CHAPITRE PREMIER Avant les tables tournantes
Sommaire. — Hugo à Jersey. —Les lieux. — Les compagnons de solitude, — Conversations et lectures. — Visite de Madame de Girardin à Jersey. — Les tables tournantes de Jersey.
Non loin de Saint-Hélier, la capitale de l'île de Jersey, s'ouvre une étroite petite vallée où s'engouffrent les flots à la grande marée, et les vents en toutes saisons. En 1852, le site était désert ; seule, blottie dans ce renfoncement, une maison frileuse, toute blanche, « Marine-Terrace ». C'est là que Victor Hugo, exilé du Deux-Décembre, reposait comme enseveli. Ni fleurs, ni couronnes. Ce sol désolé s'excusait sur la brise marine de n'avoir pas de verdure. Pour égayer le paysage, un dolmen tout proche, un cimetière voisin.
Ce cimetière rappelait au poète une autre tombe, près d'un autre rivage. Il n'y avait pas encore
longtemps, à Villequier, des flots pareils à ceux d'ici, des vents semblables, lui avaient ravi sa fille aînée, « celle qui est restée en France », comme il l'appelle, dont l'absence est doublement sentie dans cet isolement de l'exil, et qu'il ne nomme pas autrement, comme si de nommer seulement -Léopoldine, c'eût été souffler sur une cendre ardente. De quelque côté que se tournât l'exilé, sa pensée ne rencontrait que des suggestions de force, d'effroi et de deuil : là-bas, l'océan ; partout, la tempête ; et quand, par hasard, ces grandes voix se taisaient, c'était le silence, encore plus inquiétant, de ce dolmen et de ces tombes.
Jersey dort dans les flots, ces éternels grondeurs... Les rocs semblent frappés d'attitudes rêveuses ; Dans leurs antres, ainsi qu'aux fentes d'un pressoir, L'écume à flots bouillonne et luit ; quand vient le soir, La forêt jette au vent des notes sybillines ; Le dolmen monstrueux songe sur les collines ; L'obscure nuit l'ébauche en spectre ; et dans le bloc La lune blême fait apparaître Moloch.
{« Les Quatre Vents de l'Esprit. » « Le Livre lyrique, » xiv ; S octobre 1854.)
L'air sanglote et le vent râle Et, sous l'obscur firmament, La nuit sombre et la mort pâle Se regardent fixement.
(Ibid., xxi.)
Il avait d'autres compagnons de solitude, heureusement. Faut-il dire : heureusement? La colonie étrangère de Jersey formait, en vérité, le milieu le moins folâtre qui se pût imaginer. Elle se composait surtout d'exilés politiques. Toutes les révolutions en sens contraire qui, vers 1848, avaient agité le continent, avaient déversé dans l'île leurs contingents de bannis. On en comptait plus de trois cents. Par certains côtés, leur assemblée tenait du rassemblement, et leur rassemblement du ramassis. Toutes les opinions, même les respectables, à condition qu'elles fussent extrêmes, y étaient représentées.
Tout frémissants d'ardeurs inemployées, ils se mouraient d'inaction et de nostalgie. Surtout de nostalgie. Divisés par tout le reste, ils ne faisaient bien et à la fois que le seul geste qui les tendait, pleins de regrets, vers leur patrie. Ils étaient unis seulement dans les pleurs. Et la tristesse contagieuse de leur présence à Jersey y renforçait encore la mélancolie des choses.
Mais Hugo les voyait peu, ou ne les voyait pas.
Parmi ceux qu'il accueillait le moins rarement, il nous faut signaler ici, pour l'état d'esprit qu'ils apportaient à Marine-Terrace, ou qu'ils y entretenaient, un petit groupe de doux rêveurs que leurs idées ou leurs manies apparentaient aux philosophes spirites : le saint-simonien Pierre Leroux ; son jeune disciple, Philippe Faure ; une émigrée russe, Mme Engelson ; le futur commu-
nard Allix, et Pelleport, le futur gérant du Rappel K
Pierre Leroux 2 admettait l'immortalité de l'espèce humaine au moyen d'une série de renaissances personnelles et de réincarnations successives.
Philippe Faure assurait, quant à lui, et avec une conviction profonde, qu'il avait gardé le souvenir de ses propres existences antérieures. Il se rappelait fort bien, par exemple, avoir assisté à la crucifixion de Jésus-Christ, et il décrivait par le menu les émotions que ce spectacle lui avait fait éprouver 3.
1 Parmi les autres, citons au hasard : Bonnet-Duverdier, Ribeyrolles, les Hongrois Téléki et Kesler, les ex-représentants du peuple Colfadru et Dulac, les généraux Le Flô, Meszaros et Percsel. (Cf. les Miettes de V histoires, par Auguste Vacquerie. Paris, Pagnerre, 1863. In- 16, passim.)
2 Le plus proche voisin de Victor Hugo, mais pas son voisin d'âme. Ils échangeaient des antipathies sincères. Et, pourtant, ils aimaient se rencontrer dans des controverses sans fin. L'attrait de se heurter les rapprochait. Des éclairs jaillissaient de ces chocs : nous devons à cette paradoxale collaboration de fort beaux vers des Contemplations en particulier les pièces « A quoi songeaient les deux cavaliers et « Relligio ». Cf. Paid Berret ; « la Philosophie de Victor Hugo (18 54- 18 59) et « Deux mythes de la légende des siècles. Le satyre. Pleine mer. » « Plein ciel ». Paris, Henri Paulin, 1910. In-8°, pp. 37-41.
3 Cf. Victor Hugo anecdotique, par N. Martin-Dupont, p. 118. (Paris, A Storck et CIe, 1904. In-16.)
D'ailleurs, cette métempsychose est à la mode entre les années 1850-1860. Et je serais fort surpris que Flaubert, qui observe alors avec une minutie de myope les manies
Mme Engelson, « qui avait suivi son mari en exil, où il était mort, causait journellement avec son esprit, au moyen d'une aiguille mobile qui se mouvait sur un pivot, au-dessus d'une planchette ronde portant à son pourtour les lettres de l'alphabet * ».
Allix, lui, avait inventé « les escargots sympathiques 2 ».
Pelleport, enfin, plus éclectique dans sa pitié, s'attendrissait indistinctement sur tous les êtres frêles, petits enfants, petits oiseaux, petites fleurs 3.
Les conversations avec de tels visiteurs prolongeaient, chez le poète, les suggestions de ses lectures. A tout prendre, ce grand liseur lisait peu. Il aimait lire, mais il lisait surtout ceux qu'il
de ce temps, n'eût pas noté ce trait de mœurs dans Madame Bovary. Justement, un de ses héros, le beau Rodolphe, le premier séducteur d'Emma Bovary, ne manque pas, dans l'habile entretien qui doit la réduire, de faire servir la doctrine spirite à sa diplomatie amoureuse.
« Le jeune homme expliquait à la jeune femme que ces attractions irrésistibles tiraient leur cause de quelque existence antérieure.
— Ainsi, nous, disait-il, pourquoi nous sommes-nous connus? Quel hasard l'a voulu? C'est qu'à travers l'éloignement, sans doute, comme deux fleuves qui coulent pour se rejoindre, nos pentes particulières nous avaient poussés l'un vers l'autre. »
1 Ibid., p. 94. Sur son commerce intellectuel avec Hugo, cf. ibid., p. 173.
%Ibid., p. 104.
3 Ibid., p. 115.
aimait. Il se montrait aussi difficile en livres qu'en amis : et, à travers leurs paroles ou leurs lignes, c'était encore lui-même qu'il cherchait. Elle n'en est que plus significative la faveur qu'il marque, vers 1853, à la littérature occultiste. En attendant que paraisse Allan Kardec, — dont il se procurera toutes les productions 1f — il s'intéresse à des ouvrages aux titres suggestifs :
Du Potel, la Magie dévoilée ou la science occulte, imp. Pommeret, 1852.
Études de M..., Des esprits et de leurs manifestations fluidiques, Paris 1853.
Alcide Morin, Comment l'esprit vient aux tables, par un homme qui n'a pas perdu l'esprit, Librairie nouvelle,
Jean Reynaud, Terre et ciel, 1854.
Victor Hennequin (mort en pleine folie, en 1854, le cerveau dérangé par les tables tournantes). Religion, Paris, Dentu, 1854.
Alexandre Weil, les Mystères de la création, Paris, Dentu, 1855.
Visiblement, ces auteurs ténébreux exercent sur lui une attirance toujours obéie. Il leur sait gré des rêves spirites qu'ils lui versent à profusion et dont il accueille l'ivresse avidement : sombre et troublante liqueur qui, s'insinuant dans son âme trop bien disposée à la recevoir, va commu-
1 Cf. Berret, la Philosophie de Victor Hugo, op. cit., pp. 57-
niquer à son œuvre comme un air de fièvre et de délire 1.
Mais, j'anticipe. Et j'excède. D'autres causes que son entourage, son tempérament et ses lectures contribuèrent à développer en Victor Hugo le mal dont il est atteint à partir de 1853. Il n'apprit dans les livres que le Credo spirite. Son initiation pratique à la foi spirite s'explique par une influence plus immédiate et fortuite.
« Les tables, écrit Victor Hugo le 4 janvier 1855 à Mme de Girardin, nous disent des choses surprenantes... Nous vivons dans un horizon mystérieux qui change la perspective de l'exil, et nous pensons à vous à qui nous devons cette fenêtre ouverte... »
Prenez garde à l'aveu de cette dernière phrase : « Et nous pensons à vous à qui nous devons cette fenêtre ouverte. » Il y est fait allusion au rôle joué par Mme de Girardin dans l'introduction à Marine-Terrace de la pratique des tables tournantes.
On fit en effet tourner et parler des tables à Jersey en 1853, 1854 et 1855. Des procès- verbaux de ces séances, écrits de la main d'Adèle Hugo
1 Parmi la promiscuité d'ouvrages de tous les siècles, de tous les styles, de toutes les inspirations, de tous les sujets, qui encombrent les vestibules, les corridors, le look-out, relevons encore : La Pluralité des mondes habités, de Flammarion ; Les Fondateurs de l'astronomie moderne, de Joseph Bertrand ;
(Cf. Un pèlerinage à H auteville-House , par G. Simon. Annales politiques et littéraires, n° du 9 nov. 19 13.)
l6 VICTOR HUGO SPIRITE
et annotés par le poète, furent recueillis sur place, et sous la dictée même des tables. Ce n'est que sur Tordre exprès des esprits que leur publication fut différée jusqu'après la mort des principaux témoins. Déjà, dans Les Miettes de l'histoire * en 1863, Auguste Vacquerie nous avait donné un premier récit de ces fameuses séances, auxquelles il avait participé ; et faisant allusion aux procèsverbaux, il disait que « publiés un jour, ils proposeraient un problème impérieux à toutes les intelligences avides de vérités nouvelles ». Désormais il nous est loisible d'interroger le précieux document. Les procès- verbaux ont été en effet édités récemment par Gustave Simon, exécuteur testamentaire de Victor Hugo. Cet ouvrage capital, qui a pour titre : Les tables tournantes de Jersey 2, sera ma référence principale. Si un tel témoignage avait besoin d'être complété çà et là, j'en appellerais surtout aux souvenirs de Vacquerie, et aux lumières qui nous viennent de l'œuvre même de Victor Hugo.
1 A. Vacquerie. Les miettes de l'histoire, Paris, Pagnerre, in- 16, 467 pp.
8 Paris, Louis Conard, 1923.