PAR
VICTOR HUGO * î» **
Sous ce titre énigmatique et piquant la curiosité, le grand historien de 4845, dont les lettres historiques pleurent encore l'image évanouie, publia naguère une étude dont la place est ici toute indiquée (1). Grâce à la haute obligeance de Mme la comtesse Houssaye nous pouvons donner ici cette page spirituelle et vive dont l'ingénieuse imagination masque et cache, comme en se jouant, une pénétrante étude de Victor Hugo considéré comme poète napoléonien. C'est un bel hommage de l'historien au poète, à celui qui, de Hauteville-House, le 25 juin 1867, lui écrivait : c Vous faites bien de m'aimer un peu ; vous me rendez la cordialité que j'ai toujours eue pour le poète et l'écrivain dont vous continuez le beau nom ; vous êtes le jeune ami d'un vieil ami de votre père (2) ». A lire cette belle page d'Henry
(1) Parue dans le Bulletin du Bibliophile en 1902, l'étude sur « Napoléon-le-Grand » par Victor Hugo, fut tirée à part, le 20 avril 1902, en une élégante plaquette à pages encadrées de filets, au nombre de 150 exemplaires. C'est le texte de ce tirage à part que nous suivons ici.
(2) Victor Hugo, Correspondance; 1832-i882 , Paris, 1898, in-8*, p. 309.
Houssaye on verra que, par delà l'ombre du tombeau, il sut garder au Poète disparu la tendresse d'un cœur et d'une admiration qui en voulurent appeler aux ruses les plus délicatement ingénieuses et charmantes pour attester de leur souvenir.
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Le mois dernier, la veille du centenaire de Victor-Hugo, je publiai cet article dans l'Echo de
Paris :
J'ai vu tout dernièrement chez un bibliophile de mes amis, un livre non cité encore parmi les œuvres de Victor Hugo. J'en donnerai la description exacte, à l'intention de M. Georges Vicaire, l'auteur érudit de Manuel de l'amateur de livres du XIXe siècle :
Napoléon le Grand
par
Imprimé sous le manteau impérial
à Paris
MDCCCC
In-8 raisin, papier vergé, 2 feuillets, (fauxtitre et titre), 1 feuillet non chiffré, et 342 pages. Frontispice à Peau-forte, non signé.
duchesse d'Abrantès; Napoléon H; la Deuxième
Ode à la Colonne :
Dans la fournaise ardente il jetait à brassées
Les canons ennemis, Puds il s'en revenait gagner quelque bataille: Il dépouillait encore à travers la mitraille
Maints affûts dispersés, Et rapportant ce bronze à la Rome française, Il disait aux fondeurs penchés sur la fournaise :
« En avez-vous assez ? »
Plus loin, c'est l'Ode à V Arc-de-Triomphe (des Voix Intérieures) :
Debout!
Ceux de quatre-vingt-seize et de mil huit cent-onze, Ceux que conduit au ciel la spirale de bronze, Ceux que scelle à la terre un socle de granit, Tous poussant au combat le cheval qui hennit, Le drapeau qui se gonfle et le canon qui roule.
Je relis avec admiration le Retour de VEmpereur, ce grandiose poème d'un si beau mouvement lyrique :
Sire, vous reviendrez dans votre capitale, Sans tocsin, sans combat, sans lutte et sans fureur, Traîné par huit chevaux sous l'arche triomphale En habit d'empereur!
Par cette même porte où Dieu vous accompagne, Sire, vous reviendrez sur un sublime, char, Glorieux, couronné, saint comme Charlemagne Et grand comme César!
On a pris enfin dans les Châtiments les cinq premières parties de l'Expiation; dans la Légende des Siècles, le Cimetière d'Eylau ; dans L'Année terrible, les Deux trophées. Le volume de Napoléon-le-Grand, contient environ 2.500 vers. Parmi tous ceux qu'a écrits Hugo, il n'en est pas qui aient une forme plus magnifique, un sentiment plus élevé, un accent plus sincère; il n'en est pas qui donnent une impression plus forte ni qui soient plus assurés de l'immortalité.
A la suite de tous ces beaux vers, on a imprimé des pages de prose d'une égale beauté. D'abord le discours sur la pétition du prince Jérôme Bonaparte. J'en cite la péroraison : « Accordez-moi cette supposition impossible qu'il existe dans un coin quelconque de l'univers un homme qui n'ait jamais entendu prononcer le nom de l'Empereur. Supposez que cet homme lise ce texte de loi qui dit : La famille de Napoléon est bannie à perpétuité du territoire français. En présence d'une pénalité si terrible, cet étranger se demanderait ce que pouvait être ce Napoléon. Il se demanderait, cet étranger, avec une sorte d'effroi, par quels crimes monstrueux ce Napoléon avait
On lit au verso du faux-titre : Ce livre a été tiré à 45 exemplaires, numérotés à la presse, pour quelques admirateurs de Napoléon et de Victor Hugo.
Le frontispice représente la veillée des funérailles, dans la nuit du 31 mai au 1er juin 1885. Sous l'Arc-de-Triomphe, vu obliquement, se dresse le colossal catafalque qu'éclairent de lueurs fantastiques les flammes des grands lampadaires d'argent et les torches portées par les cuirassiers, pareils à des statues équestres.
A la droite, dans un nuage de poudre, au milieu des cavaliers, des canons et des drapeaux, l'Empereur arrêtant brusquement son cheval qui se cabre à demi, salue le glorieux cercueil.
Je crois intéressant de citer <( l'Avis des éditeurs », imprimé en tête du volume; il est anonyme : « Les chefs-d'œuvre que nous avons réunis ici forment une épopée napoléonienne. Ils étaient épars dans beaucoup de volumes ; nous en avons fait un seul livre, un seul faisceau. Vers 1935, quand l'héritage de Victor Hugo sera entré dans le domaine public, nous sommes certains que ce livre, aujourd'hui imprimé clandestinement, pour une quarantaine de bibliophiles, sera réimprimé à des milliers d'exemplaires, car il est fait pour tous les cœurs français. Mais nous avons voulu qu'avant la fin du siècle qui s'appellera le siècle de Victor Hugo, s'il ne s'appelle pas
le siècle de Napoléon, fut publié ce livre où s'unit au nom auguste du grand empereur, le nom illustre du grand poète. »
Le volume commencera par : Les deux Iles, la première Ode à VArc-de-Triomphe et l'Ode à la colonne de la place Vendôme, publiées dans les Odes et Ballades. Viennent ensuite deux pièces des Orientales : Bounaberdi et Lui:
Toujours lui! lui partout! ou brûlante ou glacée, Son image sans cesse ébranle ma pensée.
Napoléon ! Soleil dont je suis le Memnon !
Dans les Feuilles d'Automne, on a pris le Souvenir d'enfance :
J'avais sept ans, je vis passer Napoléon.
Il passa. Cependant son nom sur la cité Bondissait, des canons aux cloches rejeté; Son cortège emplissait de tumulte les rues; Et, par mille clameurs, de sa présence accrues, Par mille cris de joie et d'amour furieux, Le peuple saluait ce passant glorieux.
Voici maintenant quatre pièces des Chants du
Crépuscule : Le grand homme vaincu ; A Laure,
pu mériter d'être ainsi frappé à jamais dans toute sa race... Messieurs, ces crimes, les voici : c'est la religion relevée, c'est le Code civil rédigé, c'est la France augmentée au-delà même de ses frontières naturelles, c'est Marengo, léna, Wagram, Austerlitz, c'est la plus magnifique dot de puissance et de gloire qu'un grand homme ait jamais apportée à une grande nation. » A ce discours prononcé à la Chambre des Pairs, le 14 juin 1847, on a ajouté en note ces deux lignes du discours prononcé dans une réunion électorale, le 29 mai 1848 : « Il n'y a pas encore un an, j'ai demandé hautement que la famille de l'Empereur rentrât en France. La Chambre me l'a refusé, la Providence me l'a accordé. »
Que de choses encore ! des fragments du Rhin le Récit du Capitaine, de Victor Hugo raconte par un témoin de sa vie; les chapitres épiques des Misérables sur Waterloo. Des Misérables aussi, les pages des Amis de VA. R. C. où Marius trace en traits de feu cet éblouissant portrait de Napoléon :
« ...Qu'admirez-vous, si vous n'admirez pas l'Empereur ? Et que vous faut-il de plus ? Si vous ne voulez pas de ce grand homme-là, de quels grands hommes voudrez-vous ? Il avait tout, il était complet. Il avait dans son cerveau le cube des facultés humaines. Il faisait des codes comme Tustinien, il dictait comme César, sa eau-
série mêlait l'éclair de Pascal au coup de foudre de Tacite, il faisait l'histoire et il l'écrivait; ses bulletins sont des Iliades. A Tilsit, il enseignait la majesté aux empereurs, à l'Académie des sciences, il donnait la réplique à Laplace, au Conseil d'Etat, il tenait tête à Merlin. Il voyait tout, il savait tout, ce qui ne l'empêchait pas de rire d'un rire bonhomme au berceau de son petit enfant; et tout à coup, l'Europe effarée écoutait des armées se mettre en marche; les frontières des royaumes oscillaient sur la carte, on entendait le bruit d'un glaive surhumain qui sortait du fourreau, on le voyait, lui, se dresser debout sur l'horizon avec un flamboiement dans la main et un resplendissement dans les yeux, déployant dans le tonnerre ses deux ailes, la grande armée et la vieille garde, et c'était l'archange de la guerre !... Etre l'Empire d'un tel Empereur, quelle splendide destinée pour un peuple, quand ce peuple est la France et qu'il ajoute son génie au génie de cet homme! Apparaître et régner, marcher et triompher, avoir pour étapes toutes les capitales, prendre ses grenadiers et en faire des rois, décréter des chutes de dynasties, transfigurer l'Europe au pas de charge, être le peuple de quelqu'un qui mêle à toutes vos aubes l'annonce éclatante d'une bataille gagnée, avoir pour réveille-matin, le canon des Invalides, jeter dans des abîmes de lumière des mots prodigieux qui
flamboient à jamais : Marengo, Arcole, Austerlitz, Iéna, Wagram ! Faire à chaque instant éclore au zénith des siècles des constellations de victoire, donner l'empire français pour pendant à l'empire romain, vaincre, dominer, foudroyer, être en Europe une sorte de peuple doré à force de gloire, sonner à travers l'Histoire une fanfare de Titans, conquérir le inonde deux fois, par la conquête et par 1 eblouissement, cela est sublime ! »
A Sainte-Hélène, dans ses visions consolatrices où il voyait sa gloire grandir d'âge en âge, Napoléon ne rêvait point plus éclatant panégyrique.
Depuis qu'a paru cet article, j'ai été assailli de questions : « A moi, vous pouvez bien dire le nom de votre ami. Il doit être de la Société des Amis des Livres ? — Napoléon-le-Grand a-t-il déjà passé en vente publique ? — Est-ce vous qui avez donné cette idée-là ? — L'impression a-t-elle été faite en France ou à l'étranger ? — Pensez- vous qu'en mettant les libraires en chasse, il serait possible de dénicher un de ces quarante-cinq exemplaires ? » J'ai reçu aussi nombre de lettres qui décèlent la même curiosité. On demande toutes sortes de renseignements. Un magistrat me
témoigne sa surprise que lui qui « depuis vingt ans réunit tous les livres de Victor Hugo, et tous les livres, toutes les brochures, tous les articles, de quelqu 'importance écrits sur Victor Hugo, n'ait eu jusqu'ici aucune connaissance d'un Napoléon-le-Grand. » Un libraire, — et non des moindres, — m'écrit « de lui indiquer, si je le connais, l'éditeur qui a souscrit les 45 exemplaires. » Un médecin propose une association de deux ou trois personnes pour faire réimprimer ce livre en Belgique, à dix mille exemplaires à bon marché.
Les meilleures plaisanteries étant, comme on dit, les plus courtes, j'ai hâte de m'expliquer. A'apoléon-le-Grand peut être ajouté au catalogue fameux des livres du comte de Fortsas. Ce volume n'existe pas, le titre est imaginaire, le frontispice est imaginaire, l'avant-propos est imaginaire.
C'est en lisant, il y a bien longtemps, l'Ode à la Colonne, V Arc-de-Triomphe, le Retour de VEmpereur, certaines pages des Misérables, que m'est venue la première idée d'un Napoléon-le- Grand, par Victor Hugo, comme antithèse à Napoléon-le-Petit. Beaucoup plus tard, je fis tapisser une porte de ma bibliothèque avec des dos de livres simulés. Je m'amusai à inventer des titres de fantaisie : Benjamin Constant, Variétés littéraires et variations politiques; H. de Balzac, Les
(D'après In lithographie de Raffi
Comptes Mélancholiques; Alfred de Musset, Elle et moi; George Sand, Moi et eux; H. Rochefort, Manuel du Démolisseur; Michelet, Eloge des Jésuites; Schliemann, Fouilles sur remplacement du Paradis Terrestre; Leconte de Lisle, Les Beautés du catholicisme; E. de Goncourt, De Vlnfluence des Goncourt sur la littérature française; Ernest Renan, Les cloches de la ville d'Is. — Comme bien vous pensez, je n'oubliai pas : Victor Hugo, Napoléon-le-Grand.
J'avais le dos du livre, et combien de livres, dont on se contente de voir le dos! Mais pour une œuvre de Victor Hugo, c'était insuffisant. Je projetai plusieurs fois de faire imprimer le livre, mais le temps me manquait pour faire rassembler la copie, pour trouver un imprimeur de bonne volonté, pour m'occuper de la mise en pages et des épreuves. Et puis, j'avais tout de même quelques scrupules de toucher, fût-ce d'une main dévotieuse, à la propriété littéraire de Victor Hugo.
A la veille du centenaire, mon idée me revint encore, obsédante, impérieuse. Afin de m'en délivrer une fois pour toutes, j'écrivis l'article en question. Il me semblait qu'en décrivant ce livre dans un journal à grand tirage, en en citant des pages, je lui donnerais un certificat de vie et une existence au moins aussi notoire que si je le faisais imprimer à quelques exemplaires destinés
aux nécropoles des bibliothèques privées. Tout n'est qu'apparence.
Une indication encore. S'il n'existe pas un gros livre de Victor Hugo ayant pour titre : Napoléonle-Grand, il y a un petit livre de Victor Hugo, qui est bel et bien à la gloire de Napoléon Ier. C'est un in-16 de 124 pages, publié en 1841. Le titre — qui est un peu plus long et un peu moins frappant que Napoléon-le-Grand, — vous dira le contenu du volume :
Le Retour de l'Empereur
suivi de
Lui. — Bounaberdi (Orientales)
Première ode a la colonne
Souvenir d'enfance (l'empereur au Panthéon)
Deuxième ode a la colonne
Le grand homme vaincu. — Napoléon ii
A Laure, duchesse d'Abrantès. —
A l'Arc-de-Triomphe de l'Etoile
par
Prix : 1 franc.
Paris
Furne et Cie, Delloye, libraire.
(Imprimé par Béthune et Pion.)
En tète se trouve un « Avis des Editeurs »,
signé : C. V. Duriez. Ce Duriez avait été soldat de Napoléon, ou il était fils d'un soldat de Napoléon, je ne sais pas bien. Il s'occupa, de 1840 à 1845, de la publication des œuvres de Victor Hugo. Au reste, peu importe Duriez ! c'est de son avant-propos qu'il s'agit. Le voici :
Depuis douze ans, le génie et la popularité de M. Victor Hugo se sont étroitement associés à tous les mouvements de la pensée nationale, de là, à diverses époques, ces poèmes qui ont un si durable et si profond retentissement; la première Ode à la Colonne qui vengeait nos maréchaux d'empire d'une insulte de lWutriche, la deuxième qui prédisait dès 1830 le mémorable événement accompli en 1840, l'hymne à l'Arc de l'Etoile posé comme un aigle de bronze sur le sommet du colossal monument, l'Ode sur Napoléon II, la berceuse intitulée Lui et tant d'autres œuvres successives dont la réunion forme une espèce d'épopée napoléonienne, inspirations toutes populaires et toutes françaises, hommages du grand poète au grand empereur.
C'est cette espèce d'épopée, couronnée par le dernier poème de M. Victor Hugo, Le retour de VEmpereur, que nous publions aujourd'hui. Nous croyons exécuter une idée patriotique et honorable en mettant à la portée de toutes les bourses, ces vers faits pour tous les cœurs, et en ne faisant de toutes ces productions séparées, éparses dans vingt-trois volumes d'un prix élevé, qu'un seul livre, qu'un seul faisceau, qu'un seul trophée. Le succès, un long succès que le temps ne fait qu'accroître, a accueilli tous ces poèmes. Nous mettons donc avec confiance sous les yeux du public
le petit livre qui rapproche si glorieusement du nom auguste de Napoléon, le nom illustre de \ictor Hugo.