LA CLEF DU MYSTERE
meilleur Victor Hugo. Or le poète s'est absenté plusieurs fois au cours de ces séances et la dictée poétique n'était pas interrompue pour autant. Ensuite les vers dictés par Shakespeare ne satisfont pas toujours Victor Hugo qui intervient, à diverses reprises, pour proposer des modifications que l'esprit tantôt accepte, tantôt repousse. Ces observations de Victor Hugo suffiraient déjà à démontrer que, s'il participa à l'inspiration de ces vers, ce fut en tous cas à son insu.
Rappelons-nous encore la séance chez Légué vel, où furent dictés les vers d'André Chénier : Hugo n'y assistait pas.
Le mystérieux animateur serait-il donc Charles Hugo? Ce serait lui faire beaucoup d'honneur. Si Charles est capable de composer, au pied levé (c'est le cas de le dire), les admirables poèmes du Lion, d'Eschyle, de Shakespeare, ou de l'Ombre du Sépulcre, alors il faut placer sa faculté poétique et sa puissance verbale bien au-dessus de celles de son père : la merveille ne serait pas qu'il eût improvisé de tels vers, mais que jamais avant, et jamais après les séances fameuses, il n'eût donné la preuve ni la mesure d'un si prodigieux talent. « Charles n'est pas un improvisateur en vers, remarque fort justement M. Gustave Simon dans l' Avant-Propos de sa publication des Tables (p. 18). Ensuite il est médium, détenteur d'une
grande puissance de fluide, suivant l'expression consacrée, on pourrait dire médium favorisé des esprits... Or cette fonction de médium est fort absorbante et assez épuisante. C'est le récepteur quotidien de toutes les séances. Et Charles Hugo, qui est cependant un homme solide, mais un esprit un peu nonchalant, demande parfois la suspension ou la clôture anticipée des séances parce qu'il se sent trop fatigué. Et on voudrait lui attribuer en dehors de la fonction de médium, la fonction de poète, la fonction d'esprit de la table? Voilà bien des fonctions pour un rêveur un peu indolent. Cette supposition est inadmissible ; il n'est qu'un intermédiaire et je ne vois pas, parmi les assistants, un seul d'entre eux susceptible d'improviser, sans hésitation, les vers dictés par l'Ombre du Sépulcre.» L'hypothèse d'une « transmission de pensée » soulève donc bien des difficultés de fait. Mais enfin supposons-là solidement établie ! C'est la pensée de Victor Hugo qui se communique au guéridon par l'intermédiaire de Charles. Soit. Le fait de cet hugoïsme des tables est assez manifeste pour qu'il n'y ait pas grande nouveauté à le proclamer, ni grand mérite à le reconnaître. Mais ne croyons pas avoir donné par là une explication du mystère. Parler de transmission de pensée me semble bien être une pure tautologie. Constater un fait (en admettant, encore une fois, que celui-là soit dûment constaté), ce n'est pas l'expliquer. Le véritable problème n'est pas psychologique, mais
LA CLEF DU MYSTÈRE? 2l5
réel. Les observations recueillies dans cette étude sur les séances de Jersey aideront peut-être les spécialistes à trouver une solution à ce problème de métapsychisme. La parole est aux savants, et sans doute aussi aux théologiens. En attendant, le mystère reste entier.
Pages
Bibliographie 5
1" PARTIE Les tables tournantes de Jersey
Section I : LES FAITS Chapitre I. — Avant les tables tournantes. 9
Sommaire. — Hugo à Jersey. — Les lieux. — Les compagnons de solitude. — Conversations et lectures. — Visite de Mme de Girardin à Jersey. — Les tables tournantes de Jersey.