‹ Victor Hugo, Waterloo, NapoléonChapitre 8 sur 38 · SU «S · texte numérisé non relu

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Il a l'immortalité de la popularité, ce poème du livre V des Châtiments, où le Poète met l'Empereur en présence des trois grandes catastrophes de sa destinée, suscitées par ce Dieu vengeur qui a à faire expier à Bonaparte l'attentat du 18 Brumaire. C'est, tout d'abord, la retraite de Russie, quand enveloppées d'un orage de neige et de flamme, les Aigles reculent devant ce que le populaire russe désigne sous le titre horrifique de Seigneur Hiver. L'armée n'est plus qu'un fantôme ; l'aigle de la mort fait la chasse à l'aigle d'or.

. . . Napoléon comprit qu'il expiait Quelque chose petit être, et, livide, inquiet, Devant ses légions, sur la neige semées : — Est-ce le châtiment, dit-il, Dieu des armées ? — Alors il s'entendit appeler par son nom, Et quelqu'un qui parlait dans l'ombre luidit : — N»n.

Puis voici Waterloo, l'épopée du désastre après l'épopée

de l'Ile d'Elbe. Le Destin, cette fois encore, s'est tourné contre l'Homme qui lui commanda dix ans durant. Sous le ciel bas de ce paysage brabançon la déroute hurle et crie; la Grande Armée est vaincue, le Grand Empire est tombé.

— Est-ce le châtiment cette fois. Dieu sévère ? — Alors parmi les cris, les rumeurs, le canon, Il entendit la voix qui lui répondait : — Non .'

Waterloo c'est la première étape vers le roc sacré de l'exil. Le verrou des c rois prudents » a été tiré sur l'Empereur. L'Océan et les baïonnettes anglaises montent la garde autour de lui qui se tait, croise les bras, et médite. 11 attend son heure, l'heure de la délivrance. La voici. 11 meurt au petit lit étroit de ses camps de naguère, parmi les quatre aigles d'argent qui éventent la fièvre de son agonie du battement de leurs ailes. Le vent gémit aux fenêtres closes. Et lui qui, aux portes de l'adieu éternel, s'abandonne à la grande Taciturne qui entre, voit le geôlier anglais guetter le dernier souffle de cette agonie.

Alors, géant broyé sous le talon des rois, Il cria : « La mesure est comble cette fois ' Seigneur, c'est maintenant fini! Dieu que j'implore, Vous m'avez châtié! » La voix dit : « Pas encore .' »

Dix neuf ans il dort sous le saule échevelé de la Vallée de Géranium. L'Angleterre, enfin, rend la proie de sa facile victoire, et voici l'Empereur ramené sous le dôme des Invalides, dans cette cave de marbre pleine de cariatides et des drapeaux des victoires anciennes. Douze ans il y dort dans la paix de son éternité. Mais une nuit vient qui le reveille

WATERLOO — NAPOLÉON m

pour le mener au palais de l'Elysée où Louis-Napoléon- Bonaparte, son neveu, vient de ressusciter l'Empire, — le sien, le second. C'est l'exploitation honteuse des souvenirs du Grand Empire, la farce après l'épopée, la pasquinade après le drame. On a battu monnaie de son nom et fait de gros sous de sa gloire, trahi son œuvre, avili son nom. étranglé la France. Et, cette fois, l'Empereur comprend quelle est son expiation.

Ce poème fut écrit par Victor Hugo en exil, à Jersey, du 2i> au 30 décembre 1852. C'était la tonnante et vengeresse réponse du penseur proscrit aux fauteurs du Coup d'Etat, au lendemain de son premier anniversaire. Un peu moins d'un an plus tard, le livre du Châtiments paraisssait dans son ensemble. « Vous n'imaginez pas la joie que votre livre nous a apportée, écrivait à Victor Hugo, de Bruxelles, le 29 novembre 1853, Emile Deschanel. Nous ne l'avons que depuis une semaine et déjà tout le monde le récite par cœur. L'Expiation surtout (1). > Le morceau était destiné à demeurer classique et plus particulièrement le fragment sur Waterloo, qui atteint à la grandeur de la véritable épopée française. Comme si, à ses yeux, il voulait évoquer et rendre plus vivant encore le fer rouge qu'il imprimait sur le nom de Napoléon III, le Poète corrigeait, raturait, rectifiait les vers de son poème d'une encre rouge flambante. Tel le manuscrit est demeuré aujourd'hui, et tels éclatèrent les vers où l'àme d'une armée héroïque et vaincue a passé.

(1) Victor Hugo, Les Châtiments ; éditionde l'Imprimerie Nationale ; Paris, MDCCCCX, in-4*, p. 508.

Waterloo! Waterloo! Waterloo! morne plaine! Comme une onde qui bout dans une urne trop pleine, Dans ton cirque de bois, de coteaux, de vallons, La pâle mort mêlait les sombres bataillons.

D'un côté c'est l'Europe et de l'autre la France. Choc sanglant ! des héros Dieu trompait l'espérance, Tu désertais, victoire, et le sort était las. O Waterloo! je pleure et je m'arrête, hélas! Car ces derniers soldats de la dernière guerre Furent grands; ils avaient vaincu toute la terre. Chassé vingt rois, passé les Alpes et le Rhin, Et leur âme chantait dans les clairons d'airain!

Le soir tombait : la lutte était ardente et noire.

Il avait l'offensive et presque la victoire ;

Il tenait Wellington acculé sur un bois.

Sa lunette à la main, il observait parfois

Le centre du combat, point obscur où tressaille

La mêlée, effroyable et vivante broussaille.

Et parfois l'horizon, sombre comme la mer.

Soudain, joyeux il dit: Grouchy ! — C'était Bliïcher !

L'espoir changea de camp, le combat changea d'âme,

La mêlée en hurlant grandit comme une flamme,

La batterie anglaise écrasa nos carrée.

La plaine où frissonnaient nos drapeaux déchirés

Ne fut plus, dans les cris des mourants qu'on égorge.

Qu'un gouffre flamboyant, rouge comme une forge:

Gouffre où les régiment*, comme des pans de murs

Tombaient, où se couchaient comme des épis mûrs

Les hauts tambours-majors aux panaches énormes

Où Ton entrevoyait des blessures difformes !

Carnage affreux! moment fatal! L'homme inquiet

Sentit que la bataille entre se^ mains pliait.

Derrière un mamelon la garde était massée,

La garde, espoir suprême et suprême pensée !

— Allons ! faites donner la garde ! cria-t-il. —

Et lanciers, grenadiers aux guêtres de ooutil,

Dragons que Rome eût pris pour des légionnaires, Cuirassiers, canonniers qui traînaient des tonnerres, Portant le noir colback ou le casque poli, Tous ceux de Friedland et ceux de Rivoli, Comprenant qu'ils allaient mourir dans cette fête, Saluèrent leur dieu, debout dans la tempête. Leur boucRe, d'un seul cri, dit : Vive l'Empereur ! Puis à pas lents, musique en tête, sans fureur, Tranquille, souriant à la mitraille anglaise, La garde impériale entra dans la fournaise. Hélas! Napoléon sur sa garde penché, Regardait ; et, sitôt qu'ils avaient débouché, Sons les sombres canons crachant des jets de souffre, Voyait, l'un après l'autre, en cet horrible gouffre. Fondre ces régiments de granit et d'acier, Comme fond une cire au souffle d'un brasier. Es allaient, l'arme au bras, front haut, graves, stoïques, Pas un ne recula. Dormez, morts héroïques ! Le reste de l'armée hésitait sur leurs corps Et regardait mourir la garde. — C'est alors Qu'élevant tout à coup sa voix désespérée, La Déroute, géante à la face effarée, Qui, pâle, épouvantant les plus fiers bataillons, Changeant subitement les drapeaux en haillons, A de certains moments, spectre fait de fumées, Se lève grandissante au milieu des armées, Le Déroute apparut au soldat qui s'émeut, Et. se tordant les bras, cria: Sauve qui peut! SaUve qui peut ! affront ! horreur ! toutes les bouches Criaient; à travers champs, fous, éperdus, farouches, Comme si quelque souffle avait passé sur eux, Parmi les lourds caissons et les fourgons poudreux, Roulant dan9 les fossés, se cachant dans les seigles, Jetant shakos, manteaux, fusils, jetant les aigles, Sous les sabres prussiens, ces vétérans, ô deuil! Tremblaient, hurlaient, pleuraient, couraient. — En un

[clin d'oeil,

Comme' s'envole au vent une paille enflammée, S'évanouit ce bruit qui fut la grande armée, Et cette plaine, hélas, où l'on rêve auojurd'hui, Vit fuir ceux devant qui l'univers avait fui ! Quarante ans sont passées, et ce coin de la terre, Waterloo, ce plateau funèbre et solitaire, Ce champ sinistre où Dieu mêla tant de néants, Tremble encor d'avoir vu la fuite des géants!

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Le " Waterloo " des " Misérables "

Ce fragment considérable est tiré du livre I, Waterloo, de la deuxième partie, Cosette, des Misérables. Il a été raconté plus haut, dans quelles conditions ces pages furent composées. Certes beaucoup d'idées en sont contestables au point de vue de la tactique et de la stratégie, voire de la politique. Mais Victor Hugo lui-même s'est défendu d'avoir tenté d'écrire une histoire militaire de la bataille. Ce qu'il a donné c'est l'évocation même du combat, l'atmosphère de fureur héroïque, de sauvage ardeur, de haine triomphante. C'est en visionnaire qu'il a vu cette journée qui clôt l'épopée jacobine et impériale, et nul après lui n'est parvenu à en restituer, avec une aussi lyrique grandeur, les phases énormes et surhumaines. Hors-d'œuvre et chef-d'œuvre, a-t-on dit de ces pages. Hors-d'œuvre, peut-être, mais de quel éclatant et magnifique chef-d'œuvre l'art français n'eut-il point été privé s'il n'eut point été écrit ! Ici la puissance évocatoire du poète s'est manifestée avec une ampleur sans égale, avec un lyrisme exact et abondant auquel nul autre n'est comparable, et dont il est inutile de chercher l'équivalent dans aucune littérature étrangère. Ce hors-d'œuvre eut fait

la fortune de dix poètes. Mais dans l'œuvre de Victor Hugo n'est-il pas la moindre perle de ce fastueux et extraordinaire collier ?

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CE qu'on rencontre en venant de nivelles

L'an dernier (1861), par une belle matinée de mai, un passant, celui qui raconte cette histoire, arrivait de Nivelles et se dirigeait vers la Hulpe. Il allait à pied. Il suivait, entre deux rangées d'arbres, une large chaussée pavée ondulant sur des collines qui viennent l'une après l'autre, soulèvent la route et la laissent retomber, et font là comme des vagues énormes. Il avait dépassé Lillois et Bois-Seigneur-Isaac. Il apercevait, à l'ouest. le clocher d'ardoise de Braine-l'Alleud qui a la forme d'un vase renversé. Il venait de laisser derrière lui un bois sur une hauteur, et, à l'angle d'un chemin de traverse, à côté d'une espèce de potence vermoulue portant l'inscription : Ancienne barrière n° 4, un cabaret ayant sur sa façade cet écriteau : Au quatre vents. Echabeau, café de particulier.

Un demi-quart de lieue plus loin que ce cabaret, il arriva au fond d'un petit vallon où il y a

de l'eau qui passe sous une arche pratiquée dans le remblai de la route. Le bouquet d'arbres, clairsemé mais très vert, qui emplit le vallon d'un côté de la chaussée, s'éparpille de l'autre dans les prairies et s'en va avec grâce et comme en désordre vers Braine-l'Alleud.

Il y avait là, à droite, au bord de la route, une auberge, une charrette à quatre roues devant la porte, un grand faisceau de perches à houblon, une charrue, un tas de broussailles sèches près d'une haie vive, de la chaux qui fumait dans un trou carré, une échelle le long d'un vieux hangar à cloisons de paille. Une jeune fille sarclait dans un champ où une grande affiche jaune, probablement du spectacle forain de quelque kermesse, volait au vent. A l'angle de l'auberge, à cota d'une mare où naviguait une flottille de canards, un sentier mal pavé s'enfonçait dans les broussailles. Ce passant y entra.

Au bout d'une centaine de pas, après avoir longé un mur du quinzième siècle surmonté d'un pignon aigu à briques contrariées, il se trouva en présence d'une grande porte de pierre cintrée, avec imposte rectiligne, dans le grave style de Louis XÏV, accostée de deux médaillons plans. Une façade sévère dominait cette porte; un mur perpendiculaire à la façade venait presque toucher la porte et la flanquait d'un brusque angle droit. Sur le pré devant la porte gisaient trois

herses à travers lesquelles poussaient pêle-mêle toutes les Heurs de mai. La porte était fermée. Elle avait pour clôture deux battants décrépits ornés d'un vieux marteau rouillé.

Le soleil était charmant; les branches avaient ce doux frémissement de mai qui semble venir des nids plus encore que du vent. Un brave petit oiseau, probablement amoureux, vocalisait éperdument dans un grand arbre.

Le passant se courba et considéra dans la pierre à gauche, au bas du pied-droit de la porte, une assez large excavation circulaire ressemblant à l'alvéole d'une sphère. En ce moment les battants s'écartèrent et une paysanne sortit.

Elle vit le passant et aperçut ce qu'il regardait.

— C'est un boulet français qui a fait ça, lui dit-elle.

Et elle ajouta :

— Ce que vous voyez là, plus haut, dans la porte, près d'un clou, c'est le trou d'un gros biseaïen. Le biscaïen n'a pas traversé le bois.

— Comment s'appelle cet endroit-ci ? demanda le passant.

— Hougomont, dit la paysanne.

Le passant se redressa. Il fit quelques pas et s'en alla regarder au-dessus des haies. Il aperçut à l'horizon à travers les arbres une espèce de monticule et sur ce monticule quelque chose qui, de loin, ressemblait à un lion.

Il était dans le champ de bataille de Waterloo.

HOUGOMONT

Hougomont, ce fut là un lieu funèbre, le commencement de l'obstacle, la première résistance que rencontra à Waterloo ce grand bûcheron de l'Europe qu'on appelait Napoléon; le premier nœud sous le coup de hache.

C'était un château, ce n'est plus qu'une ferme. Hougomont, pour l'antiquaire, c'est Hugomons. Ce manoir fut bâti par Hugo, sire de Somerel, le même qui dota la sixième chapellerie de l'abbaye de Villiers.

Le passant poussa la porte, coudoya sous un porche une vieille calèche, et entra dans la cour.

La première chose qui le frappa dans ce préau, ce fut une porte du seizième siècle qui y simule une arcade, tout étant tombé autour d'elle. L'aspect monumental naît souvent de la ruine. Auprès de l'arcade s'ouvre dans un mur une autre porte aux claveaux du temps de Henri IV, laissant voir les arbres d'un verger. A côté de cette porte un trou à fumier, des pioches et des pelles, quelques charrettes, un vieux puits avec sa dalle et son tourniquet de fer, un poulain qui saute,

un dindon qui fait la roue, une chapelle que surmonte un petit clocher, un poirier en fleur en espalier sur le mur de la chapelle, voilà cette cour dont la conquête fut un rêve de Napoléon. Ce coin de terre, s'il eût pu le prendre, lui eût peut-être donné le monde. Des poules y éparpillent du bec la poussière. On entend un grondement, c'est un gros chien qui montre les dents et qui remplace les anglais.

Les anglais là ont été admirables. Les quatre compagnies des gardes de Cooke y ont tenu tête pendant sept heures à l'acharnement d'une armée.

Hougomont, vu sur la carte, en plan géométral, bâtiments et enclos compris, présente une espèce de rectangle irrégulier dont un angle aurait été entaillé. C'est à cet angle qu'est la porte méridionale, gardée par ce mur qui la fusille à bout portant. Hougomont a deux portes, la porte méridionale, celle du château, et la porte septentrionale, celle de la ferme. Napoléon envoya contre Hougomont son frère Jérôme; les divisions Guilleminot, Foy et Bachelu s'y heurtèrent, presque tout le corps de Reille y fut employé et y échoua, les boulets de Kellermann s'épuisèrent sur cet héroïque pan de mur. Ce ne fut pas trop de la brigade Bauduin pour forcer Hougomont au nord, et la brigade Soye ne put que l'entamer au sud, sans le prendre.

Les bâtiments de la ferme bordent la cour au sud. Un morceau de la porte nord, brisée par les français, pend accroché au mur. Ce sont quatre planches clouées sur deux traverses, et où l'on distingue les balafres de L'attaque.

La porte septentrionale, enfoncée par les français, et à laquelle on a mis une pièce pour remplacer le panneau suspendu à la muraille, s'entrebâille au fond du préau; elle est coupée carrément dans un mur, de pierre en bas, de brique en haut, qui ferme la cour au nord. C'est une simple porte charretière comme il y en a dans toutes les métairies, deux larges battants faits de planches rustiques; au-delà, des prairies. La dispute de cette entrée a été furieuse. On a longtemps vu sur le montant de la porte toutes sortes d'empreintes de mains sanglantes. C'est là que Bauduin fut tué.

L'orage du combat est encore dans cette cour; l'horreur y est visible; le bouleversement de la mêlée s'y est pétrifié; cela vit, cela meurt; c'était hier. Les murs agonisent, les pierres tombent, les brèches crient; les trous sont des plaies; les arbres penchés et frissonnants semblent faire effort pour s'enfuir.

Cette cour, en 1815, était plus bâtie qu'elle ne l'est aujourd'hui. Des constructions qu'on a depuis jetées bas y faisaient des redans, des angles et des coudes d'équerre.

Les anglais s'y étaient barricadés; les français y pénétrèrent, mais ne purent s'y maintenir. A côté de la chapelle, une aile du château, le seul débris qui reste du manoir d'Hougomont, se dresse écroulée, on pourrait dire é ventrée. Le château servit de donjon, la chapelle servit de blockhaus. On s'y extermina. Les français, arquebuses de toutes parts, de derrière les murailles, du haut des greniers, du fond des caves, par toutes les croisées, par tous les soupiraux par toutes les fentes des pierres, apportèrent des fascines et mirent le feu aux murs et aux hommes; la mitraille eut pour réplique l'incendie.

On entrevoit dans l'aile ruinée, à travers des fenêtres garnies de barreaux de fer, les chambres démantelées d'un corps de logis en brique; les gardes anglaises étaient embusquées dans les chambres; la spirale de l'escalier, crevassé du rezde-chaussée jusqu'au toit, apparaît comme l'intérieur d'un coquillage brisé. L'escalier a deux étages; les anglais, assiégés dans l'escalier, et massés sur les marches supérieures, avaient coupé les marches inférieures. Ce sont de larges dalles de pierre bleue qui font un monceau dans les orties. Une dizaine de marches tiennent encore au mur; sur la première est entaillée l'image d'un trident. Ces degrés inaccessibles sont solides dans leurs alvéoles. Tout le reste ressemble à une mâchoire édentée. Deux vieux arbres sont là; l'un

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est mort, l'autre est blessé au pied, et reverdit en avril. Depuis 1815 il s'est mis à pousser à travers l'escalier.

On s'est massacré dans la chapelle. Le dedans, redevenu calme, est étrange. On n'y a plus dit la messe depuis le carnage. Pourtant lautel y est resté, un autel de bois grossier adossé à un fond de pierre brute. Quatre murs lavés au lait de chaux, une porte vis-à-vis l'autel, deux petites fenêtres cintrées, sur la porte un grand crucifix de bois, au-dessus du crucifix un soupirail carré bouché d'une botte de foin, dans un coin, à terre, un vieux châssis vitré tout cassé, telle est cette chapelle. Près de l'autel est clouée une statue en bois de sainte Anne, du quinzième siècle; la tête de l'enfant Jésus a été emportée par un biscaïen. Les français, maîtres un moment de la chapelle, puis délogés, l'ont incendiée. Les flammes ont rempli cette masure ; elle a été fournaise ; la porte a brûlé, le plancher a brûlé, le christ en bois n'a pas brûlé. Le feu lui a rongé les pieds dont on ne voit plus que des moignons noircis, puis s'est arrêté. Miracle, au dire des gens du pays. L'enfant Jésus, décapité, n'a pas été aussi heureux que le Christ.

Les murs sont couverts d'inscriptions. Près des pieds du christ on lit ce nom : Henquinez. Puis ces autres : Conde de Rio Maior. Marques y Marquesa de Almagro (Habana). Il y a des noms

118 VICTOR HLGO —

français avec des points d'exclamation, signes de colère. On a reblanchi le mur en 1849. Les nations s'y insultaient.

C'est à la porte de cette chapelle qu'a été ramassé un cadavre qui tenait une hache à la main. Ce cadavre était le sous-lieutenant Legros. ,

On sort de la chapelle, et à gauche on voit un puits. Il y en a deux dans cette cour. On demande : pourquoi n'y a-t-il pas de seau et de poulie à celui-ci ? C'est qu'on n'y puise plus d'eau. Pourquoi n'y puise-t-on plus d'eau ? Parce qu'il est plein de squelettes.

Le dernier qui ait tiré de l'eau de ce puits, se nommait Guillaume Van Kylsom. C'était un paysan qui habitait Hougomont et y était jardinier. Le 18 juin 1815, sa famille prit la fuite et s'alla cacher dans les bois.

La forêt autour de l'abbaye de Villers abrita pendant plusieurs jours et plusieurs nuits toutes ces malheureuses populations dispersées. Aujourd'hui encore de certains vestiges reconnaissables, tels que de vieux troncs d'arbres brûlés, marquent la place de ces pauvres bivouacs tremblants au fond des halliers.

Guillaume Van Kylsom demeura à Hougomont « pour garder le château » et se blottit dans une cave. Les anglais l'y découvrirent. On l'arracha de sa cachette, et, à coups de plat de sabre, les combattants se firent servir par cet

homme effrayé. Ils avaient soif; ce Guillaume leur portait à boire. C'est à ce puits qu'il puisait l'eau. Beaucoup burent là leur dernière gorgée. Ce puits, où burent tants de morts, devait mourir lui aussi.

Après l'action, on eut une hâte, enterrer les cadavres. La mort a une façon à elle de harceler la victoire, et elle fait suivre la gloire par la peste. Le typhus est une annexe du triomphe. Ce puits t * t a i t profond, on en fit un sépulcre. On y jeta trois cents morts. Peut-être avec trop d'empressement. Tous étaient-ils morts ? la légende dit non. Il paraît que, la nuit qui suivit l'ensevelissement, on entendit sortir du puits des voix faibles qui appelaient.

Ce puits est isolé au milieu de la cour. Trois murs mi-partis pierre et brique, repliés comme les feuilles d'un paravant et simulant une tourelle carrée, l'entourent de trois côtés. Le quatrième côté est ouvert. C'est par là qu'on puisait l'eau. Le mur du fond a une façon d'œil-de-bœuf informe, peut-être un trou d'obus. Cette tourelle avait un plafond dont il ne reste que les poutres. La ferrure de soutènement du mur de droite dessine une croix. On se penche, et lceil se perd dans un profond cylindre de brique qu'emplit un entassement de ténèbres. Tout autour du puits, le bas des murs disparaît dans les orties.

Ce puits n'a point pour devanture la large

dalle bleue qui sert de tablier à tous les puits de la Belgique. La dalle bleue y est remplacée par une traverse à laquelle s'appuient cinq ou six difformes tronçons de bois, noueux et ankylosés, qui ressemblent à de gros ossements. Il n'a plus ni seau, ni chaîne, ni poulie; mais il a encore la cuvette de pierre qui servait de déversoir. L'eau des pluies s'y amasse, et de temps en temps un oiseau des forêts voisines vient y boire et s'envole.

Une maison dans cette ruine, la maison de la ferme, est encore habitée. La porte de cette maison donne sur la cour. A côté d'une jolie plaque de serrure gothique il y a sur cette porte une poignée de fer à trèfles, posée de biais. Au moment où le lieutenant hanovrien Wilda saisissait cette poignée pour se réfugier dans la ferme, un sapeur français lui abattit la main d'un coup de hache

La famille qui occupe la maison a pour grandpère l'ancien jardinier Van Kylsom, mort depuis longtemps. Une femme en cheveux gris nous dit : — J'étais là. J'avais trois ans. Ma sœur, plus grande, avait peur et pleurait. On nous a emportées dans le? bois. J'étais dans les bras de ma mère. On se collait l'oreille à terre pour écouter. Moi. j'imitais le canon et je faisais boum, boum.

Une porte de la cour, à gauche, nous l'avons dit. donne dans le verger.

Le verger est terrible.

11 est en trois parties, on pourrait presque dire

en trois actes. La première partie est un jardin, la deuxième est le verger, la troisième est un bois. Ces trois parties ont une enceinte commune, du côté de l'entrée les bâtiments du château et de la ferme, à gauche une haie, à droite un mur, au fond un mur. Le mur de droite est en brique, le mur du fond est en pierre. On entre dans le jardin d'abord. Il est en contre-bas, planté de groseilliers, encombré de végétations sauvages, fermé d'un terrassement monumental en pierre de taille avec balustres à double renflement. C'était un jardin seigneurial dans ce premier style français qui a précédé Lenôtre; ruine et ronce aujourd'hui. Les pilastres sont surmontés de globes qui semblent des boulets de pierre. On compte encore quarante-trois balustres sur leurs dés; les autres sont couchés dans l'herbe. Presque tous ont des éraflures de mousqueterie. Un balustre brisé est posé sur l'étrave comme une jambe cassée.

C'est dans ce jardin, plus bas que le verger, que six voltigeurs du 1er léger, ayant pénétré là et n'en pouvant plus sortir, pris et traqués comme des ours dans leur fosse, acceptèrent le combat avec deux compagnies hanovriennes, dont une était armée de carabines. Les havovriens bordaient ces balustres et tiraient d'en haut. Ces voltigeurs, ripostant d'en bas, six contre deux cents, intrépides, n'ayant pour abri que les groseilliers, mirent un quart d'heure à mourir.

On monte quelques marches, et du jardin on passe dans le verger proprement dit. Là, dans ces quelques toises carrées, quinze cents hommes tombèrent en moins d'une heure. Le mur semble prêt à recommencer le combat. Les trente-huit meurtrières, percées par les anglais à des hauteurs irrégulières, y sont encore. Devant la seizième sont couchées deux tombes anglaises en granit. Il n'y a de meurtrières qu'au mur sud, l'attaque principale venait de là. Ce mur est caché au dehors par une grande haie vive; les français arrivèrent, croyant n'avoir affaire qu'à la haie, la franchirent, et trouvèrent le mur, obstacle et embuscade, les gardes anglaises derrière, les trente-huit meurtrières faisant feu à la fois, un orage de mitraille et de balles; et la brigade Soye s'y brisa. Waterloo commença ainsi.

Le verger pourtant fut pris. On n'avait pas d'échelles, les français grimpèrent avec les ongles. On se battit corps à corps sous les arbres. route cette herbe a été mouillée de sang. Un bataillon de Nassau, sept cents hommes, fut foudroyé là. Au dehors le mur, contre lequel furent braquées les deux batteries de Kellermann, est rongé par la mitraille.

Ce verger est sensible comme un autre au mois de mai. Il a ses boutons d'or et ses pâquerettes, l'herbe y est rTaute, des chevaux de charrue y paissent, des cordes de crin où sèche du linge

traversent les intervalles des arbres et font baisser la tête aux passants, on marche dans cette friche et le pied enfonce dans les trous de taupes. Au milieu de l'herbe on remarque un tronc déraciné, gisant, verdissant. Le major Blackmann s'y est adossé pour expirer. Sous un grand arbre voisin est tombé le général allemand Duplat, d'une famille française réfugiée à la révocation de l'édit de Nantes. Tout à côté se penche un vieux pommier malade pansé avec un bandage de paille et de terre glaise. Presque tous les pommiers tombent de vieillesse. Il n'y en a pas un qui n'ait sa balle ou son biscaïen. Les squelettes d'arbres morts abondent dans ce verger. Les corbeaux volent dans les branches, au fond il y a un bois plein de violettes.

Bauduin tué, Foy blessé, l'incendie, le massacre, le carnage, un ruisseau fait de sang anglais, de sang allemand et de sang français, furieusement mêlés, un puits comblé de cadavres, le régiment de Nassau et le régiment de Brunswick détruits, Duplat tué, Blackmann tué, les gardes anglaises mutilées, vingt bataillons français sur los quarante du corps de Reillo, décimés, trois mille hommes, dans cette masure de Hougomont, sabré-, écharpés, égorgés, fusillés, brûlés ; et tout cela pour qu'aujourd'hui un paysan dise à un voyageur : Monsieur donnez-moi trois francs; si vous aimez, je vous expliquerai la chose de Waterloo !

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