CHAPITRE XXIII Les dessins
Sommaire. — Hugo dessinateur. — Les deux époques et les deux manières du dessinateur. — Les caractères du dessin à l'époque des Tables. — Les sujets. — La technique et la matière. — La hantise des ténèbres.
On sait trop peu que Victor Hugo, qui cumula tant d'autres gloires, dessinait dans un style très original 1. Tout lui était prétexte à dessin. Sur le premier bout de papier qui lui tombait sous la
1 Cf. Emile Bertaux : Victor Hugo artiste, 1903 ; Raymond Escholier : Victor Hugo artiste, 1926 ; M. Clouard : Notes sur les 'dessins de V. Hugo. Lettres médites. (R. H. L. F., tome V., 341-364.)
Au Musée Victor Hugo, 6, place des Vosges, à Paris, dans la maison habitée par le poète de 1833 à 1848, on a réuni plus de 500 de ses dessins. M. Escholier est conservateur de ce Musée.
main, fragment de journal, carte de visite, ticket de théâtre, il fixait la vision du moment.
Ce voyant était un tel visionnaire, ce visionnaire un tel visuel, qu'il lui fallait se représenter physiquement, par l'image, la scène à décrire en vers. Il serait du reste aussi fâcheux de négliger le dessinateur pour l'écrivain, que d'ignorer l'artiste en expliquant le poète.
Ses dessins fourniraient une excellente illustration de ses œuvres, et surtout un excellent commentaire de son évolution littéraire. Car il va sans dire que son art a suivi la même courbe que sa poésie : simplement soucieux de pittoresque quand elle est purement lyrique, il s'imprègne de symbolisme quand elle devient apocalyptique. La période des Voix intérieures, des Burgraves, du Rhin, est représentée par des fleurs, des paysages, des burgs et des clochers gothiques ; tandis que les dessins de l'exil sont facilement reconnaissables à leur inspiration hagarde.
Spectres de la nuit et larves du rêve hantent l'artiste exilé et reçoivent de lui des formes hallucinantes. Les ombres que sa philosophie agnostique fait flotter dans sa poésie se concrètent sur le papier. Et pour traduire ces visions de cauchemars, ce n'est pas trop de toutes les nuances du noir : énormes paquets d'encre, renforcés de suie, de café noir, de sépia, de charbon, de jus de tabac. A ces empâtements noirs se heurtent des taches blanches qu'il accuse davantage en les
saupoudrant de farine. Et cela représente un Christ en croix, un griffon, une main étrange, une figure de chimère, c'est-à-dire toujours le mystère.
M. Escholier 1 a très bien discerné ces manières successives de Victor Hugo dessinateur. Il a fort bien vu en particulier, qu'à un certain moment, le sentiment hallucinant du mystère exaltait les dessins de Victor Hugo et les rapprochait des aquatintes de Goya et des eaux-fortes de Rembrandt. C'est le temps justement où son œuvre écrite se modèle sur les apocalypses de saint Jean et d'Ézéchiel, et sur la rhétorique de Job. Mais l'on peut dire de son goyisme artistique ce que nous observions à propos de son apocalyptisme, qu'il exprime le tour nouveau donné à sa pensée par la crise des Tables de Jersey.
Le parallélisme de son art et de sa poésie est à ce point frappant que les spécimens les plus notables de sa tératologie apocalyptique existent sous les deux formes, écrite et peinte. Ainsi le griffon du poème Dieu. Ainsi encore la main tendue hors de l'ombre, que l'on peut voir au Musée Hugo de la place des Vosges, et qui porte cette suscription : Figure de cauchemar. Cette horrible main tentaculaire, qui émerge de la brume, obsédante, comme détachée du corps et du bras qui
1 L'art de Victor Hugo, par Raymond Escholier. (Correspondant du 25 mai 1925.)
la supportent, est la réplique dessinée de vers tels que ceux-ci :
Et l'on voyait sortir de l'abime insondable Une sinistre main qui s'ouvrait formidable.
(Légende des siècles. « Le sultan Mourad. ».)
Une sinistre main sortait de l'infini
(Légende des siècles. « La trompette du Jugement ».)
... Et l'on vit une main qui retournait le temps.
(Toute la Lyre. « La Guillotine ».)
L'influence spirite sur Fart de Victor Hugo se fait sentir d'une façon plus ou moins immédiate. Elle est immédiate dans le choix de certains sujets : Le Dolmen d'où me parlait la Bouche d'Ombre, — Figure de cauchemar, — Le champignon, — Ce que je vois dans l'obscurité, — Habitants de Sirius.
Le champignon est une réalisation plastique des croyances hugoliennes en la métempsychose et en l'ascension humaine, croyances dont nous savons tout ce qu'elles doivent aux révélations de Jersey. Ce champignon, étrange fausse oronge, à l'aspect attirant et vénéneux, tachée de vert mousse, de rouge et de safran, recèle dans son ombelle magnifique un mystérieux profil humain.
a Un petit carnet vert, qui porte la date de 1856, cache entre ses feuillets des formes mystérieuses qui ont les contours tremblés et les promontoires cornus d'un continent déchiqueté sur un croquis
l'influence des tables sur hugo 199
de géographie. Ces êtres amorphes sont — quelques légendes l'indiquent — des habitants de Sirius *. En voyant ici Hugo croquer des paysages stellaires et poursuivre, hors de la terre, des silhouettes de vivants, comment ne pas songer aux préoccupations qui se font jour chez lui lors des séances de Jersey?
« V. Hugo. — Dis-moi, les mondes autres que la terre sont-ils habités? — Oui. — Par des êtres comme nous, âme et corps? — Les uns oui, les autres non. »
(Séance du 13 septembre 1853.)
« Que ces faces grimaçantes, burinées plus que modelées, soient expressives à l'excès, comment s'en étonner, écrit M. Raymond Escholier 2, quand on sait à quel degré le proscrit de Guernesey subissait alors l'influence du spiritisme?... Ce ne sont d'ordinaire qu'apparitions, larves et fantômes. C'est ainsi que la Maison de Victor Hugo 2 possède une page semée de silhouettes bizarres exécutées de toute évidence une de ces nuits où le poète, brusquement réveillé, saisissait par terre les feuilles de papier qu'il griffonnait dans l'ombre. La genèse de ces formes confuses, ces mots inscrits
1 Emile Bertatjx. Victor Hugo artiste, 1903. D'après R. Escholier, loc. cit. - ..
2 L'art de Victor Hugo. « Correspondant », du 25 mai 1925, P- 536.
* Le musée de la place des Vosges à Paris.
sur le feuillet nous la révèlent : « Ce que je vois dans l'obscurité. »
L'influence spirite se fait encore sentir, mais d'une façon moins immédiate, dans la technique de l'artiste et dans sa hantise de l'ombre.
« Pour fixer ses images nouvelles, Hugo, écrit M. Henri Focillon *, inventa une matière et des outils... A l'encre, il mêle du café noir... L'artiste se servait de plumes faussées. C'est qu'elles crachent... Parfois il employait des allumettes cassées... Sur le dessin commencé... Hugo versait largement l'encre et le café et travaillait dans cette nuit mouvante qu'il répartissait à son gré, en tirant partie des hasards de la catastrophe. Et ce que l'on voyait d'abord, c'était l'essentiel, la tache et la lueur, le combat épique du jour et des ténèbres autour de grandes formes vaguement apparues qui semblaient onduler et se hérisser sous cette pluie de rayons, dans la marée montante des ombres. »
C'est le temps où le poète écrit à Baudelaire :
« Je suis tout heureux et fier de ce que vous voulez bien penser des choses que j'appelle mes dessins à la plume. J'ai fini par y mêler du crayon, du fusain, de la sépia, du charbon, de la suie, et toutes sortes de mixtures bizarres qui arrivent à peu près à rendre ce que j 'ai dans l'œil et surtout dans l'esprit. » (Lettre du 29 avril 1860.)
1 Henri Focillon. Technique et sentiment. (Laurens). D'après Raymond Escholier, L'A rt de Victor Hugo, « Correspondant », du 25 mai 1925, p. 531.
Les ombres ! « Victor Hugo, a noté Emile Bertaux1, reste le poète de l'ombre ; mais il ne l'a pas toujours été... Ce débordement d'ombres noires qui va s'étendre toujours plus épais sur la seconde partie de l'œuvre du poète » apparaît aussi dans ses dessins de l'exil, après septembre 1853. Dans le même temps que le poète écrit :
L'homme est brumeux ; le monde est noir, le ciel est
[sombre ; Les formes de la nuit vont et viennent dans l'ombre Et nous, pâles, nous contemplons...
l'artiste excelle à fouiller les ténèbres nocturnes, à en dégager l'horreur, à les animer de faces aveugles, sortes de larves phosphorescentes qui circulent dans une lumière rare.
A vrai dire, l'art plastique, mieux encore que l'expression littéraire, pouvait, en effet, traduire les rêves mi-conscients, les émotions hallucinées du proscrit. Ses dessins nous offrent la réalisation plastique de ses cauchemars spirites.
1 Victor Hugo artiste, 1903.