LES POETES DE WATERLOO
Casimir Delavigne
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Il n'a pas été dans le but des éditeurs de ce recueil de rassembler, à la suite des pages éloquentes et énormes de Victor Hugo, ce qui a été publié avant ou après lui sur la journée du 18 juin 1815. Il eut fallu plusieurs tomes pour réunir une pareille matière et, certes bien, tant de peines eussent été superflues et bien inutiles pour le lecteur. Vite il se fut rebuté de tant de productions indigestes et médiocres, Plus sévère et plus rigoureux a donc dû être le choix qui a présidé à la réunion des poèmes de la troisième partie de ce livre. Si la colonne élevée dans les plaines de Waterloo est dédiée au génie de Victor Hugo, elle l'est aussi au souvenir de ces poètes moins fameux, mais non moins français, qui, au lendemain du désastre impérial, relevèrent l'espérance patriotique au cœur populaire. Dans cette glorification de la Pensée dans un charnier, de la Poésie dans un ossuaire, du Verbe dans un cimetière, ils ont leur part. Ceci tâche à la leur accorder dans une juste mesure. L'Empereur à Waterloo ne fait pas oublier les obscurs héros tombés pour sa cause ; Victor Hugo n'y fera point dédaigner de plus petits poètes, et son génie s'accommode de la fraternité de leurs communes espérances.
Composée au mois de janvier 1816, la méssénnienne de Casimir Delavigne sur la bataille de Waterloo est le premier poème digne de remarque qui fut publié à la gloire de la France vaincue. « Il eut, dit Sainte-Beuve dans son discours de réception à l'Académie Française, il eut un cri sublime de douleur auquel la France entière répondit comme un seul écho. » Et Victor Hugo, répondant à ce même discours, complétait magnifiquement l'éloge : « Disons-le, parce que c'est glorieux à dire, le lendemain du jour où la France, inscrivit dans son histoire ce mot nouveau et funèbre : Waterloo, elle grava dans ses fastes ce nom jeune et éclatant : Casimir Delavigne. » Par cette première méssénnienne le poète ne se rangea point parmi ceuxlà qui adulaient l'étranger foulant encore le sol de la Patrie. 11 dédia son ;hommage au courage malheureux et trahi et à leur honneur chanta la vaillance des derniers combattants de la dernière lutte.
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Ils ne sont plus, laissez en paix leur cendre: Par d'injustes clameurs ces braves outragés A se justifier n'ont pas voulu descendre; Mais un seul jour les a vengés:
Es sont tous morts pour vous défendre. (1)
(l) « 11 y eut du courage à écrire ces mots. Personne n'avait encore osé prononcer le nom de Waterloo. Si Casimir Delavigne n'avait pas d'autres titres de gloire, cette tentative hardie suffirait pour lui donner une place dans l'histoire littéraire comme précurseur du lyrisme nàpo^onien. » —M. Fauchier Delavigne, Casimir Delavigne intime, d'après de» documents inédits; Paris, -1907, in-18, p. 38.
Malheur à vous si vo9 yeux inhumains
N'ont point de pleurs pour la patrie!
Sans force contre vos chagrins,
Contre le mal commun votre âme est aguerrie;
Tremblez, la mort peut-être étend sur vous ses mains 1
Que dis-je ? Quel Français n'a répandu des larmes Sur nos défenseurs expirants?
Prêt à revoir les rois qu'il regretta vingt ans, Quel vieillard n'a rougi du malheur de nos armes? En pleurant ces guerriers par le destin trahis, Quel vieillard n'a senti s'éveiller dans son âme Quelque reste assoupi de cette antique flamme Qui l'embrasait pour son pays?
Que de leçons, grand Dieu! que d'horribles images,
L'histoire d'un seul jour présente aux yeux des rois !
Clio, sans que la plume échappe de ses doigte;
Pourra-t^elle en tracer les pages?
Cachez-moi ces soldats sous le nombre accablés,
Domptés par la fatigue, écrasés par la foudre,
Ces membres palpitants dispersés sur la poudre,
Ces cadavres amoncelés!
Eloignez de mes yeux ce monument funeste
De la fureur des nations :
0 mort! épargne ce qui reste!
Varus, rends-nous nos légions!
Les coursiers frappés d'épouvante,
Les chefs et les soldats épars,
Nos aigles et nos étendards
Souillés d'une fange sanglante,
Insultés par les léopards.
Les blessés mourant sous les chars,
Tout se presse sans ordre, et la foule incertain©,
Qui se tourmente en vains efforts,
S'agite, se heurte, se traîne,
Et laisse après soi dans la plaine
Du sang, des débris et des morts.
Parmi des tourbillons de flamme et de fumée,
0 douleur! quel spectacle à mes yeux vient s'offrir?
Le bataillon sacré, seul devant une armée,
S'arrête pour mourir.
C'est en vain que, surpris d'une vertu si rare, Les vainqueurs dans leurs mains retiennent le trépas ; Fier de le conquérir, il court, il s'en empare: <( La Garde, avait-il dit, meurt et ne se rend pas! »
On dit qu'en les voyant couchés sur la poussière. D'un respect douloureux frappé par tant d'exploits, L'ennemi, l'œil fixé sur leur face guerrière, Les regarda sans peur pour la première fois.
Les voilà ces héros si longtemps invincibles!
Us menacent encore les vainqueurs étonnés!
Glacés par le trépas, que leurs yeux sont terribles!
Que de hauts faits écrits sur leurs fronts sillonnés!
Ils ont bravé les feux du soleil d'Italie;
De la Castille ils ont franchi les monts;
Et le Nord les a vus marcher sur les glaçons
Dont l'éternel rempart protège la Russie.
Us avaient tout dompté... le destin des combats
Leur devait, après tant de gloire.
Ce qu'aux Français naguère il ne refusait pas:
Le bonheur de mourir dans un jour de victoire.
Ah ! ne pleurons pas ! sur leurs fronts triomphants La palme de l'honneur n'a pas été flétrie : Pleurons sur nous, Français, pleurons sur la patrie: L'orgueil et l'intérêt divisent ses enfants. Quel, siècle en trahisons fut jamais plus fertile? L'amour du bien commun de tous les cœurs s'exile La timide amitié n'a plus d'épanchements, On s'évite, on se craint ; la foi n'a plus d'asile, Et s'enfuit d'épouvante au bruit de nos serments.
O vertige fatal! déplorables querelles Qui livrent nos foyers au fer de l'étranger! Le glaive étineelant dans nos mains infidèles Ensanglante le sein qu'il devait protégea*.
L'ennemi cependant renverse les murailles
De nos forts et de nos cités ;
La foudre tonne encore, au mépris des traités.
L'incendie et les funérailles
Epouvantent encor nos hameaux dévastés;
D'avides proconsuls dévastent nos provinces ;
Et, sous l'écharpe blanche, ou sous les trois couleurs,
Les Français, disputant pour le choix de leurs princes,
Détrônent des drapeaux et proscrivent des fleurs.
Des soldats de la Germanie, J'ai vu les coursiers vagabonds, Dans nos jardins pompeux errer sur les gazons, Parmi ces demi-dieux qu'enfanta le génie: J'ai vu des bataillons, des tentes et des chars, Et l'appareil d'un camp, dans le temple des arts. Faut-il, muets témoins, dévorer tant d'outrages? Faut-il que le Français, l'olivier dans la main, Reste insensible et froid comme ces dieux d'airain Dont ils insultent les images ?
Xous devons tous nos maux à ces divisions Que nourrit notre intolérance.
Il est temps d'immoler au bonheur de la France Cet orgueil ombrageirx de nos opinions, Etouffons le flambeau des guerres intestines. Soldats, le ciel prononce, il relève les lis: Adopte?; les couleurs du héros de Bouvines, En donnant une larme aux drapeaux d'AusteTlitz.
France, réveille-toi ! qu'im courroux unanime Enfante des guerriers autour du souverain ! Divisés, désarmés, le vainqueur nous opprime: Présentons-lui la paix, les armes à la main.
Et vous, peuples si fiers du trépas de nos braves,
Vous, les témoins de notre deuil,
Ne croyez pas, dans votre orgueil,
Que, pour être vaincus, les Français soient esclaves.
Gardez-vous d'irriter nos vengeurs à venir;
Peut-être que le ciel, las de nous punir,
Seconderait notre courage,
Et qu'un autre Germanicus
Irait demander compte aux Germains d'un autre âge
De la défaite de Varus.