II
Les idées, au milieu desquelles on vit, s'efforcent de pénétrer en nous et de s’y établir en maîtresses. Leur action est indéniable, mais les amis, qui nous entourent et dont nous avons constamment les exemples sous les yeux, ont une influence plus puissante. Parmi les amis de Victor Hugo les uns, loin de le guider vers Dieu, l'en éloignèrent plutôt ; les autres ont essayé, semble-t-il, de le conduire dans le chemin de la foi.
Au nombre des premiers nous rangeons Emile Deschamps, A. de Vigny, Charles Nodier. Dès 1820, Emile
(4) Cnarces Noter, les Proscrits, cité par M. Doumic, Revue des deux Mondes, 15 décembre 1907, p. 926.
Deschamps et Victor Hugo étaient intimes. Le petit salon d’Abel Hugo, rue de Mezières, fut bientôt leur lieu de réunion : ils étaient moins à l’étroit que dans la man- Sarde de la rue du Dragon. Mais Victor Hugo allait souvent rendre visite chez lui à son ami, heureux d’entendre le père d'Emile parler du xvie siècle. Celui-ci avait connu les grands philosophes et le récit abondant de ses souvenirs plaisait au disciple de Voltaire (1). Emile est une des colonnes du premier cénacle, aussi collabore-t-il au Conservateur Littéraire, aux Tablettes Romantiques, à la Muse Française. Mais sa jeunesse est paresseuse et c’est à de longs intervalles qu’il livre au public un maigre échantillon « des importants « ouvrages auxquels il travaille dans le secret de la vie « privée (2).» La traduction inédite d'Horace, dont il donnait parfois des fragments, devait faire sourire ses amis car, toujours annoncée, elle ne paraissait jamais (3). Pendant tout le temps que dura la Muse française, il donna cependant régulièrement des articles qu'il signait Un jeune moraliste. Formé à l’école de son père, il fut un poète du xvirre siècle attardé dans le xix°: il sut mettre cependant à ses idées et à ses vers un vernis romantique. Il eut du respect pour la religion qui fournissait matière à de beaux effets littéraires et poétiques, mais il n’eut jamais envie, je crois, d'aller plus avant. Le christianisme ressemblait
(4) Nous-sommes redevables de ce détail à Alexandre Soumet. Rendant compte, dans le Conservateur Littéraire (t. IT, Liv. XXVIIT, pp. 293-297, janvier 4821), du poème de Séhiller, la Cloche, traduit par Emile Deschamps, il parle longuement du père de son ami, lié jadis avec Marmontel et Thomas. Malgré ses quatre-vingts ans, il récite les vers de Racine avec l'enthousiasme de Lekain. Archives de tout un siècle littéraire, ses inépuisables souvenirs font les délices des jeunes poètes admis à jouir de ses conseils et si Mnémosyne avait elle-même oublié quelques-uns de ses secrets, c'est dans la mémoire de ce philosophe qu’elle en retrouverait la trace.
(2) Le Réveil, 20 décembre 1822.
(3) Tous ces jeunes poètes se ressemblaient d’ailleurs. [ls avaient les uns et les autres des ouvrages de longue haleine en préparation. Bug-Jargal est un extrait des Contes sous la tente. Abel Hugo, à plusieurs reprises, fit annoncer des œuvres qui n’ont jamais vu le jour. Un peu de poudre aux yeux ne nuit qu'aux badauds assez naïfs pour se laisser prendre.
pour lui à ces beaux paysages qu'on aperçoit à distance se détachant sur l'horizon. Le voyage, pour qui veut les contempler de près et en jouir, demande qu'on renonce à ses aises et qu'on se fatigue un peu: c'était trop pour lui, il se contenta d'admirer de loin. Son exemple ne pouvait qu’arrêter Victor Hugo sur le chemin de la foi.
Il n’en va pas autrement d'A. de Vigny. À quel moment Victor et Alfred entrèrent-ils en relations ? M. Séché croit qu'Emile Deschamps fut le trait d'union entre les deux poètes, l'anneau où fut soudée entre eux la chaîne d'amitié (1). Ce peut être, en tous cas, dès 1820, ils se connaissaient assez intimement. Les traits de ressemblance entre eux ne manquaient pas. Ils étaient tous deux fils de militaires ; il est vrai qu'à cette époque Victor ne parlait guère de son père le général, sinon pour dire, dans l'intimité des Lettres à la fiancée, qu'il avait causé le malheur de sa mère et de toute sa famille. Mais Abel était là qui, malgré son âge, avait déjà fait campagne et racontait ses jeunes exploits en Espagne. Alfred était comte et Victor vicomte: chose amusante, leurs titres de noblesse étaient, à ce quil paraît, d'égale valeur (2). La mère d'A. de Vigny, qui dirigea son éducation, était une lectrice assidue de Rousseau, très éprise de l’Emile. Son père, jadis abbé à Saint-Sulpice et condisciple du futur cardinal de la Luzerne, montrait, avec de la finesse d'esprit, des prétentions à l'originalité. Sa tante, une chanoinesse, pour amuser son neveu, lui brodait des histoires plus ou moins véridiques sur leur famille et le rôle qu’elle avait joué pendant la Révolution. Peut-être ressemblaient-elles à celles que Victor Hugo nous a laissées sur le rôle de Sophie Trébuchet en Vendée. Malgré des apparences religieuses, le milieu dans lequel A. de Vigny fut élevé, est tout à fait xvime siècle et l'esprit philosophique y
(1) Léon Sécaé, Alfred de Vigny et son temps, pp. 102-108. @) E. Dupuy, Revue des Deux Mondes, 15 mars 1910, p. 349, Nous avons emprunté à M. Dupuy la plupart des détails qui vont suivre.
domine absolument. Maïs, éclectique comme Victor Hugo, il ne dut qu’à lui-même ses idées en littérature et en religion. « Libre de suivre à bride abattue le vol rapi- « de de mon imagination insatiable, je dévorais un li- « vre, puis un autre (1).» Victor Hugo agissait de même dans la cave du bonhomme Royol. Est-il étonnant après cela que A. de Vigny s’essayait lui aussi à écrire des comédies, des fragments de romans, des récits de tragédie. ;
Quels furent les résultats de cette éducation? A. de Vigny conserva toujours un culte fait de reconnaissance et d'amour pour la mère qui l'avait formé. « Il lui « resta soumis plus qu'aucun fils ne l'a jamais été, elle « fut sa raison, sa volonté et sa lumière.» Elle avait cherché à lui donner deux principes religieux: lexistence de Dieu et l’immortalité de l'âme. Elle souhaitait ardemment qu'il ne perdit jamais la foi, qu'il restât un catholique fervent, attaché fermement à la morale chrétienne. Tout en étant une élève des philosophes du xviie siècle, elle avait sur Sophie Trébuchet, « la sainte mère » de Victor Hugo, un avantage, elle était croyante, elle avait appris à son fils à lire la Bible et l’Imitation dont, à leur première séparation, elle avait donné à Aïfred un exemplaire. Quand plus tard son fils épousa une femme sans beauté, sans grâce, sans esprit, elle fut douloureusement affectée de le voir chercher ailleurs des consolations et son regard attristé scndait cette âme. qui cherchait à se voiler, à cacher ses misères et ses hontes. Ces reproçhes muets n'étaient pas sans causer de la peine à Alfred de Vigny oublieux de la foi de son enfance et des lois de la morale chrétienne. Il sembla revenir à Dieu au moment de la mort de sa mère (2), mais ce ne fut qu'un éclair nb de rallumer la lumière éteinte dans son âme.
Louis Ratisbonne dans sa Préface au Journal d'un
() Journal d’un poète, p. 228.
(2) Zbid., p. 114,
poète, a parfaitement défini A. de Vigny: c'était un enfant du xvine siècle, fort sceptique en matière de religion.. Le stoicisme avec l'incrédulité aux dogmes religieux fait le fond de sa pensée (1). Lui-même d’ailleurs dans son journal s'était révélé à nous: « Exempt « de tout fanatisme, je n’ai point d'idole. J’ai lu, j'ai vu, « je pense et j'écris seul, indépendant (2).» En 1821, Victor Hugo écrivait à Adèle: «Je crois qu'un homme « prudent doit tout examiner avec sa raison... je fais peu « decas.. de l'esprit de convention, des croyances commu- « nes, des convictions traditionnelles (3) .» Inutile de montrer davantage que les deux amis avaient les mêmes aspirations: dans leurs âmes aussi, il y avait les mêmes anomalies. « A. de Vigny possédait la Bible plus que « Hugo... il savait l’Imitation par cœur, il était invin- « ciblement attiré par la personne du Christ, compre- « nait, goûtait certains mystères particulièrement conso- « lants ; s’associait aux actes, aux sentiments religieux « de ses amis avec une intelligence admirable, une sim- « plicité d'âme, une sincérité touchante !... cependant la « foi ne lui apporta pas ses consolations suprêmes (4). » La correspondance d'Alfred de Vigny nous révèle son amour profond de la Bible: « Ma Bible, écrivait-il à « Augustin Soullié, quelques gravures anglaises me sui- « vent comme mes pénates (5).» Le Journal d'un Poète nous prouve que toute sa vie il fut tourmenté par l'étude du problème religieux. Des pages entières sont pleines de réflexions sur Dieu, sur les questions que soulève la pensée de l'éternité, sur les prêtres et la foi (6). Le Calvaire lui semblait la plus belle des histoires humaines, un Dieu né sur la Crèche et mort sur la Croix dépassait
(1) Journal d'un poète, pp. 12 et 20.
(2) Zbid., p. 40 avec la date 1829.
(3) Lettres à la fiancée, p. 104, lettre du 14 décembre 1821.
(4) Gaiccann pe Cnampris. Sur quelques idéalistes. In-12, Bloud, 4908, pp. 23-24.
(5) Lettre du 28 août 1824 : Correspondance, p. 9.
(6) Journal d'un poète, pp. 163-169.
à ses yeux les bornes des plus grands sacrifices (1). Victor Hugo chantait lui aussi:
‘ Le Mont Auguste où maudit par son peuple injuste Mourut le Sauveur des humains.
Il était plein d’un respect poétique pour cette « tombe « pleine de vie» ou ce «tombeau qui nous rachète », pour le « berceau qui doit sauver le monde (2).» Ces effusions de lyrisme religieux ont fait place parfois chez les deux amis à des sentiments bien différents. Nous connaissons les blasphèmes que Victor Hugo a semés dans son œuvre et qu'il a lancés contre le ciel à propos de la mort de sa fille Léopoldine. Il se rencontrait là encore avec À. de Vigny. L’incrédulité douloureuse de celui-ci ouvrait parfois la source de la poésie mais il en jaillissait des cris où l’on ne trouvait guère le ton de la prière. « Pourquoi m'avoir créé malheureux ? Et pourquoi avez- « vous créé le mal de l’âme, le péché, et le mal du corps, « la souffrance... ? » Pourquoi avoir fondé «les peines « éternelles qui ne sont qu'une éternelle vengeance ? (3) x En face de Dieu, il ne se présentait pas avec au cœur l'humilité mais l'esprit rempli d’orgueil, des menaces, des provocations, des blasphèmes plein la bouche et de la haine, dirait-on, au plus intime de lui-même (4). Extérieurement, en homme bien élevé, qui à la place des croyances disparues n’a retenu que la religion de l’'Honneur, il respectait le culte qu'il avait abandonné, parfois il en a pu aecomplir les devoirs comme des formules mais au fond le christianisme était mort pour lui. On a dit « qu'il s’enveloppait, contre les bas contacts « des hommes, d’une haute réserve qui ressemblait à une « armure d'acier poli (5) »,; contre le contact de Dieu
(1) Journai d'un poète, p. 44, 1829.
(2) Odes et Ballades : Moïse sur le Nil, le Génie.
(3) Journal d'un poète, 1835 et 1836, pp. 103 et 105.
(4) Zbid., pp. 26-27.
(5) Lours RarisBonne, Préface au Journal d'un poète, p. 22.
il s’est tenu aussi en garde, il a dressé vers le ciel ce bouclier qu’il fut impossible à la grâce divine de pénétrer sauf à l'heure de la mort, si nous en croyons le récit de M. Vidal, curé de N.-D. de Bercy, qui lui donna les derniers sacrements (1).
Au moment où A. de Vigny fit connaissance de Victor Hugo, le portrait que nous venons d’esquisser n'avait pas des teintes aussi prononcées. Peut-être la foi catholique, que la mère de A. de Vigny avait déposé dans son berceau, avec l'amour des philosophes du xvirre siècle, n’avait-elle pas encore subi une défaite complète. Cependant une réponse négative semble plus probable quand on se rappelle que c’est au temple de Pau, en présence de M. Gabriac, pasteur protestant d'Orthez, qu'il épouse une protestante, Miss Lydia de Bunbury (2). Il est certain en tous cas que l'influence exercée par lui sur Victor Hugo fut loin de porter ce dernier vers le christianisme. Victor Hugo plus tard pourra le plaisanter malignement, l’attaquer injustement, il pourra oublier l'amitié qu'ils avaient eue l’un pour l’autre, mais quand à dix-huit ans il se faisait accompagner de son cher Alfred pour aller soupirer sous les murs du jardin d'Adèle, il ne manquait pas d'écouter les conseils poétiques et les réflexions plus ou moins sceptiques de son aîné. Il ne pouvait que se laisser entraîner au dehors de la religion par celui qui, à ses propres yeux et à ce moment-là du moins, lui était supérieur. L'influence de Vigny fut plutôt néfaste sur la formation religieuse de Victor Hugo.
Nous pouvons en dire tout autant de Charles Nodier
(1) ABBé SarLLarv, Les Hommes célèbres du XIXe siècle, in-8, Tours, Cattier, 1883, pp. 229-231.
(2) Léon Sécus, À. de Vigny et son temps. In-8, Juven, p. 33. C’est chose amusante ou plutôt triste de voir comment en face du mariage se sont comportés les grands romantiques dont le berceau fut catholique ou qui dans leurs œuvres se sont livrés aux effusions du lyrisme religieux. Victor Hugo ne peut présenter son acte de baptême qui peut-être n’a jamais existé. A. de Vigny se marie au temple. A. de Lamartine demande deux bénédictions, la première au prêtre catholique et la seconde au pasteur protestant. Soumet dédaigne l’une et l’autre et près de ses amis il trouve une facile absolution pour les péchés de sa jeunesse,
| dont Victor Hugo fit la connaissance d'assez bonne heure, vers 1821 ou 1822 probablement (1). Il n’est point étonnant que ces deux hommes, malgré leur différence d'âge, Ch. Nodier avait vingt-deux ans de plus que Victor Hugo, se soient recherchés, rapprochés, si nombreux étaient les points de ressemblance que nous découvrons entre eux. Ils sont nés dans la même ville, à Besançon, Ch. Nodier le 29 avril 1780 et Victor Hugo le 2 février 1802. Leurs familles se signalent de la même manière pendant la Révolution. Nous connaissons le rôle de l’arrière grand-père de Victor Hugo, Me Lenormand-Dubuisson qui, juge au tribunal révolutionnaire de Nantes, signe sans trouble ni inquiétude les arrêts de mort. Le père de Ch. Nodier exerçait la profession d'avocat. « C'était, « nous dit son fils, un homme sensible et doux dans la « vie intérieure mais rigide comme un Romain dans lac- « complissement de ses devoirs (2).» Président du tribunal révolutionnaire de Besançon, il montre, comme tant d’autres, sa sensibilité et sa douceur en envoyant probablement de nombreuses victimes à l’échafaud.
L'éducation des deux poètes est confiée à d'anciens religieux. Ch. Nodier a pour maître un ex-capucin, Euloge Schneider, rapporteur de la commission révolutionnaire extraordinaire (3). Victor Hugo fait ses premières classes avec un auxiliaire des oratoriens, le P. de la Rivière, il continue ses études classiques sous la direction d’un ancien moine aussi à la pension Cordier.
Ils ont été tous deux leurs propres biographes. Et d’abord dans la Biographie universelle et portlalive des Contemporains de Rabbe, Vielh de Boisgelin et Sainte- Preuve, Sainte-Beuve a écrit pour ainsi dire sous la dictée de Victor Hugo l’article qu’il lui a consacré. Pour Ch.
(1) 11 ne paraît pas possible de fixer une date exacte, mais celle qu'a donnée M. Biré, mars ou avril 1823, est certainement fausse. Ch. Nodier, quand il écrivit dans /a Quotidienne, 12 mars 1823, son article en faveur de Han d'Islande, n'aurait pas commis un compte-rendu si élogieux s’il n'avait pas connu depuis longtemps et intimement l’auteur.
(2) Biographie Michaud, t. XXX, p. 640.
(3) R. Doumic, Revue des Deux Mondes, 15 décembre 1907, p. 924,
Fe
Nodier la chose est encore plus curieuse: Quérard et Lacroix (1) affirment que c’est Ch. Nodier lui-même qui écrivit son article biographique. Mais tous les deux ont fait plus que se consacrer quelques lignes dans un dictionnaire, ils ont écrit leur vie ne se refusant pas le plaisir de la romancer : « Ch. Nodier aimait à rappeler « pour l'agrandir le rôle obscur qu’il a joué dans les petites « manœuvres hostiles sous le Consulat, son emprisonne- « ment à Paris, la persécution dont il fut l’objet à Be- « sançon (2).» Il était persuadé qu'il avait exercé une action personnelle dans les grandes scènes révolutionnaires ; c’est pour la mettre en évidence qu'en 1831, il publia son ouvrage: Souvenirs, épisodes et portraits pour servir à l'histoire de la Révolution et de l'Empire. Il ne faut point demander à ce livre de nous raconter la vérité historique, Nodier a « souvent confondu le rêve « avec la réalité. » Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie est aussi une autobiographie où l’auteur n'a pas toujours eu le souci de la vérité et où il a suivi souvent les traces de Ch. Nodier.
Tous deux enfin ont beaucoup varié en politique et les opinions se succèdent en leur vie, mais, semble-t-il, dans un ordre inverse. Ch. Nodier « républicain par tempérament comme par conviction » dans sa jeunesse, obtient plus tard des lettres de noblesse de la Restauration et la place de bibliothécaire à l’Arsenal. Il meurt en royaliste. C’est en royaliste par contre que Victor Hugo commence sa vie littéraire et c'est en républicain qu’il la termine. Entre temps ils ont attaqué avec violence, l'un le premier empire, l’autre le second. La Napoleone, cette ode si fameuse contre Napoléon, fait jeter son auteur dans un cachot à Sainte-Pélagie, et le force à quitter la France pour s’exiler en Suisse et de là en Illyrie. Victor Hugo lutte contre le Prince-Président, il cherche à
(1) France Littéraire, t. NI, p. 498 et Bulletin des Bibliophiles, 1864 t. XXIX, p. 862.
Lire Lacroix, Ch. Nodier et Jean Dabry. Bulletin du bibliophile, t. XXIX, Pe .
empêcher le coup d'Etat. Vaincu dans la lutte, il prend comme Nodier le chemin de l’exil et tant que Napoléon III gouverne la France il ne peut plus revenir dans sa patrie. Ce n’est pas une ode, c’est un livre entier qu’il consacre à Napoléon le Petit.
Victor Hugo et Ch. Nodier avaient, on le voit, bien des traits de ressemblance dans leur vie agitée, mais la religion fut-elle une des raisons qui poussèrent l'un vers l’autre ces deux hommes, Ch. Nodier eut-il quelque influence sur la formation religieuse de V. Hugo, était-il religieux ? Victor Pavie (1) nous raconte que Victor Hugo avait été attiré vers l’auteur de Jean Sbogar par un texte qu'il avait mis comme épigraphe de la Bande Noire: « Voyageur obscur maïs religieux à tra- « vers les ruines de ma patrie... je priais. »
Cette phrase était déjà vieille de trois ans quand, en janvier 1824, Victor Hugo l’utilisa : elle avait paru dans le Défenseur, le 11 novembre 1820, et la lecture que Victor Hugo en fit alors marquerait peut-être le début de leurs relations. Victor Hugo avait retenu le mot bien longtemps puisqu'il en avait parlé à Victor Pavie. Ne nous éclaire-t-il pas singulièrement sur la nature de leurs premiers rapports. Ni par son éducation, ni par ses fréquentations sous la Révolution et sous l'empire, Nodier ne fut entraîné vers la religion. Mais il ne fut pas non plus un adversaire. Telle était la nature de son caractère qu’elle le tenait à égale distance de la foi et de l'impiété. A. Dumas nous a tracé de lui un portrait plein de vérité et d'humour. « C'était un homme adorable, « prodigue, insouciant, flâneur, flâneur comme Figaro était paresseux ! avec délices... quand il ne savait pas, il inventait et ce qu'il inventait était bien autrement ingénieux, bien autrement coloré, bien autrement probable que la vérité... D'ailleurs le grand poète qu'il était confondait toujours le rêve avec la réalité (2). »
(1) Vicror Pavie, Œuvres choisies, 1. II, p. 83. (2) C'est P. Lacroix qui nous cite ce portrait dans le Bulletin du bibliophile, t. XXIX (1864), p. 1040 : Charles Nodier à l’Arsenal.
Ch. Nodier a flâné en effet de tous côtés : comme Victor Hugo il a fait du roman, du théâtre, de la poésie; sa collaboration aux journaux, sous la Restauration, fut immense. En religion il a flâné aussi, d’abord adepte de s0ciétés secrètes, indifférent plus tard à toute religion, amoureux enfin des ruines du passé, épris comme les romantiques de la beauté poétique du christianisme, défenseur parfois de l’église parce que l'autel et le trône se soutiennent mutuellement, il était au fond insouciant pour toute pratique. Victor Hugo a pu voir grandir près de lui son amour pour Chateaubriand et la poésie du catholicisme. Il a dû l'entendre dire, ce qu'il lisait par ailleurs dans les journaux sous la plume de Nodier et de bien d'autres, qu'il fallait être royaliste et religieux pour être poète. Ils ont admiré ensemble dans leurs voyages les beaux cloîtres, les cathédrales gothiques, les légendes qui en ileurissaient les murs et qui leur semblaient plus belles que la réalité. Dans les moments où l'enthousiasme poétique enflammait son âme, Nodier était vraiment éloquent et sa voix avait presque les accents d’un croyant. Le 4 octobre 1823, il publia, dans la Quotidienne, sur les Nouvelles Méditations de Lamartine, un article qui mérite d'être tiré de l’oubli parce que Ch. Nodier y révèle son âme et ses théories sur les relations de la nouvelle école et du christianisme. Il répète, sous une forme à peine nouvelle, les pages que dans le Défenseur Saint- Victor avait consacrées lui aussi à Lamartine. « Chez « les anciens, dit-il, ce sont les poètes qui ont fait la reli- « gion, chez les modernes, c’est la religion qui crée enfin « des poètes. » Tant que la poésie n’a pas été chrétienne, la religion, d'après lui, n’a pas accompli toute son œuvre. Il fait ensuite rapidement l'histoire du christianisme « tantôt proscrit, tantôt abandonné par le pou- « voir, tantôt combattu avec les armes de la dialecti- «tique, tantôt livré aux sarcasmes du mépris par ceux « qui s'appellent les sages... On dirait qu'il va périr. « quant tout à coup s'élève une école inspirée des plus « belles idées de l’homme et favorisée des dons les plus
INFLUËÈNCÉ DES AMIS 331
« précieux du génie, une école qui exprime la pensée la « plus élevée, qui représente le perfectionnement le plus « accompli de la société dans un âge où le cercle en- « tier de la civilisation a été parcouru; et cette école « est chrétienne et ne pouvait être autre chose... » Après une digression assez étendue sur le merveilleux antique, il revient au christianisme: « Il est arrivé accompagné « de trois muses immortelles qui règneront sur toutes «les générations poétiques de l'avenir, la religion, l’a- « mour, la liberté. » Lamartine doit son succès, affirme Nodier, à son talent prodigieux mais aussi aux circonstances. La Révolution avait produit « une grande se- « cousse, c’est alors que le christianisme se releva des rui- « nes sanglantes dans lesquelles il avait paru enseveli «et manifesta par la voix d’un de ses plus éloquents « interprètes qu'il était la religion immortelle. Alors re- « prirent leur ascendant ces sublimes théories religieu- « ses auxquelles se rattachent toutes les hautes pensées, « toutes les affections généreuses de l’homme et sans « lesquelles il n’y a point de poésie. »
I1 est très évident que Nodier montre ici une profonde estime pour le christianisme mais enveloppée dans les replis d’une phrase cadencée, harmonieuse, sa pensée n’a pas toujours toute la clarté désirable, peut-être estelle obscurcie à dessein, peut-être aussi Nodier ne saitil pas au juste pourquoi il aime la religion. Il avoue qu’elle est « d’une indispensable nécessité » pour la société probablement maïs certainement pour la poésie. D'autre part la poésie me semble être, aux yeux de Nodier, non moins nécessaire, et sans elle, sans la nouvelle école, le christianisme, « les sublimes théories religieuses », pour emprunter son expression, manquerait d’un appui indispensable. Cet article est-il d’un croyant ? Nous ne le pensons pas, il est d’un ami, d’un allié qui vante bien haut la force de son bras protecteur. Aussi nous ne croyons pas que Nodier ait pu donner à Victor Hugo la foi qui vivifie l’âme, qui se reflète dans les œuvres ; il ne pouvait avoir qu'une influence per-
nicieuse sur lui, en flattant son orgueil, en lui faisant croire que la poésie pouvait traiter de puissance à puissance avec la religion.
Après le groupe des incrédules ou des indifférents étudions les amis dont le christianisme se montre plus apparent. Inutile d’insister beaucoup sur Chateaubriand. Nous avons vu suffisamment au cours de notre travail comment Victor Hugo s’est assimilé par une lecture attentive le Génie du Christianisme et les Martyrs, comment aussi il les a utilisés dans ses premières œuvres. Il a cherché avant tout à y puiser des thèmes poétiques qu'il développe suivant l'inspiration du moment, suivant les idées qui hantent son esprit ou l'esprit des autres. Chateaubriand avait eu en vue la défense et l'illustration du Christianisme, Victor Hugo n’en a cure. Cependant peutêtre faudrait-il dire que Chateaubriand fut son maître en théologie, car nous ne voyons pas d'autre auteur, d'autre livre où il a étudié les dogmes chrétiens. Cette influence se fera sentir longtemps encore: elle est visSible dans les Odes et Poésies diverses, dans les Nouvelles Odes et dans les articles de la Muse française. Mais cette fréquentation des œuvres de Chateaubriand, non plus que les relations de l’auteur des Martyrs avec Victor Hugo, n’a pu conduire ce dernier à un christianisme pratique. Peu à peu d’ailleurs Victor Hugo se détache de son maître, n'est-il pas son égal lui qui devient fondateur d'école et poète adulé autant et plus que Chateaubriand. À quoi bon chercher près de lui des idées, il sait les trouver ailleurs.
Lamartine n’agit pas davantage sur Victor Hugo. Nous avons parlé déjà de leur première entrevue et nous avons dit le peu de confiance que mérite le récit de Lamartine. Se connaissaient-ils quand Victor Hugo parla de Lamartine dans le Conservateur Littéraire? La chose est douteuse. Victor Hugo porta un excellent jugement sur les Méditations mais il ne comprit pas que le christianisme était pour beaucoup dans leur succès puisqu'il négligea de citer les morceaux les plus religieux. Plus
tard évidemment il partagea l'avis de Nodier sans savoir plus que lui et plus que nous quelle était la pensée intime de Lamartine. Il n’est pas facile de définir exactement le christianisme du poète. On l’a essayé (1), a-t-on réussi? « Sa politique, affirme-t-on, est profondé- « ment religieuse d'intention et de caractère.» « Jamais, « a-t-il déclaré, je n’ai perdu la foi; et si mes paroles « ou mes actes ont parfois laissé à désirer sous ce rap- « port, il: faut VJ'attribuer à mon ignorance.» Qu'il fut ignorant en religion le doute n’est guère permis, l’histoire de son mariage catholico-protestant le prouverait. Qu'il ait toujours eu la foi, on se le demande quand on lit dans une de ses lettres à de Virieu : « Heureux l’hom- « me qui croit !.… je donnerais mon reste de jours pour « un grain de foi... je la demande aux livres, je la de- « mande à la raison, je la demande au ciel... j’obtiendrai « peut-être (2).» Si cette parole est sincère il a dû obtenir, car ce cri de l'âme qu’entendit de Virieu n’estil pas déjà une prière à Dieu, une ébauche de l'acte de foi, un de ces désirs qui ouvrent le ciel. Mais au moment où Victor Hugo et lui se fréquentaient, Lamartine n'avait pas de Dieu ce besoin ardent, il n’a pas pu le communiquer à son frère en poésie.
Nous avons déjà parlé de Soumet, de Guiraud, de Rességuier. Leur venue à Paris ne changea guère la nature de leurs relations avec Victor Hugo. Préoccupés de faire accepter leurs pièces, ils passent de longues heures ‘à des retouches pénibles, à des visites fastidieuses, à des séances plus ou moins agréables sur les planches des théâtres. Leur foi est aussi exposée que leur vertu, et la mère de Guiraud n'aime guère ces séjours dans la capitale, car elle comprend tous les dangers que court son fils dans une société d'acteurs, d’actrices, de poètes. L'auteur de Victor Hugo raconté nous a parlé
(1) Revue pratique d'apologétique, 1e décembre 1912, pp. 377-379 et 4er janvier 4913, p. 542,
(2} Garisran MarécHaz, Lamennais et Lamartine, p. 61,
des agaceries de Miles Duchesnois et Leverd et des tutoiements de Soumet (1). Ce tableau est, je suppose, une faible esquisse de ceux qu'il lui fut donné de voir à maintes reprises quand il accompagnait ses amis. La religion n’est pas le thème de leurs habituelles conversations : ils parlent volontiers du Moyen-Age, de la Chevalerie, de la Bible dont ils ont l'esprit rempli (2). Victor Hugo se sert de leur science sur tous ces sujets pour illustrer les Nouvelles Odes par des allusions fréquentes à l'Ancien Testament. C’est à quoi se résout probablement toute l'influence religieuse qu'il subit de la part de Soumet et de Guiraud.
D’autres amis, comme J. Lefèvre, A. Pichot, Holmodurand (Durangel), Rocher, Ulric Guttinguer, sont de faibles étoiles qui n'ont pas donné de lumière au soleil ; s'ils ont eu quelque éclat, ils l’ont emprunté à l’astre autour duquel ils gravitent. Victor Hugo ne les voit pas fréquemment, il leur rend service en les recommandant à l’Académie des Jeux Floraux. Ils reçoivent avec déférence les conseils poétiques que le maître leur donne mais ils n’ont jamais osé lui communiquer leur science religieuse.
Gaspard de Pons et de Saint-Valry l'ont approché plus souvent. Encore Gaspard de Pons est entraîné loin de Paris par le service militaire (3). En 1822, il fit cependant un séjour plus prolongé dans la capitale. Quels
(1) Victor Hugo raconté, t. IL, pp. 132-135.
(2) Guiraud, donne à l'Odéon les Macchabées, le 14 juin 1822, qui lui méritent les félicitations de Bonald et de l'archevêque de Toulouse. Dans le Comte Julien, joué en 1823, il chante l'Espagne chrétienne et chevaleresque, ranimée au souffle de la foi et du patriotisme. Le Saül de Soumet, joué à l'Odéon le 9 novembre 1822, est lui aussi un sujet biblique.
(3) Né à Avallon, le 13 juillet 1798, le comte Gaspard de Pons (peut-être tout simplement Gaspard Depons) entre aux gardes du roi le 46 juin 4844, passe en 1815 dans un régiment de ligne ; séjourne à Tours, à Bourbon- Vendée, à Versailles, à Rouen, à Evreux, à Paris, à Thionville, à Lonwy. En 1823, il prend part à la campagne d'Espagne, assiste à tous les combats sous les ordres de Bourcke et de la Rochejaquelin en Galice, en Estramadoure et sur les rives du Tage. En 1825, il demande inutilement la croix de la Légion d'honneur et le 20 juillet 1830 il est réformé sur sa demande. Il était parvenu au grade de capitaine.
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INFLUÈNCÉ DÉS AMIS 399
étaient ses sentiments religieux ? Nous l'ignorons, et ses œuvres, sur ce point, ne nous fournissent aucune indication précise. Dans les vers que nous avons cités de lui à propos des Grecs, il met sur un pied d'égalité Jéhovah et Jupiter, Marie et Pallas. Sa foi poétique le porte à l’adoration de tous les dieux qui donnent la victoire. Nous sommes mieux renseignés sur Souillard de Saint- Valry. A la suite de Victor Hugo il a chanté la mort de Bonchamp (1): il l'emporte sur son ami non par la poésie, mais par la pensée qui est profondément religieuse et vécue. Il prie en chrétien, il cite la Bible et l'Evangile avec la foi d’un croyant convaincu. Aussi ne sommesnous pas étonnés d'apprendre de Victor Hugo lui-même qu'il fait ses Pâques à Montfort-l’'Amaury (2). Saint- Valry aurait pu, semble-t-il, avoir une action religieuse sur Victor Hugo, en raison de l’amitié intime qui les unissait et de la fréquence de leurs relations. Victor avait trouvé à Montfort-l'Amaury, dans des circonstances difficiles, à plusieurs reprises, une cordiale hospitalité et un confident dévoué. Ce fut là probablement le seul rôle de Saint-Valry. Trop modeste, trop timide en face de son grand ami, il se contenta de prêcher d'exemple. Etait-ce suffisant? Si les deux articles signés S. V. dans la Foudre du 15 novembre 1823, sont son œuvre, si le premier surtout, qui est une attaque assez violente des théories de Lamennais, a été écrit par lui, on peut se demander s'il ne travaillât pas à séparer Victor Hugo du philosophe de la Chênaie. En combattant les idées politiques, sociales ou littéraires de Lamennais, ne ruinait-il pas du même coup les assises religieuses que celui-ci cherchait à poser dans l’âme de Victor Hugo? Tel n'était point son but, mais peut-être qu'il l’atteignit sans le vouloir.
Le cercle des amitiés littéraires parcouru, nous voici
rendu à celui plus intime de la famille, il nous reste à
(1) Annales de la Littérature et des Arts, t. VI, liv. 76, pp. 346-349. (2) Correspondance 1815-1835, lettre à de Vigny, 21 avril 1821, p. 45,
parler des trois frères de Victor Hugo, Abel, Eugène et Adolphe Trébuchet (1).
Pour Eugène et Abel, la matière nous paraît presque épuisée après ce que nous avons raconté de l'éducation des trois fils Hugo. Eugène d’ailleurs ne nous est guère connu que par quelques odes, des lettres cérémonieuses à ses cousins de Nantes. La plupart du temps, il est guindé et son frère Abel l'appelle par dérision Monsieur Eugène ; parfois il se déride et prouve que lui aussi il est de bonne race. Son esprit fut assez tôt, semble-t-il, atteint par la folie, et la crise, quand elle éclata, n'étonna point son entourage. Etait-il religieux par la pratique ou par le sentiment?” Nous n'avons aucune donnée sur ses idées à l'égard du Christianisme qu'on ne lui avait point enseigné.
Pour Abel, il est vraisemblable qu'il s’instruisit peu à peu de la religion, qu'il gravit lentement le chemin qui mène à Dieu et qu'il eut une fin chrétienne. A ce moment là, Victor et lui, sans être fâchés, n'avaient plus que des rapports assez éloignés. Ils avaient commencé pourtant par une collaboration intime au Conservateur Littéraire. Abel, entraîné par la politique, s’amusa à fonder, à diriger de petits journaux ; adversaire acharné des libéraux, il y exerça contre eux sa verve mordante, et sa plume acérée s’oublia souvent dans l’attaque. Ce côté de la vie d’Abel serait intéressant à étudier d'autant qu'on attribua parfois à Victor les coups que son frère distribuait sans compter. Peut-être même a-t-on exagéré les sentiments ultras de Victor en le confondant avec son aîné? Sa barque vogua dans le sillage de celle d'Abel pour s'en séparer plus tard. Si nous étudions leurs relations du point de vue religieux, la question est différente. Vers 1820, au moment de leur intimité, Abel ne nous paraît pas chrétien. A l’époque de la mort de sa tante, Madame Trébuchet, il écrit à son cousin Adolphe une lettre de consolation, pleine
(1) À la suite de Victor Hugo, nous donnons le nom de frère à son cousingermain, Adolphe Trébuchet.
d’une froideur et d’une sécheresse qui font mal (1). Elève des philosophes du xvie siècle et des stoïciens antiques, il ne sait pas trouver le mot qui parle au cœur. Rien n’est senti, tout est convenu ; tout est paien, rien nest chrétien. A la fin cependant, il prouve sa croyance dans la survivance de l'âme. « Si ta mère n’est « plus présente à tes yeux, elle n'en suit pas moins et « de plus près toutes tes actions, applaudissant à toutes « les bonnes et-heureuse de la vertu de son fils.»
Plus tard, ses œuvres s’imprègnent d'un christianisme poétique et factice, et, comme Victor, il tombe, sans le vouloir, par une ignorance fruit de son éducation, dans des fautes grossières qu'un enfant de dix ans, ayant
appris un peu de catéchisme, ne commettrait point. En.
1822, il imprime dans la Foudre, journal dont il est l’un des directeurs, une nouvelle intitulée l’Heure de la Mort (2). Il se met en scène sous le nom d'Albert, officier en Castille. Pendant son sommeil, il se croit transporté dans une église sombre et humide. « Une hor- « loge sonna l'heure... douze coups tombèrent lentement « sur le timbre argentin. Alors la porte de la sacristie « s’ouvrit en criant sur ses gonds ; un prêtre, vêtu d’une « chasuble noire décorée d’une croix d'argent, s’avança « portant le saint ciboire et l’hostie consacrée... Après « avoir posé le calice sur l'autel, il se tourna vers le « lieu où était Albert et sembla l’inviter à s'approcher... « Le souvenir des temps de sa jeunesse rappela sa piété ; «il répondit comme aurait fait le cortège des diacres «et des sous-diacres.» Qui ne voit à côté de certains souvenirs de Chateaubriand, une description tout à fait romantique, une histoire absolument dans le goût de l'époque. Mais quelle ignorance se révèle à nous! Le prêtre sort de la sacristie avec un ciboire et c’est un calice qu’il dépose sur l'autel. Abel ne sait pas la différence entre ces deux vases sacrés. Chose plus extraor-
(1) Lettre inédite du 29 mai 1820.
(2) La Foudre, t. IV, n° 62, 15 mars 1822, pp. 341-345.
dinaire : le prêtre sort de la sacristie portant déjà l’'hostie consacrée. À quoi sert alors le sacrifice qu'il veut célébrer ! Victor Hugo, à plusieurs reprises, emprunta, dans les œuvres de ses frères, des thèmes qui lui ont servi soit pour Han d'Islande, soit pour /nès de Castro: s’il demanda jamaïs à Abel de l'instruire de la religion chrétienne, celui-ci fut certainement cause de quelques unes des erreurs que l’on rencontre si abondantes dans ses œuvres.
Son cousin Adolphe Trébuchet aurait été plus apte à le renseigner. L'histoire des relations de la famille Hugo avec ses parents de Nantes serait intéressante à raconter, mais ce n’est ni le lieu, ni l'heure. Né à Nantes, le 11 décembre 1801, Adolphe suivit avec succès comme élève du Séminaire, les classes du lycée de sa ville natale. Lorsqu'il vint faire son droit à Paris, son père, Marie-Joseph Trébuchet, le confia à Sophie Hugo et il fit bonne figure au milieu du groupe littéraire qui se réunissait rue de Mezières ou rue du Dragon. Il était abondamment pourvu des qualités du cœur et de l'intelligence. Sa correspondance avec son père, que nous publions, nous le montre comme un jeune homme d’ordre, profondément attaché à sa famille et à ses devoirs religieux. Chaque année, il tient à prouver à son père qu’il n'oublie pas les préceptes de l'Eglise. « J’ai fait mes « Pâques il y a eu dimanche dernier huit jours, le jour « de Pâques même. J'étais bien heureux (1).» — « J'ai «fait mes Pâques la même semaine où j'ai passé ma « thèse (2).» Adolphe est aussi en relations avec le chanoine Angebault, de Nantes, et souvent il lui demande conseil, il l’interroge sur la Congrégation. Le bon chanoine, enchanté de la piété de son jeune ami, de sa franchise un peu naive, encourage ses bonnes dispositions. « Il n’est « pas indispensable, lui répond-il, de s'associer à la Con- « grégation, mais on peut y gagner beaucoup sous tous
(1) Lettre inédite, à son père, du 40 avril 4893. (2) Lettre inédite, au même, du 3 juin 4824.
« les rapports (1).» Il l'adresse au Père Ronsin, qui pendant quinze ans dirigea la Congrégation avec un dévouement inébranlable (2) et il l’engage à lui rendre visite tous les mois. « Prenez garde à l'air contagieux « que l’on respire à Paris et, si vous vous trouviez in- « disposé, ayez soin de recourir au médecin que jai « indiqué (3).» Adolphe Trébuchet fit-il partie de la Congrégation ? Nous ne le pensons pas car les tables dressées par M. de Grandmaison ne contiennent pas son nom. Il est certain toutefois qu'il fut profondément chrétien.
Pendant plusieurs années il vit dans l'intimité la plus complète avec les Hugo qui le traitent en frère et Sophie le considère comme le meilleur de ses enfants. Il: partage les joies et les douleurs de ses cousins ; il les encourage dans leurs espérances de gloire, les défend quand ils sont injustement attaqués. Il écrit à son père: « Toutes ces ganaches littéraires sont effrayées de la « réputation que Victor doit avoir, et craignant d’en être « écrasés, ils feront tout ce qu'ils pourront pour em- « pêcher que l’on ne lui rende toute la justice qui lui « est due (4). Au moment de la maladie d'Eugène, au soir des noces joyeuses de Victor qui auraient pu devenir tragiques, il manqua, racontait sa fille Mlle Claire Trébuchet, d’être la victime des fureurs du pauvre fou et il fut d'un grand secours à ses frères désemparés. Toute sa vie il sut rendre service à Victor et à Adèle et l’on né comprend pas les petites malices que l’on rencontre à son adresse dans Victor Hugo raconté. Si la renommée n'a pas crié son nom à tout l'univers, n’oublions pas que, pendant de longues années, il remplit d'importantes fonctions à la préfecture de police, qu’il écrivit des articles, des ouvrages utiles, qu’il mourut,
(4) Lettre inédite du 27 juin 1822,
(2) Georrroy De (GRrANDMAISoN, La Congrégation (1801-1830). In-8, Paris, 14890, p. 138.
(3) Lettre inédite du 3 juin 1824.
(4) Lettre inédite du 44 juillet 1822.
en 1865, officier de la Légion d'honneur, membre libre de l’Académie de médecine et maire de Fontenay-aux- Roses.
Tous ceux qui ont étudié la jeunesse de Victor Hugo et qui se sont demandé comment s'étaient formé ses idées religieuses, n’ont peut-être pas attribué une importance assez grande à l'action d'Adolphe Trébuchet, ce bon et loyal Breton qui pratiquait sans forfanterie mais aussi sans défaillance la religion qu’il avait appris à aimer au sein de sa famille et près de ses maîtres du Séminaire de Nantes. Ne serait-ce pas lui qui parfois emmenait Victor pendant le Carême aux sermons de Frayssinous à Saint-Sulpice où du reste il était aussi attiré par Adèle? Près d’'Adolphe enfin il pouvait apprendre l'amour de la religion autant et plus que dans la lecture des ouvrages de Chateaubriand ou dans ses conversations avec Lamennais. Les idées ambiantes ont donné, croyons-nous, pendant quelques années un vernis religieux aux œuvres de Victor Hugo, ne faudrait-il pas en imputer une partie aux conseils, aux bons exemples d'Adolphe Trébuchet.
Mais pourquoi celui-ci n'a-t-il pas réussi à faire de son cousin un chrétien fervent? Encourager les bonnes dispositions de Victor n'était pas suffisant, il fallait instruire cet ignorant, lui montrer que le catholicisme n'’avait pas seulement une utilité sociale, une valeur poétique maïs qu'il était la règle de la vie. Peut-être en face de cette tâche Adolphe a-t-il manqué d'audace? Victor lui semblait un être tellement supérieur qu'il na pas osé joindre la parole au geste. Le zèle qui fait les apôtres lui a fait défaut. On comprend sa réserve ; dans ce milieu de poètes et d'artistes, ce chrétien pratiquantétait une exception. Sa conduite, faite de soumission aux lois de l'Eglise et de foi en des dogmes qui surpassent la raison, ne pouvait choquer tant qu’elle ne s’affichait pas, mais le contraire se serait produit infailliblement, s’il avait cherché à sortir de l'ombre, à conseiller celui qui fier de ses succès se posait déjà en chef d'école. Il sem-
INFLUÉNCE DES AMIS 341
ble même que les petites raïlleries de Victor Hugo raconté proviennent de blessures involontaires faites par la sagesse et la régularité de vie d'Adolphe à l’orgueil de Victor qui voyait chaque jour s’élargir l’abîime séparant leurs idées politiques et religieuses. Une chaude affection unit pourtant toujours ces deux cousins qui s'étaient aimés comme deux frères.
Dans l’étude des influences subies par Victor Hugo, si l’on a oublié celle d’Adolphe Trébuchet, on a surfait croyons-nous, celle de Lamennais.
À quelle époque se sont-ils connus ? E. Biré place en 1822, au mois d'octobre, leur première entrevue, ou du moins la première confession de Victor Hugo à Lamennais (1). M. Christian Maréchal, après une discussion serrée des faits, incline pour la fin d'octobre 1821 (2). Il me semble qu'à cette époque Victor Hugo et Lamennais se connaissaient déjà.
Nous possédons deux récits de cet entretien, récits faits justement pas les deux interlocuteurs. Victor Hugo nous a dit qu'il eut lieu aux Feuillantines (3). Lamennais est aussi affirmatif que lui sur ce point: «Il m'a « rencontré pour la première fois dans la maison mé- « me où il a vécu (4). »
Cette circonstance bien fixée nous peut servir de point de départ pour une solide discussion.
Lamennais quitta la Chênaie à la fin de janvier 1821 et il annonça son arrivée à Paris pour les derniers jours du mois ou les premiers jours de février. I1 descendra chez M. de Saint-Victr, rue du Cherche-Midi, no 15(5), comme il l’affirme à Benoît d’Azy et à Mme Cottu; il sera plus près d'elle qu'aux Feuillantines.
(1) E. Biré, Victor Hugo avant 1830, p. 263.
(2) Carisrran Marécaz. Lamennais et Victor Hugo, p. 149.
(3) Victor Hugo raconté, t. I, pp. 133-134.
(4) Lettre de Lamennais, dans le journal ZL’Eclair, 18 février 1902, publiée par M.J. de Bonnefon.
(3) « Je serai probablement à Paris, à la fin de janvier », d'HAUSsoNviLre, Lettres de Lamennais à la baronne Cottu, p. 106, lettre du 6 janvier 4821 : « J'arriverai le 3 ou 4 février ». LaveiLze, Un Lamennais inconnu. Lettres à Benoît d'Azy, p. 127, lettre du 18 janvier 1821.
Mais, le 15 mars, l'abbé Carron meurt. Lamennaïs a été appelé aux Feuillantines probablement dès le commencement de la maladie de son ami et il ne quitta pas un instant, pendant ces tristes circonstances, la maïison située au cul de sac des Feuillantines, no 12, rue St- Jacques (1). Le 22 mars, il écrit des Feuillantines à Mme Cottu ; le 15 mai, nouvelle lettre où il lui parle du pensionnat et de la communion des enfants qui aura lieu le dimanche suivant (2).
À quelle époque Lamennais a-t-il quitté les Feuillantines ? Quelques lettres de lui vont nous renseigner. Il écrit à Blaise (3), le 17 avril, qu'il faudra quitter les Feuillantines à la mi-juillet ; le 17 juin, il prévient Mme Cottu que son départ se fera dans une quinzaine (4). Le 10 août, il lui écrit que depuis trois jours, il est installé, rue du faubourg St-Jacques, no 28 (5). L'erreur n’est donc pas possible, Lamennaïs quitta les Feuillantines à la fin de juillet ou dans les premiers jours du mois d'août.
Si nous accordons confiance à Lamennais et à Victor ‘Hugo, nous devons nécessairement placer la première visite de Victor Hugo aux Feuillantines entre le 15 mars et la fin de juillet. ù
Mais l’auteur de Victor Hugo raconté nous indique d’autres circonstances qui ont accompagné cette entrevue. Etudions-les pour voir si elles cadrent avec la date que nous venons de fixer.
« L'abbé Carron, chez qui logeait M. de Lamennais, « quittait les Feuillantines et M. de Lamennais s’en al-
(1) Lettre à M. Marion, 20 mars 1881 : Con/idences de Lamennaïs par Arthur du Bois de Villarabel, p. 79.
(2) Lettres à la baronne Cottu, p, 112.
(3) Lamennais, Œuvres inédites, t. 1, pp. 396-398.
(4) « 11 faut que nous quittions cette maison dans 45 jours et celle que «nous devons habiter ne sera libre qu’à la mi-juillet. On ne pourra même « commencer les réparations indispensables qu'à cette époque. Heureusement « on nous cède quelques chambres, pour un mois, dans une maison, rue de « l'Arbalète. Nous nous y arrangerons provisoirement, » Lettres à la baronne Cottu, p.114.
(5) Lettres à la baronne Gottu, p. 415,
RTL)
« lait le soir. Il donna sa nouvelle adresse et prit ren- « dez-vous (1).» Il est possible d'admettre avec M. Christian Maréchal que Victor Hugo a mal compris l’expression figurée employée par Lamennais, « M. Carron nous a quittés», qui signifiait non pas son départ mais sa mort (2). Ne pourrait-on pas dire aussi que Lamennais a parlé à Victor Hugo non pas précisément de M. Carron, mais du départ de l’établissement de M. Carron, de ces chères filles qui étaient obligées de quitter les Feuillantines. Que l’on admette l’une ou l’autre explication, le récit de Victor Hugo ne nous présente aucune impossibilité. : |
La deuxième circonstance n'offre pas plus de difficulté ; c'était, nous dit Victor Hugo, au lendemain de la première représentation du Maître de Chapelle, par conséquent le 30 mars 1821, puisque la première représentahonmtestLdut 29: mars. "Là aussi le récit de: Victor Hugo est acceptable.
« L'abbé Frayssinous était, cet hiver-là, le prédicateur « à la mode, lisons-nous encore dans Victor Hugo racon- « té, et alors l’église Saint-Sulpice était trop petite.» Rien de plus vrai. Le 25 mars, nous dit le Journal des Débats, Frayssinous a prêché à Saint-Sulpice et Victor Hugo est allé, ce jour-là, à l’église, probablement pour l’entendre (3). Le 8 avril, il a fait une nouvelle conférence à laquelle assista la duchesse de Berry. Tout le Carême 1821, il se fit entendre à Saint-Sulpice, mais pendant l'Avent il laissa la parole à un autre prédicateur de renom, l’abbé de Trevern (4). Frayssinous reprit ses conférences à Saint-Sulpice, le 3 mars 1822 (5). Le 14
Î (4) Victor Hugo raconté, t. II, p. 134.
(2) Carisrran Manécnaz, Lamennaïs et Victor Hugo, p. 148. :(3) Journal des Débats, mars 4891 ; Lettres à la fiancée, p. 48.
(4) Journal des Débats, 5 novembre 1821. « On s'attendait, dit ce journal, à, « entendre de nouveau M. de Frayssinous, il a voulu donner le temps à « M. de Trevern, licencié de la maison de Sorbonne et ancien grand vicaire « de Langres, de développer les preuves de la divinité du christianisme et de « répondre aux objections des incrédules. Ces conférences commenceront le « dimanche 12 novembre, à 4 h. 1/2, à St-Thomas d’Aquin. »
(5) Journal des Débats, 27 février 1821,
avril, la duchesse de Berry alla de nouveau l'écouter ; le 28 avril, il donna sa dernière conférence.
Il reste encore une circonstance qui a paru invraisemblable à Ed. Biré et même à M. Christian Maréchal, il s’agit des répétitions de la Clytemnestre de Soumet. Cette pièce ne fut jouée en effet que le 7 novembre 1822, el cependant Victor Hugo avait raison de dire que Soumet faisait répéter, au Théâtre français, dans ce moment là, une Clytemnestre dont l’Oreste était Talma. Ouvrons les journaux de l’époque; ils vont nous raconter toutes les péripéties de l’histoire de la Clytemnestre de Soumet. Elle fut reçue, au mois de mars 1821, à l'unanimité, aux Français. Le Conservateur Littéraire nous l’affirme et la nouvelle qu'il insérait n'a pas été inventée après coup (1). La pièce ne dut pas tarder à entrer en répétition ; en tous cas c'était chose faite au mois de juin (2). Mais soudain, on ne sait pour quelles raisons, Soumet la retira du théâtre français pour lui faire traverser la Seine et la porter à l’Odéon (3). Elle franchit, une seconde fois, les ponts pour revenir au premier Théâtre français où enfin elle fut jouée, le 7 novembre 1822. Victor Hugo avait donc raison de dire qu'au commencement de ses relations avec Lamennais on répétait Clytemnestre au Théâtre français. ,
Il nous semble donc bien établi que Victor Hugo est allé voir Lamennaïs aux Feuillantines entre le 15 mars et la fin de juillet 1821. Mais ne pourrait-on pas préciser davantage, ne pourrait-on pas accepter la date indiquée par Victor Hugo lui-même, c’est-à-dire le 30 mars 1821. Pourquoi pas ?
Le récit de Lamennais ne s’y oppose nullement ; mais
(4) « La Clytemnestre de M. Soumet de l'Académie des Jeux floraux vient « d'être reçue, à l’unanimité, aux Français. Ce bel ouvrage... serà joué in- « cessamment. » (Conservateur Littéraire, t. III, liv. XXX, p. #11, Nouvelles et Variétés littéraires, 31 mars 1821.
(2) L'Etoile, du 6 juin, nous l'affirme. Le Journal de Paris, du 19 juillet, annonce la représentation pour les premiers jours de septembre, au bénéfice de Thénard,
(3) Etoile, 2 octobre 1821.
INFLUÈNCÉ DÉS AMIS 345
nous trouvons plus de difficultés avec celui de Victor Hugo. Ni les répétitions de Clytemnestre, ni les sermons de Frayssinous ne font pourtant obstacle. Le départ de Lamennais, qui devait avoir lieu le lendemain, fixerait plutôt la visite au mois de juillet puisque Lamennais donna sa nouvelle adresse. Victor Hugo na-t-il pas confondu ici sa première visite avec une autre, faite la veille du départ de Lamennais. D'ailleurs, puisque Lamennais, au lendemain de la mort de M. Carron, savait qu’il quitterait bientôt les Feuillantines, il a dû parler de ce prochain départ à Victor Hugo qui l’a cru plus rapproché qu'il n’était en réalité. Tout ceci est possible et plausible.
Mais une objection plus sérieuse nous vient des relations de Victor Hugo avec le duc de Rohan. C’est ce dernier qui a conduit Victor Hugo chez Lamennais, or Victor Hugo et le duc de Rohan n'ont, dit-on, lié connaissance que dans les jours qui ont suivi la mort de Mme Hugo, par conséquent après le 27 juin, et l’on apporte une page de Victor Hugo raconté qui semblerait le prouver.
Est-ce concluant? -Jé ne le crois pas. Le duc de Rohan assista à l'enterrement de Mme Hugo, Victor alla le remercier ensuite au Séminaire, mais rien dans le récit de Victor Hugo ne nous dit qu'ils ne se connaissaient point auparavant. Il serait étonnant que le duc de Rohan prit part aux obsèques d’une personne complètement inconnue. Comment d’ailleurs placer entre le 27 ou le 30 juin et la mi-juillet tous les évènements que nous raconte Victor Hugo: d'abord sa connaissance avec le duc de Rohan, sa visite à Frayssinous, puis enfin sa visite à Lamennais. En quelques jours linfluence de Rohan sur Victor Hugo serait devenue bien profonde et leur intimité bien grande puisque Victor Hugo aurait ouvert largement son cœur (1), il aurait
consenti à l’une de ces démarches qui coûtent beaucoup
(1) Ce n'était pas son habitude puisqu'il ne parla à Lamennais de son amour pour Adèle qu'au moment même de son mariage.
ordinairement et qu’un prêtre n'obtient qu'après de longs pourparlers. Comment, dès le mois d’août, aurait-il accepté l’hospitalité à la Roche-Guyon, chez un grand seigneur dont il aurait fait connaissance un mois auparavant, qu’il aurait vu deux ou trois fois, car le duc de Rohan dût partir en vacances dans les premiers jours de juillet !
Mais nous avons d’autres raisons de croire que Victor Hugo et le duc de Rohan étaient amis avant la mort de Mme Hugo. Ouvrons à cet effet Victor Hugo raconté. Nous y trouvons le récit de l’arrivée à Paris de Soumet, son portrait, sa première visite dans la mansarde de la rue du Dragon (1). Or Soumet vint se fixer à Paris en juillet 1820. Victor Hugo habitait alors avec sa mère rue de Mezières, no 10. Continuons à lire: dans la semaine de l’arrivée de Soumet, Victor Hugo reçut la visite du duc de Rohan et il alla le voir dans sa cellule( 2) : preuve qu'ils se connaissaient très bien au printemps de l'année 1821. Qui plus est, à cette époque il était déjà question d’un séjour à la Roche-Guyon. Le 21 avril 1821, Victor Hugo écrivait à Vigny : « Si je vais à la Ro- « che-Guyon, je n'y pourrai aller que dans le mois « d'août (3).»
On peut donc affirmer, sans trop de crainte de se tromper, que peu de jours après la mort de l'abbé Carron, le 30 mars très probablement, Victor Hugo fit la connaissance de l'abbé de Lamennais, aux Feuillantines.
Ce point établi, étudions maintenant leurs relations. Le récit en est fort court dans Victor Hugo raconté.
«M. de Lamennais donna sa nouvelle adresse et prit « rendez-vous.
‘« Victor se confessa fort sérieusement et avec tous
(4) Victor Hugo raconté, t. Il, pp. 428-129.
(2) Victor Hugo raconté, \. II, p. 4929.
(3) Correspondance 1815-1835, p. 16,
« les scrupules des examens de conscience. Son gros pé- « ché fut les agaceries que lui avaient faites Mlles Du- « chesnois et Leverd. M. de Lamennaïs, voyant que c’é- «taient 1à ses grands crimes, remplaça désormais la « confession par une causerie (1). »
Ces quelques lignes nous font supposer que Victor Hugo se confessa à ce moment pour remplir son devoir pascal (2). Il na point menti dans le récit qu'il nous à fait de la première entrevue, nous devons le croire sur parole à propos de cette confession. Mais d'après les explications qui l’accompagnent nous sommes porté à croire qu'elle fut suivie peut-être de quelques autres entre le mois d'avril et la fin de l’année, tout au moins de fréquentes et simples causeries. C’est en effet dans les derniers mois de 1821 qu’eut lieu le départ de Lamennais pour la Chênaie. Fin septembre (3), il est à Paris. Non seulement il ne part pas en octobre, mais le 6 novembre il écrit à Mme Cottu que depuis trois semaines il n’est sorti qu’une fois (4). C’est de Paris encore qu’il lui écrit le 16 novembre pour lui annoncer qu'il ne quittera la capitale que pour aller en Bretagne et qu'on s’occupe de dissoudre la maison (5). Du 16 nombre au 9 janvier la correspondance de Lamennais ne nous dit rien de sa vie mais ce jour-là deux lettres vont nous renseigner. Elles sont datées toutes deux de la Chênaie: l'une est adressée à la baronne Cottu: « Me voici donc « encore une fois à cent lieues de vous et pour combien « de temps je l’ignore (6).» L’autre a pour destinataire le baron des Vitrolles: « Me voici donc, mon bon « ami, au milieu de nos bois et de nos bruyères, dans «une saison et dans un temps où rien de tout cela
(4) Victor Hugo raconté, t. I, pp. 134-135.
(2) Pâques tomba en 1821 le 22 avril.
(3) Une letire datée de Paris, un vendredi après le 9 septembre, est adressée à la baronne Cottu. /Lettres à la baronne Cottu, p. 116-117),
(4) Lettres à la baronne Cottu, p. AT,
(b} Zbid., pp. 118 et 119,
(6) Zdid., p. 120,
«n’est fort agréable (1).» Ces deux lettres sont d’un homme qui, arrivé au terme de son voyage, jette un regard en arrière, voit la distance qui le sépare de ses amis, puis examinant le paysage qui l'entoure en saisit toute la tristesse au fort de Fhiver. Lamennais, après avoir quitté récemment Paris, se trouvait depuis quelques jours seulement, quelques heures peut-être, à la Chénaie (207
Lamennais parti pour la Chênaie, les lettres remplacèrent les visites. Nous ne possédons pas évidemment toutes les lettres qu’ils se sont écrites et nous ne pouvons que regretter celles qui se sont égarées ou perdues définitivement, mais il n’est pas à supposer qu'elles furent très nombreuses. Nous n’en connaissons que cinq pour l’année 1822 (3). Nous les utiliserons à propos de l'influence de Lamennais ; en ce moment nous ne voulons nous en servir que pour établir la chronologie des faits.
(1) Correspondance inédite entre Lamennais et le baron de Vitrolles, publiée par Eug. Forgues pp. 89-94.
(2) Il reste cependant à concilier cette date, avec celle attribuée à certaines lettres. M. Feugère {Lamennais avant l'Essai sur l'indifférence. p. 290) indique au 22 octobre une lettre datée de la Chênaie et adressée à Mlle de Tremereuc. Mais il fait certainement erreur, puisque M. Forgues, qui cite cette lettre (Correspondance, t. I, p. 160), marque Paris comme point de départ. Comment le même M. Forgues (Correspondance inédite de Lamennais et du baron de Vitrolles, pp. 85-89) peut-il donner, au 21 octobre et au 4 novembre 1821, deux lettres datées de la Chènaie. Lamennais ne peut être en même temps dans les deux endroits. Pour ces deux dernières lettres évidemment il y à erreur ou sur le point de départ ou sur la date de l’année. Ne seraient-elles pas de 1822 par hasard ? Leur contenu me le fait croire.
Enfin M. de Bonnefon à donné dans l'Eclair (18 février 1902) comme adressée de la Chênaie un samedi d'octobre 1821, une lettre dont il n'indique pas le destinataire et qui au dire de M. Christian Maréchal est M. de Vitrolles. La lettre est certainement partie de la Chênaie mais non pas en octobre puisque à cette époque, d'après la correspondance avec la baronne Cottu, Lamennais était à Paris. Il serait important de bien fixer la date de cette lettre puisqu'elle parle justement de la première entrevue de Victor Hugo et de Lamennais.
(3) 26 mars, lettre de Lamennais (la Chênaie) à Victor Hugo (Amateur d'autographes, juin-juillet 1876, p. 99) ; 17 mai, lettre de Victor Hugo à Lamennais à la Chênaie (Correspondance 1815-1835, p. 26-98) ; 9 juin, lettre de Lamennais (la Chênaie) à Victor Hugo (Victor Hugo raconté. t. II, pp. 141- 142) ; ler septembre, lettre du Victor Hugo à Lamennais à la Chénaie /Correspondance 1815-1835, pp. 30-31) ; 6 octobre, lettre de Lamennais (La Chénaie) à Victor Hugo (Victor Hugo raconté, t. II, pp. 146-147).
Lamennais passa presque toute l’année à la Chênaie: il ne la quitta que pour faire un court voyage à Paris en août et septembre. Le 15 août il écrit de St-Malo au baron de Vitrolles qu'il va partir incessamment pour Paris, qu'il veut revenir le mois prochain. «Il faut, « dit-il, que je sois de retour dans cinq ou six semai- «nes (1).» Il était en effet de nouveau à la Chênaie le 17 septembre d’où il écrit à Mme Cottu. Le 23 seplembre uné lettre à Benoît d’Azy nous prouve qu'il est arrivé depuis quelques jours « mais tellement excédé « de fatigue quil n'a pu encore reprendre son tra- « vail (2).» Ce voyage, entrepris pour des affaires d’intérêt, avait donc été très précipité.
Victor Hugo en avait-il été prévenu d'avance, on peut se le demander quand on le voit écrire à la Chênaie une lettre datée du 1e septembre. Peut-être aussi la date de cette lettre est-elle fausse ? En tous cas, ce n’est point en apprenant le mariage de Victor Hugo que Lamennais lui écrivit de la Chênaie la lettre du 6 octobre que nous trouvons dans Victor Hugo raconté (3), mais il répondait bien plutôt à une lettre lui annonçant la date exacte de la cérémonie. À son passage à Paris, Lamennais avait vu Victor Hugo: pour remplacer l’acte de baptême que celui-ci ne pouvait présenter, il lui avait donné un conseil que nous trouvons dans une lettre de Victor Hugo à son père (4), il avait obtenu la promesse qu'il irait le voir l’année suivante en Bretagne (5). Ajoutons enfin qu'il avait dû lui délivrer le billet de confession nécessaire pour son mayiage: Victor Hugo l’affirme et nous n'avons aucune raison de ne pas le croire sur parole.
Maintenant que nous avons fait l'historique des pre-
(1) Correspondance inédite entre Lamennais et le baron de Vitrolles publiée par Eugène Forgues, pp. 107-108.
(2) Aueusre Lavæizze. Un Lamennais inconnu. Lettres à Benoit d'Azy, p: 155.
(3) Victor Hugo raconté, t. IT, pp. 146-147.
(4) Lettre du 13 septembre ; Correspondance 1815-1835, pp. 172-173.
(5) Lettre de Victor Hugo à A. Trébuchet, 23 septembre. Correspondance 1815-1835, pp. 31-32.
mières relations de Lamennais et de Victor Hugo, essayons de tirer quelques conclusions de ces relations et de la correspondance échangée à cette époque.
Notre intention n’est point de rechercher au jour le jour dans l'œuvre de Victor Hugo une influence très problématique, car qui peut nous prouver que telle page a été inspirée directement ou indirectement par Lamennais, qu'à telle date Victor Hugo a lu tel ouvrage et s'est laissé influencer par tel point de la doctrine menaisienne. Ce procédé à notre avis n’est guère scientifique et l’on risque à chaque instant de se fourvoyer : il suffit pour cela de se tromper sur une date, d'attribuer un article à qui n’en est pas l’auteur, de prendre comme particulière à Lamennais une idée tellement répandue dans l'air ambiant qu’elle n'appartient plus à personne.
Arrivons à la première entrevue et tâchons d'analyser les impressions de Victor. Il est évident que ses souvenirs, quand il les a vécus à nouveau pour les traduire à sa femme qui allait les raconter, se sont nécessairement imprégnés de l’état de son esprit au moment où il narraït lui-même. Le souci de l'effet et de la forme a fait recherché des contrastes, des oppositions qui probablement n’ont jamais existé du moins ainsi qu'on nous les présente. La visite à Lamennais est précédée de la vision d'un vieux prêtre dans la chambre de l'abbé de Rohan, vieux prêtre dont le renoncement est certainement admirable, mais dont le portrait est un peu forcé au physique et probablement aussi au moral. À deux pas de la mort, le vicaire de St-Nicolas du Chardonnet accepte radieux les suprêmes épreuves: son vêtement est. misérable, son corps est usé par les privations mais son âme est illuminée par la flamme du sacrifice.
Il est bien l’antithèse du prédicateur à la mode, l’abbé de Frayssinous, nullement détaché des intérêts terrestres, qui ne veut pas que l’on enfouisse son talent mais qu'on l’emploie au triomphe de la vérité et à la propagalion des bonnes doctrines. Il faut d’après lui répan-
dre la piété par la parole et par l'exemple, il faut d’autre part réussir pour avoir à sa disposition une force puissante, le succès. Pour aider au triomphe de la religion il ne suffit pas de s’en tenir à la littérature, il convient d'aspirer à l'autorité directe de la politique. Le clergé, affirmait enfin Frayssinous, comptait sur Victor Hugo et l’aiderait.
Celui-ci trouva cette religion mondaine et commode, mais Frayssinous l’éloigna surtout en disant du bien des Jésuites et du mal de Chateaubriand, jacobin déguisé et très dangereux sous son masque.
Pourquoi Frayssinous ne plût-il pas à Victor Hugo? Il ne lui apparut pourtant pas comme un abbé mondain et jouisseur. Lui-même nous avoue qu'à l'Abbaye aux
Bois, Frayssinous n'avait qu’une pièce servant à la fois de chambre à coucher, de salle à manger et de salon. Le déjeuner qu'il servit à ses hôtes était frugal puisqu'il ne fut guère différent de celui que Victor Hugo aurait pris chez lui : deux œufs à la coque et un verre d’eau.
Est-ce le conférencier de Saint-Sulpice qui ne lui allait pas? Ce serait curieux car Victor Hugo était un auditeur assez fidèle de Frayssinous, peut-être un peu à cause d’Adèle, peut-être un peu par snobisme, mais il ne pouvait pas ne pas entendre les idées exprimées par lorateur. La religion dont Frayssinous fit le tableau à Victor Hugo n'était point différente de celle qu’il enseignait du hâut de la chaire de Saint-Sulpice. Il était, pensa-t-il, en présence d’un jeune homme qui voulait travailler au triomphe de sa foi tout en restant dans le monde. Tous en effet ne sont pas appelés à la claustration et au détachement des intérêts terrestres. Frayssinous ne crut pas que Victor Hugo était destiné au cloître. Il est vrai qu'il l’a entretenu de politique, mais la chose déplaisait-elle beaucoup à Victor Hugo? Ne venait-il pas de mener dans le Conservateur Littéraire une campagne ardente pour le triomphe de la cause ultra-roÿaliste. L'aide que le clergé lui offrait pour arriver lui répugnait-elle? Nous savons
que Victor Hugo dès cette époque, s’il n'employait pas tous les moyens, cherchait tous les appuis capables de l'aider à se hausser au-dessus du vulgaire. Lamennais agira-t-il différemment sur ce point? Evidemment non et Victor Hugo ne s’en formalisera pas, loin de là puisqu’il le remerciera de ses démarches auprès de la maison du Roi (1).
Nous avons dit que Frayssinous du haut de la chaire de Saint-Sulpice ne donnait pas des conseils différents de ceux qu'entendit ce jour-là Victor Hugo. Nous avons recherché en effet les conférences prêchées à ce momentlà par Frayssinous (2) et nous avons été frappé justement par les rapprochements que l’on peut faire entre les idées que lui prête Victor Hugo et celles qu’il développait en chaire. Ce ne peut être pure coïncidence, il y a plutôt chez Victor Hugo un souvenir précis soit du discours en chambre, soit du sermon entendu à l’église. S'il y a rappel des avis qu'il a reçus personnellement il faut conclure que plein des sujets qu'il traitait, Frayssinous les répétait plus ou moins dans l'intimité de la direction. Il est vrai que dans l’un et l’autre cas il s’adressait au même auditoire, aux jeunes gens de la classe aisée.
Les conseils religieux donnés par Frayssinous ne nous
(4) Correspondance 1815-1835, pp. 27-28, lettre Victor Hugo à Lamennais, 17 mai 1822.
(2) I n'est point facile de donner une date aux conférences que contiennent les 3 vol. in-8 publiés en 1825 chez Le Clerc par Frayssinous sous le titre de Défense du Christianisme ; seuls les journaux de l'époque nous permettent de le faire. Ainsi le 11 mars, à St-Sulpice, d'après {a Quotidienne du 12 mars, Frayssinous parla de l'Union nécessaire de la religion et de la société (cf. Défense du Christianisme, t. 1, pp. 473-507) ; le 25 mars, à St-Sulpice, d'après le Journal des Débats du 26, il parla de l'Education des enfants (cf. Défense du Christianisme, t. TI, pp. 517-547) ; le 4 avril, à St-Roch, d’après la Quotidienne du 6 avril, il montra Ce que nous avons à craindre et ce que nous avons à espérer pour la religion en France (Cf. Défense du Christianisme. t. II, pp. 456-475) ; le 29 avril, à St-Sulpice, d'après La Quotidienne du 4e mai, le sujet de la conférence était: Nos devoirs comme chrétiens, nos devoirs comme Français. Nous n'avons pu la retrouver dans la Défense du Christianisme. On le voit, les questions religieuses et les questions politiques se mêlaient intimement. La Quotidienne du 12 mars le reconnaissait en citant celle phrase du sermon de Frayssinous : « L'alliance inévitable de la politi- « que et de la religion dans la chaire chrétienne est une conséquence de « l'état actuel de la société. »
semblent donc pas être la raison qui écarta Victor Hugo. Faut-il la chercher dans les éloges donnés par Frayssinous aux Jésuites ? Je ne le crois pas, non plus. Victor Hugo n'était pas, du moins à cette époque, leur adversaire, comme le prouve le Conservateur Littéraire. Au mois de janvier 1821, nous y trouvons exprimée l’opinion de Victor Hugo ; il sait gré à M. Dufau de ses réflexions sages et modérées sur un ordre célèbre, dans un moment où il vient de narrer l'attentat de Jean Chätel et dans un siècle où le mot de Jésuites fait pousser
destcris de rage. (1).
Peut-être les attaques de Frayssinous contre Chateaubriand contribuèrent-elles davantage à éloigner Victor Hugo. Chateaubriand à cette époque n'avait pas d’admirateur plus enthousiaste : tous ses faits et gestes sont soulignés par Victor Hugo qui ne laisse échapper aucune occasion de parler du noble pair, du noble vicomte, de l’historien admirable, du chef des royalistes. Victor Hugo rend compte de ses œuvres, soutient sa cause contre le Défenseur quand celui-ci succède au Conservateur et ne rend pas justice suffisante à Chateaubriand (2). Il lui adresse ses vers sur le Génie : Le Conservateur Littéraire combat vaillamment dans le sillage du Conservateur et garde haut levés le même drapeau et le même fanion quand ce dernier s’est retiré de la lutte. Or Frayssinous est loin d’être un ultra, c’est un modéré, un centre droit qui voit en Chateaubriand « un jacobin très dangereux sous son masque ». Attaquer ainsi celui pour qui Victor Hugo avait un véritable culte était de la part de Frayssinous, qui probablement ignorait ce détail, une faute, un manque de tact que Victor Hugo ne pouvait lui pardonner.
De plus n’a-t-il pas voulu prendre trop au sérieux
(4) Conservateur Littéraire, t. III, liv. 28, p. 307, 20 janvier 1821, à propos de l’Histoire de M. Dufau. S
(2) Conservateur Littéraire, t. IX, liv. 16, 4er juillet 1820, pp. 246-248. Victor Hugo a sûrement collaboré à ces deux pages, s’il ne les a pas composées entièrement.
son rôle de directeur ? Victor Hugo consentait bien à marcher à côté d’un grand homme, de Chateaubriand, peutêtre de Frayssinous, mais il voulait être, il voulait rester lui-même comme nous le prouvent les Lettres à la fiancée. D'autre part il manifeste dans le Conservateur Littéraire son esprit d'indépendance jusqu'à se séparer par moment des ultras pour offrir son encens à Voltaire, son autre maître. Or dans le petit discours que Frayssinous adresse à Victor Hugo on sent que le prêtre veut réellement remplir son office de directeur, être son ange gardien, le surveiller, le guider, en un mot mettre la main sur lui. Cette emprise ne fut pas du goût de Victor Hugo: il voulait garder intactes sa liberté et son activité ; le rôle de disciple, que semblait lui assigner Frayssinous, ne pouvait lui convenir.
A notre avis ces deux raisons, énoncées dans le récit de Victor Hugo raconté, furent, plus que celles qui sont complaisamment détaillées, les vraies causes de l'éloignement que Victor Hugo ressentit pour Frayssinous et d'autre part nous allons trouver dans les mêmes faits deux motifs qui l'attachèrent à Lamennais. Celui-ci à cette époque était un ultra, un ami de Chateaubriand avec qui il collaborait dans maints journaux, et il correspondait mieux à l'idéal que se faisait Victor Hugo d'un directeur.
Victor Hugo raconté nous fait un long récit de la première entrevue (1), mais qu'y trouvons-nous? Un portrait détaillé de l'extérieur de Lamennais, ce petit homme chétif, bilieux de visage, aux grands beaux yeux inquiets, dont le nez dissimulait presque le menton, avec sa bouche à l’expression presque enfantine, avec ses traits tourmentés et nerveux. L’accoutrement dans lequel nous le dépeint Victor Hugo nous semblerait ridicule si par ailleurs nous ne savions que Lamennais n'avait pas le moindre souci de son habillement. Victor Hugo a bien étudié physiquement Lamennais. Mais pourquoi ne nous
(1) Victor Hugo raconté, t. 1, p. 134.
donne-t-il point l'impression qu’il ressentit en face de cet homme dont le nom était dans toutes les bouches, pourquoi ne nous révèle-t-il rien de leur entretien intime? Ce n’est pas par pudeur d'âme, puisqu'il nous parle de ses péchés. Nous aurions pourtant plaisir nous
aussi à opposer aux conseils de Frayssinous ceux de Lamennais, à voir s'ils furent vraiment pratiques.
Pour qu'un prêtre, pour qu’un directeur fasse besogne utile auprès de son dirigé, il faut que celui-ci ouvre d'abord son âme, se montre avec toutes ses qualités, ses défauts, ses faiblesses, ses tendances, il faut que le directeur connaisse le passé de son dirigé, qu'il sache les points vulnérables pour les fortifier, les côtés excellents pour les rendre meilleurs encore.
Or Victor Hugo a-t-il raconté son enfance sans éducation religieuse, sans pratiques chrétiennes ? S’était-il en effet jamais confessé, avait-il jamais communié ? Nous n’en savons rien et Lamennais n’en fut pas plus informé que nous probablement. Victor Hugo s’est confessé à Lamennais une ou peut-être plusieurs fois, il lui a raconté les agaceries de Mlles Duchesnois et Leverd, Lamennais dut avoir la conviction, partagée d’ailleurs par tous ceux qui à l’époque approchaient Victor Hugo, que c'était un jeune homme chaste et réservé. Mais a-t-il connu les secrets les plus intimes de cette âme? Non, certainement, car Victor Hugo lui a caché son amour pour Adèle, il a jeté un voile sur son cœur pour que Lamennais n’en vit pas même les battements et c’est presque à la dernière heure, quand il ne peut plus sans impolitesse cacher «sa passion indomptable mais pure et innocente », quand, disons-le aussi, il a besoin de Lamennais, qu'il lui révèle son mariage prochain.
Lamennais pensa-t-il à instruire son pénitent des vérités religieuses les plus simples, les plus essentielles ? Il est assez probable qu'il n’y songea même pas. Comment aurait-il pu supposer que le jeune homme qui se présentait à lui avait eu une éducation religieuse absolu-
ment nulle? On lui parlait de confession, de direction, il na pas cherché si l'édifice religieux qu'il s'agissait d’orner et de couronner avait des bases solides et bien d’autres probablement auraïent fait comme lui.
Cependant dans leurs conversations il fut question de la religion. Tout incomplète qu’elle nous paraisse la lettre publiée dans l'Eclair (1) par M. J. de Bonnefon nous montre tout de même une certaine étude de Victor Hugo par Lamennais. Celui-ci est doucement ému : « M. « Victor Hugo a l’âme la plus pure et la plus calme que « j'ai rencontrée dans le cloaque de Paris.» Pure, soit, mais calme, non: Lamennaïs justement n’a pas vu toute la partie de cette âme qui nous est révélée par les Lettres à la fiancée. «Il est confiant et simple. » Tel il ne nous apparaît point aujourd'hui si tel il apparut à Lamennais. « Il comprend la religion ou plutôt «il y entre de plain-pied par l’arc divin de la poésie. « Je souhaite qu'il soit toujours dans les sentiments qu'il « a sur les choses spirituelles. Il donnera des ailes à la « pensée catholique que nos écrivains pieux traînent sou- « vent sur les pavés et même dans le ruisseau de la « Tue... 5
Cette phrase ne change nullement notre appréciation, elle la confirme plutôt. Lamennais a-t-il trouvé chez Victor Hugo des convictions religieuses, il n’en paraît rien: « Victor Hugo comprend la religion ou plutôt il y entre « de plain-pied par l'arc divin de la poésie. » L’image ne manque pas de grandeur, semblable à l’arc de triomphe de l'Etoile alors en construction, mais qe nous révèle-t-elle ?
Lamennais a vu, par ci par là, dans les poésies composées par Victor Hugo et dont celui-ci lui a certainement fait hommage, des allusions à des faits d'ordre religieux, une sentimentalité religieuse. Quelques-uns de ses vers se revêtent de pensées chrétiennes qu'il a empruntées
(1) Eclair, 18 février 4902.
Surtout au Génie du Christianisme ou aux Martyrs, mais dans ces formes qui habitent son esprit, comme certains vers de Virgile hantent son imagination, une conviction sincère, une foi chrétienne se cachent-elles ? Nous ne pouvons l’affirmer. On peut comprendre la religion, en voir la poésie, la beauté sans y croire, sans la pratiquer. Nous admettons volontiers que Victor Hugo ajoute foi à l’existence d’un Dieu personnel, comme les œuvres qué nous avons étudiées jusqu'ici paraissent le prouver. Cette croyance en Dieu, à une vie future heureuse ou malheureuse, à l’immortalité de l’âme, malgré certaines éclipses, semble être demeurée en lui toute sa vie, mais, au moment où nous sommes, nous ne pouvons pas dire que nous avons trouvé des convictions chrétiennes ou catholiques qui lui appartiennent en propre, qui jaillissent spontanément de son cœur. Comme beaucoup d’autres poètes ou d’autres penseurs de cette époque il a mis sur sa poésie un vernis, « une couleur monarchique et religieuse (1) », mais grattez ce vernis, effacez cette couleur et vous ne trouvez plus rien de religieux.
Sous la Restauration il y avait, comme le dit Lamennais, « des écrivains pieux qui traînaient souvent sur les pa- « vés et même dans le ruisseau de la rue.» D’autres l’avaient vu et l'avaient dit avant lui. « Que peut se pro- « mettre, écrivait Charles Loyson, la religion de paix et de « majesté de ces écrits dévotement scandaleux, où la pié- «té sans doctrine et le zèle sans discrétion semblent « prendre à tâche de corrompre la foi par la petitesse « d’une mysticité extravagante, et de contrister la charité « par la violence de leurs emportements ? (2) »
Mais à l’opposé de ces écrivains, il s’en rencontrait
(1j Le mot est, nous l'avons vu, du Conservateur Littéraire lui-même : t. IIL, Préface, pp. 5 et 6. On pourrait dire qu’il est de tous les journaux. La Gasette de France (114 novembre 1822) employait la même expression à propos du Satül de Soumet. Elle se félicitait de voir « des ouvrages empreints d’une « couleur religieuse réussir ».
(2) Le Spectateur politique, t. I, liv. 12, 30 mai 1818, à propos de la > édition de l'Æssai sur l'Indifférence, de Lamennais, pp. 547-556.
qui comme Victor Hugo, liant la monarchie à la religion, trouvaient en cette dernière, à la suite de Chateaubriand, un thème fécond pour leur poésie, et, à l’occasion, croyaient peut-être sincèrement faire de l’apologétique chrétienne. Que valaient cette apologétique et cette poésie? Loyson (1), dans l’article que nous venons de citer, les avait appréciées quelques années auparavant. Il se mettait au nombre « des âmes vraiment religieu- « ses et chrétiennes qui gémissent de voir le christianis- « me engagé dans ces malheureux démêlés, où chaque « secours est pour lui une blessure, et dont l'issue, qu’elle « qu’elle soit, ne peut lui apporter ni gloire ni avantage. « De quoi pourrait en effet profiter à la religion sainte «et vraie que tout le monde fut convaincu des ressour- «ces merveilleuses qu'elle offre au génie de lorateur «et du poëête et des facilités qu'elle donne pour composer « de belles tragédies et de magnifiques épopées ?»
Loyson était, on le voit, plus perspicace que Lamennais, qui dans l’enivrement du combat livré pour la cause catholique, se méprenait, comme bien d’autres, sur la valeur de certains combattants qui l’'approchaient. Il s’est fait illusion certainement à propos de la jeune recrue que lui amenaïit de Rohan. Victor Hugo, pensait-il, entrait de plain-pied dans la religion par l’arc divin de la poésie, il devait donner des ailes à la pensée catholique. Pendant un temps assez court on a pu croire à la réalisation de cette prophétie maïs le jeune poète a vite démenti les espérances fondées sur lui.
Faut-il faire grief à Lamennais de son erreur ? Je ne voudrais pas le dire. Il y a eu certainement chez lui un peu de naïveté, il s’est laissé prendre aux apparences mais n'est-ce pas une faute que l’on commet facilement dans un parti soit politique soit religieux ou
(4) Loyson, catholique par son éducation et par des convictions fortement assises, était libéral en politique et pratiquait le juste milieu avec sagesse et modération, ce qui lui valait d'être critiqué à droite et à gauche, mais pour nous qui maintenant sommes loin des événements nous pouvons, dans bien des circonstances, admirer la rectitude parfaite de ses jugements. Poëte à ses heures il mourut trop jeune pour donner la juste mesure de sa valeur.
Va
philosophique quand par exemple semble se lever une nouvelle étoile à l'horizon, ou quand du parti opposé un transfuge arrive ayant une certaine valeur ou du moins de la réputation. Cette valeur et cette réputation sont vues à travers des lentilles grossissantes qui trompent étrangement sur les services que le nouveau venu peut rendre à la cause et sur ses dispositions intimes. On le regarde comme un champion fidèle, convaincu, alors qu'il n'y a chez lui que des tendances à peine précisées, des velléités plus ou moins affermies. Le mettre au pinacle immédiatement est une faute à laquelle on se laisse entraîner par un manque de réflexion : l’erreur apparaîtra plus tard alors qu'il ne sera plus temps, alors que des éloges indiscrets, des louanges exagérées, feront que son départ, si par hasard il se produit, aura toute l'apparence d’une évasion, d’une fuite, et cependant celui qui passera pour un rénégat n'en sera pas un car il na jamais fait précisément partie de la maison : il était sur le seuil et au lieu d’entrer, il s’est éloigné.
Tel nous apparaît Victor Hugo, quand il fit la connaissance de Lamennais, il avait depuis quelque temps commencé à écrire des vers d'une religiosité plus ou moins vague qu'il avait empruntée à Chateaubriand. Ses amis, par leurs exemples et leurs conseils, le poussaient vers cette religion qu’il commençait à chanter et dont la poésie l’attirait. Mettons aussi qu'il désirait avec une ardeur. très grande réussir en ce bas monde et ne s’inquiétait guère pour le moment de l’autre vie, comme d’ailleurs la plupart des ultras qu’il fréquentait. Car, si pour faire partie de ce clan, il était nécessaire d’être royaliste, il suffisait d’être catholique en théorie seulement et même la pratique de la religion était mal notée aux regards de plus d’un. Pour toutes ces raisons Victor Hugo chantait le Roi et Dieu mais le premier d'abord parce qu'il était plus près et les récompenses qu’il accordait étaient plus palpables.
C’est justement à ce moment que le duc de Rohan et
Lamennais lui parlèrent de pratique religieuse (1). Ce mot n’avait pas pour lui toute l'importance qu'il revêt aux yeux d'un chrétien vraiment fervent ou même d'un homme instruit de la religion. Victor Hugo n'avait ni la piété du premier ni la science du second, aussi n'éprouvait-il aucune répugnance pour la chose, il était plutôt indifférent, mais par amitié et aussi par intérêt il tenait à faire plaisir à Rohan et à Lamennais. C'est pourquoi il accepta.
Que Victor Hugo, si la religion ne le poussait pas vers Lamennais, pouvait-il chercher auprès de celui-ci et qu'y a-t-il trouvé? Lamennais avait le cœur large: il y donnait volontiers asile à ceux qui l'approchaient et lui témoignaient de l'admiration et de l'affection. Nous savons qu'il en arrivait facilement avec ses amis à une chaude intimité, qu’il leur prodiguait « une impétueuse tendresse (2).» Victor Hugo a-t-il connu, comme Henry Moorman, Benoît d'Azy et Mme de Lacan (Mme Cottu) les « effusions de sympathie », parfois un peu passionnées de cette âme ardente. Ce n’est pas à croire car si Victor Hugo fut aimé lui aussi, la correspondance qu’il échangea avec Lamennais le place cependant assez loin derrière les intimes que nous venons de nommer.
Il était content de son sort cependant et c’est avec un plaisir parfois enfantin qu'il parle de son ami, de son illustre ami (3), M. de Lamennais. L'amitié d’un grand homme est un don du ciel et Victor Hugo, dans
(4) N'oublions pas que l’idée première en appartient à de Rohan, fait qui a son importance pour juger la résolution de Victor Hugo. De Rohan, tout en étant au Séminaire, s'occupait de la jeunesse et faisait son apprentissage d'apôtre. La Quotidienne des 15 et 16 février 1821 nous en donne la preuve : « MM. les abbés de Rohan-Chabot, de la Bourdonnaye et de Bonald se pro- « posent de donner des conférences à St-Sulpice, dans la chapelle des Alle- « mands. Le but de ces ecclésiastiques est d’instruire les jeunes gens sur les « devoirs et sur les vérités de la religion. » Il s’agit tout simplement de ce qu'on à toujours appelé le catéchisme de St-Sulpice. Ne serait-ce pas là que Victor Hugo, présenté par son ami Rocher, aurait fait la connaissance du duc de Rohan.
(2) Lavensre. Un Lamennais inconnu. Lettres à Benoît d'Asy. Introduction, peux
(3) Lettre de Victor Hugo à son père, 13 septembre 1822, Correspondance 1815-1835, t. I, p. 172.
Sa jeunesse, n’a jamais dédaigné ce présent, il l’a plutôt recherché. N'y trouvait-il pas son intérêt ? Lamennais savait se dévouer et rendre service.
Ainsi agit-il à l'égard de Victor Hugo. Il lui indique des corrections pour ses Odes et Victor Hugo docilement suit ses conseils tout en regrettant que Lamennais ne se montre pas plus sévère et n’écoute pas davantage « son goût excellent (1).» Lamennais s’intéresse aux démarches que Victor Hugo fait auprès de la maison du Roi et celui-ci en est vivement touché.
Pour faciliter la route de Victor Hugo il s’entremet auprès des journaux. Il écrit pour le Journal des Débats un article tellement élogieux que le journal en refusait l'insertion (2). L'article de Lamennais parut-il, nous n’en savons rien. Nous n'avons trouvé qu’un entrefilet de quelques lignes. « Un jeune poète, déjà connu « par quelques ouvrages, M. Victor Hugo, vient de pu- « blier un recueil d’'Odes. De l'enthousiasme, mais d’un « enthousiasme toujours réglé par le goût, des inspirations nobles et hardies, un style plein de chaleur, les « meilleurs sentiments exprimés en beaux vers, voilà ce « que nous avons remarqué en lisant ces Odes, voilà ce « qui doit attirer l'attention publique sur un jeune hom- « me d’une si haute espérance (3). >» Cet entrefilet est-
{ (1) Correspondance 1815-1835, pp. 27-28. Lettre de Victor Hugo à Lamennais, 17 mai 1822.
(2) C’est-Adolphe Trébuchet qui nous renseigne sur ce point dans une lettre à son père. « Ce qui retarde l’impression de l’article de M. Delamennais c'est « qu'il est trop flatteur : M.Duvicquet, un des rédacteurs en chef des Débats, « a répondu à M. Soumet qui lui parlait de cet article : « Comment voules- « vous que je fasse, M. Delamennais aussi nous envoie un article où il traite « ce jeune homme de vingt ans comme un grand écrivain.» Ainsi, mon cher « papa, ce n'est pas d’après ses œuvres mais d’après son âge que l'on doit « juger du mérite d'un écrivain. Toutes ces ganaches littéraires sont effrayées « de la réputation que Victor doit avoir et craignant d’en être écrasés ils « feront tout ce qu'ils pourront pour empêcher que l'on ne lui rende toute « la justice qui lui est due. Cependant je ne sais pas jusqu'à quel point un « misérable journaliste peut refuser un article qu'un des plus grands écri- « vains du siècle veut bien lui envoyer » (Lettre inédite d’Adolphe Trébuchet à son père, 14 juillet 1822). Le petit cousin de Bretagne, on le voit, défendait avec ardeur et conviction la cause de Victor.
(3) Journal des Débats, 44 juillet 1822.
‘il de Lamennais, la chose paraît assez probable d’après la lettre d'Adolphe Trébuchet.
Si Lamennais admire le jeune talent de Victor Hugo, celui-ci lui rend la pareille. Suivant son habitude à l'égard de tous ceux qui s'intéressent à lui, le poète ne marchande pas les éloges. Il éprouve un grand charme à voir l'âme de Lamennais si forte et si profonde dans ses ouvrages devenir si douce et si intime dans sa correspondance. Il lui semble en lisant une de ses lettres qu’elle lui apporte la consolation qu'il lui faut précisément à la souffrance qu'il ressent dans le moment méême. Il ne peut s'empêcher de lui écrire une de ces phrases dont il deviendra coutumier : « Un homme su- « périeur aime avec son génie, comme il écrit avec son « âme (1}).» Il craint de blesser « son austérité sublime» en lui avouant la passion indomptable quoique pure et innocente qu'il éprouve pour Adèle (2). Victor Hugo est heureux de faire parler Lamennais sur ses ouvrages et de lui demander des nouvelles du troisième volume de l’'Essai sur l'Indifférence (3). Et Lamennais lui donne d'abondants détails sur sa manière de composer. Il apporte des résultats incontestables, il présente des preuves de tout ce qu'il avance et il donne ainsi «le tableau de la tradition du genre humain sur « les grandes vérilés de la religion (4). » Il lui fait confidence des autres travaux qu'il prépare.
Plus tard il lui dira toute la difficulté qu'il rencontre à prêcher aux rois qui ont peur de Dieu ; les pauvres sont bien plus abordables. Lamennais l’entretiendra du rêve qu'il a caressé d’être humble curé de village (5)
C'est donc en ami plutôt qu’en prêtre, que Lamennais
(1) Correspondance 1815-1835, p. 27. Lettre du 17 mai 4829. (2) Correspondance 1815-1835, p. 30. Lettre du 4+ septembre 1822. (3) Correspondance 1815-1835, p. 28. Lettre du 47 mai 48922.
(4) Victor Hugo raconté, t. Il, pp. 144-442. Lettre de Lamennais du 9 juin 1822.
(5) Amateur d'autographes, juin-juillet 1876, p. 99. Lettre du 26 mars 1892.
se montre à Victor Hugo. C’est l’ami aussi plutôt que le prêtre qui parle au moment du mariage de Victor. L’idée qu'il lui a suggérée de dire qu'il a été baptisé en Jtalie semble peu sérieuse. Si Victor Hugo n'était pas sûr d’avoir été baptisé, tout prêtre devait lui conseiller de recevoir le baptême au moins sous condition. En semblable occurrence, c’est toujours le parti le plus sûr qu'il faut suivre et Lamennais a certainement ce jour-là oublié sa théologie, s’il l’a jamais sue. Les conseils qu'il lui donna en cette circonstance sont bien vagues, bien humains. Parfois dans certaine lettre de consolation (1), le prêtre se révèle davantage à nous. Il parle avec émotion de résignation et de conformité à la vie de Jésus souffrant.
On peut en lisant cette correspondance se demander si la doctrine de Lamennais a influé sur Victor Hugo. La négative nous paraît probable. Jamais Lamennais ne cherche à le convertir à ses idées, jamais Victor ne lui parle en disciple: il admire une doctrine qui est celle de son ami mais il ne semble pas la partager. Il en étudie le style, il approuve la solidité de l’argumentation maïs son intelligence seule est en cause, son cœur n’est pas touché, son âme n’est pas convaincue. Lamennais n’a pas pu ou n’a pas su faire de Victor Hugo un chrétien, un catholique.
(1) Amateur d'autographes, 16 janvier 1867 p.19. Lettre du 16 janvier 1823.
LES NOUVELLES ODEs (1824)