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SE SALUANT MUTUELLEMENT VAINQUEURS

Et puis, au delà, Rossomme, le petit plateau en avant de la ferme, où, à cheval, l'Empereur observa la bataille. Victor Hugo s'y arrêta, et, machinalement, du bout de la canne, gratta la terre. Il y trouva un fer à cheval, des balles, des morceaux de fer. « Celui qui a écrit ces lignes, a-t-il dit dans les Misérables, a trouvé lui-même dans le talus friable de ce tertre en creusant le sable, les restes du col d'une bombe désagrégés par l'oxyde de quarante-six années, et de vieux tronçons de fer qui cassaient comme des bâtons de sureau

entre les doigts. » Il les ramassa, les mit dans sa poche, et les garda jusqu'à sa mort. Ces épaves de la bataille sont aujourd'hui au musée Victor Hugo (1). Laissant derrière lui les molles collines dorées d'un beau couchant, il atteignait, traversant Maison-du-Roi, la ferme du Caillou. Proprette et lumineuse, coiffée de tuiles éclatantes, elle était là, enveloppée de quels puissants souvenirs ! Là, l'Empereur avait dormi la veille de la bataille ; là, il avait établi son quartier-général... le dernier de ses batailles! Dans cette chambre basse aux sombres solives, devant le feu crépitant dans l'âtre noir, il avait séché la redingote grise trempée de la pluie de la nuit du 17 au 18 juin. Là, il avait dormi, entre les quatre petits aigles d'argent de son lit de campagne tendu de soie verte. Quels rêves avaient été les siens aux dernières heures de sa toute-puissance ? Humble et grandiose logis qui a abrité une telle fortune si près de sa chute ! Sur ce parquet, son grand pas ne résonne-t-il plus ? Et, à cette porte basse, son ombre ne va-t-elle point apparaître, comme alors, tandis que le cheval piaffait au seuil, humant, naseaux au vent, l'odeur de la poudre mâchée aux cartouches des grognards? Mais non... Rien... rien... C'était le silence et c'était l'aban-

(1) Gustave Simon, Visite à la maison de Victor Hugo; Pans 1904, in-8, p. 101.

don. Le talon de la botte ne sonnait plus sur le plancher rugueux et la porte demeurait close sur la cuisine, où les maréchaux attendaient, debout, le bicorne sous le bras, — comme aux Tuileries — qu'il vint...

De telles visions, de ces souvenirs vivants et présents, le Poète emplissait sa mémoire. Pensif, dans le désastre du jour vaincu vers l'occident, il regagnait son auberge, s'arrètant pour cueillir des bouquets tricolores de bleuets, de marguerites et de coquelicots, qu'il enveloppait religieusement dans un lambeau de papier :

Cocardes tricolores qui repoussent dans la plaine de Waterloo (espèce vivante.). Celle-ci a été trouvée par moi, le 18 juin 1861, au pied de la butte du Lion. (1).

Mais ses nuits, ses nuits dans le champ de bataille, alors qu'il rôdait solitaire parmi les confuses rumeurs du soir ! Comme, à l'évoquer dans cet instant, il touche la sensibilité de notre émotion ! Ne le voit-on pas s'enfoncer dans le crépuscule aux pourpres déchirées ? Nous le suivons, ce soir, par un crépuscule pareil, compagnon de son fantôme. Dans le champ désert et nu, il est là, écoutant les bruits vagues et épars du soir, le vent dans les lointaines frondaisons, l'œil errant sur les jeux de la mourante lumière, là-bas, vers les

(1) Gustave Simon. Visite à la maison de Victor Hugo... ; p. 102.

blancheurs effacées de la Belle-Alliance. Et la nuit est venue, la nuit visionnaire où la ballade allemande fait lever dans le creux des sillons défoncés, parmi les seigles couchés et hachés, les soldats morts. Ne se lèvent-ils point, harnachés, sanglés, cuirassés, tous ces cadavres de 1815, voltigeurs, grenadiers, vélites, lanciers,

...que Rome eut pris pour des légionnaires...

... La mer humaine et vociférante de belle vie, le grand flot guerrier et courageux couché sous cette terre qui cède et plie sous le pas... Nuit de rêve et d'horreur ! Ah ! le long gémissement du vent dans les blés ! Quelle confuse rumeur gronde, là-bas, vers les hauteurs de Rossomme ? Quels lambeaux de Veillons au salut de l'Empire ou de la Marche des Grenadiers de la Garde s'échevèlent parmi les bruits nocturnes ? Quelles ombres montent au flanc de ce vallon modéré ? Sous les nuées qui errent au ciel pacifique, c'est la terre qui, tout entière, se meut, crève des flancs, et ressuscite la tragédie de la déroute...

Et cette plaine, hélas, où Von rêve aujourd'hui, Vit fuir ceux devant qui Vunivers avait fui...

Rentré dans sa chambre, souvent jusqu'à l'aube, il écrivait, et, page à page, il dressait, noir et rouge, piaffant et hennissant, plein de tonnerres, zébré d'éclairs, hurlant de cris et reten-

tissant de furieux et désespérés sanglots, le poème qui, dans les Misérables, conte le duel de Dieu et de l'Empereur. Il mit près de deux mois à l'écrire. Commencé le 7 mai, le livre sur Waterloo fut achevé le 30 juin, à huit heures et demie du matin. A cette date, son carnet porte : « 30 juin. — « J'ai fini les Misérables sur le champ de bataille « de Waterloo et dans le mois de Waterloo. »

C'est en 1846 que le Poète avait écrit les premières pages de son livre. Il le pensait publier en 1848 (1). Les hasards de la politique en avaient décidé autrement. L'exil venu avec ses loisirs forcés, il avait songé à achever la grande œuvre commencée. De Bruxelles, il mandait à sa femme : « Je me bornerai à finir ici mon livre des Misères. Qui sait ? C'était peut-être la seule chance de le finir. Il ne faut jamais accuser, ni juger la Providence » (2). Onze ans plus tard, l'œuvre paraissait.

Avec quel soin, avec quelle patience d'historien, et le mot n'est pas impropre ici, elle fut conçue, en ce qui regarde Waterloo, seul point qui nous occupe ici, l'examen du manuscrit, des matériaux et des pièces annexes, suffit à le prouver. D^aucuns ont facilement triomphé de ce

* H) Edmond Biré, Victor Hugo après 1830; Paris, 189-1, in-18 tome ii, p. p. 105, 106.

(2) Lettre à Mme Victor Hugo; Bruxelles, 14 décembre 1851.— Victor Hugo, Correspondance...; p. 107.

qu'ils ont innocemment appelé « les erreurs historiques » de Victor Hugo. Ces impeccables auteurs, aveuglés par leur poutre, oubliaient que dès les premières pages de son livre, le Poète avertissait le lecteur de la modestie de son plan. « Il va sans dire que nous ne prétendons pas faire ici l'histoire de Waterloo... Nous laissons les historiens aux prises ; nous ne sommes qu'un témoin à distance... nous n'avons ni la pratique militaire, ni la compétence stratégique qui autorisent un système... » Malgré cet avertissement du chapitre III, on s'est avisé de vouloir prendre pour un livre d'histoire militaire ce qui n'était que le plus admirable poème épique de la langue française. Cependant, dans les papiers de Victor Hugo, il était demeuré tels dossiers qui prouvaient son soin de documentation, son désir de faire la lumière sur des points qu'il était, lui, Poète, en droit de négliger, et d'abandonner à la critique des historiens. Tel pour le récit de l'écrasement des derniers carrés de la Garde, dont les pièces, documents et témoignages, se trouvent classés en un dossier sous le titre :

Les Misérables — o —

Affaire

du mot

de Cambronne.

Tel encore pour le passage relatif au chemin creux d'Ohain, taxé si souvent de fable. Là encore, un dossier porte :

Waterloo — o —

Chemin creux d'Ohain.

A titre de curiosité, on en peut tirer cette lettre d'un recteur anglais, M. E. Hewlett, de Manchester, lequel écrit, à la date du 28 juillet 1870, au Poète :

J'ai, depuis peu, en ma possession, un livre assez rare publié immédiatement après la bataille ; il contient un plan des champs à vol d'oiseau, pris à l'endroit exact où les cuirassiers ont chargé. Or, il y a sur le plan un grand et profond ravin. Comme ce croquis a été pris d'après l'aspect naturel du terrain, qui se modifia par suite des excavations du monument du Lion, ce témoignage est valable et confirme nos vues.

Mais de plus graves et de plus sensibles reproches devaient être faits à Victor Hugo par ses amis politiques. « Lorsque parurent les livres Waterloo et le Petit-Picpus, les républicains manifestèrent quelque mauvaise humeur », écrit le savant et dernier éditeur des Misérables. Et il ajoute : « On n'avait aucune indulgence pour

Napoléon (1) ». Mais en avaient-ils davantage pour celui qui, au bas d'un feuillet des Misérables, avait pu écrire :

H février 1848.

Ici le pair de France s'est interrompu. (2) Et le proscrit a continué.

30 décembre 1860.

Guernesey.

Certains proscrits s étonnaient de voir ce proscrit d'un Empire louer et plaindre le sort d'un Empereur tombé. Ils n'établissaient pas la distinction nécessaire entre le régime de l'Empire d'essence jacobine de 1805 et le régime de l'Empire d'essence autocratique de 1852.

Ils oubliaient, au reste, que de ces distinctions le Poète a le droit de ne tenir aucun compte, et qu'en Waterloo Victor Hugo n'avait considéré que le charnier d'où s'élance la Poésie, les mains pleines de lauriers et de cyprès. Certes, adolescent, avant la vingtième année, il avait, lui aussi, écrit contre « Buonaparte », contre le « Robespierre à cheval » dont la cavale hennissante foulait les générations innocentes, contre le « Corse » dont l'exécrable gloire était faite des pleurs des

(1) Victor Hugo. Les Misérables.- : quatrième partie; édit. de l'Imprimerie Nationale; Paris, MDCCCC IX, in-4, p. 416.

(2) Une ordonnance royale de Louis-Philippe, avait, on le sait, créé Victor Hugo pair de France le 13 avril 1845.

Maison habitée, en 185a, place de l'Hôtel-de- Ville, à Bruxelles, par Victor Hugo.

mères et du lamento des eanons. Il avait dit, lassé du récit glorieux de ses victoires passées :

Assez de la louange, il fatigua la voix ! (1)

Cette renommée ne lui était qu'une « gloire incendiaire » (2), il était un « lléau vivant » (3), un « despote, empereur d'un camp » (4), et sacré, dans Notre-Dame, par ce pape venu du fond des Romagnes, pour bénir le « meutrier » du duc d Enghien.

Un sang royal teignit sa pourpre usurpatrice (5).

Mais, depuis!... Revenu à une raison personnelle, il avait compris que ce que Napoléon représenta de 1804 à 1821 pour l'Europe, fut l'idée de la liberté révolutionnaire, qu'à cette idée les monarques et les oligarchies continentales avaient livré une guerre sans merci et, qu'à Waterloo, ce ne fut point l'Empereur mais la Liberté Française qui chut dans les boues sanglantes de Mont- Saint-Jean. Et le Poète avait fait monter autour

(1) Victor Hugo, Od es et Ballades ; nouvelle édition; Paris, 1866, jn-8, livre u, ode iv, A mon père, p. 107.

(2) Victor Hugo, Odes et Ballades...; livre m, ode m, Les Funérailles de Louis XVIII; p. 148.

(3) Victor Hugo, Odes et Ballades...; livre i, ode xi, Buonaparte ; p. 86.

(4t Victor Hugo, Odes et Ballades...; livre i, ode xi, Buonaparte; p. 87.

(5) Victor Hugo, Odes et Ballades...: livre i, ode xi, Buonaparte; p. 87.

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du bronze captif de la place Vendôme les strophes de ses odes. Comme un essaim de jeunes aigles il avait lâché ses vers et ils planaient autour de l'Arc-de-Triomphe et de ce « puits de gloire » où dort Napoléon. Depuis !... A Sainte-Hélène, « sout le verrou des rois prudents », l'Empereur avait dégagé de son œuvre et de sa chute les leçons de l'histoire et la morale de son règne. « J'ai consacré la Révolution, je l'ai infusée dans nos lois », disait-il, le 22 octobre 1820, au docteur Antommarchi (1). Le 16 avril 1821, il dictait à Montholon un plan de règne pour le duc de Reichstadt et il proclamait : « J'ai sauvé la Révolution qui périssait, je l'ai lavée de ses crimes, je l'ai montrée au monde resplendissante de gloire ; j'ai implanté en France et en Europe de nouvelles idées. » Il disait encore : « J'ai donné, le premier, l'exemple d'un gouvernement qui favorise les intérêts de tous ; je n'ai pas gouverné pour ou par les nobles, les prêtres, les bourgeois ou les ateliers ; j'ai gouverné pour toute la communauté, pour toute la grande famille française (2) ». Et à son médecin. O'Meara, le 18 juin 1818, il avait assuré déjà, avec cette sobre fierté

ili Docteur F. Àntommarchi, Derniers momens de Napoléon ou complément du mémorial de Sainte-Hélène: Bruxelles: 1825. in-S. tome i, p. 376.

(2) Comte rie Montholou, Récits de la capiivilé de l'Empereur Napoléon à Saint-Hélène : Paris. IS4T, iu-S. tome n, p. 520.

qui marque ses aveux de l'exil : « Je suis l'homme du peuple, je sors du peuple moi-même (1) ». Quel obstacle y avait-il, pour un proscrit du second Empire, pour un proscrit de 1851, à se rallier à ces grandes théories libérales, à les saluer, à les reconnaître, et surtout dans un livre qui, pour l'auteur, avait « la fraternité pour base et le progrès pour cime? (2) ». Le malentendu n'était-il point uniquement du côté de ceux qui n'admettaient pas d'autre couleur que le rouge vif au républicanisme d'alors ?

Victimes des coups de force du second Empire, ils se refusaient à voir l'armature révolutionnaire de l'œuvre du premier Napoléon, et, ennemis du troisième, ils les englobaient tous deux dans ces farouches exécrations qui sont le refuge des âmes naïves et faibles pour qui les lois de l'éthique politique conservent d'impénétrables secrets.

Du 9 juin au 14 juillet 1861, les carnets de Hugo nous fournissent encore quelques menus renseignements sur son séjour à Waterloo. Son fils l'y vint voir, le 9 juin, dans la matinée, avec un ami, M. Allix. On visita les fermes histo-

(1) Napoléon en exil ou l'écho de Sainte-Hélène, ouvrage contenant les opinions et les réflexions de Napoléon sur les événements les plus importants de sa vie, recueillis par Barry O'Meara, sondermer chirurgien; Paris, 1823, in-8, tome II, p. 413.

(2) Lettre de Victor Hugo à Lamartine: Hauteville-House, 24 juin 1862. — Victor Hugo. Correspondance...: p. 252.

riques, et ce fut ce jour-là qu'au tertre de Rossomme furent trouvés les morceaux de 1er gardés par le Poète. Charles partit le lendemain. Des admirateurs de l'écrivain lui succédèrent. Ils s'en venaient contempler le Poète dans l'élaboration de sa nouvelle œuvre. Désireux de solitude, il donna des ordres aux frères Dehaze, et évita les fâcheux. Le 12 juin, on le voit partir de grand matin pour Braine-le-Chàteau. Arrivé à sept heures, il y dessine le pilori, la façade du manoir, rôde dans les ruines et repart au crépuscule. A neuf heures, il est à VHôtel des Colonnes. La veille, Mme Hugo et sa fille sont arrivées à Bruxelles. Le Poète les rejoint le 17 juin, demeure avec elles un jour, et ayant regagné Waterloo le soir de ce quarante-sixième anniversaire de la bataille, il passa la nuit à battre la plaine. Le lendemain, le travail reprend, actif et obstiné, puisque dix jours plus tard les Misérables sont achevés. Repris par la hantise des champs visionnaires, il recommence ses promenades. Le 1er juillet, il note :

J'ai trouvé dans le champ de bataille de Waterloo, une pierre ayant la forme d'une tête d'aigle.

Presse-papier magnifique envoyé par le Hasard ! Charles revient le 4 juillet, et, après son départ, le Poète rayonne dans le pays. Le 9, il

pousse jusqu'à Malines, dont les couvents dorment entre des canaux à l'ombre de la tour carrée et inachevée de Saint-Rombaud. A peine rentré à Waterloo, il est derechef accablé d'indiscrètes visites. Les journaux ont ébruité son séjour. Les admirateurs affluent. Leur zèle tenace et indiscret traque et chasse Hugo. Il ne lui demeure qu'à partir, puisquaussi bien il a arraché maintenant à ces paysages le secret que son lyrisme leur demandait. Et il part. Quelques jours il erre par la Belgique et la Hollande, et le 3 septembre, par les éclairs et les rafales d'un orage, il regagne Guernesey.

Il reprend le travail de son manuscrit, traita avec Lacroix, son éditeur, et abandonne le livre à la fortune de son sort. Ce sort triomphal, on le connaît. Le 15 mai 1862, il écrit sur ses carnets :

Il y a un an je m'installais à YHôtel des Colonnes, à Mont-Saint-Jean, pour y achever les Misérables. AujOTird'hui, la seconde et la troisième partie paraissent à Paris.

Ce souvenir de YHôtel des Colonnes lui demeure, dirait-on, inséparable des Misérables. Le 19 mai, il y revient :

J'ai fini ce matin à six heures la révision totale des Misérables. Je m'étais remis au travail de la fin,

à Mont-Saint-Jean, le 22 mai 1861, il y aura un an dans trois jours.

Et le 20 mai :

J'envoie, aujourd'hui à Bruxelles, la fin du manuscrit des Misérables. Cela arrivera le 22.. un an, jour pour jour, après ma reprise du travail à Mont-Saint- Jean.

Et, enfin, le 14 juin :

Aujourd'hui, à 4 h. 1/2 de l'après-midi, j'ai corrigé la dernière feuille des Misérables ; j'en avais écrit la dernière page, il y a près d'un an, à Mont-Saint- Jean, le 30 juin 1861, à 8 h. 1/2 du matin.

Le 16 septembre de cette même année, les éditeurs des Misérables offrirent, à Bruxelles, un grand banquet au Poète, qui présidait, entouré de M. Fontainas, bourgmestre de la ville, et du président de la Chambre des Représentants. Il ne paraît pas que pendant ce voyage, Victor Hugo retourna à Waterloo. Son livre sur la bataille l'avait popularisé, maintenant, dans ces campagnes glorieuses de l'avoir eu pour hôte. Tout d'abord, on l'avait cru un général étudiant la journée du 18 juin 1815 sur le terrain même des opérations. Mais, à présent, on savait ! Le magnifique morceau de Y Expiation commençait à pénétrer dans les masses du petit peuple. Quelques années plus

tard, ce devenait le morceau classique à débiter aux visiteurs étrangers. « Les gamins du pays Bavent par cœur les magnifiques vers de Victor Hugo, écrit M. Georges Barrai. On les leur apprend dans les écoles de tous les villages environnants. Et je vous assure qu'ils ne les disent pas mal » (1). Ainsi Ta revanche de la proscription commençait pour le Poète. Le souvenir de cette neuve gloire lui devait être sans amertume jusqu'au jour où il y put mêler la douleur saignante de la mort. Le 27 août 1868, Mme Victor Hugo décédait à Bruxelles, brusquement. « Dieu recevra cette àme douce et grande dans la lumière. Elle a maintenant des ailes », écrivait l'époux à sa belle-sœur (2). Jusqu'à la frontière, il accompagna le cher cadavre ramené vers la Patrie. Et lui retourna s'enfoncer dans les brumes et les vents de son exil. Il ne retourna plus à Waterloo. Son souvenir, cependant, y demeure durable et certain. Ce champ désert, sacré par la défaite française, ne l'est pas moins par la rêverie du Poète, par l'instant de son génie. Il l'a dégagé des rhétoriques banales, des littératures coutumières. Par 1rs nuits et les jours qu'il vécut à

(4) Georges Barrai, Itinêraii de l'épopée de Waterloo;

Paris, s. d., in-18. p. 84.

(8] Lettre de Victor Hugo à Mme Julie Chenay, sœur de Mme Victor Hu£o; Bruxelles, 27 août 1868.— Victor Hugo, Correspondance... ; p. 121.

Waterloo, il a interdit d'en écrire après lui. Il a fixé pour l'éternité l'apothéose lyrique du moment de ce tremblement de terre. Il n'y a plus qu'à l'écouter gronder au travers de son livre et à se pencher, avec lui, sur ce gouffre immense et béant où crient des grognards, où tonnent des bronzes, où se déchirent des drapeaux, où gronde, forge fulgurante, la mitraille ennemie, et où s'abattent les aigles, de grands aigles foudroyés qui serrent dans leurs griffes des lambeaux de la France révolutionnaire égorgée...

Hector Fleischmann.

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