LA MUSE FRANÇAISE (1823-1824). — CONCLUSION
L'homme est formé, dit-on, aux environs de sa majorité. Il a recueilli autour de lui un trésor de connaissances générales, auquel il ajoutera de nouvelles acquisitions, mais dont le fonds ne s’accroîtra pas sensiblement. Victor Hugo, au moment de son mariage ou dans les deux ou trois années qui vont suivre, fait d'immenses progrès dans la technique de son art, il se pose bientôt en chef d'école: si de ce côté il travaille avec une ardeur que double le bonheur dont il jouit dans son foyer, il semble que pour les idées religieuses un arrêt se produit vers 1825. Le poète, le penseur continue d'évoluer, mais le chrétien imparfait a terminé sa formation, son éducation. Les influences, que nous avons signalées, continuent à s'exercer encore pendant cette période, mais elles vont diminuant et d’autres arrivent à les contrebalancer et bientôt à les annihiler.
Parmi les Odes el Poésies diverses, qu'il publie en 1822, la plupart sont antérieures à cette époque par leur composition et nous les avons déjà examinées.
Quelques-unes seulement méritent une étude plus spéciale : le Poète dans les Révolutions, le Baptême du duc de Bordeaux, Bonaparte, La Lyre et La Harpe, le Dévouement. Les Nouvelles Odes, sans nous présenter un idéal
nouveau, sont le développement et comme le couronnement des Odes ef Poésies diverses. Nous avons déjà signalé comment, dans la Préface des Nouvelles Odes, Victor Hugo a su puiser dans les revues et les journaux cette idée de l'union nécessaire de la monarchie et de la religion avec la littérature. A qui l’a-t-il empruntée, à Saint-Victor, à Nodier, à Lamennais°? Peutêtre à l’un ou à l’autre, peut-être l’a-t-il recueillie tout simplement dans l’air ambiant puisqu'elle y flottait. Il a su l'utiliser dans ses chants (1): elle domine Vision, on la retrouve dans Bonaparte, le Dévouement ; il ne l’oublie pas quand il s'adresse À ses vers. Il] stigmatise dans la Bande Noire « les braves, les vaillants » qui « ont « brisé des os, dispersé des poussières, proscrit des tom- « beaux ! » Si l’épigraphe de cette ode est empruntée à Nodier, Victor Hugo sait rapprocher, comme lui, et cela dans le même vers, « les maisons de Dieu » des « manoirs des rois ». La Liberté nous présente « le trône appuyé « sur les lois » et le vers suivant chante Dieu qui « du « joug du mal a délivré le monde » et qui « parmi les « opprimés vient prendre son rang.» Dans la Guerre d'Espagne la Royauté nous apparaît « puissante et vé- « nérable
Consacrant sur l’autel le fer dont elle est ceinte Et mêlant les rayons de l’auréole sainte Aux fleurons du royal bandeau ;
Çà el‘là par ailleurs un mot, un vers nous font souvenir de cette idée qui le hante ainsi que tous ses amis. ” Après eux ne répète-t-il pas que
Les poètes ont fait les dieux ! (2)
(1) Les critiques de l’époque s'en sont aperçu avant nous, car la Gagette de France (1 mars 1824, article signé F. B.) salue le caractère religieux et politique des œuvres de Victor Hugo. O. Mahony, dans la Foudre du 29 septembre 1822 imagine un compte-rendu de la séance de l'Académie du 27 septemibre 4842, Victor Hugo est couronné pour une pièce dont le sujet a été donné par le duc de Bordeaux : La religion considérée comme l'unique source des grandes pensées et des grandes actions.
(2) La Lyre et La Harpe : Odes et Ballades, p. 15.
Dans la seconde Préface des Odes n’a-t-il pas écrit: « La religion consacre la liberté, nous avons des citoyens. « La foi épure l'imagination, nous avons des poètes.» Dans la Muse française (1), il attaque les classiques et leur merveilleux et il proclame qu’il veut être de son pays, de son siècle, de sa religion. Sans cesse il parle de la mission du poète, de sa fonction (2). Les élus du génie sont des sentinelles laissées par le Seigneur sur les tours de Jérusalem, leurs chants sont l'expression anticipée de la société religieuse et monarchique qui va sortir des ruines récentes causées par la Révolution.
Aux théories il joint la pratique: un souffle chrétien anime plusieurs des odes qu'il écrit à cette époque. Il n'oublie pas de chanter la muse qui vient de s’asseoir à son foyer (3). Mais souvent sa pensée plane au dessus de la terre pour aller chercher des inspirations plus élevées. A cette époque, pour la deuxième édition de ses Odes, il fait des corrections et des additions qui accentuent la note religieuse de ses premiers chants, par exemple de la Vendée, et des Vierges de Verdun. Il choisit des sujets et des titres qui ramènent vers le christianisme l'esprit du lecteur: le Baptême du duc de Bordeaux, le Dévouement, Jéhovah, la Bande Noire, le Repas libre, l’'Ame, le Chant de l'Arène, le Chant du Cirque, l’'Antechrist, la Lyre et la Harpe. Nous n’osons pas dire que Victor Hugo cherche à nous tromper, il faut pourtant se défier, car dans la douzaine d'odes que nous venons de nommer, trois ou quatre seulement sont à retenir. On sent, à n’en point douter, que, élève de Chabriand et de Milton, ami de Soumet et de Guiraud, il étudie après eux la Bible. Il ne perd pas une occasion
(1) Muse française, 15 mai 1824.
(2) On peut sur ce point lire Le Poète dans les Révolutions, Quiberon, Vision, l'Histoire et bien d’autres odes.
(3) Citons en passant Le Poëte dans les Révolutions, où il parle de sa mère et de ses amours, Æegret dont l'épigraphe empruntée à A. de Vigny rappelle certaines pages des Lettres à la fiancée, Au Vallon de Cherisy, composé alors qu'il partait à la conquête d'Adèle, À Toi et Encore à Toi dont la dernière strophe est d'un sentiment très spiritualiste.
de la citer. Le Baptême du duc de Bordeaux, Vision, La Mort de Mlle de Sombreuil, Encore à toi lui permettent de montrer sa science récente. Tout l'Ancien Testament Y passe avec quelques allusions au Nouveau: le glaive de l’Eden, l'échelle de Jacob, Moïse, le Sinaï, le buisson ardent, la colonne qui éclairait la marche des Hébreux dans le désert, le Jourdain, Saül à Endor, Tobie, le Chandelier à sept branches, la vision d'Ezéchiel, la mère des Macchabées, les harpes de Sion, le voile du Temple, l'étoile de Bethléem, le calice de Jésus. Tous ces noms, tous ces souvenirs nous rappellent l’érudition indigeste de Benignus Spiagudry dans Han d'Islande. L’esprit est aussi ramené à ce livre, composé à la même époque ; quelques odes, la Chauve Souris, le Sylphe, nous font penser aux superstitions si complaisamment décrites dans le roman. Les ‘Odes par ailleurs, comme Yan dIslande, renferment des erreurs nombreuses dont quelques unes vraiment nous stupéfient. Nous ne parlerons pas de l'audace poétique de Victor Hugo qui, dans le Dévouement, le porte à se comparer à Jésus mourant sur la Croix. Son zèle pour ses frères, son amour de l'immola-
tion l’égalent aux martyrs.
Oui, que brisant mon corps, la torture sanglante, Sur la croix, à ma soif brülante Offre le breuvage de fiel,
Fier et content, Seigneur, je dirai vos louanges ;
Car l'ange du martyr est le plus beau des anges Qui portent les âmes au ciel (1).
I1 a récidivé dans le Poète. La colombe du Christ, dit-il, et l’aigle des prophètes souvent visitent ses nuits. L’antithèse est poétique, mais le vers nous choque non pas séulement parce qu’il exprime une idée fausse, les prophètes ne voyaient point d’aigle dans leurs nuits, mais parce que le sans-gêne du poète blesse la foi des chrétiens. La colombe, qui descendit, au Jourdain, sur Jé-
(1) Odes et Ballades, p. 269.
sus, au moment où Jean le baptisait, est pour eux la. figure de l'Esprit Saint qui n'a jamais, croyons-nous, inspiré Victor Hugo. Dans l’'ode Actions de grâces, il se met au rang des Apôtres:
Et la langue de feu descendit sur mon front.
Mon esprit de Pathmos connut le saint délire, L’extase qui l'amène et l’effroi qui le suit ;
En parlant de sa femme, il abuse d'un texte qu’on n’applique qu'à Dieu
Car son joug est aimable et son fardeau léger.
Quelle idée se fait Victor Hugo de ce Dieu dont il parle si souvent ? C’est dans la Bible et auprès de Chateaubriand qu’il puise ses données. L'Ame, qui a pour épigraphe des vers dorés de Pythagore, nous prouve, malgré quelques erreurs, qu'il conçoit et qu'il révère un Dieu Créateur. C’est une ébauche des premières pages de la Légende des Siècles et une traduction souvent littérale de la Bible (1). On y voit Dieu, tel que Moïse nous l’a dépeint dans la Genèse, s’applaudissant de son œuvre, l'Esprit Saint planant sur le chaos et le fécondant, Satan plongé dans le gouffre de l'enfer; on y contemple «les champs d'azur » d’où l'homme fut chas-
sé. Victor Hugo se peint à nous tout différent du
Fils banni, qui, traînant sa misère ignorée, Mendie et pleure, assis sur la borne sacrée De l'héritage paternel.
Son âme ne s’est pas assoupie durant la veille du Seigneur. Secouant sa poussière, elle retournera radieu-
(1) Le Sacre de la femme. On pourrait soulever, à propos de l’Ame, quelques questions théologiques ou philosophiques. Quel sens Victor Hugo attribue-t-il à cette expression : Dieu, centre commun des âmes ? Croit-il aussi que Dieu a créé toutes les âmes aux premiers jours de l'univers ? Mais ce ne sont point là des interrogations qu'on puisse. poser à un poète.
‘Une recherche curieuse el intéressante serait de voir comment, au cours de sa vie, Victor Hugo a pillé ses œuvres de jeunesse et comment il a développé plus tard ce qu'alors il avait simplement énoncé.
se au radieux séjour. Mais tout cela est poétiquement dit: on serait heureux d’avoir des définitions précises du juste et de l’impie, on ignore à quelles conditions l’âme déchue pourra remonter « pure à la source première. »
Les Juifs et les écrivains sacrés se représentaient Jéhovah plein de bonté, puisqu'il les comblait de ses bienfaits, et qu'une Providence aimable et prévoyante les conduisait par la main, mais, comme ils prévariquaient souvent, l’image d’un Dieu vengeur hantait surtout leur imagination. Victor Hugo les imite. Bonaparte commence par un rappel de lengloutissement de Sodome et de Gomorrhe. Les conquérants sont les élus maudits de la fureur céleste et ces envoyés apparaissent au monde comme s'ils venaient de l'enfer.
À Chateaubriand Victor Hugo emprunte la description du ciel et de la Trinité Sainte. Quand il a chanté son fils mort et qu'il lui a dédié l’ode À l’ombre d'un enfant, c’est dans les Martyrs, au chapitre troisièmé, qu'il a puisé. Il voit son enfant « parmi les soleils, les sphères, « les étoiles, les portiques d'azur, les palais de saphir. » Comparons avec le ciel de Chateaubriand : «il est au « milieu des astres innombrables qui lui servent de rem- « parts, d’avenues, de chemins... là s'élèvent des arcs « de triomphe formés des plus brillantes étoiles, là s’en- « chaînent des portiques de soleils... » Les élus, dans les Martyrs, visitent les sphères célestes, la lune, Saturne, l'étoile du Matin, « tous les flambeaux errants de * «la maison de l’homme.» Le jeune Hugo ne pouvait s'intéresser aux lois qui font rouler avec tant de légèreté ces mondes pésants, aussi son père nous le montre « d’un vieil astre, égaré dans les cieux, guidant les es- « sieux chancelants, avec de longs efforts et une voix « argentine. »
Dans l'ode Vision, Victor Hugo avait déjà mis à contribution le même chapitre des Martyrs: on reconnaît les mots, les expressions. « Au centre des mondes créés. flotte cette immense cité de Dieu», affirme Chateaubriand et l'élève répète
C'était dans la cité flottante, De joie et de gloire éclatante.
« Aucun soleil ne se lève, aucun soleil ne se couche dans « les lieux où rien ne finit, où rien ne commence. » La pensée était diffuse: Victor Hugo l’a condensée en un vers:
Où le jour n’a pas de soleil.
Chateaubriand nous conduit de tabernacle en tabernacle, du Sanctuaire de Marie à celui du Verbe, pour nous introduire dans les abîmes de vie où habite le Père. « Un triangle de feu paraît alors à l'entrée du « Saints des Saints... Les essences primitives se sépa- « rent, le triangle de feu disparaît...» Ecoutons maintenant Victor Hugo:
Adorant l’essence inconnue,
Les saints, les martyrs glorieux Contemplaient, sous l’ardente nue, Le triangle mystérieux.
Nous avions bien raison de dire que Chateaubriand est le théologien qui a donné des leçons à Victor Hugo mais le maître comme l'élève étaient surtout des poètes, et par conséquent dans la doctrine ils sont loin d'avoir le don de l'infaillibilité. Que vaut la foi dont ils font montre? Nous n'avons point à discuter ici celle de Chateaubriand ; pour Hugo on peut se demander à bon droit s'il connaissait toujours la valeur des mots qu'il employait pour exprimer ses croyances. Les erreurs contenues dans les Nouvelles Odes, répétition de celles que nous avons trouvées ailleurs, nous prouvent que sa science religieuse est imparfaite. Remarquons d’autre part que ce qui lui plaît c'est le côté poétique de la religion: il y cherche avant tout des images, des comparaisons. Le merveilleux, qu'il emprunte aux Martyrs, S'oppose admirablement au merveilleux qu’il a étudié dans son enfance chez les poètes de Rome. Les
soupirs de la Lyre antique s’harmonisent parfaitement avec les chants plaintifs de la Harpe chrétienne (1). Il écoute
Ces deux lointaines voix qui descendaient du ciel.
Le ciel, c’est alors l’Olympe, demeure des dieux qu'ont fait les poètes et que célèbre la Lyrei Y croit-il? Certainement non. Mais alors a-t-il foi en ce Dieu qu'il invoque avec la Harpe et qui voile sa majesté au fond du Saint des Saints? Qui nous renseignera exactement ? I a dit
Amis, dans ma douce retraite J'ai des autels pour chaque dieu (2).
Il s’agit, comme le contexte le prouve, de littérature et nous ne voudrions pas détourner ce vers de son sens naturel. Cependant il nous laïsse rêveur et nous trouvons qu’il exprime assez bien l’état d'âme de Victor Hugo.
En 1824, à la suite de Benjamin Constant, on discutait beaucoup sur le sentiment religieux. Les uns le regardaient comme une émotion, c’est-à-dire un mouvement du cœur, une affection, une passion. C'était un mélange de joie, d'amour, de désir, de douleur, de haine, de colère. Suivant l’idée qu’on se fait de Dieu, il est doux, tendre, confiant, ou triste, inquiet, malveillant. D’autres voyaient en lui un acte de l'intelligence et non de la sensibilité, une manière de voir, de juger, de com-
(4) La Lyre et la Harpe nous rappellent les Deux Ages, idylle parue en février 1820. Les deux voix, qui alors se faisaient entendre, parlent encore d'amour mais le ton n’est plus le même. Victor Hugo courait jadis vers les bosquets de Gnide, il osait en secret suivre les pas d’une Vierge aimable et timide. En avril 1822, c'est presque un hymne du Carmel qu’il dit à l'écho du Pinde
Cherche pour ton cœur pur une àäme virginale ; Chéris-la, Jéhovah chérissait Israël.
Deux êtres que dans l'ombre unit un saint mystère Passent en s’aimant sur la terre Comme deux exilés du ciel !
(2) À mes amis : Odes et Ballades, p. 388.
SWP. CHAPITRE XI
prendre (1). Victor Hugo avait-il la passion ou la pensée religieuse, le cœur était-il pris ou l'intelligence conquise? Il ne paraît pas, c’est notre conviction, avoir senti, vécu, ou compris le christianisme dont certaines de ces Odes semblent imprégnées. Celui-ci ne semble pas être l'expression de son moi intime, c’est «une couleur », un vêtement qu'au dernier moment il donne à ses œuvres pour plaire au lecteur. Son ami Sainte-Beuve n’est pas d’une opinion différente. N’a-t-il pas écrit en 1831: « Le genre de monde qu'il fréquentait alors «et qui l’accueïillait avec toutes sortes de caresses, en- « tretenait journellement l’espèce d’illusion qu’il se fai- « sait à lui-même sur ses croyances. Mais le fond de « sa doctrine politique était toujours l'indépendance per- « sonnelle ; et le philosophisme positif de sa première « éducation, quoique recouvert des symboles catholiques, « persistait obscurément dessous (2).» Si, en 1824, ceux de son parti se faisaient illusion, plus d’un parmi ses adversaires du moment, qui prochainement deviendraient ses amis, était déjà de l'avis de Sainte-Beuve. Le 26 février 1825, le Globe publiait un article sur la déclamation en matière de religion. Tout n’y est peut-être pas parfaitement juste mais l’auteur voyait cependant assez clair dans le mouvement religieux dont il était spectateur. Visait-il personnellement Victor Hugo? Nous n'en savons rien, mais les critiques malicieuses qui sortirent de sa plume nous semblent dirigées contre Lamennais, les écrivains du Mémorial catholique, les poè-
tes de la Muse française, par conséquent contre Victor Hugo et ses amis.
L'écrivain du Globe parle de cette foule nombreuse de gens qui prennent une opinion parce qu'ils l’entendent retentir autour d'eux et qui réussissent bientôt à se persuader qu'ils la croient, sans toutefois être bien sûrs
(1) On peut lire sur ce sujet un article du Globe du 6 octobre 1824. (2) Revue des Deux Mondes, 1834, t. III, p. 249.
qu'elle soit vraie. Peu à peu, sans examen approfondi ni adhésion consciencieuse, ils deviennent des sectateurs zélés, même emportés, d’une croyance superficielle, adoptée d'abord par laisser-aller plus que par devoir. Ils ornent ce texte de phrases bruyantes et hyperboliques qu'ils empruntent aux écrivains originaux et ne s’aperçoivent pas que ce qui est éloquence et nouveauté dans Bossuet devient platitude et lieu commun dans un écrivain vulgaire. Au lieu de se livrer à de solides études, de creuser jusqu'au fondement de leur doctrine, ils nient sans comprendre, condamnent sans juger, déclament sans raisonner. Occupés uniquement de propager leur influence sur le commun des esprits, non pour les élever, mais pour les soumettre, où trouveraient-ils le temps de rechercher la vérité ? Le mouvement religieux dont nous sommes témoins, disait-il en finissant, est sans importance: il faut le considérer comme une chose du moment, comme l'effet de faveurs changeantes et d'exemples passagers. Ce n'est guère plus de la religion que l’agiotage n’est du commerce, c’est une vogue, un jeu, une manie; il n’y a rien d’intérieur, ni de fort, il n’y a point d'avenir dans cette réaction de dévotion ; l’orthodoxie est devenue une bienséance ; la foi est convenable et rien de plus. Bizarrerie étrange, la religion, la chose éternelle, la religion est à la mode. La bonne compagnie l’a reprise depuis dix ans, comme elle a repris ses titres.
Le libéral, l'adversaire des ultras, n’a-t-il pas raison sur plus d’un point En parlant de la religion de Victor Hugo et de ses amis ne pourrait-on pas en effet emprunter, à leur exemple, à la Bible et au Psalmiste une image et dire qué leur religion est « sicut foenum « {ectorum ; quod, priusquam evellatur, exaruit ; de quo «< non implevit manum suam qui metit, et sinum suum « qui manipulos colligit. » Leur christianisme a poussé sur les toits où il n’a pas rencontré un sol fécond pour 6y développer. Quand vous voulez le cueillir, votre main
y À PUR bo CHAPITRE XI
n’est point pleine et la gerbe que vous liez est si mince qu'elle s'échappe de vos bras.
Trouverons-nous dans la Muse française une plus abondante moisson ? Victor Hugo a collaboré à cette revue en vers et en prose. Ses vers n'ont rien de religieux. Serons-nous mieux renseigné par les articles de critique qu'il a consacrés à Voltaire et à Lamennais? De prime abord il semble que l’ancien élève de Voltaire se révolte contre son maître et que le disciple de Lamennais s'attache à lui de plus en plus. N’attaque-t-il pas les athées et n’emprunte-t-il pas à Saint Jean une parole qui prouve une âme chrétienne: Ad quem ibimus ? Verba vilae aeternae habes? Mais ne nous hâtons pas de conclure. Si Voltaire reçoit de sa main quelques flèches, les louanges ne font pas défaut. Cet article sur Voltaire n'est-il pas lui-même une preuve que toute affection pour le philosophe de Ferney n'est pas morte dans le cœur de Victor Hugo? S'il avait été vraiment détaché de ses idées passées, il aurait pu choisir un autre sujet, il ne se serait pas fait l'éditeur de Voltaire en composant une préface au Choix moral de Lettres que Boulland donnait au public. Victor Hugo se tient d’ailleurs le plus qu’il peut sur le terrain de la critique littéraire et quand il loue Lamennais, c'est avant tout à l'écrivain qu'il adresse des éloges. Discute-t-il, approuve-t-il les idées du philosophe de la Chênaie ? Nullement. L'union de la royauté, de la poésie et de la religion trouve toujours en lui un approbateur. « Le trépied du poète a sa place près de l'autel. » Les vieilles monarchies ne sont pas vouées à la fatalité. On conserve quelque espoir de guérison en voyant « l'enthousiasme « avide qu'a éveillé dans notre siècle le Génie du Chris- « lianisme, l'empressement religieux qu'a excité l'Essai « sur l'Indifférence. » Maïs s'agit-il de la controverse soulevée à l’occasion du deuxième volume de l'Essai, alors : «un sentiment d’impuissance purement personnel nous « interdit d'aborder ici ce sujet... Dans une discussion «où il s’agit d'autorité ce n’est pas à l’auteur de cet ar-
«ticle qu’il appartient d'élever la voix... Nous nous abs- « tenons de prononcer sur les doctrines (1}.»
Est-ce par timidité qu’il n’ose aborder la question religieuse, est-ce parce qu'il est convaincu de son ignorance en la matière? Quand il s’est agi du Conservateur Littéraire nous avons expliqué ainsi son abstention. Ici nous n’osons pas être aussi affirmatif. Victor Hugo et ses amis, c’est-à-dire les romantiques sont-ils aussi attachés que le prétendent les journaux libéraux au principe d’autorité du Père Lamennais. Nous ne le croyons pas et nous pensons que, dès 1824, il y a sur ce point une scission entre le maître et les disciples. Charles Nodier et Victor Hugo ont déjà proclamé les droits de la liberté. Si aujourd'hui ce dernier ne parle pas des doctrines, c'est, nous le croyons, parce qu'il ne les partage pas et s’il n'ose pas publiquement se poser en adversaire, il laisse Saint-Valry attaquer Lamennais dans le derhier numéro de la Muse française (2). Cet article par. son importance mérite plus qu'une simple mention.
« Les Romantiques, dit Saint-Valry, sont en présence de « deux espèces d'hommes qui ayant un langage tout dif- « férent et le même but, la domination, s'efforcent de « faire accroire que la religion et la liberté sont en- « nemies irréconciliables. » Ils sont aussi despotiques les uns que les autres et leur despotisme même éloigne d'eux les romantiques qui cependant se seraient laissé persuader si un illustre écrivain n'était venu à la traverse et n'avait fait manquer l’entreprise. Alors Saint-Valry nous trace le portrait de Sévère qui nest autre que Lamennais.
« Sévère est un beau génie; néanmoins il écrit sur la « politique au xixe siècle, et ne sort pas de la théo- « logie ; il les mêle, il les confond, il n’en fait qu'une
(4) Pour ces citations nous renvoyons à Littérature el Philosophie mèlées mais surtout à la Muse française, car en rééditant ses articles, surtout celui sur Lamennais, il a retranché bien des choses qui nous semblent à nous intéressantes.
(2) La Muse française, t. Il, livrais. 42° pp. 366-374, Esquissses morales, juin 1824.
« seule et même chose ; la tiare ne lui semble pas assez « large, s’il n’y coud le manteau royal. Et ne croyez « pas qu'avant de ressusciter ce vieux système il n'ait « point examiné l’état de la nation, ses besoins, ses in- « térêts, ses passions, ses habitudes et les grands chan- « gements qu'ont éprouvés nos mœurs depuis un demi- « siècle. Sévère voit tous les obstacles et les méprise ; «ce qui eût effrayé tout autre le détermine; il ne fait « aucune concession et ne s’abaisse point à chercher des « détours et un langage doux et flatteur qui vous attire «et vous persuade peu à peu; il marche droit à son « ennemi et prend le siècle corps à corps; enfin c'est « d'autorité les yeux levés au ciel, que plein d’enthousias- « me et de bonne foi, il nous rappelle, comme un autre « Moïse, sous le gouvernement de Dieu. Comment se fait-il « donc, qu'un homme de génie, je le répète, qui est en «même temps un homme de bien, puisse mêler ainsi « l'erreur et la vérité dans la même coupe ? »
On voit immédiatement quels reproches Saint-Valry fait à Lamennais. Son ultra-montanisme ne lui plaît pas et ne plaît pas aux romantiques qui ne voudraient pas voir la théologie se mêler et se confondre avec la politique et celle-ci dominée par celle-là. Le ton d'autorité qui les rappelle sous le gouvernement de Dieu semble leur être tout aussi à charge car ils veulent la liberté. Saint-Valry, après quelques éloges de politesse, affirme ses prétentions.
« Lorsque Sévère, avec une éloquence admirable nous « reproche notre indifférence pour la religion de nos pè- «res, notre orgueil, notre endurcissement, notre corrup- «tion, et qu’il nous fait souvenir des maux effroyables « qui en ont été le châtiment, sans doute nous baissons « tous la tête en signe de confusion, sans rien répondre, car « notre conscience nous crie que nous méritons sa sain- «te colère; mais s’il nous fait un crime d’aimer la li- « berté, la liberté fille du ciel et revenue d’exil avec « nos rois, Sil cherche à déconsidérer une forme de gou- « vernement consacrée et protectrice de tous nos inté-
« rêts de famille, s’il veut qu’elle soit incompatible avec « une religion de paix qui s’accommode des républiques «comme des monarchies... si en appuyant un système « de politique dangereux et trop cher à des hommes « qui n'ont ni sa simplicité de cœur, ni son désintéres- « sement, l'autorité de son grand talent et de ses ver- « tus ne sert qu’à entretenir le feu de nos discordes ci- « viles, déjà si lentes à s’éteindre; je le demande, ne « nous sera-t-il point permis, je ne dis point de l’accuser, « mais au moins de nous plaindre à notre tour ? »
Saint-Valry continue en lui montrant la difficulté de la tâche qu'il entreprend. Est-il possible de lutter contre un fleuve grossi par un orage et de le faire remonter vers sa source. Que dire d’un homme qui voudrait abaisser une montagne ou comme Josué arrêter le soleil ?
« O Sévère..… vous attaquez de front toute une généra- « tion ! Vous combattez le temps plus fort que tous les « fleuves pour lui faire rebrousser chemin! Vous entrez en lice avec l'esprit de liberté, la plus formidable, « la plus indomptable passion de l’homme... oh! pour- « quoi donc puisque nous ne sommes pas et que nous «ne pouvons pas être ce qu'ont été nos pères, ne pas « déclarer seulement la guerre à nos vices, en nous par- « donnant notre tempérament, qu’il n'est au pouvoir de « personne de changer ? Au lieu de cette résistance inexo- « rable, de ces malédictions inutiles et de ces présages « sinistres, pourquoi plutôt ne pas nous guider, nous « encourager, nous redresser dans une route nouvelle et « difficile, où déjà mous nous sommes égarés tant de « fois? Parce qu'il y a des fanatiques et des faux dé- « vots, faut-il donc renverser les autels du vrai Dieu ? « De même, la liberté doit-elle être responsable de nos « vices qui l’offensent ? »
Saint-Valry souffre, on le voit, du désaccord profond qui existe entre Lamennais et ses amis. Victor Hugo éprouve-t-il les mêmes impressions ? [Il ne semble pas. Admirateur de Lamennais comme écrivain, il néglige le philosophe, ressemblant sur ce point aux rédacteurs du
Globe (1). Il est heureux d’une amitié qui lui est chère, mais il n’a pas souci de réclamer les conseils du prêtre. Les luttes ardentes du Mémorial Catholique et du Globe, qui déjà commencent, vont les séparer car Victor Hugo ira de plus en plus vers la liberté. Jusqu'en 1825, il a semblé évoluer vers le catholicisme, mais à partir de ce moment il s’en éloigne peu à peu. Il descend lentement la colline sur laquelle il avait fait quelques pas incertains.
Il ne nous reste plus maintenant qu’à résumer le travail que nous venons de terminer et à ramasser en un faisceau les conclusions que nous avons tirées au cours de notre ouvrage.
Nous avons commencé par étudier le père et la mère de Victor Hugo nous demandant quelle influence ils ont bien pu exercer l’un et l’autre sur la formation de ses idées religieuses. Sophie Trébuchet, suivant Victor Hugo, était une Vendéenne voltairienne. Les deux mots formaient sous sa plume une superbe antithèse. Les uns accordaient confiance au poète. D’autres n’ajoutaient aucune foi à cette parole trop souvent répétée. Nous avons apporté des documents qui, croyons-nous, détruisent d'une manière définitive cette légende créée par Victor Hugo sur sa mère. Sophie Trébuchet ne fut pas, ne put pas être une Vendéenne, mais elle fut une Voltairienne et par ce fait ne put avoir qu'une influence mauvaise sur la formation des idées religieuses de son fils.
Le général Sigisbert Hugo n'était pas plus catholique que la femme qu'il avait épousée civilement. Il fut un soldat de fortune, amoureux du travail, poète et littérateur à ses heures. Il fit maintes fois à la guerre preuve de courage et de talent. S'il eut une éducation chrétienne, il oublia vite les enseignements reçus: en Vendée, sur les Vosges, en Italie, en Espagne, il nous apparaît indifférent à toute idée religieuse et souvent hostile aux prêtres. Il n'a pas eu le temps de s'occuper beau-
(1) Le Globe, # octobre 1824, article sur la Religion de Benjamin Constant.
coup de ses fils, mais ni ses exemples, ni ses conseils ne portèrent Victor vers une religion que lui-même semblait ignorer.
Cette mère voltairienne, ce père pour le moins indifférent n’ont probablement pas fait baptiser leur fils Victor. Non seulement ils ne lui ont point parlé de Dieu, mais ils ont voulu, en Espagne du moins, que ce sujet ne fut pas traité devant lui. Au collège des Nobles, Victor a assisté passivement aux exercices religieux. A Paris, aux Feuillantines, le père Larrivière, le général La-
horie n’ont point cherché à éveiller en lui le sentiment religieux. Plus tard, à la pension Cordier, Victor s’est conduit comme au collège des Nobles à Madrid. A cette époque cependant Chateaubriand lui est révélé et il commence à le goûter.
Ses Premiers Essais nous montrent en lui une fièvre très ardente de poésie. Il aborde tous les genres en écolier qui s’ignore mais cherche à faire l'apprentissage de ses forces. Sa mère qui en veut à l'Empereur et à l'Empire est devenue avec la Restauration une royaliste intransigeante et Victor suit l'exemple de sa mère. Il écrit des vers de circonstance, des traductions, il concourt à l’Académie, compose une tragédie, un mélodrame, un poème. L’érudition toute paienne qu'il a puisée sur les bancs de l’école se révèle dans le Bonheur que procure l'étude. Sa tragédie et son mélodrame sont d’un royaliste. Dans son poème le Déluge apparaît l'élève de Chateaubriand ; il imite sans comprendre toujours la valeur de ce qu’il emprunte, aussi peut-on dire que dans ces premiers essais il n'y a rien de chrétien.
Il entre en relation avec l'Académie française et quelques académiciens, entre autres avec François de Neufchâteau, mais auprès d'eux il ne trouve que des encouragements à son voltairianisme. Les œuvres qu'il envoie au concours sont imprégnées de l'esprit de Voltaire sauf le Dévouement de Malesherbes où se montre linfluence de Chateaubriand et d’un christianisme litté-
raire ?
Il concourt aux Jeux Floraux mais ses correspondants de Toulouse ne traitent jamais avec lui la question religieuse ; les travaux qu'il compose pour cette Académie ne sont point inspirés par le christianisme, sauf Moïse sur le Nil d’une inspiration quelque peu biblique.
Toutes les œuvres de cette époque d’ailleurs sont politiques ou purement littéraires. Plus tard Victor Hugo a fait certaines additions qui les transforment et peuvent nous tromper, à première vue,sur les véritables sentiments de l’auteur. Quand il imite Chateaubriand, comme dans la Canadienne, il se garde de faire après son modèle une apologie de la religion.
C’est dans le Conservateur littéraire que nous observons pour la première fois une attitude nouvelle. Victor Hugo d’abord évite tout ce qui a trait aux faits religieux, puis peu à peu, avec une certaine hésitation, il essaie pour ainsi dire ses forces, puis enfin franchement il aborde ces questions. Les odes qu'il imprime dans cette revue se ressentent, elles aussi, de cet état d'esprit. On y trouve un mélange de christianisme et de paganisme, et quelques dogmes catholiques: la chute originelle et la rédemption.
Les Lettres à la fiancée qui sont de cette époque ne revêtent pas le même caractère. Malgré certaines expressions, elles ne sont pas chrétiennes, et il est bien peu probable qu'Adèle ait travaillé sur ce point à la formation de Victor.
Han d'Islande, sorte de réplique des Lettres à la fiancée, par son mélange de catholicisme et de protestantisme nous prouve l'ignorance de l’auteur. Tout au plus nous apparaît dans cette œuvre une sorte de christianisme littéraire.
L'évolution extérieure dont nous avons parlé se fait encore sentir dans les Odes et Poésies diverses, dans les articles de la Muse française, dans les Nouvelles Odes, et au moment où Victor Hugo atteint sa majorité, au moment où il devient un homme, il est regardé par
tous comme un poète religieux, comme le champion du catholicisme. Ses contemporains n’ont peut-être pas étudié ses œuvres avec assez d'attention et de critique. Ils ont été trompés par un appareil extérieur, et même, par un zèle inconsidéré, ils l'ont mis en avant, lui prétant des dispositions et des sentiments qu’il était loin d'avoir. :
Pendant plusieurs années il semble que Victor Hugo ait été hésitant. Il entendait dire partout autour de lui, dans les revues et les journaux de 1819 à 1825, que les royalistes seuls avaient du talent, qu'on ne pouvait être royaliste sans être catholique, que royalisme et religion étaient les deux seules conditions du succès. Les amis qu’il connaissait faisaient montre de sentiments religieux : Guiraud, Soumet, Durangel, Rocher, Lamartine, Chateaubriand étaient les partisans de lorthodoxie. Tout près de lui, Adèle était une croyante et son cousin Adolphe Trébuchet pratiquait avec une ferveur qui, à un moment, fit presque de lui un membre de la Congrégation.
Mais ces influences furent contrebalancées par des exemples d’indifférence qu'il voyait aussi autour de lui, par son état d'esprit, par les évènements qui vont surgir. La foi qu’on cherchait à mettre dans son âme n’avait pas de base solide dans une éducation chrétienne. Victor Hugo par tempérament et par caractère était trop personnel pour se laisser guider à l’aveugle et imposer des dogmes qu'il n'avait pas étudiés et qu’au fond il ne connaissait pas. Bientôt dans le Cénacle dont il fait partie, il n’est plus seulement un membre dirigeant, il est le chef du mouvement littéraire et c’est lui qui impose ses idées et sa manière de voir.
Lamennais, qui pendant quelques années passe pour avoir été son directeur spirituel, n’a été tout au plus pour lui qu'un ami et un conseiller littéraire. A l’école de Lamennais, la somme des connaissances théologiques de Victor Hugo ne semble pas avoir augmenté. On peut dire qu’à vingt-trois ans il a tout à fait terminé sa formation religieuse.
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Si parfois il a exprimé poétiquement certains dogmes, s’il a paru chrétien et même catholique aux yeux de la foule, lui qui se connaissait mieux que les autres a prétendu, avec raison croyons-nous, et Sainte-Beuve a répété après lui qu'il ne fut qu’un « chrétien littéraire ». Il a cru en Dieu, en l’immortalité de l’âme, en la vie future. S'il avait étudié sérieusement la religion, si les influences exercées sur lui avaient été puissantes, peutêtre serait-il devenu un disciple fidèle de l'Eglise. Mais à le voir tel que nous le révèlent les œuvres de sa jeunesse nous n'avons pas le droit d'affirmer qu'il fut un catholique mais bien tout simplement un déiste.