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CHAPITRE XXIV Hauteville-House

Sommaire. — La maison de V. Hugo à Guernesey. — Le style spirite du mobilier : le fauteuil des ancêtres ! — L'aménagement de la maison : les cachettes. — Les inscriptions. — Les matériaux ésotériques. — Le contraste avec la maison de la place des Vosges.

Après avoir quitté Jersey, en octobre 1855, Hugo est venu se réfugier dans la petite île voisine de Guernesey. La maison qu'il y occupa de 1856 à 1870, Hauteville-House, existe encore, et ce n'est pas sans émotion que le visiteur y pénètre 1.

La demeure des grands hommes garde toujours, pour l'imagination, son prestige. Leur présence a communiqué aux murs une âme mystérieuse qui continue à vivre obscurément au cours des siècles. Mais ce qui rend la maison de Victor Hugo à Guernesey doublement intéressante, c'est qu'elle fut, autant que son habitation, son œuvre. Ouvrier de sa demeure, plus encore que simple occupant,

1 Cf. La Maison de Victor Hugo, par Alexandre (Hachette, 1903, in-40) ; Un pèlerinage à Hauteville-House, par M. Gustave Simon (les Annales politiques et littéraires, numéro du 9 novembre 191 3).

il l'a organisée, transformée, meublée suivant ses goûts. En vérité, c'est la pensée même de notre poète, c'est son âme, et non pas seulement son souvenir, qui parle ici à nos yeux et à notre cœur.

C'est là-haut qu'il forgeait son œuvre formidable entre ciel et terre, le plus près possible des astres, dans ce look oui vitré dont il avait fait surmonter sa maison. Il aimait y travailler, baigné de lumière, dans le plus simple appareil, vêtu de sa seule humanité ; et, plus d'une fois, le visiteur inattendu a surpris la blanche apparition dans sa cage de... verre.

Négligeons le jardin, plein en 1860 de mauvaises herbes non foulées et de crapauds respectés qui abusaient de leurs métempsychoses. Une fois franchi le seuil de l'étrange demeure, l'intérieur ménage au visiteur de bien autres surprises. Dans le salon, les portraits des ancêtres. Il sont tous là, depuis le Christ jusqu'à Molière, en passant par Moïse, Dante, Homère, Eschyle, les apôtres et les génies dont le maître de céans continue la lignée et qui, tous, animèrent les tables de Jersey. Dans la salle à manger leur fauteuil les attend, le fauteuil ancestral, offert à leurs invisibles présences, et qui porte cette mystérieuse devise sur le dossier : Absentes adsunt x.

« Ce fauteuil des ancêtres, remarque fort bien Gustave Simon, avec sa chaîne qui empêche les vivants de s'y

1 C'est-à dire : Les absents sont là.

asseoir, avec son inscription : A bsentes adsunt, qui laisserait croire que des êtres invisibles viennent y prendre séance, ce fauteuil prouverait à lui seul que la croyance aux fantasmagories hante toujours les imaginations dans la maison 1 »

Le style spirite de ce fauteuil ne détonne point dans le mobilier qui est des plus hétéroclites. Tous les goûts successifs de l'auteur des Orientales, de Notre-Dame de Paris, du Sultan Mourad et de Zim-Zisimi, se retrouvent dans une profusion de laque rouge, de tapisseries orientales lamées d'or et de verre, de panneaux gothiques, et de chinoiseries de toutes sortes. Ici, une grande pagode de jade, là des magots, partout des magots, « peints par le poète lui-même sur les panneaux des portes, des fenêtres, des plinthes, des encadrements... non seulement dans le salon, mais encore dans le look-out, cette fameuse cage de verre qui lui servait de cabinet de travail 2 ».

On retrouve dans l'aménagement de la maison l'appétit du mystère, le goût du merveilleux que Victor Hugo hérita des tables ou exacerba dans leur fréquentation. Partout des cachettes, même au plafond.

« Les vraies cachettes, écrit Gustave Simon, les vraies cachettes, l'œil ne les aperçoit pas tout d'abord, tant

1 G. Simon. Un pèlerinage à Hauteville-House, « Annales politiques et littéraires » du 9 nov. 19 13.

8 P. Berret. Le Moyen- Age européen dans la Légende des Siècles, p. 78.

l'influence des tables sur kugo 205

elles sont soigneusement dissimulées et ingénieusement masquées. Là où l'on croit voir un simple mur, avec une clef on tire un fragment de paroi, on trouve une cachette ; là où l'on ne soupçonne qu'une tenture, on ouvre, ce sont de petites planchettes superposées ; ce qui semble un motif décoratif, c'est un tiroir.. On s'imagine avoir tout vu ; dans un angle, on aperçoit une petite rainure, c'est une minuscule armoire... Toute la maison est machinée1...»

D'innombrables inscriptions sollicitent le regard, la plupart latines. Sur la porte d'entrée : Ama. Crede. Dans le vestibule : Ave ! Dans la salle à manger : Ede, i, or a. Ailleurs encore : Spiritus flat ubi vidt. L'exil, c'est la vie. Homo Deus. Partout mêmes sentences lapidaires, dans l'escalier, sur les meubles, sur les murs, dans les chambres et jusque sur les rochers du jardin. En écartant un éventail de lierre, on découvre par exemple ce vers gravé dans la pierre :

Immensité, dit l'Etre. Eternité, dit l'Ame.

qui semble extrait des révélations du Galilée jersien. Nous savons déjà que la devise Ede, i, or a, a été dictée par les Tables. L'ensemble de ces inscriptions constitue le catéchisme hugolien, et accuse le caractère symbolique de la décoration et du mobilier.

Ce symbolisme ne nous apparaît pas toujours clairement. Il existe pourtant jusque dans le choix

1 Annales du 9 novembre 19 13.

des matériaux : rétables d'autels, stalles d'église, crédences de sacristies, boiserie de chœurs, statues et images sacrées. Des préoccupations ésotériques ont présidé à ce choix, et ont inspiré l'ouvrier.

Car, encore une fois, Hugo est le principal ouvrier de son étrange menuiserie. A la fois sculpteur sur bois, ébéniste, décorateur, pyrograveur, il s'est fait un appartement à la ressemblance et à l'image de son âme mystérieuse. Demeure déconcertante, à la fois sanctuaire, chapelle funéraire, monastère, pagode, musée rétrospectif, palais de Mille et une nuits, caverne d'Ali-Baba, salle du Pandémonium. Mais pas plus déconcertante à coup sûr que le maître de céans, à la fois prophète, mage, messie, homme, archange, demi-dieu : Victor Hugo.

Entre le confort bourgeois et banal de sa maison de la place Royale, qui fut la sienne jusqu'à l'exil, et sa résidence de Guernesey, il existe les mêmes différences, les mêmes oppositions qui nous frappent dans son art et dans sa vie entre les deux époques séparées par la date fatidique de 1853.

APPENDICE La clef du mystère?,

Sommaire. — « Transmission de pensée »? — La pensée de qui? — Tient-on l'explication du mystère?

Est-il possible de pénétrer le mystère des Tables de Jersey?

« Nous continuons à croire, écrit M. Paul Berret, en 1927, après la publication des Comptes Rendus des Tables, qu'il n'y a eu dans les séances de Jersey, que de simples phénomènes de transmission de pensée l.„ »

Dès 1913, dans un article du Correspondant consacré à Victor Hugo sftirite, je penchais moi-même vers cette solution. J'inclinais à penser que les communications provenaient de la « mentalité » latente de l'illustre expérimentateur. Je ne sais quelle aura mystérieuse, émanée de sa personne, aurait enveloppé le guéridon. « On dirait, écrivais-je, qu'un double du poète anime la table

1 Paul Berret : Compte-rendu des Tables tournantes de Jersey, dans la Revue d'histoire littéraire de la France de avriljuin 1927, p. 275.

parlante, qu'une télépsychie secrète rayonne de lui inconsciemment et unit sans fil à ce bois toutes les fibres de son cerveau. » Toutes les émissions mentales auraient eu pour foyer le cerveau du poète.

Je ne connaissais alors que des extraits fort insuffisants des Procès- Verbaux des séances. Aujourd'hui que ces Procès-Verbaux ont paru, mon opinion est plus nuancée. Je la donne pour ce qu'elle vaut ; mais si peu qu'elle vaille, il va sans dire qu'elle s'applique seulement au cas de Jersey, et que l'on ne peut rien en préjuger touchant le problème général des Tables.

Voyons d'abord la question de fait. Hugo assiste à la plupart des séances. Mais il ne figure jamais parmi les opérateurs qui imposent les mains au guéridon. Le plus actif, le plus sensible de ces opérateurs, c'est Charles Hugo. En son absence, la table se tait ou ne fait que des réponses balbutiantes, évasives, insignifiantes. D'autre part, la table, dans ses réponses en vers et dans ses longs discours philosophiques, parle et pense comme Victor Hugo : c'est un point que nous croyons avoir suffisamment établi.

Que faut-il inférer de ces observations? Est-ce la pensée de Hugo qui anime la table? ou celle de Charles Hugo? ou celle de quelqu' autre des assistants?

Aucune de ces trois hypothèses ne répond à la généralité des cas.

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