ASSOCIATION LITTÉRAIRE
Messieurs,
Je lis dans Le Journal que, sur votre initiative, un comité vient de se constituer pour élever à Victor Hugo un monument sur le champ de bataille de Waterloo.
La Société Victor Hugo désireuse de s'associer à ce projet me charge de me mettre en rapport avec vous pour examiner avec vous (sic) les conditions de sa participation et de son concours...
Veuillez agréer, Messieurs, V assurance de mes sentiments les meilleurs et les plus distingués.
Le vice-pr teid G. Hanciau.
Xous ne commenterons pas cette épitre, — accablante et édifiante. Nous ne dirons qu'un mot : si cette « association littéraire », qui brille particulièrement par le nombre d'agents d'assurances qui la composent, désire faire le public juge des raisons pour lesquelles le Comité du monument Victor Hugo à Waterloo a cru devoir décliner sa collaboration, nous nous ferons un devoir de publier in extenso le dossier fort curieux que nous possédons. On pourra se demander, alors, où la littérature, même en « association, » va quelquefois se nicher —et s'assurer contre les risques de la perte de la mémoire et l'oubli des documents.
xvi VICTOR HUGO -
et c'est un des plus précieux présents qu'il pouvait faire à l'œuvre. Une même gratitude doit aller à Mme la comtesse de Noailles, à Mme la comtesse Henry Houssaye, à Mme Séverine, à M. Georges Barrai, à tous ceux-là, enfin, dont le geste pieux et généreux a permis de dresser ce petit monument votif, où, comme dans une conque marine, retentissent, avec les grondants éclats de l'Épopée, les grands accents immortels de ce que notre Poésie à de plus glorieux et de plus émouvant.
Janvier 4912.
Sfances à Victor Jiugo
A ce livre où des cœurs pieux rendent hommage à qui incarna le Rythme et fut la Poésie, un chant de lyrique ferveur devait servir de préface harmonieuse. C'est à Mme la comtesse de Noailles qui, pour chanter la molle grâce des beaux paysages de France retrouva le génie perdu et secret d'André Chénier et la grâce du vendômois Ronsard, que nous avons demandé de donner les nobles strophes qui devaient ouvrir cet hommage collectif à Victor Hugo. 11 y a, pour le Comité du monument Victor Hugo à Waterloo, quelque fierté à se dire que le grand poète du Cœur innombrable ne s'est pas refusé à ce juste honneur.
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On ne peut que se taire, Hugo, la voix se meurt
Chez celui qui t'écoute ; On ne peut que rester baigné de ta rumeur,
Sur le bord de la route.
Dans les chemins du monde où tes pieds ont marché,
La cigale est sonore ; C'est toi le masque noir des nuits, c'est toi l'archer
Qui décoches l'aurore !
Qu'un autre ose élever vers ton autel si haut
Une ode triomphante, Je ne veux qu'effeuiller sur ton calme tombeau
La rose de l'Infante.
Je suis la sœur de Ruth, la sœur de l'Enfant grec
Et du Roi de Galice ; Je viens ivre d'azur et de rosée, avec
L'aube dans ma pelisse ;
Je viens comme une enfant qui voudrait caresser
Ta faste auguste et sainte.
Et qui, ne pouvant rien pour ta gloire, a tressé
Le lierre et la jacinthe ;
Comme une enfant qui tremble et qui tombe à genoux
Joignant des mains glacées, Et qui baise en pleurant les pieds joyeux et doux
De tes grandes pensées.
Je crois que c'est toi Pan, que c'est toi Jehova,
Toi le chantant Homère, Que l'immense océan, brisant ses bords, s'en va
Dans ta poitrine amère.
Quand je vois l'infini, je pense : « C'est Hugo. C'est sa bouche profonde ! %
Et je crois que c'est vous les deux pôles égaux Qui contiennent le monde !
Je vous lis en pleurant, en chantant tour à tour,
Vous seul m'avez fait croire Qu'on peut mettre au-dessus de l'ineffable Amour
L'héroïsme et la gloire.
Ah ! près d'Eviradnus, près du divin Roland
Qui gardent votre tombe, Laissez que, déchirant son gosier tiède et blanc.
J'immole ma colombe...
Comtesse de No ailles.
jiugo à Waterloo
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A Mrat Séverine, qu'on trouve en tête de toutes les nobles causes françaises, le comité du monument Victor Hugo à Waterloo demanda une de ses premières adhésions. Voici en quels termes ce noble esprit et ce grand cœur répondit à notre appel. C'est la page préliminaire qui doit ouvrir le livre que nous publions aujourd'hui (i).
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Pourquoi non? Toute la politique du monde ne prévaut pas contre le sentiment. Le peuple a des raisons que la raison ignore — et qui, cependant, réduisent celle-ci à n être plus qu'une pauvre petite chose négligeable un peu comique, comme le serait un sceptre posé au seuil d'un palais en
(l) Cet article parut en tète de L'Intransigeant, 17 août 1911.
obstacle à l'émeute, comme le serait une paille opposée en digue au torrent.
Or, le sentiment s'attache bien moins à l'histoire qu'à la légende. Et cela s'explique. L'une est l'œuvre des érudits, l'autre 1 œuvre des rapsodes. Nous en sommes restés davantage qu'on ne le suppose aux temps homériques. L'écrit, pour exact qu'il soit, et documenté, et précis, n'est que feuille morte, à côté de la luxuriance vivace du récit. Transmis de bouche en bouche, enjolivé, magnifié, mouvementé, consciemment ou involontairement, par chaque intermédiaire successif, il crée la fable prodigieuse, tantôt guerrière, tantôt mystique, tantôt amoureuse, qui, fixée profondément dans la mémoire des hommes, finit par devenir plus véridique que la vérité elle-
même — nue, mais maigre
Qu'il se rencontre alors un artiste de génie pour adopter cette fille de tous, lui donner un état-civil, la tirer des limbes, la proclamer sienne à la face du monde, laurer son front hier obscur, et la légende devenue chef-d'œuvre immortel a le pas sur l'histoire, non plus seulement pour la multitude, mais pour tous ceux-là qui professent le culte de la forme.
Or, Waterloo évoque irrésistiblement deux surhommes : Napoléon qui y sombra, Hugo qui en fixa l'épopée.
A quel titre ? Lui-même se charge de le dire
WATEHLOO — NAPOLÉON
avec une modestie qui ne lui est pas coutumière :
Nous laissons les historiens aux prises; nous ne sommes qu'un témoin à distance, un passant dans la plaine, un chercheur penché sur cette terre pétrie de chair humaine prenant peut-être des apparences pour des réalités; nous n'avons pas le droit de leur tenir tête, au nom de la science, à un ensemble de faits où il y a sans doute du mirage; nous n'avons ni la pratique militaire ni la compétence stratégique qui autorisent un système; selon nous, un enchaînement de hasards domine à Waterloo les deux capitaines; et quand il s'agit du destin, ce mystérieux accusé, nous jugeons comme le peuple, ce juge naïf.
Mais, égal du Dante, rival de Shakespeare, émule de Schiller, Hugo burine, dans les Misérables, les cent pages lapidaires où est gravée pour jamais la face de Bellone au 18 juin 1815.
Et pour rendre visite au champ de bataille, on ne recourt ni à Walter Scott, ni à Lamartine, ni à Charras, ni à Vaulabelle, ni à Quinet, ni à Monsieur Thiers, ni même à l'admirable Stendhal, mais à lui, « encor Lui, toujours Lui ! » dont l'œuvre enflammée, vers ou prose, clame si susuperbement le Gloria victis!...
Ainsi fut-il, voici quelque trente ans, quand, pour la première fois, de Bruxelles, je me rendis
à Waterloo. Je hais la guerre; aucune de ses splendeurs esthétiques ne m'abuse, aucun des paradoxes dont on s'efforce de la justifier ne m'illusionne. Une des choses qui consolent de vieillir actuellement est de voir le progrès des idées de paix à travers le monde et surtout dans la classe ouvrière de tous pays, arbitre de l'universel destin.
Mais, comme tous ceux que berça la défaite, dont l'adolescence en fut défleurie, j'ai connu la folie de l'épée. J'en ai gardé l'amour de la force redresseuse de torts, de l'héroïsme frère de l'abnégation. Seulement, je les vois ailleurs, maintenant, que dans les carnages sur commande, les massacres par ordre...
L'expérience, la réflexion, vous en amènent là. Dans la fougue de la jeunesse, l'instinct corr batif domine. Ah ! cette ferme d'Hougomont, avec quel serrement de cœur, quelle piété trépidante, j'en ai, suivant Hugo, son livre en main, contemplé toutes les ruines, touché toutes les cicatrices, de la chapelle au verger, du puits plein d'ossements aux pommiers criblés de balles ! J'ai vu, de mes yeux vu, dans un rêve éveillé, au plateau de Mont-Saint- Jean, le joueur de pibroch du 753 higlander qui, au centre du carré, cornemusa jusqu'à la mort. Et Ney, débraillé, fou, cinq chevaux tués sous lui, un tronçon d'arme au poing, invoquant la mort ! Et ce passant, ce petit homme
VICTOR HUGO Gravure d'après le portrait par Gilbert.)
qu'on arrêta, alors qu'à pied, la bride de sa monture enroulée au poignet, il s'en revenait à contre-déroute, vers l'endroit où gisait la garde, morte — « ce profil calme sous le petit chapeau de l'école de Brienne, cet uniforme vert, le revers blanc cachant la plaque, la redingote cachant les épaulettes, l'angle du cordon rouge sous le gilet, la culotte de peau, les bottes à l'écuyère sur des bas de soie, les éperons d'argent, l'épée de Marengo : le dernier César! »
Qui lirait sans frémir, autant sous le lyrisme de l'écrivain que de l'infortune des escadrons, les pages où est conté l'engloutissement des cuirassiers dans le chemin creux d'Ohain ? Qui pourrait se retenir de crier d'admiration à suivre, ainsi notée, l'agonie du « dernier carré » ? Et comme la flétrissure demeure à ce Blùcher qui commanda le sans-merci, regorgement des prisonniers !
Il n'est que Garlyle à forcer ainsi l'émotion, à contraindre la sensibilité, à inspirer le dédain de la vie et l'élan du sacrifice !
Quoi qu'on dise, quoi qu'on objecte, il n'est au pouvoir de personne de séparer ce que le génie a réuni. Un peu de l'âme des grands artistes flotte aux endroits qu'ils célébrèrent. De toute l'épopée napoléonienne, il reste, pour la foule, deux vestiges : un mausolée sous des drapeaux qu'abrite une coupole d'or... et l'œuvre d'un
poète. Celui qui suspendit à la matière inerte, comme on enguirlande de fleurs un autel, les strophes éblouissantes de l'Ode à la Colonne, à l'Arc de Triomphe et du Retour des Cendres — en dehors même des Misérables — a sa place dans la « morne plaine ».
Il l'a immortalisée.