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CHAPITRE XXII Le spiritisme des « derniers » recueils

Sommaire. — Les « derniers » recueils sont en grande partie contemporains des Contemplations. — Quelques titres de pièces. — Leur contenu spirite. — Tableau chronologique des principales pièces spirites des « derniers » recueils. — Un pastiche. — L'œuvre de la vieillesse.

Le lecteur moyen connaît déjà les Contemplations (1856) avant d'avoir lu les autres recueils lyriques. Trompé par les dates de publication (Quatre Vents, 1882 ; Toute la Lyre, 1889-1893 ; Dernière Gerbe, 1902), il s'imagine volontiers que ces derniers recueils appartiennent à la vieillesse. Et comme ils répètent celui de 1856, on a tôt fait de déclarer que le vieillard rabâche, qu'il est en pleine décadence, pour ne pas dire en pleine décrépitude.

Un lecteur non prévenu qui aborderait l'œuvre de Victor Hugo en lisant Les Quatre Vents de l'Esprit, Toute la Lyre, ou La Dernière Gerbe, recevrait de cette lecture la même sorte d'impression que s'il l'abordait par le dernier livre des « Contemplations » : Au bord de l'infini. Il serait partagé entre l'admiration et l'envie de rire. L'in-

compréhension dominerait. Et si on lui donnait à entendre que ce dernier livre est tardif, postérieur aux autres recueils ci-dessus, il n'en manifesterait sans doute aucune surprise, se disant qu'à la réflexion, cette fin des Contemplations apparaissait, en effet, sénile.

En fait, dans ces recueils si mêlés que sont Les Quatre-Vents de V Esprit, Toute la Lyre, La Dernière Gerbe, où toutes les époques sont représentées, la plupart des pièces sont antérieures à La Légende des Siècles, et un fort grand nombre sont contemporaines du dernier livre des « Contemplations ». Et l'inspiration spirite y domine. En fait encore, on ne lit guère les derniers recueils, dont trop de pièces ressemblent à Au bord de l'infini; et on ne lit pas davantage Au bord de l'infini. On ne les comprend pas. On ne les comprend pas pour les mêmes raisons qui rendent inintelligible Ce que dit la Bouche d'Ombre.

Les Quatre-Vents de l'Esprit sont répartis en quatre livres, dont l'un surtout, le Livre lyrique, qui porte ce sous-titre significatif : La Destinée, traduit les préoccupations du spirite. Il se compose presque exclusivement de pièces écrites dans l'intervalle des séances de Jersey. Il en faut dire autant du groupe de pièces intitulé Pendant l'exil, dans la Dernière Gerbe 1 et du livre La

1 Encore l'éditeur a-t-il fait figurer arbitrairement dans le groupe Avant l'exil des pièces qui furent manifestament écrites

l'influence des tables sur hugo 185

Pensée de Toute la Lyre. Bien des titres déjà nous donnent l'éveil.

Quatre Vents de l'Esprit. — Le spectre que parfois je rencontre riait. — Androclès. — Sous terre. — Pati. — L'immense Etre inconnu sourit. — Horreur sacrée.

Toute la Lyre. — Du songe universel notre pensée est faite. — Qui te dit que le monde, étant un noir vivant?...

— Qui donc passe au-dessus de nous ô Dieu de l'ombre? — Visions. — Une nuit je rêvais... — Inscription de sépulcre.

— Sombres aboyeurs des ténèbres. — Hommes, les avatars et les métempsy choses. — Ce que c'est que la mort. — Homme, pourquoi nier ce que tu ne vois pas? — La chanson du spectre.

Dernière Gerbe. — Cauchemar posthume. — La souffrance, géante et spectre... — Deux aspects de la mort. — L'enfer. — L'inconnu, ce quelqu'un qu'on distingue dans l'ombre. — Dialogue avec l'Esprit. — Écrit sur l'omoplate d'un squelette.

Mais ici encore, comme dans la Légende, les titres trompent. Soupçonneriez- vous, au seul intitulé de la pièce, que La Bossue renferme une magnifique traduction du symbole spirite de la chrysalide humaine?

La Bossue. — Oh ! je suis monstrueuse et les autres

[sont belles.

Cette bosse, ô mon Dieu !...

Une voix. — C'est là que sont tes ailes.

à Jersey de 1853 à 1855, notamment Cauchemar posthume, Le droit de l'animal, et Les degrés de l'échelle.

l86 VICTOR HUGO SPIRITE

Tu portes sur ton dos l'œuf divin de la tombe.

Sous ce poids bienheureux ton corps chancelle et tombe.

Tu pleures, mais pour nous, les voyants du mystère, Qui savons ce que Dieu met dans l'humanité, De ton épaule sombre, il sort une clarté.

A la mort, ton épaule infâme s'ouvrira, O femme, et l'on verra de cette bosse infâme, Moquée et vile, horrible à tout être vivant, Sortir deux ailes d'ange immenses, que le vent Gonflera dans les cieux comme il gonfle des voiles, Et qui se déploieront toutes pleines d'étoiles l.

La date de La Bossue? 8 mars 1854, six mois avant Ce que dit la Bouche d'Ombre, au moment du plus fort engouement pour les Tables.

Quel que soit le titre, le fond ne varie guère. Ni la forme. Encore et toujours les leçons et l'accent de la Bouche d'Ombre ! La nature est vivante et, jusque dans la tombe, il se fait de mystérieux échanges de vie.

Il sent la chevelure affreuse des racines Entrer dans son cercueil :

Il sent un doigt obscur sous sa paupière close Lui retirer son œil.

(Contemplations. • Pleurs dans la nuit », avril 1854.)

Toute la Lyre. « L'humanité », xxvn.

— Bouche horrible

Pourquoi te glisses-tu dans l'ombre Par les fentes de mon cercueil ?

— Il faut renouveler ma sève Et pendant que l'aube m'arrose Ma racine vers toi descend.

— Qui donc es-tu ? — Je suis la rose.

— Et que veux-tu ? — Boire ton sang.

(Les Quatre Vents. « Le Livre lyrique, xxm, « Sous terre », 29 mai 1854O

De l'échelle vivante qui relie le chaos à l'empyrée, l'homme occupe le milieu.

Ver de terre et rayon confinant d'un côté

A l'azur, on ne sait par quelle pureté,

De l'autre à la matière, on ne sait pour quels crimes,

Qu'est-ce que l'homme? Un entre-deux d'abîmes 1

(Toute la Lyre, ni, 9, 1854?)

L'homme sent à la fois, âme pure et chair sombre La morsure du ver de terre au fond de l'ombre Et le baiser de Dieu.

(Contemplations. « Pleurs dans la nuit », avril 1854.)

L'homme qui plane et rampe, être crépusculaire,

En est le milieu

Dieu même en votre race, hommes infortunés, Les demi-dieux punis aux monstres pardonnes.

(Ce que dit la Bouche d'Ombre, octobre 1854.)

Sous lui, s'étagent dans les degrés inférieurs de l'être, les formes diverses d'un obscur châtiment.

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Est-ce que ces cailloux, tout pénétrés de crimes, Dans l'horreur étouffés, scellés dans les abîmes,

Enviant l'ossement.

Sans air, sans mouvement, sans jour, sans yeux, sans Entre l'herbe sinistre et le cercueil farouche [bouche,

Vivraient affreusement?

(Les Contemplations « Pleurs dans la nuit », avril 1854.)

Le caillou sourd, stérile, informe, inerte, froid, Sent au-dessus de lui la plante frémir, vivre, Fleurir dans la clarté dont l'espace s'enivre... Et dur, triste, envieux, dit : L'ortie est au ciel : Descends, tu trouveras des jaloux de la pierre, Les zones sont sans fin dans cette fondrière.

(« La dernière gerbe ». « Les degrés de l'échelle ». Vraisemblablement de 1854 1.)

Au-dessus de lui, par contre, s'élève jusqu'à Dieu l'échelle de lumière.

1854 (octobre) :

L'échelle que tu vois, crois-tu qu'elle se rompe? » Elle plonge à travers les cieux jamais éteints, Des démons enchaînés monte aux âmes ailées... Et dans les profondeurs s'évanouit en Dieu...

(La Bouche d'Ombre.)

1 C'est par une erreur manifeste des éditeurs, remarque fort judicieusement M. Paul Berret. (La philosophie de Victor Hugo, p. 29), que la pièce figure dans Avant l'exil.

1854 (22 novembre) :

Les sphères en roulant, nous jettent la justice :

Oui, l'âme monte au bien, comme l'astre au solstice,

Et le monde équilibre a fait l'homme devoir-1.

(Les Quatre Vents, I, xiii, « Littérature ».)

Car une expiation libératrice achemine lentement la création vers la joie paradisiaque, et transforme en clarté les ténèbres.

L'homme est sombre : qu'il souffre, il brillera.

Dieu bon Refait le diamant avec le vil charbon... Et la création n'est qu'un gouffre d'où sort Le rayon qui, joyeux, dorant l'ombre et la mort S'épanouit dans les ténèbres.

(Les Quatre Vents, III, xxvn « Pati », 25 décembre 1854.)

Et toujours, et partout, l'ascension humaine, l'échelle qui relie l'abîme aux étoiles. Le poète parcourt en imagination tous les degrés de cette voie douloureuse et glorieuse qui, des enfers jusqu'aux étoiles, à travers l'universelle métempsychose, achemine les condamnés vers leur libération. Il nous fait assister à une embrassade des continents et des globes, conçue dans la joie et dans la lumière. Vision magnifique, mais ingénue

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