‹ Victor Hugo, Waterloo, NapoléonChapitre 35 sur 38 · LE TROISIEME CHANT DU PELERINAGE DE CHILDE HAROLD · texte numérisé non relu

LE TROISIEME CHANT DU PELERINAGE DE CHILDE HAROLD

Arrête ! C'est la poussière d'un empire que tu foules aux pieds ! Ici sont ensevelis les débris d'un tremblement de terre ! Aucune statue colossale ne décore-t-elle ce lieu, aucune colonne, trophée de la victoire?... Aucune!... Mais la vérité toute nue est plus morale encore ! Que cette terre reste telle qu'elle fut !... Voyez comme la pluie de sang de la guerre a fait prospérer ces moissons ! O déesse de la victoire, toi qui distribues les couronnes, est-ce là tout le fruit que le monde a recueilli de cette dernière et terrible bataille ?

Harold est au milieu de cette plaine d'ossements, le tombeau de la France, le terrible Waterloo ! Une heure suffit à la Fortune pour détruire les dons qu'elle a faits ! La gloire, aussi incons-

tante qu'elle, passe bientôt d'un camp dans un autre ! C'est ici que l'aigle (1) prit son dernier essor et fondit sur ses ennemis; mais la flèche des nations abat soudain l'oiseau orgueilleux qui traîne après lui quelques anneaux brisés de la chaîne du monde : l'ambition désespérée voit le sceptre des peuples échapper à ses mains.

Justes représailles ! La France ronge son frein et écume dans ses fers... Mais la terre est-elle plus libre ? les nations n'ont-elles combattu que pour vaincre un seul homme ? ne se sont-elles liguées que pour apprendre à tous les rois jusqu'où va leur puissance ? Eh quoi ! l'esclavage sera-t-il de nouveau l'idole plâtrée de ces siècles de lumière ? Irons-nous rendre des hommages aux loups après avoir terrassé le lion ? Irons-nous

(1) Dans le premier brouillon de cette stance, composée ainsi que la précédente, après une visite au champ de bataille de Waterloo, on lisait : « Ici l'aigle altier prit son dernier essor, et déchira la plaine fatale avec son bec ensanglanté. » — En lisant ces vers, M. Reinagle dessina un aigle enchaîné, grattant la terre avec ses serres. Cette circonstance ayant été rapportée à Byron, il écrivit à un ami à Bruxelles : « Reinagle est meilleur poète et meilleur ornithologiste que moi ; les aigles et les oiseaux de'proie attaquent avec leurs serres, et non pas avec leur bec; j'ai donc modifié ainsi mon vers :

Et déchira la plaine avec ses serres ensanglantées.

« Le vers est meilleur, sans parler de la justesse poétique. »

fléchir humblement le genou devant les trônes et leur payer le tribut d'une servile admiration ? Non, attendez encore pour louer !

Si les rois sont indignes de l'être, cessons de nous vanter de la chute d'un despote ! c'est en vain que des larmes brûlantes ont sillonné les joues de nos femmes et de nos mères ; c'est en vain que l'Europe a gémi sur ses moissons foulées aux pieds par un tyran; c'est en vain qu'après avoir supporté des années de mort, de ravages, de chaînes et de terreur, des millions d'hommes se sont réveillés dans un généreux transport : la gloire ne peut être chère aux peuples délivrés que lorsque le myrte couronne l'épée qu'Harmodius dirigea contre le sein de l'oppresseur d'Athènes.

On entendait le bruit d'une fête de nuit : la capitale des Belges avait rassemblé sa noblesse et ses belles dans des appartements tout resplendissants de lumière. Les cœurs de la beauté et ceux des braves palpitaient pour le bonheur; et lorsque la musique faisait entendre ses volup-

tueux accords, les yeux animés par l'amour échangeaient de tendres regards, la gaieté épanouissait tous les visages, comme quand sonne la cloche d'une noce. Mais silence ! un son sinistre retentit tout à coup comme le glas des funérailles (1).

« N'avez vous rien entendu ? » Non, ce n'est que le souffle du vent ou le roulement d'un char sur le pavé de la ville; continuons la danse, que rien n'interrompe la joie, oublions le sommeil. La jeunesse et le plaisir s'unissent pour chasser les heures aux pieds légers... Mais silence!... ce bruit sourd et lointain retentit encore, comme si les nuages en répétaient l'écho... Il s'approche de ces lieux, et le son en est plus distinct et plus terrible : aux armes ! aux armes ! c'est la voix tonnante du bronze des batailles.

Le malheureux prince de Brunswick était assis dans l'embrasure d'une croisée de ce vaste palais;

(1) Un bal fut offert à Wellington par la duchesse de Richmond, à Bruxelles, la nuit qui précéda la bataille.

le premier, au milieu de la fête, il entendit ce bruit terrible avec le pressentiment du trépas ; « C'est la bataille qu'on engage, » s'écria-t-il ; on sourit, mais son cœur ne le trompait pas : il reconnut trop bien le coup mortel qui étendait son père sur une bière sanglante (1), et qui appelait une vengeance que le sang pouvait seul assouvir. Il s'élance, vole aux combats, et tombe aux premiers rangs.

On va et l'on vient en tumulte; tous les yeux répandent des larmes; la beauté timide est saisie d'effroi, une pâleur mortelle a succédé aux vives couleurs qui naguère animaient ses joues pendant que l'amour lui prodiguait de douces louanges. Au milieu des soupirs étouffés, on se répète un court et douloureux adieu : hélas ! c'est le dernier peut-être!... Qui peut dire aux amants si jamais ils se reverront, lorsqu'une aurore si funeste succède à une nuit si délicieuse?

Les guerriers se hâtent de monter à cheval, les escadrons se forment et volent au champ de

(1) Le père du duc de Brunswick, tué aux Quatre-Bras, avait été blessé mortellement à léna.

bataille avec une ardeur impétueuse. Les chars de l'artillerie roulent avec fracas; le canon ne cesse de se faire entendre dans le lointain, et, dans la ville, le tambour d'alarme réveille les soldats avant que l'étoile du matin ait brillé. Cependant les citoyens se rassemblent; consternés, et la pâleur sur les lèvres, ils se disent à demi-voix : « C'est l'ennemi; il arrive ! »

L'appel des Camerons retentit dans les airs; c'est le chant de guerre de Lochiel qu'entendirent souvent les collines d'Albyn, et souvent aussi les Saxons, ses ennemis. Combien le son de ce pibroch est aigu et sauvage dans les ténèbres ! mais, de même que le souffle anime la cornemuse, cette musique remplit les montagnards d'une audace belliqueuse, en leur rappelant la mémoire glorieuse du passé, et leur redisant tous les exploits des Evan et des Donald (1).

Mi Sir Evan Cameron, et son descendant Donald, le brave Lochiel de 1745, ou abréviativement « de l'année 45 » (Of the forty flve), comme on désigne la guerre civile de 1745, lors de l'expédition de Charles-Edouard en Ecosse.

La forêt des Ardennes (1) balance sur leurs têtes ses rameaux verdoyants : les chênes, humides de la rosée du matin, semblent pleurer sur les braves qui marchent au combat. Hélas ! avant que l'astre du jour ait fourni sa carrière, ils seront foulés aux pieds comme le gazon qui disparaît en ce moment sous leurs pas. Hélas ! il les couvrira à son tour de sa verdure, lorsque ces bataillons, brûlant de courage et d'espoir (2), seront renversés sur la terre et glacés du froid de la mort.

La veille encore, brillants de jeunesse, ils ne songeaient qu'à jouir de la fête, et à conquérir les cœurs de la beauté. L'écho de la nuit répète soudain le signal de la bataille; le matin les voit se revêtir de leurs armes, le jour éclaire leurs escadrons opposant à l'ennemi un front redoutable. Mais l'orage éclate enfin, et la terre est jon-

(1) On suppose que le bois de Soignies est un reste de la forêt des Ardennes, célèbre dans YOrlando de Boïardo, et immortalisée par Shakspeare, dans Comme il vous plaira,. Tacite en parle aussi comme d'un lieu où les Germains arrêtèrent les envahissements des Romains. J'ai adopté le nom qui s'associe a de nobles souvenir splutôt que celui qui ne rappelle que des scènes de carnage.

(2) This ftery mass of livlng valour, cette masse enflammée de valeur vivante.

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