CHAPITRE II L'initiation spirite de V. Hugo
Sommaire. — Mme de Girardin et Hugo. — Les premières expériences de tables tournantes à Marine-Terrace en 1853 : vaines tentatives du 6 au 10 septembre. — La séance du dimanche 11 septembre. — - L'évocation de Léopoldine. — Une pièce des Contemplations.
Une mutuelle admiration de leurs talents et de leurs personnes unissait depuis longtemps Victor Hugo et Mme Emile de Girardin. Sensiblement du même âge et des mêmes goûts, ils se souvenaient de leurs juvéniles complicités dans le mouvement romantique, du temps où elle collaborait avec lui, sous son nom de jeune fille, aux journaux littéraires de la nouvelle école. Fille d'une mère qui s'appelait Sophie, elle appartenait à une gênération où l'on s'appelait Delphine comme l'héroïne de Mme de Staël. Mme Emile de Girardin se souvenait de Delphine Gay. Et, de savoir Victor Hugo exilé, elle n'estimait pas que ce fût une raison suffisante de lui retirer sa sympathie.
Elle vient donc passer dix jours à Jersey en 1853. Elle y débarque le mardi 6 septembre. Fervente spirite à cette époque, elle sait l'art mysté-
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rieux de faire tourner les tables et parler les guéridons. Elle cause de tables avec Victor Hugo dès le jour de son arrivée, au cours du dîner. Elle s'offre même à faire une expérience. Mais le poète ne prend guère au sérieux cette proposition. Et il refuse d'assister aux essais. Piquée au jeu, Mme de Girardin attend à peine la fin du repas. Elle se lève dès le dessert et entraîne au salon l'un des convives. Une table carrée se trouve là. Ils ont beau lui imposer les mains et la tourmenter; elle reste muette et ne bouge non plus qu'un terme. C'est la faute de la table, assurément. Aussi, pourquoi choisir une table carrée qui contrarie le fluide? Les tables à quatre pieds ne marchent pas. Il lui faut un petit guéridon, comme à Paris, tout rond, avec un seul pied terminé par trois griffes. Le lendemain, elle trouve kt Saint-Hélier ce qu'il lui faut, dans un magasin de jouets d'enfants. Elle met la petite table sur la grande. Rien. La petite impertinente se refuse à se trémousser. Le surlendemain, même expérience, même insuccès : le guéridon se tait. Elle s'obstine, il s'entête. Il se tait. Il se tait éperdument, des heures entières, sans s'arrêter.
Tenace, elle essaye encore de relancer quelques meubles en ville. Mais ils n'y mettent pas plus de complaisance. Pendant cinq longs jours, elle entasse échecs sur échecs. Mortifiée, mais non découragée, agacée de la déconvenue narquoise qu'elle sent qui flotte autour d'elle, elle réplique
un jour assez vertement que « les esprits ne sont pas des chevaux de fiacre qui attendent le bon plaisir du client. Ils sont libres et ne viennent qu'à leur heure ». Et ils sont bien élevés, aurait-elle pu ajouter ; ils prouvaient leur bonne éducation en refusant de s'inviter à cette table, en l'absence du maître de la maison, et contre son gré.
Ils vinrent, en effet, dès que Victor Hugo voulut bien les honorer de sa présence. Mme de Girardin, l'avant- veille de son départ, le pria de lui accorder, pour son adieu, une dernière tentative. Il ne pouvait décemment refuser. C'était le dimanche soir 11 septembre.
Mme de Girardin et celui des assistants qui voulut imposèrent les mains au guéridon. Pendant un quart d'heure, rien. Cinq minutes après, un imperceptible craquement du bois. C'est sans doute une involontaire pression des mains... Mais non, voici un nouveau craquement, puis un léger tressaillement, et puis presque une danse. Le guéridon a bougé, le guéridon bouge ! Et voici qu'enfin une des griffes du trépied se soulève. Mme de Girardin demande : « Y a-t-il quelqu'un? S'il y a quelqu'un et qu'il veuille nous parler, qu'il frappe un coup. » Bruit sec, c'est la griffe qui retombe : « Il y a quelqu'un, dit Mme de Girardin, faites vos questions. »
On questionna la table. Elle répondit. Brièvement : deux mots au plus. Parfois indistinc-
tement : il arrivait que l'on se trompait dans l'interprétation des coups1...
A un certain moment, Vacquerie, dont l'incrédulité n'était pas entamée, se mit lui-même à la table et lui dit : « Devine le mot que je pense. » La table devina... Il recommença l'épreuve.
Mais, dit-il, pour être certain de ne trahir le passage des lettres ni par une pression machinale, ni par un regard involontaire, je quittai la table et lui demandai, non le mot que je pensais, mais sa traduction. La table dit : Souffrance. Je pensais : Amour. Je ne fus pas encore persuadé. En supposant qu'on aidât la table, la souffrance est tellement le fond de tout, que la traduction pouvait s'appliquer à n'importe quel mot que j'aurais pensé... Je pouvais donc encore être dupe, à la seule condition que Mme de Girardin, si sérieuse, si amie, mourante 2, eût passé la mer pour mystifier des proscrits.
Bien des impossibles étaient croyables avant celui-là ; mais j'étais déterminé à douter jusqu'à l'injure. D'autres interrogèrent la table et lui firent deviner leur pensée ou des incidents connus d'eux. Soudain elle sembla s'impatienter de ces questions puériles. Elle refusa de répondre. Et, cependant, elle continua de s'agiter comme si elle
1 Le langage convenu prêtait à ces erreurs d'interprétation. « On nommait une lettre de l'alphabet, dit Vacquerie, à chaque coup de pied de la table. Quand la table s'arrêtait, on marquait la dernière lettre nommée. » On comprend que la lettre pouvait parfois chevaucher sur deux coups. Plus tard, avec le temps et l'habitude, on en vint non seulement à éviter ces erreurs, mais encoie, grâce a certaines abréviations convenues, à recueillir de très longues réponses.
2 Déjà atteinte du mal dont elle devait mourir l'année suivante.
avait quelque chose à dire. Son mouvement devint brusque et volontaire comme un ordre : « Est-ce toujours le même esprit qui est là? demanda Mme de Girardin » La table frappa deux coups, ce qui, dans le langage convenu, signifiait : Non. — « Qui es-tu, toi? » La table répondit le nom d'une morte, vivante dans tous ceux qui étaient là.
Les dix lettres tombèrent, dans l'attente émouvante, nettement frappées : L-é-o-p-o-l-d-i-n-e. L'heure était de celles qui ne se revivent ni ne se redisent. Une sorte d'angoisse, d'horreur surnaturelle, pesa sur l'assistance. La défiance de Vacquerie tomba. Victor Hugo s'émut. Mme Hugo sanglotait. Charles Hugo interrogeait sa sœur : « Où es-tu? Nous aimes- tu toujours? Es-tu heureuse? » « Elle répondait, dit Vacquerie, à toutes les questions, ou répondait qu'il lui était interdit de répondre. La nuit s'écoulait, et nous restions là, l'âme clouée sur l'invisible apparition. Enfin, elle nous dit : Adieu! et la table ne bougea plus. » Le lendemain, Mme de Girardin n'eut plus à solliciter ses hôtes. Ce fut elle qui fut entraînée vers la table. Toute la nuit on évoqua les esprits.
Une seule pièce des Contemplations est datée de septembre 1853. .L'effroi dont elle est pénétrée nous donne à croire qu'elle fut écrite après la nuit historique, et peut-être dès le lendemain.
L'homme est brumeux, le monde est noir, le ciel est sombre. Les formes de la nuit vont et viennent dans l'ombre ; Et nous, pâles, nous contemplons.
Nous contemplons l'obscur, l'inconnu, l'invisible. Nous sondons le réel, l'idéal, le possible,
L'être, spectre toujours présent.
Nous regardons trembler l'ombre indéterminée. Nous sommes accoudés sur notre destinée,
L'œil fixe et l'esprit frémissant.
Nous épions des bruits dans ces vides funèbres ; Nous écoutons le souffle, errant dans les ténèbres,
Dont frissonne l'obscurité ; Et, par moments, perdus dans les nuits insondables, Nous voyons s'éclairer de lueurs formidables
La vitre de l'éternité.