VICTO HUGO
chée de leurs cadavres amoncelés; le cavalier et son coursier fidèle, l'ami et l'ennemi, sont réunis dans de sanglantes funérailles.
Leur gloire a été célébrée par des bardes mieux inspirés que moi : cependant il est un de ces héros à qui je voudrais offrir l'hommage de mes vers, pour expier les offenses dont je fus coupable envers son père; je le dois aux liens du sang qui m'unissaient à lui; les noms illustres consacrent les chants. Son nom brille parmi ceux des plus vaillants guerriers ; et lorsque les foudres de la mort éclaircirent les rangs de nos braves, au lieu où le carnage était le plus terrible, ils n'atteignirent aucun cœur plus noble que le tien, jeune et valeureux Howard !
Maintenant que ta perte a brisé tant de cœurs et fait couler tant de larmes, que seraient les miennes, si je pouvais en répandre?... Mais quand je me trouvai sous l'arbre aux verts rameaux près duquel tu cessas de vivre, quand je vis autour de moi les vastes campagnes riches des promesses du printemps qui venait avec son cortège d'oiseaux harmonieux, je détournai les
yeux, et je rêvai aux braves qu'il ne ranimera plus (1).
J'évoquai ton ombre et celle de ces milliers de héros dont chacun a laissé un vide douloureux dans le cœur de ses proches. Trop heureux ceux qui les pleurent, s'ils pouvaient les oublier ! La trompette de l'archange réveillera seule les objets de leurs affections. La voix de la renommée peut
(1) Le guide que J'avais pris à Mont-Saint-Jean, et avec lequel je parcourus le champ de bataille, paraissait intelligent et exact. Le major Howard fut tué dans le voisinage de deux grands arbres isolés (il y en avait trois, mais l'un d'eux a été coupé ou abîmé pendant la bataille), qui sont à quelques toises de distance l'un de l'autre, prés d'un sentier. C'est là qu'il fut enterré : son corps a été depuis transporté en Angleterre, il reste encore un petit enfoncement du terrain à cette place; mais cette marque sera probablement bientôt effacée : déjà la charrue y a passé, et le grain y germe.
Après m'avoir fait remarquer les différents endroits où Picton et plusieurs autres braves avaient perdu la vie, mon guide me dit : C'est ici que tomba le major Howard : j'étais près de lui au moment où il fut blessé. Je lui répondis que j'étais parent de cet Howard, et alors il sembla se piquer de m'indiquer d'une façon pins précise le lieu et les circonstances de sa mort. Ce lieu est un des plus reconnaissables dans le champ de bataille, à cause des deux arbres que j'ai déjà mentionnés.
J'ai parcouru deux fois à cheval la plaine de Waterloo, pour la comparer avec tous les théâtres des mêmes batailles dans l'histoire antique. Peut-être est-ce un effet de l'imagination, mais celte plaine semble marquée pour quelque grande action. J'ai visité très attentivement les plaines de Platée, de Troie, de Mantinée, de Leuctres, de Chéronée et de Marathon. Si les guerriers de Waterloo avaient eu à défendre une meilleure cause, il ne manquerait à la plaine qui entoure Mont-Saint-Jean et Hougoumont que cette auréole indéfinissable, et que le temps répand autour des lieux devenus célèbres, pour le disputer a toutes les plaines que je viens de nommer, excepté peut-être à la dernière.
bien adoucir un moment le deuil de l'ami qui appelle en vain un ami qui n'est plus; mais son nom proclamé par la gloire n'en devient que plus cher et plus amer à ses regrets.
Ils versent des larmes; et lorsque le sourii3 éclaircit enfin leurs fronts, ils pleurent encore en souriant. L'arbre se flétrit longtemps avant de tomber; le navire vogue encore, quoique privé de ses mâts et de ses voiles; le toit d'un château s'écroule, mais ses ruines encombrent longtemps les appartements solitaires; un rempart reste encore debout quand les ouragans ont renversé ses créneaux; les liens survivent au captif qu'ils enchaînèrent, le jour continue de s'écouler malgré les nuages qui obscurcissent le soleil : c'est ainsi que le cœur est brisé par la douleur, sans que les sources de la vie soient taries.
Semblable à un miroir brisé qui se répète dans tous les fragments de la glace, et reproduit mille et mille fois la même image, le cœur qu'ont déchiré les coups du sort conserve et reproduit longtemps encore toutes ses douleurs; calme, glacé, tourmenté par les insomnies, il se flétrit
insensiblement sans se plaindre, car il n'est point de parole pour exprimer ces choses.
Notre désespoir porte avec lui un principe de vie, la vitalité du poison; c'est une racine vivace qui entretient ses branches flétries. Car la douleur ne serait presque rien, si elle donnait la mort; mais la vie féconde les fruits odieux du chagrin, semblables à ces pommes des bords de la Mer-Morte, qui n'offrent que des cendres au voyageur altéré. Si l'homme comptait ses jours par ses plaisirs, quelques heures éparses parmi des années entières lui permettraient-elles de fixer à douze lustres la durée de son existence ?
Le roi prophète compta les années de l'homme; le nombre en est bien suffisant et trop considérable même, si nous devons en croire ton histoire, ô fatal Waterloo ! toi qui abrégeas encore cette vie si courte ! Des millions d'hommes prononcent ton nom, devenu fameux, et leur postérité le répétera en s'écriant : « C'est à Waterloo que les nations réunies tirèrent l'épée : leur armée comptait nos ancêtres dans ses rangs. » Voilà tout ce que la gloire de ce jour pourra arracher à l'oubli.
Waterloo ! tu as été témoin de la chute de celui qui fut le plus extraordinaire, mais non le plus méchant des hommes : mélange inexplicable de principes contraires, son esprit se fixait un moment sur les objets les plus grands, et revenait avec la même attention aux plus légers détails ! O toi qui fus extrême en tout, si tu avais su garder un juste milieu, tu occuperais encore le trône... ou tu n'y serais jamais monté. C'est à ton audace que tu dois ton élévation et ta chute !... Mais tu n'as pas renoncé à revêtir la pourpre impériale, à ébranler de nouveau le monde, et à en être une troisième fois le Jupiter tonnant.
Tu es le conquérant et le captif de la terre ! tu la fais trembler encore, et ton nom redoutable ne fit jamais plus d'impression sur les âmes des hommes, qu'aujourd'hui que tu n'es plus rien, si ce n'est le vil jouet de la renommée. Elle te courtisait jadis, t'obéissait en esclave, et flattait ton ambition, jusqu'à te persuader que tu étais une divinité : tel tu parus en effet aux nations étonnées qui, dans leur stupeur, te crurent longtemps tout ce que tu voulus être à leurs yeux.
Toujours au-dessus ou au-dessous de l'homme dans ta grandeur comme dans tes disgrâces; faisant la guerre à des nations entières, et fuyant du champ de bataille; te servant de la tête des rois comme d'un marchepied, et forcé de céder plus que le dernier de tes soldats, tu sus régir un empire, le renverser et le relever encore... et tu ne pus gouverner la moindre de tes passions ! Habile dans l'art de connaître les hommes, tu ne sus ni étudier ton âme, ni modérer ta soif de combats; tu ignoras que la Fortune tentée trop souvent abandonne l'astre le plus élevé.
Cependant ton âme a supporté les revers avec cette philosophie innée, qui, soit sagesse, soit indifférence ou orgueil, fut toujours un fiel amer pour un ennemi. Quand toute l'armée de la haine t'observait pour railler tes terreurs, tu souris avec un front calme et résigné. Quand la fortune trahit son favori, son enfant gâté, il resta inébranlable sous le poids des maux amoncelés sur lui.
Plus sage que dans tes jours de gloire ! car alors l'ambition t'inspirait un dédain trop peu
dissimulé pour les hommes et pour leurs pensées. Ce dédain était juste; mais devais-tu l'exprimer sur tes lèvres et ton front ? devais-tu rejeter avec mépris les instruments de tes grandeurs, qui se sont enfin tournés contre toi-même pour te renverser ? Ah ! ce monde est une pauvre chose à gagner ou à perdre, et tu l'as éprouvé, comme tous ceux qui ont choisi cette destinée.
Si, semblable à une tour solitaire, bâtie sur la pente d'un rocher, tu t'étais soutenu seul, ou si tu avais succombé seul ,ton mépris pour la race humaine t'aurait aidé à braver le choc des tempêtes ; mais ton trône était fondé sur les pensées des mortels; leur admiration était la plus sûre de tes armes. Tu fus un autre Alexandre ! avant de railler les hommes comme Diogène, il eût fallu te dépouiller de la pourpre : la terre serait un antre beaucoup trop vaste pour des cyniques couronnés.
Mais le repos est un enfer pour les âmes actives, et voilà ce qui fut ta perte ! Il est un feu et une agitation secrète pour les âmes qui ne peuvent être contenues dans un cercle étroit, et qui
vont toujours au-delà des bornes d'un désir modéré. Embrasées de ce feu toujours plus difficile à éteindre, elles sont tourmentées de la soif des dangers et ne se lassent que du repos : fièvre du cœur fatale à tous ceux qu'elle dévore, à tous ceux qui en furent atteints.
Elle fait ces insensés qui, par leur contagion, rendent les hommes insensés comme eux : conquérants et monarques, fondateurs de sectes et de systèmes, sophistes, poëtes, rêveurs politiques, tous ces êtres, agités par l'inquiétude, qui ébranle trop fortement les secrets ressorts de l'âme, sont dupes eux-mêmes de ceux qu'ils abusent; leur sort est envié, quoique bien peu digne de l'être; que de douleurs amères sont leur partage ! Un cœur semblable mis à découvert donnerait aux hommes l'utile leçon de dédaigner l'ambition de briller ou de régner.
Ils ne respirent qu'agitation, et leur vie est une tempête qui les soutient dans les airs pour les laisser enfin retomber sur la terre; mais ils sont tellement accoutumés à cette vie orageuse, que, si, survivant aux périls qu'ils ont affrontés, ils
voient succéder le calme du crépuscule à leurs jours brillants de périls, ils se sentent accablés par le chagrin et meurent de langueur, comme un feu qu'on néglige d'entretenir et qui ne jette plus que quelques flammes vacillantes, ou comme une épée qui se rouille dans l'oisiveté et se consume elle-même sans gloire.
Celui qui gravit la cime des montagnes verra que la neige ou les nuages enveloppent surtout les plus élevées. Le mortel qui soumet les hommes à son sceptre, ou qui les surpasse tous par son génie, doit s'attendre à la haine de ceux qu'il laisse au-dessous de lui. Quoique le soleil de la gloire brille sur sa tête, et qu'il voie sous ses pas la terre et l'océan, des rochers armés de glaces l'entourent; les tempêtes grondent et le menacent : tel est le prix des travaux qui conduisent à ces hauteurs.
Lord BYRON.