‹ Victor Hugo, Waterloo, NapoléonChapitre 22 sur 38 · RECRUDESCENCE DU DROIT DIVIN · texte numérisé non relu

RECRUDESCENCE DU DROIT DIVIN

Fin de la dictature. Tout un système d'Europe croula.

L'Empire s'affaissa dans une ombre qui ressembla à celle du monde romain expirant. On revit de l'abîme comme au temps des barbares. Seulement la barbarie de 1815, qu'il faut nommer, de son petit nom, la contre-révolution, avait peu

d'haleine, s'essouffla vite, et resta court. L'Empire, avouons-le, fut pleuré, et pleuré par des yeux héroïques. Si la gloire est dans le glaive fait sceptre, l'Empire avait été la gloire même. Il avait répandu sur la terre toute la lumière que la tyrannie peut donner; lumière sombre. Disons plus : lumière obscure. Comparée au jour vrai, c'est de la nuit. Cette disparition de la nuit fit l'effet d'une éclipse.

Louis XVIII rentra dans Paris. Les danses en rond du 8 juillet effacèrent les enthousiasmes du 2 mars. Le corse devint l'antithèse du béarnais. Le drapeau du dôme des Tuileries fut blanc. L'Exil trôna. La table de sapin de Hartweîl prit place devant le fauteuil fleurdelysé de Louis XIV. On parla de Bouvines et de Fontenoy comme d'hier, Austerlitz ayant vieilli. L'autel et le trône fraternisèrent majestueusement. Une des formes les plus incontestées du salut de la société au dixneuvième siècle s'établit sur la France et sur le continent. L'Europe prit la cocarde blanche. Trestaillon fut célèbre. La devise non pluribus impar reparut dans des rayons de pierre figurant un soleil sur la façade de la caserne du quai d'Orsay. Où il y avait eu une garde impériale, il y eut une maison rouge. L'arc du carrousel, tout chargé de victoires mal portées, dépaysé dans ces nouveautés, un peu honteux peut-être de Marengo et d'Arcole, se tira d'aïïaîre avec la statue du duc d'An-

goulème. Le cimetière de la Madeleine, redoutable fosse commune de 93, se couvrit de marbre et de jaspe, les os de Louis XVI et de Marie- Antoinette étant dans cette poussière. Dans le fossé de Vincennes, un cippe sépulcral sortit de terre, rappelant que le duc d'Enghien était mort dans le mois même où Napoléon avait été couronné. Le pape Pie VII, qui avait fait ce sacre très près de cette mort, bénit tranquillement la chute comme il avait béni l'élévation. Il y eut à Schœnbrunn une petite ombre âgée de quatre ans qu'il fut séditieux d'appeler le roi de Rome. Et ces choses se sont faites, et ces rois ont repris leurs trônes, et le maître de l'Europe a été mis dans une cage, et l'ancien régime est devenu le nouveau, et toute l'ombre et toute la lumière de la terre ont changé de place, parce que, dans l'après-midi d'un jour d'été, un pâtre a dit à un prussien dans un bois : passez par ici et non par là !

Ce 1815 fut une sorte d'avril lugubre. Les vieilles réalités malsaines et vénéneuses se couvrirent d'apparences neuves. Le mensonge épousa 1789, le droit divin se masqua d'une charte, les fictions se firent constitutionnelles, les préjugés, les superstitions et les arrière-pensées, avec l'article 14 au cœur, se vernirent de libéralisme. Changement de peau des serpents.

L'homme avait été à la fois agrandi et amoindri par Napoléon. L'idéal, sous ce règne de la ma-

tière splendide, avait reçu le nom étrange d'idéologie. Grave imprudence d'un grand homme : tourner en dérision l'avenir. Les peuples cependant, cette chair à canon si amoureuse du canonnier, le cherchaient des yeux. Où est-il ? Que fait-il? Napoléon est mort, disait un passant à un invalide de Marengo et de Waterloo. — Lui mort ! s'écria ce soldat, vous le connaissez bien! Les imaginations déifiaient cet homme terrassé. Le fond de l'Europe, après Waterloo, fut ténébreux. Quelque chose d'énorme resta longtemps vide par l'évanouissement de Napoléon.

Les rois se mirent dans ce vide. La vieille Europe en profita pour se reformer. Il y eut une Sainte- Alliance. Belle-Alliance, avait dit d'avance le champ fatal de Waterloo.

En présence et en face de cette antique Europe refaite, les linéaments d'une France nouvelle s'ébauchèrent. L'avenir, raillé par l'Empereur, fit son entrée. Il avait sur le front cette étoile, Liberté. Les yeux ardents des jeunes générations se tournèrent vers lui. Chose singulière, on s'éprit en même temps de cet avenir Liberté, et de ce passé, Napoléon. La défaite avait grandi le vaincu. Bonaparte tombé semblait plus haut que Napoléon debout. Ceux qui avaient triomphé eurent peur. L'Angleterre le fit garder par Hudson Lowe et la France le fit guetter par Montchenu. Ses

bras croisés devinrent l'inquiétude des trônes. Alexandre le nommait : mon insomnie. Cet effroi venait de la quantité de révolution qu'il avait en lui. C'est ce qui explique et excuse le libéralisme bonapartiste. Ce fantôme donnait le tremblement au vieux monde. Les rois régnèrent mal à leur aise, avec le rocher de Sainte-Hélène à l'horizon.

Pendant que Napoléon agonisait à Longwood, les soixante mille hommes tombés dans le champ de Waterloo pourrirent tranquillement, et quelchose de leur paix se répandit dans le monde. Le congrès de Vienne en fit les traités de 1815, et l'Europe nomma cela la restauration.

Voilà ce que c'est que Waterloo.

Mais qu'importe à l'infini ? toute cette tempête, tout ce nuage, cette guerre, puis cette paix, toute cette ombre, ne troubla pas un moment la lueur de l'œil immense devant lequel un puceron sautant d'un brin d'herbe à l'autre égale l'aigle volant de clocher en clocher aux tours de Notre- Dame.

Le " Waterloo " de " L'Année terrible "

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Sous le titre L'Avenir, le Poète a consacré un dernier poème à Waterloo dans son recueil déchiré, sanglotant, fier et émouvant, sur l'Année terrible. C'est dans des conditions particulièrement poignantes que Victor Hugo écrivit ces pages illuminées d'une si grande foi en la fraternité des siècles à venir. Sous le canon prussien Paris râlait. La Patrie était déchirée par ses enfants égarés. La haine se mêlait à l'amertume de la défaite. Jamais un désastre aussi grand n'avait accablé la France. C'est alors que le Poète se tourna vers l'image des guerres anciennnes, vers ce lion de Waterloo, dont la masse de bronze lui était apparue, dix ans auparavant, obstruant l'horizon de la plaine, alors qu'il rêvait, songeur et pensif, au balcon de sa chambre de YHôtel des Colonnes. Et il se ressouvint d'un petit détail de ce long séjour d'autrefois : un rouge-gorge

faisant son nid et chantant dans la gueule de bronze. Il Tit là l'image même de la paix si proche de la guerre, de la fraternité si voisine de la haine. Et de ce souvenir surgit, ailé et pitoyable, l'admirable morceau que voici :

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Polynice, Eteocle, Abel, Caïn ! ô frères ! Vieille querelle humaine! échafauds! lois agraires! Batailles! ô drapeaux, ô linceuls! noirs lambeaux! Ouverture hâtive et sombre des tombeaux ! Dieu puissant! Quand la mort sera-t-elle tuée? O sainte paix !

La guerre est la prostituée; Elle est la concubine infâme du hasard. Attila sans génie et ïamerlan sans art Sont ses amants ; elle a pour eux des préférences ; Elle traîne au charnier nos espérances, Egorge nos printemps, foule aux pieds nos souhaits, Et comme elle est la haine, ô ciel bleu, je la hais! J'espère en toi, marcheur qui viens dans les ténèbres, Avenir !

Nos travaux sont d'étranges algèbres ; Le labyrinthe vague et triste où nous rôdons Est plein d'efforts subits, de pièges, d'abandons; Mais toujours dans la main le fil obscur nous reste. Malgré le noir duel d'Atrée et de Thyeste, Malgré Léviathan combattant Béhémoth, J'aime et je orois. L'énigme enfin dira son mot. L'ombre n'est pas sur l'homme à jamais acharnée. Non ! Non ! l'humanité n'a point pour destinée

D'être assise, immobile au seuil froid des tombeaux, Comme Jérôme, morne et blême, dans Ombos, Ou comme dans Argos la douloureuse Electre.

Uu jour, moi qui ne crains l'approche d'aucun spectre,

J'allai voir le lion de Waterloo. Je vins

Jusqu'à la sombre plaine à travers les ravins ;

C'était l'heure où le jour chasse le crépuscule ;

J'arrivai ; je marchai droit au noir monticule.

Indigné, j'y montai; car la gloire du sang,

Du glaive et de la mort me laisse frémissant.

Le lion se dressait sur la plaine muette;

Je regardais d'en bas sa haute silhouette;

Son immobilité défiait l'infini ;

On sentait que ce fauve, au fond des cieux banni,

Relégué dans l'azur, fier de sa solitude,

Portait un souvenir affreux sans lassitude;

Fairouche, il était là, ce témoin de l'affront.

Je montais, et son ombre augmentait sur mon front.

Et tout en gravissant l'âpre plate-forme,

Je disais: Il attend que la terre s'endorme;

Mais il est implacable : et la nuit, par moment

Ce bronze doit jeter un sourd rugissement ;

Et les hommes, fuyant ce champ visionnaire,

Doutent si c'est le monstre ou si c'est le tonnerre.

J'arrivai jusqu'à lui, pas à pas, m' approchant...

J'attendais une foudre et j'entendis un chant.

Une humble voix sortait de cette bouche énorme. Dans cette espèce d'antre effroyable et difforme Un rouge-gorge était venu faire son nid ; Le doux passant ailé que le printemps bénit, Sans peur de la mâchoire affreusement levée, Entre ces dents d'airain avait mis sa couvée ; Et l'oiseau gazouillait dans le lion pensif. Le mont tragique était debout comme un récif

Dans la plaine jadis de tant de sang vermeille; Et comme je songeais, pâle et prêtant l'oreille, Je sentis un esprit profond me visiter, Et, peuples, je compris que j'entendais chanter L'espoir dans ce qui fut le désespoir naguère, Et la paix dans la gueule horrible de la guerre.

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