‹ Victor Louis, architecte du Théâtre de BordeauxChapitre 17 sur 86 · ARTICLE PREMIER · texte numérisé non relu

ARTICLE PREMIER

Les maires et jurats de Bordeaux seront tenus, dans un mois, à compter du jour de la signification qui leur sera faite du présent arrêt, de remettre, entre les mains du sieur Controlleur général

des finances, un état détaillé et certifié d’eux véritable de tous les revenus de l’Hôtel de Ville de Bordeaux, de quelque nature qu’ils soient, ensemble un état de leurs charges et dépenses annuelles, tant ordinaires qu’extraordinaires, pour, sur le compte qui en sera rendu à Sa Majesté, être par Elle ordonné ce qu’il appartiendra.

L’arrêt du Conseil du 18 juillet 1670 1 sera exécuté suivant sa forme et teneur; en conséquence, les mandats tirés par lesdits Maire, Jurats et autres que ceux qui seront autorisés par un état arrêté au Conseil, ne pourront être acquittés par le trésorier et autres receveurs des deniers communs, qu’ils n’aient été visés et approuvés par l’Intendant et Commissaire départi pour l’exécution des ordres de Sa Majesté en sa province de Guienne, à peine, contre lesdits fermiers, trésorier ou receveurs, d’en répondre en leur propre et privé nom, et de radiation, dans leurs comptes, du montant des mandats qu’ils auraient acquittés sans qu’ils eussent été visés par ledit Intendant et Commissaire départi; à l’effet de quoi lesdits Maire et Jurats seront tenus, à mesure qu’ils expédieront lesdits mandats, de les présenter audit Intendant et Commissaire départi.

Le Trésorier et autres receveurs des deniers communs de ladite ville, seront tenus de tenir un registre-journal, lequel sera coté et paraphé par ledit sieur Intendant et Commissaire départi, par premier et dernier, et d’y porter et libeller exactement toutes les recettes par eux faites, ensemble, toutes les dépenses ordinaires et les mandats par eux acquittés pour dépenses extraordinaires; duquel registre ils remettront, à la fin de chaque mois, une copie certifiée véritable au sieur Intendant et Commissaire départi, pour être par lui visée et adressée au sieur Controlleur général des finances, avec les observations dont les dépenses faites, à la fin de chaque mois, lui paraîtront susceptibles.

Si, dans le nombre des mandats qui seront présentés au visa par lesdits Maire et Jurats, il s’en trouvoit quelqu’un que ledit

1 Voir le texte de cet arrêt dans le Livre des Privilèges, p, 402.

sieur Intendant et Commissaire départi ne crût pas devoir viser il le retiendra entre ses mains et instruira le Controlleur général des motifs sur lesquels le refus de son visa sera fondé, pour, sur le compte qui en sera rendu à Sa Majesté, être ordonné ce qu’il appartiendra. Enjoint Sa Majesté audit sieur Intendant et Commissaire départi de tenir la main à l’exécution du présent arrêt qui sera inscrit sur les registres de l’Hôtel commun de ladite ville de Bordeaux, signifié, de l’ordre exprès dudit Intendant et Commissaire départi, aux Maire et J urats, trésorier et autres receveurs de ladite ville, et imprimé, publié et affiché partout où besoin sera. Fait au Conseil d’État du Roi, Sa Majesté y étant, tenu à Versailles le onze décembre mil sept cent soixante-quatorze.

Signé : Bertin.

Louis par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre. A notre amé et féal conseiller en nos conseils, le sieur Intendant et Commissaire départi pour l’exécution de nos ordres en la Généralité de Bordeaux, salut. Nous vous mandons et ordonnons par ces présentes signées de Nous, de procéder et tenir la main à l’exécution de l’arrêt dont expédition est ci-attachée sous le contre-scel de notre chancellerie, cejourd’hui rendu en notre Conseil d’État, Nous y étant, pour les causes y contenues : commandons au premier notre huissier ou sergent sur ce requis, de signifier ledit arrêt à tous qu’il appartiendra, à ce que personne n’en ignore, et faire en outre pour l’entière exécution d’icelui, et de ce que vous ordonnerez en conséquence, toutes significations, sommations, commandements et autres actes et exploits de justice requis et nécessaires, sans autre permission, car tel est notre plaisir.

Donné il Versailles le onzième jour de décembre, l’an de grâce mil sept cent soixante-quatorze, et de notre règne le premier.

Signé : Louis.

Et plus bas : Par le Roi : Bertin.

Charles-François-Hyacinthe Esmangart, chevalier, seigneur des Bordes, de Freynes, Pierrerue et autres lieux, conseiller du Roi en ses conseils, maître des requêtes ordinaire de son hôtel, intendant de justice, police et finances en la Généralité de Bordeaux.

Vu le présent arrêt, ensemble la commission du Conseil et les ordres du Roi ù nous adressés par M. le Controlleur général,

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nous ordonnons que ledit arrêt sera signifié, par notre exprès, aux Maire et Jurats de Bordeaux, trésorier et autres receveurs de ladite ville, inscrit sur les registres de l’Hôtel commun d’icelle, exécuté suivant sa forme et teneur, et imprimé, publié et affiché partout où besoin sera.

Fait à Paris, ce 7 janvier 1775.

Signé : Esmangart.

Et plus bas : Par Monseigneur : Duchesne i.

Pour mieux faire saisir toute l’importance de l’arrêt du Conseil d’État du 1 1 décembre, le Contrôleur général écrivit aux jurats, afin qu’ils comprissent que désormais ils étaient mis en tutelle et qu’à l’avenir le Conseil d’État serait pour eux une sorte de conseil judiciaire1 2.

» Messieurs,

« Paris, le 25 x^re 1774.

» Aux termes de l’art. 2 de l’arrêt du Conseil du 1 1 xbre 1774, » les dépenses ordinaires de votre Ville doivent être authorisées » par le Conseil; il y doit être arrêté un état de ces dépenses. » Cette disposition n’est que l’expression de l’arrêt du 18 juillet » 1670, qui y est rappellé.

» L’inéxécution de cette disposition ne peut être que très pré- » judiciable à la Ville. Le rétablissement de l’ordre si nécessaire » dans l’administration de ses revenus exigeant une parfaite » connoissance de la nature et de la qualité de ces dépenses, me » détermine à insister sur l’exécution littérale des arrêts; il est » donc essentiel que vous vous en occupiez et que vous m’envoyiës » incessament un état détaché et circonstancié de ces dépenses, » Lorsque cet état aura été arrêté dans le vœu et dans l’esprit de » ces arrêts, il servira de règle aux dépenses que vous aurez à

1 De l’imprimerie de Simon de La Court, imprimeur du Roi, rue du Cihernan, à Bordeaux, 1775. ( Arch . départem. de la Gironde, série C, n° 3263.) Cet arrêt a été reproduit dans le Livre des Privilèges, p. 662.

2 Le 3i décembre 1774, les jurats écrivirent au maréchal de Richelieu afin de l’informer de la situation nouvelle qui leur était faite, puis au Contrôleur général Turgot pour lui accuser réception des ordres qu’ils avaient reçus et le prévenir de l’empressement qu’ils allaient mettre à le satisfaire. (Voir Portefeuille ichnographique, p. 108.)

» ordonner, et en le rapprochant des copies de journaux que votre » Trésorier doit m’envoyer, je pourrai juger de la validité des » payements qu’il aura faits. Je connois votre zèle pour les » intérêts qui vous sont confiés, et je ne doute pas que vous ne » vous mettiez incessamment en règle à cet égard.

» Je suis, Messieurs, votre très humble et très affectueux ser- » viteur, » Turgot. »

Il ne faut pas une grande clairvoyance, après avoir lu bien attentivement les lettres échangées entre les Ministres, l’Intendant et le Corps de Ville, pour comprendre toute la finesse ironique contenue dans cette dernière phrase : « Je connois votre \ele pour les intérêts qui » vous sont confiés, et je ne doute pas que vous ne vous » mettiez incessamment en règle à cet égard. »

Dès ce moment la guerre fut déclarée, et les jurats, sentant bien leur faiblesse pour lutter ouvertement contre le pouvoir central, se vengèrent en partie sur l’architecte, qu’ils considéraient, bien à tort, comme le provocateur de l’affaiblissement de leur autorité. Louis, de son côté, comprit de suite toutes les conséquences que produirait l’arrêt du 1 1 décembre. « Quel que fût le motif qui le » détermina, a-t-il écrit1, il excita des ennemis puissans » contre l’édifice commencé. Lorsque, par une inspection » directe, on peut partager la gloire d’un monument, tous » les autres intérêts peuvent être oubliés; mais si l'on » n’entre plus pour rien dans sa construction, il est assez » ordinaire alors d’en devenir les censeurs, ou au moins » des spectateurs très indifférens. Aussi, dès que le Corps » municipal, qui, six mois avant, louait à l’excès et mon » ouvrage et ma personne, se vit privé de l’administration » de la Salle, il m’abandonna à tous les effets d’une haine

i Discours préliminaire, p. 3.

)) qui lui paraissait encore au-dessous de son mécontentement. »

Donc, à la fin de l’année 1774, le chantier du Théâtre était désert, les affaires municipales en liquidation, et Louis en route pour Paris, avec ses états de dépenses, pour les soumettre à l’examen du Contrôleur général Turgot.

En terminant ces préliminaires de la construction de la nouvelle Salle de spectacle de Bordeaux, nous croyons pouvoir dire que plusieurs faits ont été rectifiés ou mieux expliqués à l’aide de documents encore non publiés et que nos honorables devanciers dans l’histoire du Théâtre n’avaient pas eu l’heureuse chance de découvrir.

D’après M. Detcheverry, l’intendant Esmangart serait intervenu au dernier moment dans l’interruption des travaux1, alors qu’il est juste de lui reconnaître une large part dans ce qui s’est fait au début de cette vaste entreprise.

M. Léonce Lamothe attribue bien à tort à Turgot l’envoi de l’architecte Pâris2, que l’on a vu déléguer par l’abbé Terray, ministre aussi corrompu que son succèsseur fut intègre.

M. Gaullieur L’Hardy fait élever comme par enchantement sur l’îlot du Chapeau-Rouge «.vingt - quatre belles maisons bâties, meublées et habitées dans l’espace de deux ans3, » alors que plus de deux ans après le

1 Histoire des Théâtres de Bordeaux, p. 74.

2 Les Théâtres de Bordeaux, p. 32.

3 Portefeuille ichno graphique de Louis, p. 20. — En relevant cette erreur, il est bien loin de notre pensée de vouloir amoindrir le travail de M. Gaullieur L’Hardy. A lui, dirons-nous encore, revient l’honneur

commencement des travaux de la Salle on n’était encore qu’à l’adjudication de plusieurs emplacements, dont le total s’élevait à quarante-trois* 1 .

Mais le point sur lequel on ne saurait trop insister, car jusqu’à présent il a pour ainsi dire été laissé dans l’ombre, c’est la manière irréfléchie avec laquelle ce grand œuvre du Théâtre fut commencé, les moyens financiers réellement disponibles n’étant, au début des travaux, que de 12,000 livres empruntées à rente viagère au sieur Pacareau2.

Ajoutons encore que pas un mot n’avait été dit du motif réel de la mission de l’architecte Paris et du beau rôle que joua l’intendant Esmangart dans toutes ces compétitions. Et cependant Esmangart était un homme distingué, très autoritaire sans doute, selon l’esprit du temps, mais qui n’en fut pas moins, avec Boucher, Tourny et Dupré de Saint-Maur, l’un des créateurs du Bordeaux que l’on admire aujourd’hui.

Oui, quelque pénible que soit pour l’amour-propre local l’exposé de tout ce qui s'est accompli dans cette ville au xviii® siècle, dans l’ordre monumental, il faut reconnaître que c’est à des artistes et à des administrateurs étrangers qu’on le doit, et qu’ils l’exécutèrent en dépit de toutes les influences de la Jurade.

d’avoir, le premier, réuni des notes biographiques sur l’architecte du Théâtre et d’avoir payé « le tribut si mérité d’admiration et d’éloges dus à Louis» quoique «privé de renseignements précis et de matériaux historiques pour parvenir au but qu’il eût désiré,» ainsi qu’il le disait dans une lettre adressée à l’Académie de Bordeaux.

1 Le dernier emplacement fut adjugé le 26 mai 1777. Plusieurs avaient

été achetés par un seul acquéreur; de là, le plus ou moins d’importance de certaines maisons. .

2 11 n’en est question que dans une lettre des jurats, publiée par M Gaullieur L’Hardy, p. 10g.

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Nous ne pouvons mieux résumer l’état des dépenses et des travaux de cette première partie de la construction de la Salle de spectacle, qu’en publiant le document suivant, extrait des Archives municipales de la ville de Bordeaux1 :

Qui se construit à Bordeaux en exécution des Lettres-patentes du 4 septire 1773, qui ordonnent de bâtir la Salle dans deux ans et permettent d’ emprunter une somme de deux cent mille livres.

Le 4 xbre 1773, en conséquence d’un devis et détail estimatif, il fut fait adjudication, dans l’assemblée des notables, aux srs Godefroy et Chalifour, maîtres maçons, pour l’entreprise des fondations, savoir : à 6 1. 10 s. la toise cube de la fouille des terres, 58 1. 6 s. la toise cube de maçonnerie en moellons, à 97 1. 3 s. la toise cube de maçonnerie en pierre de Bourg, 25 1. 14 s. la toise superficielle de voûte en pierre de Bourg, et enfin 26 1. 14 s. aussi la toise superficielle de voûte en pierre de Roc de Tau.

C’est en conséquence de ces marchés, que les fondations, les souterrains et voûtes de la susdite Salle ont été construits et dont l’arasement est fait au niveau du rez-de-chaussée. Il y a aussi quelques assises, dans

1 Carton Théâtre , série G. G., nos 307 et 3o8. M. Gaullieur L’Hardy a publié, p. 26, un Etat des dépenses faites à l'époque de la première cessation des travaux ; le montant de cet état diffère peu du nôtre, mais il ne donne que sommairement le chiffre des dépenses.

certaines parties, érigées et élevées au-dessus du sol dudit rez-de-chaussée.

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