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Le lien sacré du service rendu

A travers l'ombre affreuse et la céleste sphère Joint l'échelon de nuit aux marches de lumière.

(1857? « L'Ane », « Sécurité du penseur ».)

en somme ; candide, mais aussi pleine d'orgueil. Pour être mise en œuvre, elle demandait un créateur de la taille et de l'assurance du grand poète. La poésie du fameux sexennat 1853-1859, tourne ainsi dans un même cercle de préoccupations et d'images. Les mêmes idées ramènent sans cesse les mêmes symboles auxquels elles avaient été une première fois associées. Il faut reconnaître là une rare puissance de souffle, et plutôt l'abus que la décadence d'un grand talent.

Mais il est si vrai que certains artifices toujours obéis gouvernent alors sa rhétorique, que l'on peut sans trop de peine les réduire en recettes, et, au risque de pousser jusqu'à la charge le procédé, reconstituer artificiellement une page « à la manière 1854-1860 » de Victor Hugo. On nous pardonnera d'avoir succombé à la tentation de ce jeu innocent.

Pastiche de la rhétorique spirite de V . Hugo 1.

Un discours de Job dans un décor d'Apocalypse.

Et l'abîme soudain s'ouvrit comme une porte, Le puits béant de l'ombre apparut, une sorte De gouffre fait avec du rêve et de l'effroi. J'entendis une voix disant « Sais-tu la loi?

1 Sauf quelques retouches de détail, ce pagtiche figurait déjà dans la partie documentaire (p. 85) de mon étude sur La Bible dans Victor Hugo.

« Sais-tu le but, sais-tu la fin, sais-tu la source?

« Où donc Léviathan dirige-t-il sa course?

« Connais-tu le secret de ton ascension ?

« Déjà l'on voit bleuir les porches de Sion...

« Ne dis pas : l'Être est grand. Ne dis pas : Il pardonne,

« L'Être est amour. Ce mot doit te sufiîre. Il donne

« Le baiser de l'étoile au cloporte maudit.

« Il dit : C'est bien ! quand le soleil en son midi

« Comme sur Salomon luit sur Job et rayonne.

« Ce lépreux sur son lit vaut ce roi sur son trône.

« Il donne au malheureux ce dictame : un rayon.

« Celui qui rend songeur, au désert, le lion,

« Commet l'énormité d'être bon, car il ose,

« Malgré les Borgias, faire éclore la rose.

« Sonde la nullité de tes mornes crédos.

« Sais-tu pourquoi le zèbre est rayé sur le dos ?

« D'où vient la toux que l'on entend au ciel, s'il tonne,

« Et l'attendrissement vague des soirs d'automne ?

« Peux-tu mesurer l'Etre immense à ton néant,

« O pygmée, et dicter des lois à ce géant ?

« Son char plein d'yeux se rue éperdu dans l'abîme ;

« Quand il passe, l'éther vibre. L'essieu sublime

« S'éclabousse parfois de la poussière d'or

« Des astres que Jacob contemplait dans Endor.

« Moloch, Vishnou, Baal, inventions humaines !

« Larves du rêve-rien, toutes puissances naines !

« L'Être rit aux éclats quand il se tourne vers

« L'horrible cécité de leurs yeux grands ouverts. »

Jusqu'en 1860 environ, Hugo s'acquitte en vers de son message au monde. De 1860 à 1870, d'autres soins moins exclusifs le sollicitent. Cette deuxième décade de l'exil appartient au prosateur. Je n'ai rien dit des grands romans qu'il composa pendant

cette période. Ils mériteraient à eux seuls une étude spéciale.

Mais qui ne voit que cette épopée en prose, des Misérables à l'Homme qui rit, interprète encore les doctrines de la Bouche d'Ombre, c'est-à-dire de La Pitié Suprême? Il y a plus. Croyez-vous que les avatars du héros des Misérables ne soient qu'une fantaisie romanesque et ne se rattachent à aucun dessein caché? Croyez-vous qu'aucune philosophie commune ne relie Y Ane ou le Crapaud à l'Homme qui rit, et que le choix de ce héros à l'horrible visage ne révèle point chez l'auteur les mêmes sortes de préoccupations que tant de vers consacrés depuis 1853 à glorifier le lépreux?

Les tendances profondes de notre romancier, à savoir le sens ardent et nerveux de la pitié, les grands espoirs vagues qui travaillent en lui, les tendresses palpitantes pour les souffrants, les maudits, les coupables, un goût plus vif pour la générosité que pour la justice, une foi déclarée ou inconsciente dans l'avenir du socialisme, du pacifisme, de l'anarchie, tout cela ne date peut-être pas des Tables, mais s'est fortifié, exaspéré, dans la fréquentation des esprits de Jersey.

Pour nous en tenir au poète et en finir avec sa poésie, répétons encore que les dates de ses productions dernières font clairement apparaître que la manière de la Bouche d'Ombre n'est pas une

manie de sa vieillesse *. Sa vieillesse, merveilleux automne, vit refleurir tous les dons, seulement accrus, de son printemps. Les Ballades le cèdent en allégresse juvénile aux Chansons des rues et des bois (1865). L'Année terrible (1872) nous renvoie, plus grave et plus émouvante, la note patriotique des Châtiments. Et quant à Y Art d'être grand-père (1877), sa dernière œuvre, c'est un livre d'une étonnante fraîcheur d'âme. Chez ce vieillard qui conservait par ailleurs une si prodigieuse viridité, les facultés poétiques n'eurent pour ainsi dire pas de déclin. L' « apocalyptisme » de sa maturité n'a pas laissé de trace profonde dans l'œuvre de sa vieillesse. Ce paradoxe de son œuvre est tout à fait dans la logique de sa vie.

Voici une répartition chronologique des pièces qui, dans Les Quatre Vents et Toute la Lyre, décèlent une inspiration spirite.

Les Quatre Vents de l'Esprit.

On sait que les Quatre Vents se divisent en 14 livres : I, Satirique ; II, Dramatique ; III, Lyrique; IV, Épique.

1853 (novembre) : I, pièce finale.

1854 : 28 février (III, 19) ; 19 septembre (III, 17) ; 8 octobre (III, 14) ; 22 novembre (I, 13).

1 Elle est, en tous cas, exceptionnelle dans les tout derniers recueils. A peine se fait-elle encore sentir dans l'Ascension humaine des « Chansons des rues et des bois » et dans le Poème du jardin des plantes de 1' « Art d'être grand-père. »

? (Date conjecturée par moi d'après divers indices) : 1864: I, 12, 22, 23, 24, 25, 26, 27, 30, 33 (5°) — IH, 15, 18, 21, 40, 46.

1855 : 17 (mars (I, 11).

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