu'est-ce que vous ve- « nez me demander ? — Votre bénédiction, dit l’évêque. — Et il s’agenouilla. — Quand l’évêque releva la tête,
(1) En. Biré, Victor Hugo avant 1830. Benignus Spiagudry et Pierre Gringoire sont frères : le lieutenant d’Ahlefeld et le capitaine Phæbus ont grande ressemblance. Le gouverneur de Drontheim et Louis XI, pour se distraire, se font lire des placets ou des comptes de dépenses.
(2) Han d'Islande, pp. 503, 504, 595.
{3) Ibid., p. 505.
« la face du conventionnel était devenue auguste. Il ve- « nait d’expirer (1). »
Nous n’étonnerons personne en disant que Victor Hugo a écrit le Dernier jour d’un condamné avec Han dIslande sous les yeux. Non seulement dans l'espèce d'à propos qui préface son livre il a parlé de son premier roman mais plus loin il en a cité textuellement plusieurs phrases. « Les hommes, je me rappelle l'avoir « lu dans je ne sais quel livre où il n’y avait que cela « de bon, les hommes sont tous condamnés à mort avec « des sursis indéfinis (2).» Quelques lignes plus loin, sans prévenir son lecteur cette fois, il en cite une autre en la transformant un peu: que d’autres rapprochements d’ailleurs on pourrait faire entre ces deux ouvrages (3) !
Mais pénétrons plus avant dans cette œuvre. Dans ces premiers écrits, avons-nous dit, Victor Hugo a mis toute son érudition d’écolier : ici encore il n'a pas perdu cette bonne habitude. Il a ouvert le trésor de ses connaissances et confié à deux de ses personnages le soin de les distribuer. Benignus Spiagudry est chargé de lPantiquité. En bon grammairien, il sait que Jupiter fait Jovis au génitif, que Janua vient de Janus et a donné janissaires (4). Il connaît la mythologie et l’histoire ancienne. Saturne dévorait ses enfants nouveau-nés, Moloch et Atrée se nourrissaient volontiers de chairs humaines. Il nous renseigne volontiers sur Jason et la Toison d’or, sur Phèdre, Esope et le docte Planude ou encore sur César à qui il compare Ordener (5). Les vieux parchemins que l’on trouve sur son cadavre renferment des notes curieuses sur l’histoire de la Suède, de la Norvège, de l'Islande, sur Mercure et Cicéron, sur
(1) Les Misérables, t. 1, p. 82.
(2) Zan d'Islande, p. 526, et le Dernier jour d’un condamné, p. 334.
(3) La page où Victor Hugo parle du retour des morts sur la place de Grève et de la nature de l'âme après la mort ne rappelle-t-elle pas certains passages de Æan d'Islande (Dernier jour d'un condamné, p. 429).
(4) Han d'Islande, pp. 145 et 249,
(5) Ibid., pp. 185 et 245.
HAN D'ISLANDE 277 Mahomet et Sertorius (1). Que ne sait-il pas? Il a lu Aristote, étudié les lois de Philippe le Bel, connaît le droit de havadium qu'ont les bourreaux en France sur les malades de St-Ladre, sur les pourceaux et sur les gâteaux de la veille de l’'Epiphanie, les générosités dont les mêmes bourreaux sont gratifiés par l’abbé de St- Germain-des-Prés (2).
Le lieutenant d’Ahlefeld ne s'occupe pas d’aussi savantes questions. Lecteur assidu des romans français du Moyen Age et du xvire siècle, il a nécessairement un faible pour les héros d'Honoré d’'Urfé et de Mile de Scudéry. Souvent sur les lèvres lui viennent les noms de Clélie, de Héro et de Léandre, d’Astyage, de Cyrus, de Cambyse et de Mandane, de Danaé à qui Ethel ressemble (3). Le mariage illustre d'Ordener Guldenlew avec Ulrique d’Ahlefeld, sa sœur, occupe Mèdes et Persans (4). L’histoire romaine ne lui est pas inconnue: il prend plaisir à parler de Mucius Scévole, d'Horatius Coclès, de Brennus ou des Dames Sabines (5). Le Roman de la Rose va bien à son esprit amoureux de préciosité. Ecoutons-le s'adresser à Ethel et à Ordener: « Courage! mon joli « couple !. il me semble qu'après avoir cheminé si peu « de temps dans le pays du Tendre, vous n'avez pas « suivi tous les détours du ruisseau du sentiment, et que « vous avez dû prendre un chemin de traverse pour ar- « river si.vite au hameau du baiser (6).» A l’odieux Musdoemon il tient le même langage: « Croyez-moi, le « fort est inexpugnable quand la Pudeur y tient garni « son. » Et comme par miracle Musdoemon lui répond sur le même ton: « … Ne forcerait-on pas la Pudeur à « capituler, en lui faisant donner l'assaut par l'amour « au lieu de se borner au blocus des Petits Soins (7).;»
(1) Zan d'Islande, p. 519.
(2) Ibid., pp. 158, 259, 159.
(3) Ibid., pp. 39, 41, 103, 125, 60, 497, 59, 102, 477. (4) Tbid., p. 106.
(5) Ibid., pp. 63, 103, 106, 410.
(6) Ibid., p. 58.
(7) Ibid., p. 121.
A côté de cette érudition qui souvent s'étale mal à propos, qui n’amuse même pas le lecteur malgré tout le zèle déployé par l’auteur, Victor Hugo n'a pas man-
qué, voulant à son ouvrage une conclusion morale, d'y mettre beaucoup de religion et de merveilleux.
Chateaubriand, dans ses Martyrs, avait mêlé le christianisme au paganisme, et ce dernier, par la beauté des peintures, l'emporte peut-être en poésie sur le premier. Dans Han d'Islande, Victor Hugo a fait un mélange encore plus disparate et ce n’est pas la religion qui fait la meilleure figure.
Parlant des Dévotions populaires, Chateaubriand avait dit: « Chaque fontaine, chaque croix dans un chemin, « chaque soupir du vent de la nuit, porte avec lui un « prodige... Les pas du vrai croyant ne sont jamais « solitaires ; un bon ange veille à ses côtés, il lui don- «ne des conseils dans ses songes, il le défend contre le « mauvais ange. Ce céleste ami lui est si dévoué qu'il « consent pour lui à s’exiler sur la terre (1).»
Victor Hugo imite son modèle mais ce que ce dernier avait dit en cinq lignes, lui le déclare abondamment en deux longues pages: « Autrefois, à en croire les dis- « cours populaires, chaque isthme (sur les rivages de « Norvège) avait son démon qui le hantait, chaque anse « sa fée qui l’habitait, chaque promontoire son saint qui « le protégeait ; car la superstition mêle toutes les croyan- « ces pour se faire des terreurs... Un seul endroit était « libre de toute juridiction des esprits infernaux, inter- « médiaires ou célestes. car quelle fée, quel diable, ou « quel ange eût osé se faire l'hôte ou le patron du do- « maine autrefois occupé et protégé par Ralph le Géant ? €... jamais un pêcheur... en amarrant sa barque dans « la crique de Ralph n'avait vu le follet rire et danser, « parmi les Âmes, sur le haut d’un rocher, ni la fée « parcourir les bruyères dans son char de phosphore
(1) Génie du Christianisme, 3 partie, 5e livre, chap. VI, Harmonies morales. Edit. Pourrat, t. EI, pp. 34-35.
« traîné par des vers luisants, ni le saint remonter vers « la lune après sa prière (1}.»
À la place des dévotions que Chateaubriand avait décrites avec sobriété, Victor Hugo s’appesantit longuement sur des croyances populaires, des superstitions: il les mêle, jusqu'à les confondre, avec la religion.
Ecoutons-le parler des fées et de tout ce qui fait partie de ce monde intermédiaire (2). Spiagudry, au dire de Michel Orugix, chevauche en l'air sur un balai, les jours de sabbat. C’est un sorcier que le diable a dû emporter (3). Une vieille voudrait bien voir Han d'Islande, mais «le monstre tout entier avec sa queue « de serpent, son pied fourchu et ses grandes ailes de « chauve-souris (4).» Les farfadets du lac Sparbo attachent aux arbres voisins le nuage qui doit les remmener au lever du soleil. Un rayon qui brille dans un gouffre semble un feu magique allumé par les gnomes. La fée Ubfem a la forme d’une chouette ; la fée Mab passe par le trou des serrures (5). Le romantisme frénétique inspire à Victor Hugo des mystères plus effrayants. « Les têtes de ceux que Han... a assassinés, « reviennent chaque nuit danser autour de son lit de « feuilles sèches en entrechoquant leurs dents pour l’en- « dormir (6).» Le manoir de Vermund le Proscrit est lun de ceux auxquels la superstition rattachait le plus d'histoires surprenantes, et d'aventures miraculeuses : « C’est aux tresses formées par les rameaux des arbres
(1) Han d'Islande, pp. 213-214.
(2) À côté de l'influence de Chateaubriand ne pourrait-on pas voir encore ici l'influence de Voltaire et de la Æenriade, où tient une grande place ce monde intermédiaire. La Jenriade, au commencement du xix° siècle, était considérée comme la grande, la véritable épopée, le chef-d'œuvre du genre. Victor Hugo n'était pas seul à l'aimer et à y chercher des inspirations. En 1895, Parceval de Grandmaison publiait Philippe-Auguste où une fée, une sorcière, Mélusine, envoütée par Satan et terrible par ses maléfices, occupe une grande place.
(3) Han d'Islande, pp. 165 et 195.
(4) Ibid., p. 227.
(5) Ibid., pp. 255, 364, 403-404.
(6) Ibid., p. 206.
« que venaient souvent, dit-on, se balancer, au clair de « lune, des âmes bleuâtres, esprits coupables de ceux « qui s'étaient noyés dans le Sparbo (1).» L’assemblée des mineurs lui rappelle «ces assemblées fabuleuses, « dont parlent les vieilles chroniques, de sorciers et de « démons qui portaient des étoiles pour flambeaux et « illuminaient la nuit les vieux bois et les châteaux écrou- «clés 102):
Victor Hugo cherche là comme ailleurs à utiliser ses lectures et il transporte en Norvège des légendes de France et d'Allemagne qu’il a lues dans les vieilles chroniques ou dans les romans de Ducroy-Duminil ou d’Auguste Lafontaine. Aussi sa science se trouve-t-elle parfois en défaut. Kennybol, d’après lui, a cueilli la mandragore qui s’est mise à saigner et à crier, ce qui faillit le rendre fou (3). Si les légendes poussent dans tous les pays, la mandragore ne croît pas sur les côtes de Norvège mais dans les parties méridionales de l’Europe et le Midi de la France.
Victor Hugo prétend que son héros Ordener est au dessus des superstitions de son temps et de son pays. L'esprit grave et mûr de celui-ci ignore ces crédulités vaines, ces terreurs étranges qui tourmentent l’enfance des peuples de même que l'enfance des hommes (4). La suite du récit nous est une preuve que l'affirmation de Victor Hugo est trop catégorique. Victor Hugo ou Ordener se demande si les esprits des morts ne reviennent pas quelquefois sur la terre. Victor Hugo n’auraitil pas aussi quelque ressemblance avec Abhlefeld. « Je «ne suis pas comme vous, dit celui-ci à Musdoemon, «un être sans croyance et sans foi; ce n’est pas sans « de justes raisons que j'ai toujours eu confiance dans « la science magique du vieux Cumbysulsum (5). »
(1) Æan d'Islande. p. 254.
(2) Ibid., p. 370.
(3) Ibid., p. 216.
(4) Ibid., p. 363.
(5) Ibid., p. 386.
À côté des sorciers, Victor Hugo ne pouvait manquer de placer Satan et de nous le donner comme eux plus ou moins ridicule. Nous ne sommes pas en effet en présence de Satan, l’ange déchu, mais ordinairement en face de Belzébuth, le roi des sorciers. Victor Hugo avait lu Milton et Chateaubriand mais il n’est point allé auprès d’eux- chercher des inspiratioons, il a préféré suivre son imagination ou emprunter aux superstitions populaires les traits qui serviront au portrait qu'il nous fera de Satan. A-t-il voulu par là donner plus de couleur locale à son roman, il nous est difficile de savoir s’il a réussi et même s’il a eu cette intention.
En tous cas ses personnages ne sont point ignorants des pactes avec Satan, ou du rire du diable saisissant une âme au moment où le pacte expire (1). Ils connaissent «le grimoire de Satan », le « Signe de croix du démon ». La Tour maudite est « loratoire du démon »,; pour y vivre il faut avoir « pour chapelet une des sept chaînes de Belzébuth (2). Pauvre Belzébuth, Victor Hugo lui donne toutes les formes: c’est un saint par les mérites duquel jurent les soldats : Han d’Islande n’est qu'un Belzébuth incarné. Parfois, il redevient diable et son supplice est effroyable, s’il est condamné à entendre le chœur des femmes de Drontheim une fois par semaine (3). Sous le nom de Satan il se souvient de sa chute, mais il n’est pas prouvé que pour le terrasser Saint Michel n’a pas usé de ruse. Il n'était pas difficile à vaincre d’ailleurs puisque le gendarme Thurer la battu avec le sabre et la langue. Depuis ce temps il est devenu l’ange des ténèbres, mais peut-être regagnera-t-il un jour le ciel, puis Ethel est belle comme un ange qui remonte de lenfer au ciel et qu'il y a, à en croire un soldat, de « bienheureux diables (4).» Et pourtant dans l'enfer les damnés se lamentent éter-
{1) Han d'Islande, pp. 167 et 83.
(2) Ibid., pp. 453, 551, 139.
(3) Ibid., pp. 28, 30, 335, 27.
(4) Ibid., pp. 452, 252, 25, 453, 496, 507.
nellement, mais ils reviennent sur la terre, sous la forme de fantômes pour effrayer les vivants (1).
Les esprits infernaux d’ailleurs apparaissaient parfois parmi les hommes pour y vivre des vies de crimes et de calamité. Han d'Islande avait cette effrayante renommée. La veuve Stadt, devenue par force son épouse, est condamnée à contempler cet étrange époux pendant toute l'éternité. Ce n’est pas seulement de son corps que le démon s’est emparé, mais son âme aussi appartient à l’enfer et elle devient irrévocablement sa compagne de damnation (2). C’est là, nous dit Victor Hugo, une croyance de ces contrées superstitieuses. Victor Hugo l’a empruntée à la Norvège, soit, mais il y a une grande ressemblance entre elle et certaines idées souvent exprimées dans les Lettres à la fiancée. « L’im- « mortalité de mon âme ne me semblerait qu'un grand « et triste désert si je ne devais le traverser entre tes « bras. Oui, mon Adèle, c’est dans tes bras que je vi- « vrai, dans tes bras que je mourrai, dans tes bras que « je parcourrai l'éternité (3).» C’est évidemment dans un ciel quelconque et non dans l’enfer que Victor Hugo veut passer avec Adèle son éternité, mais l’idée n’est-elle pas au fond la même, Victor et Adèle, la veuve Stadt et Han d'Islande, unis sur la terre, le seront irrévocablement dans l'éternité.
Ne pourrait-on pas faire aussi un autre rapprochement entre le portrait qu'à cette époque Victor Hugo nous a donné de Satan et celui qu'il peindra plus tard dans plusieurs de ses œuvres et surtout dans la Fin de Satan. Les Romantiques ont toujours eu une estime particulière pour ce révolté, ce maudit, cet être fatal, fantastique, condamné à souffrir éternellement mais que l’on ren-
contrait à tous les carrefours des légendes du Moyen Age, que toutes les superstitions ont plus ou moins ré-
(1) Han d'Islande, pp. 552, 465.
(2) Ibid., pp. 203-207.
(3) Lettres à la fiancée, p. 113, lettre du 24 décembre 1824.
habilité. Les Romantiques souvent se sont plu à en faire autant,et, dès Han d'Islande, il semble que Victor Hugo ait été hanté par cette idée. « Les bienheureux diables » et cet ange qui monte de l'enfer au ciel et à qui Ethel ressemble, ne sont-ce pas déjà comme des ébauches de Satan faisant sa paix avec Dieu et regagnant son trône dans les demeures éternelles.
En tous cas, la place de Satan dans Han d'Islande est bien plus importante que celle des anges restés fidèles. À peine Victor Hugo parle-t-il trois ou quatre fois de ces derniers. Dans les Lettres à la fiancée, Adèle était toujours un ange pour Victor, Ethel apparaît dans les destinées d’'Ordener « pour ainsi dire comme ces an- « ges qui visitaient les premiers hommes et s’envelop- « paient à la fois de clartés et de mystères. Leur seule « présence révélait leur nature et l’on adorait (1). » Fautil voir dans ce dernier mot un simple rappel des Lettres à la fiancée, ne serait-ce pas plutôt une traduction littérale de certaines expressions de la Bible et une preuve que Victor Hugo à ce moment connaissait et lisait la Bible ? Pour fortifier cette dernière hypothèse, se présente l’'allusion que fait Victor Hugo à « l'heure inexorable où « l'ange exterminateur lancera les âmes pécheresses dans « les châtiments éternels (2). »
Adèle n'était pas seulement pour Victor un ange par la beauté ou les vertus, elle le protégeait, l’encourageait, le guidait, c'était son ange gardien. Il n'est donc pas étonnant de trouver chez plusieurs personnages de Han d'Islande, chez les paysans au moins. un culte particulier pour les esprits chargés par Dieu de veiller sur les hommes. « Vos esprits gardiens vous ont-ils aban- « bandonnés ? » dit la femme du bourreau. — « Vous êtes « donc né sans ange gardien ? » répète une autre femme. — « C'était mon bon ange qui le voulait », prétend Guldon. — Musdoemon-Turiaf n’a pas la même foi au même
(1) an d'Islande, p. 273.
(2):Ibid., p. 120.
degré: « Saints anges du ciel, si vous existez, ayez Ppitié de moi », invoque-t-il sur le point de mourir (19:
A côté de l’ange gardien, Victor Hugo place le saint protecteur. Guldon, après son ange gardien, invoque « son
patron béni ». — Spiagudry implore «les grands saints du Paradis ». Il parle à Ordener « de la sainte que sa mère invoquait en lui donnant le jour ». — Michel Oru-
gix s'adressant à son frère Turiaf qu’il va envoyer dans l'autre monde lui recommande de «prier Dieu et les saints » et de ne songer « qu'au crédit que sans doute
il asu se ménager près des saints. » — Wilfrid Kennybol, pour s’excuser d’avoir pris part à la révolte, en donne. cette raison: « Un si petit service ne se refuse pas
«entre frères qui récitent les mêmes oraisons et chô- « ment les mêmes saints (2). » e
Mais l’hagiographie et le martyrologe de Victor Hugo renferment de curieuses pages : à part saint Olaüs, roi de Norvège, qui a réellement existé, presque tous les autres saints, que ses personnages invoquent, sont de son invention. Pour s’en convaincre, il suffit de rappeler le nom de quelques-uns: saint Belphégor, saint Hospice, saint Ingolphe, qui est un réprouvé, saint Usbald, saint Usulph, saint Belzébuth, saint Edon. Ceux qui invoquent de pareils protecteurs sont ou des personnages de second ordre, ou des gens que Victor Hugo voue au ridicule ; malgré cela on ne peut nier que, probablement sans mauvais vouloir, il tourne en dérision les vrais saints à qui il donne d’aussi étranges compagnons.
Mais dira-t-on à côté de tout celà, au dessus de cet amour du merveilleux, des superstitions, de cette démonologie ou hagiographie, il y a cependant, semblet-il un sentiment, une croyance religieuses dans Han d'Islande. Un ministre de la religion chrétienne pro-
mène à travers le drame sa figure austère, ses sages
(1) Han d'Islande, pp. 14, 335, 407, 552.
(2) Ibid., pp. 407, 443, 94, 549, 554, 473,
conseils, un évêque y tient un rôle important, plusieurs des personnages font des actes de piété.
Tout cela est vrai si on étudie ce livre à la surface, mais si l’on approfondit, l'appréciation n’est plus la méme. Ce qui frappe le lecteur informé c’est l’étrangeté de la documentation religieuse. Chateaubriand, dans les Marfyrs, avait mêlé le christianisme et le paganisme tout en les distinguant parfaitement. Victor Hugo, dans Han d'Islande, a mêlé le catholicisme et le protestantisme jusqu’à les confondre. A première vue, on n’aperçoit pas grand chose du catholicisme. On sait qu'il a été persécuté, mais que maintenant on n’égorge plus pour opinions religieuses (1). Spiagudry se charge de nous apprendre que les cénobites catholiques ont souvent des règles singulières (2). L’un de ces bons ermites nous apparaît ou plutôt nous voyons celui qui l’ayant assassiné en a revêtu le froc pour voiler ses crimes, son corps de bête et ses instincts sanguinaires. Il n’y a pas là, semble-t-il, une moquerie intentionnelle chez l’auteur, mais on le dirait presque quand on voit que toutes ses sympathies vont au ministre protestant, Athanase Munder.
Nous sommes en 1699, dans la Norvège, pays que le protestantisme a gagné depuis plusieurs siècles. Or l’église de Drontheim « porte sur sa flèche principale la « croix épiscopale, va SeUUeUr de l'évêché luthérien « de Drontheim (3).» L’évêque a un palais épiscopal des habits épiscopaux,.un trône pontifical (4). Il parle, il agit comme parlerait et agirait un évêque catholique.
(1) Zan d'Islande, p. 198.
(2) Ibid., p. 187.
@) Ibid., p. 33. Nous ne croyons pas quune église, même catholique, porte sur sa flèche la croix épiscopale. Drontheim, était d’ailleurs autrefois un siège archi-épiscopal catholique. Victor Hugo à beaucoup de sympathie pour les évêques. Nous entendons parler de l'évêque Isleif qui a fait l’histoire d'Islande (p. 25), de l’évêque Spollyson qui exerçait la charge d’inspecteur des Universités (p. 34), de l’évêque de Boglum, de celui de Scalholt en Islande (p. 515), de Turmeryn, évêque de Maëstricht (p. 188). Il est
vrai qu'ils sont plutôt tournés en dérision.
(4) Han d'Islande, pp. 520, 463, 464.
Avant d'ouvrir une cassette, il la bénit (1). On pourra dire que les luthériens ont gardé en Norvège la hiérarchie catholique, mais cet évêque n’a rien d’un luthérien, il n’en a que le nom: tout son extérieur, ses gestes même rappellent le catholicisme.
Il n’en va pas autrement d’Athanase Munder : il nous apparaît, dans la tour de Nychol Orugix, revêtu d’habits religieux, portant « l’habit noir et la chevelure ronde des ministres luthériens. » Sa croix cache la potence. Il exerce un ministère de charité en demandant et en obtenant la grâce de douze condamnés. Son humilité et son onction touchent Ordener : la patience et la prière, les seules armes de Dieu, sont ses seuls moyens de défense (2). Nous le retrouvons plus tard venant offrir les derniers secours de la religion à Ordener. Il tire de son sein un crucifix noir qu'il pose sur une sorte d’autel, et, près du crucifix, il pose une bible ouverte. Tout ce qu’il sait dire à Ordener cest que Dieu est bon, que Dieu est fort. Se prêtant volontiers au désir d’Ethel et d'Ordener, il accomplit « la douce et redoutable cérémonie » qui légitime leur amour. Avant de quitter Ordener, comme dernière parole de consolation, il ne trouve rien de mieux que de lui demander sa bénédiction (3).
Habiller un évêque ou un prêtre n’est pas chose difficile, et pourtant Victor Hugo n'a pas réussi parfaitement ; mettre dans leur bouche les paroles qui conviennent, surtout lorsqu'il s’agit de mort et d'éternité, offre plus de difficulté. Athanase Munder se tait en face d'Ordener, et l’évêque de Drontheim récite les psaumes de la Pénitence ( 4).
Ces deux ministres pratiquent évidemment les vertus de charité: le dévouement ne leur fait pas défaut, ni la croyance en Dieu, mais en dehors de là nous igno-
(1) Han d'Islande, pp. 464, 530.
(2) Ibid., pp. 147, 152, 163, 490-191.
(3) Ibid., pp. 591 à 595.
(4) Ibid., p. 487.
rons tout de leurs sentiments et de leurs idées religieuses. [Ils ne sont ni pasteurs protestants, ni prêtres catholiques, malgré l’habit mi-catholique, mi-protestant, qui cache leur nullité religieuse.
Une preuve encore que Victor Hugo est ignorant de religion nous est fournie par Schumacker. Parlant d’'Ordener, il dit: « Qu'il se marie jeune... ; au moment de « sa disgrâce, on ne lui reprochera pas du moins d’avoir « ambitionné le chapeau de cardinal (1).» L’allusion est évidente à une accusation portée contre lui, Schumacker, au moment de sa disgrâce. Si Victor Hugo avait eu la moindre idée de ce qu'est un cardinal, il n'aurait pas prêté au protestant Schumacker ce mot et cette allusion qui font au moins sourire de pitié tout protestant et tout catholique instruit.
Que penser des idées et de la science religieuses des personnages de Han d'Islande ?
Prenons d’abord ceux de second ordre qui, nous lavons vu, ont une si grande dévotion pour les saints, les anges ou le diable. Ils ne manquent aucune occasion de faire étalage de leurs connaissances bibliques ou évangéliques. Leur science est courte ou manque d’àpropos, mais ils n’en ont cure. Ils parlent volontiers de l’échelle de Jacob, d’Absalon, du gibet d’Aman, de la scie de saint Joseph, du calice de Jésus, du baiser d’Iscariote, de la croix du Bon Larron, de la Vraie Croix, de la vipère qui mordit saint Paul, de l'Apocalypse, d’Astaroth et de l’Antéchrist, de la Trompette du Jugement dernier (2). L'auteur veut-il faire étalage de sa science religieuse, on le dirait, mais on peut affirmer avec encore plus de raison que toutes ces allusions, qu'il s’est amusé à semer dans son livre, prouvent simplement son amour des événements ou des per-
{1) Zan d'Islande, p. 107.
(2) Zan d'Islande, pp. 538,157, 151, 541,157, 468, 547, 247, 92, 74, 137 et 145. À propos de la Vraie Croix, Victor Hugo raconte une histoire odieuse et plus qu’invraisemblable. Le roi Vermond, prétend Spiagudry, fit rotir avec du bois de la Vraie Croix les mamelles de Ste Etheldera.
sonnages extraordinaires, et non la présence chez lui d'idées religieuses. Quand, a-t-on dit, la religion perd du terrain, on voit apparaître tout un fond de paganisme superstitieux, les rêveries de l’hypnotisme, de la magie, de la sorcellerie (1). Les personnages de Han d'Islande, comme d’ailleurs celui qui les a créés, seraient certainement une preuve nouvelle de cette assertion.
Dans deux ou trois circonstances, ils font cependant des actes religieux. Les rebelles traversent les montagnes du Drontheimus portant pour enseigne une haute croix de bois. Ils marchent gravement el en cadence avec une régularité plus religieuse encore que militaire, sans autre chant de guerre que les psaumes et les cantiques de la Bible (2). La couleur locale est ici assez bien observée, il faut l’avouer pour une fois, et l’on croirait voir défiler, à une autre époque et sous un autre climat, les Camisards du midi de la France. Le tableau est franchement protestant. Mais nous sommes encore ici en présence d’une peinture toute extérieure: Victor Hugo n’a pas pénétré l’âme de ces personnages, il ne nous la montre pas parce qu'il ne la connaît pas.
Mais Victor Hugo, dira-t-on, n’a pas pris, pour exposer ses idées religieuses, de semblables personnages ; c’est ailleurs, c'est auprès des héros de son roman qu'il faut chercher. Soit, mais du premier coup nous sommes obligés de faire une sélection. Victor Hugo a voulu opposer le vice à la vertu ; tous ceux qui incarnent le vice n’ont qu'un but: satisfaire leurs passions et tout le reste leur importe peu. Il nous faut donc laisser de côté le comte d’Ahlefeld et la comtesse, sa femme, et Musdoemon, leur âme damnée. Inutile d'interroger le lieutenant d’Ahlefeld: sa préoccupation unique est de lire le nouveau roman de France ou de connaître la dernière mode. Han d'Islande est un monstre enfanté par un roman-
(1) Maurice Barrès, Discours à la Chambre des députés, 16 janvier 4944. (2) Han d'Islande, pp. 390-394.
tisme amoureux de l’extravagance. C’est à peine s’il a forme humaine, en tous cas il n’a aucune trace de culture religieuse. Une réflexion cependant s'impose: tous ces personnages voient à un moment donné leur rêve s’écrouler sous la poussée d’une main vengeresse; en est-il un seul dont la tête s'incline pour reconnaître la puissance supérieure qui les châtie, je ne le crois pas. Ils bravent plutôt d’un air farouche le destin ou Dieu, et ils attendent impassibles presque, ou odieusement lâches, le châtiment qu’ils ont mérité.
Il ne nous reste donc plus que trois figures intéressantes qui symbolisent la vertu en lutte confinuelle avec le malheur et le vice.
Schumacker, aigri par le malheur, est devenu misanthrope. Il haït les hommes parce qu’il leur a fait du bien et qu'ils lui ont fait du mal, il les exècre parce qu’ils sont fourbes, ingrats, cruels. Il n’a qu'un seul amour au cœur, celui de sa fille, de cette Ethel qui grandit, pauvre fleur étiolée, à l'ombre de son cachot. La vue de Han d'Islande et ses propos sanguinaires changent son cœur « noble et grand ». Il cesse d’être l'ennemi des hommes (1). Une dernière transformation s'opère, produite, à ce qu’il semble, par la noble conduite d’'Ordener. Schumacker a tant maudit dans sa vie qu’il saisit sans examen toutes les occasions de bénir. Ordener et le général Lévin qui lui apportent sa grâce font qu’ se prend à aimer les hommes. Mais le bonheur ébranla son âme qui bientôt « alla jouir d’un autre bonheur et d’une autre liberté (2). »
Nous ne nous attarderons pas à montrer ici l'absence de psychologie. Le portrait de Schumacker, comme celui de presque tous les personnages de Victor Hugo, est dessiné d’un seul coup de pinceau et nous n’y trouvons pas ces nuances délicates qui pourraient en faire le charme. Mais si nous l’étudions du point de vue reli-
(1) Zan d'Islande, pp. 521-523.
(2) Ibid., pp. 565-567.
gieux, nous n’apercevons dans Schumacker aucun de ces sentiments, aucune de ces pensées que nous serions en droit d’attendre. Abandonné des hommes, condamné par eux, il ne lève jamais son regard vers le ciel, il n'a aucun recours vers Celui qui guérit les plaies, soulage toutes les douleurs, récompense la vertu méconnue. Le regard de Schumacker ne vise pas au delà des murs de sa prison, il contemple une vision intérieure, celle de ses honneurs perdus. Pourquoi l’auteur ne lui a-t-il pas donné un horizon plus étendu, plus réconfortant? Ne semblerait-il pas convenable aussi que de son cœur jaillisse un cri de reconnaissance vers Celui qui répare les injustices des hommes. Victor Hugo nous dit bien qu'après sa mort Schumacker alla jouir « d’un autre bonheur et d’une autre liberté », mais a-t-il fait quelque chose pour les obtenir, les a-t-il même désirés, nous n’en savons rien.
On serait tenté de croire que Victor Hugo partage le préjugé vulgaire: la religion est inutile aux hommes, elle est bonne seulement pour les femmes. Comme Schumacker, Ordener en effet à aucun instant n'est mû par un sentiment vraiment religieux.
Dans trois ou quatre circonstances, Victor Hugo le met et par le fait lui-même est en contact avec la religion, puisque Ordener c’est lui. Au commencement du roman, Ordener vient de quitter Schumacker, il est dans l’antichambre solitaire du prisonnier, la salle est obscure, il ouvre une porte, se trouve dans un immense corridor éclairé seulement par la lune. Les lueurs nébuleuses de celle-ci tombaient par intervalles sur les vitraux étroits et élevés et dessinaient sur la muraille opposée comme une longue procession de fantômes qui apparaissait et disparaissait simultanément dans les profondeurs de la galerie. Le jeune homme se signe lentément. Est-ce la religion qui le pousse à tracer le signe sacré de la Rédemption, nous n’osons le dire et nous serions plutôt porté à croire à un vague sentiment de frayeur ou de superstition en présence de ces fantômes
que Victor Hugo aime souvent à faire défiler devant le lecteur.
La scène qui suit ne manque ni de fraîcheur ni de poésie. Ordener se trouve vis à vis d'Ethel en prières. Pour le moment ne regardons qu'Ordener. « Il tressaillit « et fut prêt à défaillir car il reconnut celle qui priait. « Il s’éloigna dans la galerie, il respecta cette vierge « qui s’entretenait avec le ciel; la prière est un grand « mystère et son cœur était rempli malgré lui d’un ra- « vissement inconnu mais profane.»
La porte de l’oratoire se ferma... une lumière et une femme blanche dans les ténèbres vinrent de son côté. « Il s’arrêta, car il éprouvait une des plus violentes « émotions de la vie; il s’adossa à l’obscure muraille ; « son cœur était faible et les os de ses membres s’en- « tre-choquaient dans leurs jointures, et, dans le silence de tout son être, les battements de son cœur reten- « tissaient à son oreille (1).»
Evidemment, comme l’a démontré M. Christian Maréchal (2), il y a là un souvenir vécu, probablement le rappel d’une scène entre Victor et Adèle, et ce fait donne à cette page encore plus de valeur. Victor-Ordener tressaille, il est prêt à défaillir, car il reconnaît celle qui prie, Adèle-Ethel. Qu'éprouve-t-il? D'abord un sentiment de respect en présence de cette vierge qui s’entretient avec le ciel, car la prière est un grand mystère. Nous serions heureux de voir Victor Hugo nous expliquer ce mot un peu trop général et trop vague. Nous comprendrios très bien Ordener unissant sa prière à celle d’Ethel. Il n’en est rien: Victor Hugo, soit par timidité, soit par ignorance (3), ne nous dit point ce qu’il
LS
(1) Zan d'Islande, pp. 52-53.
(2) Lamennais et Victor Hugo, in-8, Savaète, pp. 30-31. Remarquons simplement en passant que nos conclusions seront à l'opposé ou presque de celles de M. Christian Maréchal. La raison en est simple : il n’a pas utilisé dans cette page de Æan d'Islande certaines parties qui ont à nos yeux une grande importance, cette phrase par exemple, «il fut saisi d'un ravissement inconnu, mais profane ».
(3) Victor Hugo, à cette époque, en diverses circonstances, avoue lui-même son incompétence en matière religieuse. Mais, soit en composant ce morceau,
entend par là, et chez Ordener le respect fait place à un autre sentiment, à un ravissement inconnu, mais profane, car c’est un ravissement produit par l'amour. Victor Hugo sait admirablement bien revêtir une idée toute profane d’un vêtement religieux, c’est tout ce que cette page nous permet de conclure, en ne considérant du moins que la conduite d'Ordener (1).
Ordener agit-il autrement en présence d’Athanase Munder ? Il ne lui manque certes pas de respect, mais il a peu de confiance dans la fameuse passe que lui remet le ministre protestant. C’est par un souvenir virgilien qu'il répond aux offres qu'on lui fait. « Dieu veuille « que votre désir soit exaucé! Merci. Pourtant, ajoute- «t-il, mettant la main sur son sabre, je portais mon droit « de passe à mon côté (2).» Il sera obligé plus tard de reconnaître son tort, mais là encore on attendrait une autre formule que cette phrase plus ou moins philosophique: « Je respectais trop peu l'avenir, il m’en a pu- « ni en me montrant sa puissance supérieure à la mien- «ne (3). Quelle peut bien être cette puissance de l'avenir ! "
A la fin du roman, Ordener sacrifie sa vie à l’honneur du père de sa fiancée. Condamné à mort après son mensonge héroïque, il est seul dans sa prison, non plus
soit du moins avant de l'imprimer, il aurait pu aller chercher des inspirations auprès de Lamennais. Avec Jui et après lui il nous aurait dit ce qu'est la prière et quels en sont les effets, il ne se serait pas contenté d'un mot vide de sens. Lamennais en effet a donné dans le Défenseur (t. rx, liv.37, pp. 481- 485, 9 décembre 1820) quelques pages excellentes sur la prière, pages qu'il a composées pour servir de préface au Paroissien de la bibliothèque des dames chrétiennes.
(1) Ne pourrait-on pas rapprocher du mot de Victor Hugo, « la prière est un grand mystère », ce que son frère Abel disait à peu près à la même époque dans le Conservateur Littéraire: « L'homme qui aime le genre romantique... « aime généralement la religion, non parce qu'elle est vraie et consolante, « mais parce qu'elle est mystérieuse. Aussi toute religion incompréhensible « lui convient-elle », (Conservateur Littéraire, 31 mars AS. €. rx, livrais. 30, P. 376, à propos du roman Le Petit Pierre de Jean Chrétien Spietz).
(2) Æan d'Islande, p. 191. Mézence avait dit avant lui :
Dextra mihi deus et telum, quod missile libro,
Nunc adsint !
VirG. Enéid. IX, 7173-7174.
(3) Han d'Islande, p. 501.
en face des rêves de son amour, mais en présence d’une réalité brutale, la mort, qui dans quelques instants va le séparer d’Ethel et le jeter sur un autre rivage. Songet-il à l’au-delà de la vie ? [1 se pose, d’après Victor Hugo, une brève interrogation qui reste sans réponse. « Qui « sait d’ailleurs ce qui est derrière la mort?» Est-ce bien la question de quelqu'un qui cherche la vérité, n’estce pas plutôt le souvenir d’un écolier qui a lu Montaigne et les philosophes. En tous cas, la pensée d’Ordener ne reste pas longtemps sur les hauteurs de la philosophie, elle revient immédiatement à Ethel. « Qui sait si les « âmes délivrées de leur prison matérielle ne peuvent « pas quelquefois revenir veiller sur les âmes qu’elles « aiment, commercer mystérieusement avec ces douces « compagnes encore captives, et leur apporter en secret « quelque vertu des anges et quelque joie du ciel (1) ? »
Victor Hugo cependant croit à l'existence d’un Dieu qui récompense et châtie. Parfois son affirmation est d’une netteté absolue: « La vertu serait une grande dé- « mence si derrière les hommes, il n’y avait Dieu.» — « Quelque secret que soit leur entrelien (Hasfeld et Mus- « doemon) … il y a toujours deux insupportables témoins, « Dieu qu’ils ne voient pas et la conscience qu'ils sen- « tent (2).» D’autrefois il hésite et craint de donner un nom à l'être dont la main mystérieuse se révèle à nous dans ce que les hommes appellent le hasard, la fortune, le sort, la destinée (3).
Ordener, au seuil de l'éternité, ne pense guère à ce Dieu ni à cette main mystérieuse. Victor Hugo, qui n’a pas su donner à Athanase Munder le langage qui convenait à son état, n’a pas su non plus donner à Ordener
(1) Han d'Islande, p. 493.
(2) Ibid., pp. 129 et 150.
(3) Ibid., p. 314. « Oui, une raison profonde se dévoile souvent dans «ce que les hommes nomment hasard. Il y a dans les évènements com- « me une main mystérieuse qui leur marque, en quelque sorte, la voie et le « but. On se récrie sur les caprices de la fortune, sur les bizarreries du sort, « et tout à coup il sort de ce chaos des éclairs effrayants ou des rayons mer- « veilleux, et la sagesse humaine s’humilie devant les hautes leçons de la « destinée. »
les idées qui convenaient à sa situation. On attendrait un retour sur sa vie passée de la part de celui qui va bientôt rendre ses comptes, non plus aux hommes qu'il a pu tromper, mais à Dieu qui connaît ses pensées les plus secrètes.
Victor Hugo, qui nous décrit minutieusement la prison et le prisonnier, ne peut nous dire qu'une chose de ce dernier : « il rêve délicieusement », « il se juge lui-même avec un saint ravissement. » La psychologie du romancier est, on le voit, bien primitive. Il y a pour lui deux classes d'êtres: les méchants, pour qui la mort est hideuse, « au dernier moment, l’enfer se révèle à l'âme perverse qui a rêvé le néant (1) », et les bons qui comme Ordener ont pratiqué la justice, la charité, le dévouement à l'égard de leurs semblables. Le ciel est pour eux. Ont-ils des devoirs envers leur créateur? Victor Hugo s’en désintéresse complètement, semble-t-il. Les ont-ils remplis? Victor Hugo n’en a souci. Dans son ciel, Dieu tient d’ailleurs bien peu de place et l'amour passe avant lui. Au moment où Ordener part pour l’échafaud nous savons qu'il a prié, mais qu'il a surtout rêvé dans sa prison: il se sent fort de la force que donnent Dieu et l’amour. Rien d'étonnant: quelques instants auparavant il avait serré son Ethel sur sa poitrine. « Le senti- « ment de sa mort prochaine méêlait quelque chose de « solennel à son ravissement et il s’emparait de son « Ethel comme s'il en eût déjà pris possession pour « l'éternité (2). » L'expression est évidemment plus réaliste que l’idée, car à ne prendre que la première, ne diraiton pas que le ciel de Victor Hugo emprunte quelquesuns de ses caractères au paradis de Mahomet.
En résumé, Ordener est-il chrétien ? On n’oserait l’affirmer. Le portrait que Victor Hugo trace de lui, les réflexions personnelles que l’auteur ajoute çà et là de son propre fonds, nous le représentent tout au plus com-
(4) Aan d'Islande, pp. 551-552, (2) Ibid., p. 494.
me un déiste, croyant en un Dieu-Providence qu'il n’ose toujours nommer, en un Dieu qui châtie les méchants ici-bas et au-delà et donne aux bons, qui ne se sont guère occupés de lui, une récompense dont la nature n’est pas clairement définie et qui nous semble bien terrestre.
Ethel, peut-être parce qu’elle est femme, peut-être aussi parce qu’à côté d’Ordener-Victor, elle nous représente ‘ Adèle, est plus religieuse ou du moins a plus de sentimentalité religieuse. Elle n’a rien d’une protestante, c’est la catholique Adèle que Victor Hugo a peinte, empruntant çà et là quelques couleurs au Génie du Christianisme et aux Martyrs, couleurs dont par ignorance il ne connaît pas la valeur et qui par conséquent nous choquent. Ethel, comme Adèle, fait matin et soir sa prière, ou du moins elle prie matin et soir pour le roi sans le connaître (1). Elle lit à son père l'Evangile pour qu'il ne doute pas du ciel (2). Une protestante, il nous semble, parlerait plutôt de la Bible.
Victor Hugo nous fait assister avec Ordener à sa prière et le spectacle, tout à fait romantique, manque absolument de vérité. N'oublions pas qu'avec son père elle est enfermée dans la prison d’un château fort. Pénétrons à la suite d’Ordener. Une porte est entr’ouverte: une jeune fille agenouillée dans un oratoire gothique récite à demi-voix les litanies de la Vierge: oraison simple et sublime où l'âme qui s'élève vers la Mère des Sept Douleurs ne la prie que de prier (3). Qu’Adèle récite les litanies de la inte Vierge, soit, nous le comprenons facilement, mais il n'en va pas de même avec Ethel protestante qui certainement ignore cette prière. Faut-il s’en étonner ? pas trop certes, car dans un autre endroit une vieille ne s’écrie-t-elle pas: « Gloire à la Sainte Mère de Dieu (4).» Cette vieille, si la couleur locale était respectée, ne devrait pas plus croire à
(i) Æan d'Islande, p. 355.
(2) Ibid., pp. 57 et 398.
(3) Ibid., p. 52.
(4) Ibid, p. 227.
la maternité divine de la Vierge qu'Ethel ne devrait invoquer la Mère des Sept Douleurs.
Victor Hugo continue: à voir Ethel, on eût dit « une « vierge des rives de Chypre ou des campagnes de Tibur, « revêtue des voiles fantastiques d'Ossian et prosternée « devant la croix de bois et l’autel de pierre de Jésus.» Quel mélange de souvenirs païens, romantiques et chrétiens ! |
Ethel prie pour son père, puissant tombé, vieux captif abandonné, et elle récite à haute voix le psaume de la délivrance. Elle prie, sans le nommer, pour Ordener, et elle récite « le cantique de la sulamite, l'épouse qui « attend l’époux et le retour du bien-aimé (1). >
Victor Hugo ne nous dit point ce qu'il entend par le psaume de la délivrance. Il l’ignore très probablement et nous l’ignorons à sa suite. Nous savons mieux ce qu'est le cantique de la sulamite: il s’agit évidemment ici du cantique des cantiques. Nous ne pensions pas que ce fut une prière, en tous cas elle serait un peu longue. Psaume de la délivrance, cantique de la sulamite, Victor Hugo a lu ces noms quelque part dans Chateaubriand ou ailleurs, il n’en a pas très bien compris le sens, mais ils allaient bien à la scène qu'il composait et il les a employés sans en demander davantage.
Cette prière, à laquelle nous venons d'assister, suppose évidemment des sentiments religieux chez Ethel, mais Victor Hugo s’est contenté de nous les faire entrevoir, car dans le reste du roman Ethel ne nous apparaît plus que comme une fille aimante et dévouée, une amante tantôt éplorée, tantôt ardente et courageuse jusqu'à l’héroisme. Ce n'est point en effet, comme on pourrait le supposer, une timide enfant. Sans transition, ce qui est peut-être un défaut d'observation psychologique, défaut que l’on rencontre dans les femmes crées par Victor Hugo, elle passe des faiblesses féminines aux résolutions viriles. Ethel, à la suite d’Ordener, gravit avec courage
(1) Jan d'Islande, p. 52.
HAN D'ISLANDE 297 les âpres sommets du renoncement. Ordener, pour sauver le père de sa fiancée, est prêt à donner sa vie; pour arracher Ordener au supplice, Ethel ne balance pas un instant, elle consent à extirper de son cœur un amour qui est tout pour elle: c’est elle qui va conseiller à son amant d'épouser la fille du grand chancelier, Ulrique d'Ahlefeld. Cette force de caractère ne l’abandonne pas un instant: c’est elle qui propose à Athanase Munder de bénir dans la prison son union avec Ordener Gul-
denlew, son seigneur.
Cette scène, cette union nous semblent comme une ébauche de la scène et de l’union qui terminent Her. nani. Ethel parle elle aussi « de la destinée fatale », de la « contagion de son malheur.» — « Tu daigneras permet- « tre, Ordener, mon seigneur, à celle qui n'aurait pu « être la compagne de ta vie, d’être la compagne de ta « mort; car tu m'aimes assez, n'est-il pas vrai, pour « n'avoir pas douté un instant que je n’expire en mé- « me temps que toi. » — «Tu ne sais, ami, ce que je « ferai, — je me placerai aux fenêtres du donjon de « manière à te voir monter sur l’échafaud, afin que « nos âmes s’envolent ensemble vers le ciel. Si j’expire « avant que la hache ne tombe, je t’attendrai ; car nous « sommes époux, mon Ordener adoré, et ce soir le cer- « cueil sera notre lit nuptial (1).»
L'amour et la souffrance délivreront-ils l'âme d’Ethel de sa prison de chair, ou bien le poison leur viendra-t-il en aide? Victor Hugo ne le dit point ; mais nous pencherions volontiers pour la seconde solution. Relisons maintenant quelques vers de la dernière scène d’Hernani, et les rapprochements vont s'imposer d'eux-mêmes. Dona Sol vient de boire une partie de la fiole empoisonnée ; elle s’adresse à Hernani, puis à son oncle.
Ne te plains pas de moi, Je t’ai gardé ta part.
(1) Æan d'Islande, pp. 503-504,
Tu ne m'’aurais pas ainsi laissé la mienne Toi ? Tu n’as pas le cœur d’une épouse chrétienne.
.… Vers des clartés nouvelles Nous allons tout à l’heure ensemble ouvrir nos ailes. Partons d’un vol égal vers un monde meilleur Un baiser seulement, un baiser !.…
.… Mort! non pas ! nous dormons.
Il dort. C’est mon époux, vois-tu. Nous nous aimons. Nous sommes couchés là. C’est notre nuit de noce (1).
Le poète dramatique, en 1829, prête à l’épouse chrétienne des sentiments qui n’ont germé que dans son propre cerveau, mais ne trouvons-nous pas, dès 1821, chez le romancier, les mêmes idées qui ne s'expriment peut-être pas avec la même netteté, mais qu'il est possible cependant de deviner sous la magie des phrases.
Ethel, qui au début nous apparait comme une chrétienne, n’est plus à la fin qu'une amoureuse qui, peu soucieuse des devoirs de la religion, ne songe qu'à son amant pour mourir en même temps que lui.
De cette étude sur Han d'Islande, tirons une dernière conclusion. Victor Hugo, en 1833, nous dit que « ce livre, « œuvre naive avant tout, représente avec quelque fidélité « l’âge qui l’a produit (2).» Nous souscrivons volontiers à cette affirmation.
Victor Hugo a mis dans cet ouvrage son amour pour Adèle, ses souvenirs d'enfance et de jeunesse, son érudition un peu écolière. Les personnages de ses pièces de théâtre ou de ses romans, qui s’ébauchaient dans son imagination de jeune homme, y apparaissent grossièrement dessinés, avec des contours vagues et imprécis, mais ils existent, quoiqu'ils n'aient pas encore cette vie abondante qu'il leur donnera plus tard. Han d'Islande renferme enfin comme un brouillon de certaines scènes, un essai un peu gauche de certaines situations.
(4) Hernani, acte V, scène VI, pp. 436, 457, 158. (2) Han d'Islande, préface de 1833, p. 3,
L'auteur évidemment s’y révèle aussi. Il a brodé son intrigue d'amour sur un fonds très moral, la récompense de la vertu et le châtiment du vice. Mais qui va châtier ou récompenser ? C’est une main mystérieuse, puissance que parfois il n'ose nommer : ailleurs c’est un Dieu dont il reconnaît l'existence.
Mais l'imagination de Victor Hugo l’entraîne fort loin quand il s’agit de peupler le monde que ce Dieu habite. Le merveilleux dont il entoure la divinité ne fait guère figure chrétienne : démonologie, angélologie, hagiographie sont parfaitement fantastiques. Les personnages qui, pour respecter la couleur locale, devraient être protestants, sont plutôt catholiques, mais d’un catholicisme de l'invention de Victor Hugo: preuve qu'en 1821, disons même en 1823, Victor Hugo était fort ignorant de la religion qu’il était censé pratiquer, qu'il ne connaissait ni les usages et coutumes, ni les dogmes chrétiens, et qu'il construisait catholicisme et protestantisme à sa guise, d’après les fantaisies de son imagination romantique.
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Pour bien connaître Victor Hugo à cette époque, pour apprécier sainement l’état de son âme, nous avons besoin de savoir dans quelle atmosphère d'idées et de sentiments il s’est trouvé, ce que lon pensait autour de lui, quelles théories ont pu faire impression sur lui et le pousser vers le catholicisme, et par conséquent quel fut le degré d'originalité et de personnalité de ses convictions. Pour cela il nous faut consulter les journaux, les revues qu’il lisait, les articles écrits par ses amis. Ceux-ci, plus modestes que lui, ont reflété plus fidèlement leur époque sans la troubler par des éléments personnels ; leurs convictions ont plus de sincérité car ni le désir de la gloire, ni le souci de leur réputation ne les ont portés à varier, à changer, à masquer leurs intimes pensées.
Nous avons parcouru la plupart des journaux ou des revues imprimées de 1819 à 1823 et que Victor Hugo pouvait lire; partout nous avons trouvé, énoncée avec une force plus ou moins grande mais toujours avec une netteté saisissante, une idée, qui sous les diverses formes qu'elle prend, peut s’énoncer ainsi: Pour avoir du talent ou du génie, il faut être royaliste et religieux. Seuls ont une valeur les écrivains qui sont royalistes et
religieux, tous les autres sont nuls, ne comptent pas, et les journaux et les revues appuient leur assertion par des exemples nombreux.
Au commencement, on parle de l’union de la religion et de la monarchie. On célèbre la restauration du trône et de Pautel. La Quotidienne (1) est heureuse de rappeler une parole de Chateaubriand : « Personne plus que «moi n'admire la Sainte Alliance... mais il est une « alliance plus sainte, plus nécessaire, c’est l'alliance avec « Dieu. Elle seule peut nous sauver.» Le vicomte de la Rochefoucauld s'exprime à peu près dans les mêmes termes: « La religion de nos pères peut seule réparer «les maux causés par l'irréligion du temps. La reli- « gion et la monarchie sont plus que jamais devenues « inséparables en France où l’homme religieux est né- « cessairement monarchique (2).»
Abel Hugo, dans le Conservateur Littéraire, transportait la question sur le terrain des lettres. Il était d'avis évidemment d’unir la royauté et la religion. « Au reste, « disait-il, une chose nous a frappés dans notre âge de « lumières, c’est que tous nos hommes de talent sont « religieux (3). »
Lamartine, par ses Méditations poétiques, en était une preuve, et Genoude, l’ami de Lamennais, se chargeait de le montrer dans le Conservateur et de mettre bien en lumière l’idée ébauchée par Abel Hugo. Il commençait par rappeler, pour appuyer sa thèse, une parole de Fénelon : « La poésie est plus sérieuse et plus utile que le « vulgaire ne le croit. La religion l’a consacrée à son « usage dès l’origine du genre humain ». Puis il faisait le procès de lord Byron, « incontestablement poète par « l'expression... mais qui a mis en vers l'âme d'un « athée. » La transition venait ensuite tout naturellement. « Plus heureuse que l’Angleterre, disait-il, la France voit
(1) La quotidienne, 9 octobre 1819, article signé R. (2) Journal des Débats, 15 novembre 1819.
(3) Conservateur Littéraire, t. I, liv. 3, p. 392, 15 janvier 1820. Article sur la Panhypochrisiade de Népomucène Lemercier.
. aujourd’hui s'élever dans son sein un poète qui puise ses inspirations dans la religion, véritable source de lumière et de vie. Ce poète est M. de Lamartine... L’'Epître à Lord Byron... exprime en vers admirables le système magnifique du christianisme, réponse éternelle au désespoir de l'athée..… C’est le plan de l'Evangile que M. de Lamartine développe dans une éclatante poésie... M. de Lamartine est une preuve de plus à quel point se lient les saines doctrines en religion, en politique, en littérature... » Genoude rendait en terminant ses hommages au génie, qui se transformait chez Lamartine en «ange de lumière (1). »
ES
Chateaubriand et La Rochefoucauld, occupés surtout de politique, voyaient d’abord la liaison entre les théories religieuses et les opinions monarchiques. Abel Hugo et Genoude, hommes de plume, réunissaient dans le même faisceau la religion, la politique et la littérature. . Saint-Victor, dans le Défenseur, quelques mois plus tard, va reprendre le même thème pour lui donner une ampleur plus grande. Il consacre au moins vingt pages et deux articles aux Méditations de Lamartine (2). Il s’inspirait, comme (Genoude, de la pensée de Fénelon et il s’attachait à prouver longuement que «la poésie «fut, dans son principe, le langage religieux ; et les « poètes sublimes, qui chantèrent les louanges du vrai
St
« Dieu la portèrent, dès les premiers temps, à sa plus
« haute perfection. » — La poésie, en dehors du peuple hébreu, était paienne «sans cesser toutefois d’être re- « ligieuse ». — «Les poésies les plus licencieuses con-
« servaient un caractère religieux et la poésie, sacrée « dès son origine, n'avait point cessé de l'être pour s'être « abaissée jusqu'à célébrer les passions humaines les plus « honteuses, par la raison qu’il n'était point de passion « qui n'eut été déifiée. »
(1) Conservateur, t. VI, liv. T6, pp. 508-513, 9 mars 1820,
(2) Le Défenseur, t. I, liv. T7, avril-mai 4820, pp. 344-354 et t. IL, liv. 46, juillet 1820, pp. 406-419.
De l’antiquité il passait au Moyen-Age: « Ces siècles « non lettrés eurent aussi leur littérature: ils eurent des « poètes, puisque la poésie est une langue qu’il est naturel à l’homme de parler; et par une inspiration « non moins naturelle, ce fut dans le Christianisme que « ces poètes cherchèrent d’abord leurs sujets et qu’ils « puisèrent leur merveilleux. » Il apportait alors ses preuves. Les -poésies sacrées du Moyen-Age retentissent encore dans nos temples, affirmait-il ; quand ces poètes grossiers traitent des sujets profanes, ils font intervenir les saints du Paradis ; leurs fictions prennent leur source dans les croyances du christianisme. Leurs inventions dramatiques sont tirées des livres saints, des mystères les plus augustes de la religion.
. Du Moyen-Age Saint-Victor passait à la Renaissance qui suivit un double courant. Quelques esprits supérieurs dans l'épopée transportèrent dans des chants inspirés par la religion les beautés de la poésie. La foule des rimeurs au contraire se prosterna devant les divinités riantes et fabuleuses de l'antiquité ; parfois même ils firent un mélange bizarre des divinités profanes avec les mystères les plus augustes de la religion du vrai Dieu, mais ces ouvrages monstrueux achevèrent de prouver « combien la poésie est essentiellement religieuse. »
Au xvrre siècle, les faux dieux triomphent et leur victoire fut fatale à la poésie car les chants des poètes « jadis sacrés ne parurent plus aux yeux des gens sen- « sés qu'un frivole amusement. » — « Boileau se fit l’a- « pôtre de cette hérésie littéraire », mais « sa raison su- « périeure le préserva dans ses propres écrits du danger « des fausses doctrines qu'il venait de consacrer. »
Saint-Victor commençait son second article en essayant de prouver que Boileau combattit lui-même ses propres doctrines et affirma que la poésie ne vit que de foi.
Une merveille absurde est pour moi sans appas ; L’esprit n’est point ému de ce qu’il ne croit pas.
I1 s’efforçait aussi de montrer que la religion imprégnait les poésies païennes de Racine. Sa démonstration se faisait plus évidente alors qu'il parlait de J.-B. Rousseau.
Un court aperçu sur le xvirre siècle permettait à Saint- Victor de faire une excursion en pays étranger et d’étudier, chez les Allemands et les Anglais, la tentative « de « créer un merveilleux nouveau avec des contes de re- « venants et cette espèce de merveilleux que l’on doit «au génie des nourrices et des vieilles femmes.» Ils ne purent qu’exciter la pitié des gens raisonnables.
Il revenait en France avec le genre descriptif. Delille, dont l’un des meilleurs ouvrages est la traduction d’un poème religieux, fut entraîné comme malgré lui par le fatal esprit de son siècle, esprit éminemment anti-poétique. Rompant la chaîne qui unit le présent au passé, le xvine siècle, s’enfermant stupidement dans le cercle aride de la raison humaine, a enfanté des erreurs monstrueuses dont il n’y avait point eu jusqu'alors d'exemple parmi les hommes.
Saint-Victor avait ainsi parcouru toute l’histoire de la littérature, pénétré de cette idée qu’elle doit être avant tout chrétienne si elle veut être vraiment poétique. Il arrive enfin au xixe siècle et il salue la génération croyante qui s'élève au milieu des ravages que fait encore l’athéisme ; elle est destinée à se fortifier dans le bien par le spectacle même du mal et de ses effets prodigieux. Il lui était réservé de renouer le fil des traditions. « Cette génération a paru: elle croît au milieu « de nous pour un meilleur avenir; et déjà plusieurs « talents supérieurs sortis de son sein ont rendu plus « remarquable encore cette stérilité incurable, cette mé- « diocrité sans ressources dont semble .frappé tout « ce qui combat maintenant contre la vérité. On pouvait « prédire que les poètes qui s’élèveraient au milieu de « cette société des enfants de Dieu rendraïent à la poésie « son véritable caractère et augmenteraient le succès dû
« à leur talent de toute la majesté et de tout le charme des « inspirations religieuses. »
Saint-Victor n’avait pas besoin de tirer la conclusion, elle s’imposait nette et précise: tous ceux qui n'étaient pas religieux étaient frappés d’une « stérilité incurable », leur « médiocrité » était sans ressource. Athéisme et nullité allaient de pair, talent et religion s’unissaient nécessairement. -
Il abordait enfin les Méditations poétiques, mais il ne pouvait évidemment se débarrasser de l’idée qui lPavait guidé dans sa longue excursion à travers l’histoire de la littérature. A peine avait-il admiré chez Lamartine les qualités qui font le véritable poète, « les pensées no- « bles, les sentiments profonds, le style imagé, les cou- « leurs, l’éloquence, l’harmonie de la poésie », qu’il revenait à sa pensée. « Tous ces trésors de l'imagination, « de l'intelligence, et du langage, sa muse chaste et pas- « sionnée tout à la fois, semble ne s’en servir que pour « former un cantique d’adorations continuelles au vrai « Dieu, que pour célébrer la grandeur de ses bienfaits «et les merveilles de sa miséricorde. Dieu, la religion, « la foi, l’amour, les immortelles espérances se mêlent « sans cesse dans ses chants à la peinture des faibles- « ses de l’homme, purifient ses affections les plus mon- « daines, sanctifient en quelque sorte ce qu'il y a de « profane dans ses vœux et dans ses pensées. »
Les citations se pressaient abondantes, mais toujours la même idée reparaissait jusqu'à en être fatigante pour le lecteur. « Montroris maintenant, disait Saint-Victor, le « poète livré aux faiblesses de son cœur, ct admirons «ce que la religion peut répandre de charme sur l’ex- « pression d’un sentiment que les muses profanes ont « présenté sous mille formes et qu’elles ont su rendre «trivial pour l'avoir trop honoré et trop célébré.» Il reproduisait des vers de la xixe méditation: La Foi et la xxvue presque entière: Le Temple, mais il choisissait avec art ce qui pouvait servir à édifier sa thèse.
Ce n'était pas suffisant de montrer Lamartine poète
chrétien et, disons-le, poète parce que chrétien. Il fallait prouver qu’il n'était pas une exception et qu'il avait des émules dans les «talents supérieurs de la jeune génération » et que nombreuse était «la société des enfants de Dieu.» A la suite de Lamartine il mettait Edmond Géraud qui, disait-il, prendra bientôt sur le Parnasse français, la place honorable qui lui appartient légitimement, puis Sapinaud de Boishuguet avec ses Elégies Vendéennes et la Traduction des Psaumes, puis Victor Hugo et son Ode Moïse sur le Nil où le poète que l’on dit très jeune encore s'élève quelqueïois à des beautés de premier ordre, enfin le Comte de Coëtlogon qui vient de publier un poème en seize chants intitulé David.
A la suite des poètes, Saint-Victor citait quelques prosateurs: il annonçait la traduction de la Bible de Genoude et le second volume de l’/ndifférence en matière de religion. L'amitié évidemment guidait le jugement du critique et quelques-uns des « talents supérieurs » qu'il prônait sont complètement oubliés (1).
« Il est consolant, disait-il en terminant, de voir les « sciences et les lettres si noblement cultivées; et com- « me dans les plus beaux jours de la monarchie et du « christianisme, de pouvoir compter leurs plus dignes « favoris dans la société des chrétiens et des royalistes. « Cette supériorité décidée de talent et de lumières dans « le parti le plus juste est si manifeste que les libéraux « eux-mêmes n'osent point la contester ; et dût leur fu- « reur s'en accroître, le caractère de l'erreur est tel au- « jourd'hui, que l'intelligence de ceux qui s'y livrent «doit en être de jour en jour plus dégradée, et que « cette infériorité qui les humilie et qui les désespère « ne peut manquer de devenir de jour en jour plus frap-
(1) Notre intention n’est point évidemment de juger ici la critique de Saint- Victor. Il a adressé ses louanges aux poètes et aux ouvrages que ses amis admiraient. De plus il n’a regardé l'œuvre de Lamartine que sous un angle déterminé d'avance, il n’en à pas vu tous les côtés et il n’a cherché que les matériaux utiles à ses desseins. Le jugement qu'il a porté sur les Méditations poétiques gagnerait à être reformé et surtout complété par d’autres aperçus.
INFLUENCE DES IDÉES A LA MODE 307 « pante, plus honteuse et jusqu'à leur dernière confu- « sion. »
L'article de Saint-Victor, tout littéraire au commencement, finissait presque en diatribe politique et le critique ultra frappait sans ménagement et sans distinction tous les libéraux, ses adversaires. C'était aller trop loin que de leur dénier tout talent, de croire que l’erreur dégradait d’une manière hônteuse leur intelligence stérile et médiocre. Attachés pour la plupart à des formules vieillies et à des sujets rebattus indéfiniment, les libéraux ne voulaient pas comprendre que la littérature évoluait et qu'une ère nouvelle s’ouvrait. Eux aussi méêlaient la politique à leurs querelles littéraires et ils rejetaient les genres nouveaux parce qu'ils étaient cultivés par d’ardents royalistes. Les Lettres Normandes exprimaient bien leur sentiment dans ce jugement que nous cueillons parmi d’autres. « Nous ne voyons « pas sans plaisir que la plupart des écrivains, qui s’ef- « forcent de corrompre le goût en France, appartien- « nent à une classe d'hommes dont nous nous honorons « de ne pas faire partie. L’Atala, le Jean Sbogar, les « Folies du Siècle ne sont pas nés parmi les libéraux. « On nous permettra donc de jeter à loisir le ridicule « sur les productions du même genre, sur les œuvres « romantiques qui fourmillent aujourd'hui parmi nous «avec une déplorable abondance (1).»
Victor Hugo a certainement lu l’article de Saint-Victor et probablement les Lettres Normandes (2). Il a été enchanté de voir son nom joint à des noms illustres, Lamartine, Lamennais, Ed. Géraud. On l'iicorporait à leur suite dans la société des enfants de Dieu, on le séparail nettement des libéraux. À force de l'entendre répéter, il devait finir lui aussi par la partager cette
(1) Lettres Normandes, t. X, lettre Te, p. 265, 14 avril 1821.
(2) Victor Hugo n’ignorait ni le Défenseur, ni les Lettres Normandes puisque le Conservateur Littéraire avait pris contre ces deux journaux la défense de Chateaubriand, contre le Défenseur qui ne regardait pas Chateaubriand comme le premier et le chef des royalistes et contre les Lettres Normandes qui niaient la sincérité de ses sentiments.
idée: pour être bon poète il fallait porter l’estampille royaliste et composer des poésies religieuses. Victor Hugo avait dix-huit ans, il cherchait avant tout la renommée, pouvait-il résister alors qu'on le poussait bon gré mal gré à la suite de gens qui avaient de la gloire et du talent et dont le voisinage n’était pas fait pour lui déplaire. On comprend facilement qu'il ait cherché à les imiter, soit par intérêt et politique, soit par une conviction ni très profonde ni très bien définie.
Saint-Victor n'était pas le seul à soutenir dans le Défenseur la thèse que nous venons d'étudier ; de Bonald et Lamennais l’appuyaient de leur autorité.
De Bonald rendant compte du second volume de l’Essai sur l'Indifférence, trouvait que l'extinction « de Ia « foi était d'autant plus alarmante qu’elle était politique « et en quelque sorte nationale.» Il parlait des écrivains « qui avaient essayé de faire voir l’intime alliance des « vérités religieuses et des vérités politiques (1). »
Lamennais de son côté publiait un article intitulé: Quelques analogies entre la religion et la politique (2).
L’athéisme, disait-il, est l’absence de tout pouvoir spirituel d’où résulte l'anarchie de l'univers... La souveraineté individuelle ou l'absence d’un pouvoir général dans l’état correspond à cette erreur religieuse, c’est l’athéisme politique.
La démocratie établit dans l’état une multitude de pouvoirs égaux, mais néanmoins subordonnés dans leur exercice. C’est le polythéisme qui n’est au fond qu’une démocratie de dieux, comme la démocratie est le polythéisme politique...
Un dieu sans personnes divines, c’est le déisme; un pouvoir sans personnes sociales, c’est le despotisme ; et
(1) Le Défenseur, t. TIT, livr. 28, p. 52, octobre 1820. Quelques mois plus tard, il reprenait la même idée sous une autre forme dans la Quotidienne du 2 février 1821 : « La religion et la royauté sont inséparables en France : C’est « ensemble qu'elles ont péri, ce n'est qu’ensemble qu'elles peuvent se relever. « Si donc la religion ne se relevait pas encore, qu’en faudrait-il conclure ? »
(2) Le Défenseur, t. LL, liv. 32, p. 241, 4 novembre 1820.
partout où le despotisme est établi, il existe dans la religion une disposition sensible à se rapprocher du déisme.
Un seul Dieu en trois personnes ou Dieu conçu sans la notion de trois personnes distinctes dans une nature unique offre le type de la monarchie pure, de cette monarchie chrétienne dont M. de Bonald a développé d’une manière admirable la constitution et les lois: monarchie où l’on retrouve partout la Trinité dans l'Unité... Ce gouvernement dans sa simplicité et sa grandeur, est une des plus magnifiques créalions du christianisme.
Cette théorie de l’union de la politique, de la littérature et de la religion, nous la trouvons encore dans le Journal des Débats sous la plume de Hoffman (1). Z — Hoffman avait écrit deux articles sur le Clovis de Viennet. Très classique, il devait nécessairement attaquer les romantiques, mais il soutenait la même thèse que tous les écrivains royalistes de l’époque. Il commence ainsi : « Une « observation qui n’a échappé à personne, c’est qu'il « existe entre les doctrines littéraires et les doctrines « politiques une concordance parfaite et une dépendan- « ce réciproque. L'époque où l'esprit philosophique a « voulu analyser le pacte social est celle où les petits « esprits ont voulu réformer le code littéraire et établir « des principes plus favorables à la médiocrité. Les rè- « gles du goût étaient aussi gênantes pour les mauvais « écrivains que les lois de l’Etat pour les anarchistes ; «et dès que l’on osait attaquer l'autorité légitime, la re- « ligion et la morale, on n’était pas assez inconséquent « pour respecter Aristote et Horace qu'on ne lisait point « et Boïleau qu'on ne lisait guère.»
Ce début met en évidence un point que l’on n’a peutêtre pas assez remarqué. Le romantisme, fils de Chateaubriand et par conséquent religieux, est fils aussi de la révolution, car il commence à l’époque où nous sommes (1820) à attaquer l'autorité. Hoffman a surtout remarqué
(1) Journal des Débats, 23 novembre 1820, Hoffman signait Z.
ce point, mais les jeunes écrivains qui deviendront bientôt les coryphées du romantisme n’ont point encore cette audace. Soumis à l'autorité jusqu'à nouvel ordre, ils comprennent comme Hoffman qu’il y a concordance parfaite et dépendance réciproque entre les doctrines politiques et les doctrines littéraires et religieuses.
Quelques mois plus tard, dans le Défenseur (1), Joseph Rocher, l'ami de Lamennais et de Victor Hugo, écrivait un article sur la Décadence des lettres. Il en voyait une des causes dans l’abandon des idées religieuses.
« La sublimité des doctrines religieuses garantissait sous « Louis le Grand lexcellence des doctrines littéraires, «et la pureté du goût fut inséparable de l'amour de « l'ordre... Si les auteurs présents ont perdu la trace « des grands hommes c’est parce que la religion na « point fécondé leur pensée (2). »
Légitimité et talent sont inséparables, disent à leur tour les Lettres Champenoises: « C’est une chose digne « d'attention que les hommes qui dans ce siècle marquent « le plus par leurs talents sont tous invariablement at- « tachés à la cause de la légitimité. Je n’en citerai pour « exemple que MM. de Chateaubriand, de La Mennais, de
(1) Le Défenseur, t. III, liv. 39, pp. 596-603, 30 décembre 4820.
@) Victor Hugo ne pouvait manquer de lire le Défenseur qui, le 3 mai 4824, citait avec éloges vingt-deux vers de son ode sur le Baptême du duc de Bordeaux (t. V, pp. 40-41). « De toutes les pièces de vers qui ont paru sur le « baptême de Mgr le Duc de Bordeaux, la plus remarquable sans contredit est « celle publiée par M. Victor Hugo qui à peine âgé de 19 ans compte déjà « parmi l'élite des écrivains royalistes. » Des citations habilement faites montraient justement cette union de la religion et de la royauté dont nous parlons.
Les trônes tombent ; l'autel croule ;
Les factions naissent en foule.
Dieu n'épuise pas le pardon ;
Il mène au repentir l’impie.
Peuples ne doutez pas, chantez votre victoire. Un sauveur naît, vêtu de puissance et de gloire.
Cette petite note n’était pas signée, mais il est à remarquer que cette livraison du Défenseur et la suivante annoncent les Romances historiques d'Abel.
Un mois plus tard (21 juin 4821) M. C. (de Courchamps ?) faisait un article
sur les l’oësiques lyriques de Dorion, un nantais, et trouvait qu’on n'avait pas rendu assez de justice au talent de M, Victor Hugo,
« Bonald, de Fontanes et de Maistre. Je ne veux point « d'autres garants de l’excellence de cette cause: tous « les arguments de nos grands publicistes tombent de- « vant de telles autorités (1). »
La Foudre (2) ne parlait pas autrement: « C’est une « chose digne de remarque, surtout en ce moment, que « la supériorité des poètes qui ont suivi le droit chemin « de l’honneur, sur ceux qui se sont faits les Tyrtées « de l'opposition. L'amour de la légitimité... élève la « pensée et nourrit la poésie... les prétendues idées li- « bérales rétrécissent le cœur... C'est un fait reconnu « par tous les gens de goût: les idées libérales ne sont « pas poétiques. »
Les pauvres libéraux, à chaque instant, recevaient, et de tous côtés, des brevets de nullité. La Quotidienne (3), en annonçant l’ouverture des Bonnes Lettres, félicitait cette société d’avoir été, pendant sa première année, fidèle à son titre et d’avoir « constamment dé- « montré l’avantage des principes monarchiques sur ces « maximes pernicieuses que quelques écrivains cherchent «encore à répandre aujourd'hui... elle a prouvé lin- « fluence nécessaire de la religion et de la morale sur « le développement des facultés de l’homme.»
V. Hugo n’a peut-être pas lu tous ces articles de revues ou de journaux que nous venons de parcourir. Si nous les avons accumulés ainsi, c’est pour bien montrer l’état des esprits de ceux qu'il fréquentait. Luimême nous a fourni la preuve qu'il partageait leurs idées. Ouvrons la Préface des Odes et Poésies diverses. En juin 1822, il écrit: «Il y a deux intentions dans « la publication de ce livre, l'intention littéraire et l'in- « tention politique ; mais dans la pensée de l’auteur, la « dernière est la conséquence de la première, car l’his- « toire des hommes ne présente de poésie que jugéa
(1) Lettres Champenoises, t. IV, lettre 30e, pp. 86-87, 17 février 1821. (2) La Foudre, n° 4, p. 4, 25 mai 1821, sous la signature L, (3) La Quotidienne, 17 octobre 1821,
« du haut des idées monarchiques et des croyances re- « ligieuses. »
Victor Hugo, dans ces quelques lignes, n’a nf la nervosité, ni l’ardeur et la violence des journalistes toujours sur la brèche, attaquant sans cesse les libéraux qui d’ailleurs sont prompts à la riposte. Il pose plutôt en penseur et en philosophe, qui, placé au-dessus des vaines querelles, exprime sentencieusement sa pensée et semble croire qu'on ne peut y contredire.
Quittons-le un instant pour continuer notre enquête à travers la presse, nous le retrouverons d’ailleurs bientôt. Au moment où Victor Hugo publiait sa Préface, la Gazette de France (25 juin 1822), en parlant des Macchabées de Guiraud, voyait un caractère de l’époque présente dans le retour complet aux idées religieuses. Moins calme, plus belliqueux, le Réveil (21 novembre 1822) gourmandait « les séides de Ia secte antisociale » qui prétendent avoir seuls défendu les Grecs. Affirmer que les Royalistes n’ont rien fait est un mensonge: À. de Vigny, A. Guiraud, Gaspard de Pons sont des muses royalistes dont la lyre a chanté les malheurs des Grecs. Le journal citait ensuite des vers de G. de Pons dont « l’enthousiasme a su mêler toutes les « inspirations, toutes les couleurs, toutes les théogo- « nies.» Il terminaït par cette apostrophe un peu grotesque : « Maintenant, charlatans de tous les tréteaux et « de tous les carrefours, reprenez vos trompettes, et ré- « pétez que les poètes royalistes (les seuls vraiment chré- « tiens et vraiment français, entendez-vous) n’ont pas «eu un vers pour ces malheureux Grecs vos frères en « religion et en gloire! » Voici les vers de G. de Pons:
Fils des Grecs ! Alliez pour chanter leurs défaites Aux accords d’Apollon les accords des prophètes Invoquez à la fois dans l’ardeur des combats Jéhovah, Jupiter et Marie et Pallas.
La foi pour vous guider doit s’unir à la gloire Adorez tous les dieux qui donnent la victoire.
Mêler toutes les théogonies est peut-être poétique, en
tous cas ce n’est pas chrétien. Retenons cette affirmation du Réveil: les poètes royalistes sont les seuls vraiment chrétiens et vraiment français.
En juin 1823, Auger prononce le discours de clôture des Bonnes-Lettres. Le Journal des Débats du 1+ juillet en rend compte. Auger, avec beaucoup de force, a montré tout ce que l’éloquence, la poésie, les beaux-arts trouvent de grand, de généreux, d’élevé et pour ainsi dire d’inspirateur dans les sources sacrées de l’Ecriture Sainte et de la religion. Il a prouvé d'autre part combien la royauté devait être chère aux enfants des Muses, combien les principes monarchiques étaient favorables au génie et la monarchie « un sol tutélaire » pour le talent.
On peut penser ce qu'on voudra de ces théories, mais elles n'étaient pas sans faire impression alors sur les jeunes esprits, elles les pénétraient et elles devenaient leur vie. Elles agissaient même sur les étrangers puisque les Lettres Champenoises (1) citèrent avec enthousiasme cette lettre d’un gentilhomme anglais converti: « En devenant catholique je me sentais en même temps « devenir royaliste tant il est vrai que la religion révélée, «en purifiant le cœur, donne aussi la rectitude de l’es- « prit.»
On voit facilement l’exagération où mènent de semblables théories. Elles conduisaïient même à une certaine hypocrisie que Saïnt-Valry dénonçait dans les Annales de la Littérature et des Arts (2). Rendant compte des Tablettes romantiques il accusait des faiseurs de mélodrames, des romanciers spéculateurs, d'offrir sans pudeur la charge des meilleurs écrivains. Le public, qui confond tout facilement et qui porte ses jugements avec trop de légèreté, se laisse prendre « aux tromperies ridicules » de « ces charlatans écrivassiers ». « Ils portent « la tête penchée comme Alexandre, et ce sont des hé-
(à) Lettres Champenoises, 1823, lettre 435°, t. XV, p. 263. (2) Annales de la Littérature et des Arts, janvier 1823, livr. 118, p. 2.
«ros ! {ls font des signes de croix et ce sont des saints. »
Les conclusions qui découlent de tous ces articles sont d’une netteté absolue: soyez royalistes, soyez catholiques, parce que seuls les royalistes et les catholiques ont du talent ; on ne peut être royaliste sans être catholique et réciproquement. De telles doctrines ne sont pas professées évidemment par les libéraux, républicains ou bonapartistes, mais d’un bout à lautre du camp royaliste on peut lire le même refrain dans tous les journaux et dans toutes les revues. Les prédicateurs, du haut de la chaire de ‘vérité, proclament des théories identiques. Victor Hugo a entendu à St-Sulpice Frayssinous les enseigner, et, à l’époque où nous sommes, les Missionnaires font chanter dans toutes les églises de France le fameux cantique Les Bourbons et la foi.
Que pense Victor Hugo de tout cela? Est-ilconvaincu lui aussi qu'il faut être royaliste et catholique ? Il fournit lui-même une réponse à notre question dans la seconde préface des Odes (février 1824). « L'ordre re- < naît de toutes parts dans les institutions, il renaît « également dans les lettres. La religion consacre la li- « berté, nous avons des citoyens. La foi épure l’imagina- « tion, nous avons des poètes (1}).» Ii ne parle pas autrement, on le voit, que tous ceux qui ont écrit avant lui sur le même sujet. Il n’ose pas prétendre que seuls les royalistes ont du talent, mais autour de lui tant de fois il a entendu soutenir cette thèse qu'il fallait être religieux et royaliste, il a lu si souvent cette doctrine dans les journaux et les revues qu’il la répète comme un écho fidèle. Après les grandes secousses politiques, les grandes catastrophes, il semble « que l’homme se « réveille comme en sursaut au bruit de toutes ces « voix merveilleuses qui l’avertissent de Dieu. L'esprit «des peuples en un religieux silence entend longtemps «retentir... la parole mystérieuse qui témoigne dans les « ténèbres. ‘Quelques âmes choisies recueillent cette pa-
(1) Odes et Ballades, p, 45,
« role et s’en fortifient..…. elles la font éclater dans leurs «inspirations..… Telle est la mission du génie ; ses élus. « sont ces sentinelles laissées par le Seigneur sur les « tours de Jérusalem et qui ne se tairont ni jour ni nuit. « La littérature actuelle... est l'expression anticipée de « la société religieuse et monarchique (1). »
Qui ne voit que Victor Hugo a fait pour composer cette préface et énoncer ses idées de larges emprunts aux articles de Saint-Victor, dans le Défenseur, dont nous avons déjà parlé (2). Tous deux, mais de différente manière, font l’historique de la poésie et cherchent à la montrer religieuse. « Les poètes... des temps primi- « tifs sont des prêtres chantant les grandes choses de « leur religion et de leur patrie (3) », nous dit Victor Hugo, répétant ainsi après Saint-Victor la parole de Fénelon : « la poésie fut dans son principe le langage religieux. » Il résumait, il abrégeait en une phrase vigoureuse le long paragraphe où Saint-Victor avait expliqué que: « la « poésie sacrée dès son origine n’avait point cessé de « l’être pour s'être abaïissée jusqu'à célébrer les passions « humaines les plus honteuses par la raison qu'il n’é- « tait point de passion qui n'eut été déifiée. »
Tous deux accusent le xvrre siècle d’avoir adoré des dieux païens et d’avoir ainsi préparé le triomphe, au xvirre siècle, de la philosophie. Le xvirre siècle a rompu la chaîne qui unit le présent au passé, il a enfanté des erreurs monstrueuses sans exemple jusqu'alors parmi lés hommes. Ainsi parlait Saint-Victor. Après lui, Victor Hugo proclame que « le goût national, accoutumé « à ne point séparer les idées de religion et de poésie, eut « répudié tout essai de poésie irréligieuse et flétri cet- « te monstruosité non moins comme un sacrilège que «comme un crime social (4).»
(4) Odes et Ballades, préface, pp. 16 et 17.
(2) Le Défenseur, t. I, livr. 7°, avril-mai 1820, pp. 344-354 ett, IT, livr. 46°, juillet 4820, pp. 106-119.
(3) Odes et Ballades, préface, pp. 19 et 20, (4) Ibid., p. 20,
Tous deux saluent la jeune génération et presque dans les mêmes termes, Saint-Victor parle de la société des enfants de Dieu:c’est un beau titre qu'il emprunte à la Génèse. C’est la Bible aussi qui fournit une image à son imitateur. « Les élus (du génie) sont ces sentinelles lais- « sées par le Seigneur sur les tours de Jérusalem, et « qui ne se tairont ni jour ni nuit (1).» Ils assignent au poète la même mission. La cause de Dieu doit être défendue par la vertu et plaidée par le génie. Le poète s’attachera à réparer le mal causé par les sophistes. Il montrera le chemin aux peuples, les ramènera à tous les grands principes d'ordre, de morale et d'honneur. Sa parole sera l’écho de celle de Dieu. Ses chants célèbreront sans cesse les gloires et les infortunes de son pays, les austérités et les ravissements de son culte (2). Saint-Victor avait été plus enthousiaste encore alors qu’il nous présentait la muse de Lamartine et celle de ses émules prodiguant des trésors d'imagination, d’intelligence et de langage pour former un cantique d’adoration continuelle au vrai Dieu, pour célébrer la grandeur de ses bienfaits, les merveïlles de sa miséricorde. Dieu, la religion, la foi, l’amour, les immortelles espé4 rances se mêlent sans cesse dans leurs chants.
Victor Hugo atténue donc quelque peu les couleurs du tableau qu'il imite. Cette seconde préface des Odes nous apparaît en effet comme une conséquence logique, un résumé de tous les articles de journaux ou de revues que nous avons étudiés. Préoccupé avant tout du procès littéraire qui se plaide entre classiques et romantiques, il prétend ne vouloir prendre parti ni pour les uns ni pour les autres, il préfère le rôle de conciliateur, et cependant, c’est en défenseur qu'il plaide la cause du « mouvement vaste et profond qui travaille intérieure- «ment la littérature. » Avant de terminer il ajoute une note chrétienne ainsi qu'il Va fait pour plusieurs de
(1) Odes et Ballades, préface, p. 16.
(2) Zbidem, pp. 20-21.
ses odes. M. Christian Maréchal (1) prétend que toute cette partie de la préface a été écrite sous l'influence de Lamennais et de deux articles de Salinis dans le Mémorial catholique. I1 se peut, car avec Victor Hugo on n’est jamais bien sûr de la source où il puise. Mais, si l’on met de côté ce qui a trait au principe d’autorité en littérature, j'imagine qu'il faut aller chercher ailleurs l'inspiration de Victor Hugo. Les idées qu’il expose étaient le bien commun de toute la jeune littérature, elles étaient chaque jour développées dans les journaux. Victor Hugo, en les faisant siennes, empruntaït à tout le monde et n'empruntait à personne. S'il a pillé quelqu'un, j'incline à croire que ce serait plutôt Saïint-Victor, cet autre ami de Lamennais.
Il est un point plus intéressant peut-être à noter ici. Que l’on étudie attentivement cette préface de 1824, l’on verra que Victor Hugo attaque l’irréligion et l’athéisme ; il préconise une société religieuse et monarchique, il regrette le temps où
L’Autel rayonnait près du trône prospère (2)
Plus tard il n’aura pas la même sentimentalité religieuse. Il dira, s’appliquant, semble-t-il, son vers à luimême
L'homme aujourd’hui ne croit plus, il rêve (3).
et Montalembert lui écrira: « Là où vous venez admirer « et rêver, moi je viens adorer et prier. » De 1820 à 1824, Victor Hugo admire certainement la religion, il reconnaît l’existence de Dieu, il rêve dans la beauté de la littérature imprégnée de foi, mais va-t-il plus loin? Entraîné par le courant royaliste et catholique, il parle tout simplement comme ceux qui l’entourent, quoi-
(4) Lamennais et Victor Hugo, p. 61-76.
(2) Rayons et Ombres, p. 422.
(3) Zbidem, p. 422,
que, dans cette préface des Odes et Ballades, on ne puisse pas dire qu'il y ait un mot vraiment catholique.
Les Lettres Champenoises (1) ont publié, à la fin de 1823, deux articles très curieux «sur une certaine manière d'être religieux. » Elles en avaient évidemment aux libéraux, à Benjamin Constant et à ses amis, mais l'attaque ne visait-elle pas quelques tenants de lécole romantique ? Certains traits, que l’auteur inconnu le voulût ou non, atteignaient Victor Hugo. Nous le reconnaissons dans ces « personnes qui parlent de la religion « avec respect, qui conviennent que sans elle la morale «est sans appui, les passions sans frein, la vertu sans « espérance. » N'’était-il pas un « ami de la religion » dont il parlait avec « respect et amour. » Il plaignait ceux qui laissaient fermer leur âme au sentiment religieux qui répand tant de douceur sur la vie. Il avait de la religion, c’est certain, mais avait-il une religion pour emprunter les termes mêmes des Lettres Champenoises? Cette religion n'était pas facile à expliquer car «comment définir l'impression d’une nuit obscure, d’u- «ne antique .forêt, du vent qui gémit à travers des « ruines ou des tombeaux, de l'Océan qui se prolonge «au-delà des regards? Comment définir lémotion que « causent les chants d’Ossian, l’église de St-Pierre, la « méditation de la mort, l'harmonie des sons ou celle « des formes? Comment définir la rêverie, ce frémis- « sement intérieur de l’âme où viennent se rassembler «et comme se perdre dans une confusion mystérieu- « se toutes les puissances des sens ou de la pensée ? » Toutes ces belles phrases, dont les Lettres Champenoises se moquaient, étaient empruntées au jargon romantique et Victor Hugo s’en était plus ou moins servi. Les Lettres Champenoises critiquaient ensuite la religion de la pieuse Corinne qui pour retenir son infidèle amant s’écriait: « Laïsse-nous donc tout confondre, amour, re- « ligion, génie... et le soleil et les parfums de la mu-
(1) Lettres Champenoises, t. XI, lettre 9e, pp. 3-9 et lettre 92e, pp. 43-51, décembre 1893.
« sique et la poésie... Jésus-Christ a dit: Quand deux «ou trois seront rassemblés en mon nom, je serai «au milieu d'eux; et qu'est-ce, mon Dieu, que d’être « rassemblés en votre nom, si ce n’est de jouir des « dons sublimes de votre belle nature et vous en faire « hommage et vous remercier de la vie, surtout quand « un cœur aussi créé par vous répond tout entier au « vôtre.» Ce culte, Victor Hugo l’adressait lui aussi à Dieu et surtout à Adèle dans les Lettres à la fiancée (1). Les Lettres Champenoises terminaïent par cette conclusion : «des phrases sur la religion et surtout sur « le sentiment religieux ne prouvent nullement qu’on ai- « me la religion. L’incrédulité cherche en vain à se ca- « cher sous des phrases, on la verra incessamment bril- «ler, disparaître, briller encore derrière des nuages d’é- « loquence comme ces figures qu’on fait passer pour « amuser l'enfance derrière un rideau transparent. » Faut-il appliquer cette conclusion à Victor Hugo? Pas toute entière. Son oreille ne pouvait rester sourde aux bruits religieux qui se faisaient entendre autour de lui. Son regard ne pouvait pas ne pas lire tous ces articles composés par ses amis recommandant d'être catholique et royaliste. Tout cela devait faire germer en son âme des idées, mais se traduisent-elles par des actes? Sans crainte de se tromper il est possible d’affirmer que le désir d'arriver fut le principal objet de ses efforts et que l’expression de sentiments religieux n'est qu'un moyen pour atteindre le but rêvé. Il est attiré comme ses amis par la poésie des ruines du passé ou des douleurs du ‘présent. Il chante Louis XVII, le duc de Berry assassiné, le prince de Condé fusillé dans les fossés de Vincennes, les martyrs de la Révolution, la Vendée écrasée et enfin la Religion proscrite, presque abandonnée. Il pleure poétiquement les martyrs des premiers âges, les temples abattus par la Révolution.
(1) « Cette union est l'amour, l'amour véritable, tel à la vérité que le con- « çoivent bien peu d'hommes, cet amour qui est une religion, qui divinise « l'être aimé... » (Lettres à la fiancée, lettre du 20 octobre 1821, p. 73),
Mais chante-t-il le Christ triomphant à travers les siècles, l'Eglise civilisant les nations? Non, et c’est à peine si une fois ou deux il parle de Jésus et sa plume ne peut écrire le mot Eglise.
Il imite là encore ses contemporains. Ils ont à la bouche les mots de culte, de religion mais ils les détournent de leur vrai sens. A tout moment ils parlent du culte, de la religion du malheur; rien n’est plus auguste qu’une glorieuse infortune, l’idée de grandeur alliée à l’idée de destruction inspire une vénération profonde (1). Mais rien n’est plus rare que de voir ces écrivains aller jusqu'à la pratique religieuse ; il est méme de bon ton de vanter les dogmes chrétiens et de violer chaque jour les préceptes de l'Eglise. Catholiques en théorie, les contemporains, les amis de Victor Hugo, à part quelques exceptions, sont irréligieux ou areligieux en pratique. Passons les rapidement en revue pour nous convaincre qu'ils ne lui ont guère donné d'idées chrétiennes ou catholiques,