CHA VAILLE
L’intendant Esmangart n’eut pas beaucoup de peine à comprendre que, sous des formes correctes, se cachait l’intention de résister à ses ordres : aussi, répliqua-t-il par un message d’un style peignant bien le délégué de l’autorité royale. En voici la minute :
«Bordeaux, 3o X^e 1772.
» Messieurs les Jurats,
» La première détermination, Mrs, que des officiers municipaux » devroient prendre, lorsque le Commissaire du Roy leur fait » passer des ordres de ses ministres, seroit de s’y conformer sans » délay. Voilà, de toutes les formes, celles dont vous devez être 11 les gardiens les plus fidèles.
» Je ne désaprouve nullement que vous instruisiez M. le » Gouverneur des ordres que M. le Controlleur général m’a » chargé de vous donner; il sera certainement aussi surpris que » moy que le compte que vous vous proposez de luy rendre en » ait suspendu l’exécution; je connois assez les principes sages » qui dirigent l’administration de M. le maréchal de Richelieu, » pour être bien sûr de la réponse qu’il vous fera.
» L’erreur de datte qui peut se trouver à ma dernière leltre » m’a échappé en la signant; mon secrétaire l'a dattée du 28 ghre, » au lieu du 28 Xbr0; je vous prie de corriger cette petite erreur.
» Je suis très parfaitement, etc. »
En même temps qu’Esmangart écrivait aux jurats la lettre précédente, il adressait une dépêche au Contrôleur
général, pour le tenir au courant du résultat de ses démarches : « Je ne crois pas, écrivait-il, qu’ils osent me les refuser (les états de dépenses); s’ils le faisoicnt, M., j’aurois l’honneur de vous en rendre compte. Ce que je puis vous dire aujourd’hui, c’est que je suis sûr qu’il existe des abus qu’il est indispensable que votre œil éclaire. » Deux jours après, voulant sans doute bien commencer l’année, l’Intendant adressait une nouvelle lettre au ministre Terray.
« Bordeaux, 2 janvier 1773.
» Monsieur,
» Pour remplir vos viies et l’objet dont j’ay cru devoir vous » rendre compte, j’ay écrit, ainsi que j’ay eu l’honneur de vous le » marquer, aux jurats de Bordeaux pour qu’ils me remissent, » d’après vos ordres, les comptes et les pièces justificatives des » recettes etdépenses de l’Hôtel de Ville, des six dernières années. » Je vous avois prévenu sur l’éloignement qu’ils ont de soumettre » à vos regards, ainsi qu’aux miens et à tous ceux qui pourroient » les éclairer, les détails de la plus vicieuse de toutes les adminis- » trations ; cependant, ils n’ont pas précisément osé me refuser » ce que je leur demandois par votre ordre, mais ils m’ont fait » une réponse assez singulière; j’en joindray ici copie, Monsieur, » ainsi que de ma première lettre et de la seconde que je leur ay » écrite. Vous remarquerez que, pour ne point remettre ce que » vous désirez voir et approfondir, ils voudroient mettre en jeu » l’autorité du Gouverneur de la province, pour un objet qui luy » est absolument étranger, surtout quand j’ay parlé d’après vos » ordres. Ils ont sûrement écrit à M. le maréchal de Richelieu » qui vous en parlera vraisemblablement. Il seroit intéressant » qu’il leur répondit qu’il est étonné qu’on se serve du prétexte » de son influence sur les affaires de la Ville, pour différer de me » remettre des pièces que vous me chargez de demander et de » voir pour vous en rendre compte. Je ne puis m’expliquer bien «particulièrement avec luy à ce sujet, mais je lui en ay dit un » mot. Je crois, Monsieur, pour trancher toutes difficultés à cet » égard, qu’il est nécessaire que vous ayez la bonté d’écrire vous » même aux Jurats, pour qu’ils satisfassent sans délay aux ordres
» que je leur ay donnés de votre part. Comme je connois le génie » du pays et l’intérêt qui dicte cette résistance, je joindray ici le » projet de lettre, telle qu’il me paroit indispensable que vous » ayez la bonté de l’écrire; je pense même qu’il seroit utile que » vous me l’adressassiez, pour que je leur fasse savoir, en la leur » remettant, que vous m’avez chargé de tenir la main à » l’exécution de vos ordres i .
» Je ne vous cacheray pas que, depuis la première ouverture » que j’ay eu l’honneur de vous faire, j’ay eu connoissance d’une » infinité de choses sur lesquelles il est de toute nécessité et » même très urgent que vos regards s’étendent. Je ne crois pas » devoir entrer à ce sujet dans aucuns détails, vis-à-vis de M. le » maréchal de Richelieu, c’est à vous seul que j’en dois rendre » compte; mais, s’il vous en parle avec une certaine chaleur, » comme cela pourroit bien-être, n’y âuroit-il pas grand mal que » vous luy laissassiez appercevoir que vous avez de fortes suspi- » cions que vous voulez éclaircir. Si vous pouviez charger » quelqu’autre que moy de ce soin, vous me feriez le plus grand » plaisir, Monsieur, je vous le proteste, mais il n’est pas possible » que vous différiez de vous faire rendre compte de cette admi- » nistration; je crois vous en dire assez pour être entendu.
» Indépendament des ordres particuliers que vous pourrez w juger à propos de me donner, je vous en demande toujours » d’ostensibles.
» Je suis, etc. » Esmangart. »
Mais, pendant qu’ Esmangart réclamait avec tant d’insistance l’appui du Contrôleur général, il entretenait
i Projet de lettre du Contrôleur général aux jurats de Bordeaux, rédigé par l’intendant Esmangart :
«J’ay chargé M. l’Intendant de Bordeaux, Mrs, d’examiner les comptes » et les pièces justificatives des recettes et dépenses de l’Hôtel de Ville, » depuis 1766, et d’en former un tableau qu’il est intéressant que j’aye » sous les yeux. Je sais qu’il vous a écrit et qu’il vous a demandé, par » mon ordre, de.les luy remettre. Je suis étonné que vous ayez différé de » satisfaire à ceux qu’il vous a donnés, à ce sujet, sous un prétexte qui » n’en devoit point suspendre l’exécution. L’intention de S. M. est que » vous vous y conformiez exactement, et que vous remettiez sans délay, » entre les mains de M. l’Intendant, vos comptes et les pièces justiffica- » tives depuis l’époque que j’ay fixée. Je l’informe des ordres que je » vous fais passer, et je le charge de tenir la main à leur exécution. »
une correspondance suivie avec un de ses amis de Paris, M. de Comarieu 1 2 , fort au courant de tout ce qui se disait et se faisait au ministère des finances. Comarieu, d’un esprit moins ardent aux réformes, trouvait que l’Intendant avait été mal inspiré de vouloir jouer le rôle, toujours bien difficile, de redresseur de torts; aussi lui écrivait-il, à la date du 9 janvier 1773 : « Nos dernières » lettres, mon ami, se sont croisées; j’ai sçu depuis que » vous vous étiez donné deux embarras. L’un, le jeu; » pourquoy en écrire directement à M. Bertin et point » du tout à M. le maréchal3? L’autre, des comptes que » vous avez demandés au trésorier de la Ville. Expliquez- » vous, en réponse; meîtez-moi en état de vous servir. Je » vous embrasse. » L’explication demandée fut transmise sans retard et dans des termes qui présentent sous un jour tout à fait nouveau l’intendant Esmangart, personnalité qui n’a jamais été mise en relief dans l’histoire de Bordeaux. C’est pourtant lui, comme on le verra bientôt, qui fut l’instigateur de la détermination prise par Turgot pour l’achèvement de l’œuvre de Louis ; c’est Esmangart qui provoqua la réforme administrative pour la construction de la nouvelle Salle de spectacle. Il y a donc lieu de bien faire connaître ce haut fonctionnaire et, comme il a
1 « De Comarieu, inspecteur général du domaine. » (Almanach royal.)
2 La passion du jeu à Bordeaux était alors portée à son comble, et malgré les instructions sévères que recevait l’intendant Esmangart, il ne pouvait réussir à calmer cette fureur. Mais, aussi, ne doit-on pas oublier que le mauvais exemple venait de haut. Sous l’administration du duc de Richelieu, «Bordeaux était ébloui de bals et de fêtes, envahi par les courtisanes et couvert de tripots. » L’impuissance des intendants était ici manifeste, et l’on verra plus tard à quel expédient fut réduit M. de Clugny pour faire cesser le jeu dans son propre hôtel, lors de la fête qu’il offrit au duc de Chartres. — La Correspondance secrète, 1787, t. I, p. 288, donne des extraits curieux de l’ouvrage de M. Dusaulx :
Réflexions sur la fureur du jeu.
été déjà dit, la situation des finances de la Ville au moment où commençaient les premiers travaux.
Le 16 janvier 1773, Esmangart répondait à son ami Comarieu :
«Vous me faites rire, mon ami; vous me demandez pourquoi, » pourquoi, etc., comme si vous ne connoissiez pas le terrein et » le pays que j’habite. J’ai écrit sur le jeu, au bal masqué, parce » que sans cela il s’ouvroit le jour des Rois. On vous dira que » non, mais croyez m’en, moi qui suis sur les lieux; auroit-il » mieux valu atendre que l’on eut joüé pour le deffendre de mon » chef, et pouvois-je fermer les yeux? On diroit que j’ai fait chose » nouvelle, en rendant compte au Ministre de la province d’un » objet qui intéresse si essentiellement le bon ordre. Vous devés » sentir que je ne pouvois écrire qu’à lui et que tout autre voye » aurait été inutile.
» A l’égard des comptes de l’Hôtel de Ville, croyés vous que je » suis curieux de les voir? C’est une source de tracasseries, je le » sais; j’ai du rendre compte au Ministre des finances des dépré- » dations qui existent. Si elles lui sont indifférentes, vous » entendez bien que je n’y mets pas d’autre intérêt que celui de » mon devoir et du bon ordre. Ce que je puis vous dire, à vous » qui êtes mon ami, c'est que j’ai la preuve de fripponneries » insignes, de la part de quelques-uns des principaux administra- » teurs de cette République. Jusqu’en 1767, toutes les dépenses » étaient visées par l’Intendant; rien n’a dérogé à cet usage qui » est conforme à une foule de règlements, mais, depuis qu’il » a cessé d’avoir lieu, les abus se sont accrus journellement, au » point qu’il faut avoir ce que j’ai sous les yeux, au moment où » je vous écris, pour le croire. Vous entendés le françois, vous » sentés ce que cela veut dire; jugés, après cela, si je pouvois, si » je devois garder un silence qui m’auroit rendu coupable; du » reste, la suite de cette affaire ne m’intéresse en rien, pourvu b que l’on connoisse mes intentions.
» Vous me ferés grand plaisir de calmer un peu M. le maréchal » de Richelieu, qui me parait blessé de tout cela comme s’il y » estait pour la moindre chose. J’ai fait mes preuves vis-à-vis de «lui; je me suis fait un plaisir, en toutes occasions, d’aller au « devant de ce qui peut lui plaire; je ferai toujours de même, » assurés l’en bien, je vous prie. On cherche, depuis longtems, à
» troubler la bonne intelligence dans laquelle nous avons vécu » jusqu’ici et il y a bien des gens intéressés à y parvenir. Vous » connoissés la franchise dont je fais profession; je lui écris » aujourd’huy sur le fonds de ces deux affaires comme il me » convient, et j’y joins l’assurance de tout ce que je pense et qui » m’attache sincèrement à sa personne. J’espère que ma lettre » fera l’effet que je dois attendre, mais je compte aussi sur les » soins de votre amitié. Je marque de plus à M. le Controlleur » général que s’il veut remettre à un autre tems la suite de » l’examen des comptes de l’Hôtel de Ville; je le prie de me » donner ses ordres, auxquels je me conformeray. J’ai entre les » mains celui de 1772; ah! mon ami, j’aurois trop de choses à » vous dire. Allons donc, je finis, et je vous embrasse de tout » mon cœur 1 . »
Dans cette lettre, où l’Intendant fait si hautement profession de franchise et donne tant de preuves de perspicacité, on a peine à comprendre qu’il écrive cette phrase étrange : « Le maréchal de Richelieu me paroi t blessé de tout cela comme silyestoit pour la moindre chose. » Mais le Gouverneur de la Haute et Basse Guienne était la véritable cause de l’opposition des jurats et de l’indifférence du Ministre, opposition qui va bientôt se révéler. Esmangart ignorait donc que Voltaire appelait Richelieu le grand tripotier? Ah! nous allons en voir bien d’autres. Vers le milieu de janvier, l’abbé Terray, n’ayant pas encore répondu à la dépêche de l’Intendant du 2 de ce mois, reçut de ce dernier cette lettre de rappel :
» Monsieur,
»Jene sais quelles explications vous pouvez avoir eues avec » M. le maréchal de Richelieu, au sujet des détails concernant » l’Hôtel de Ville de Bordeaux dont il étoit de mon devoir de vous » rendre compte; il me paraît qu’il est blessé de ce que j’ai
1 Arch. dép. : Fonds de l’Intendance, série C., carton io65.
NOUVELLE SALLE DE SPECTACLE DE BORDEAUX. I 5g
«demandé aux jurats de me remettre, ainsi que vous l’avez » approuvé, les comptes des six dernières années de leur adminis- » tration. Je ne vois pas qu’il y ait là une grande témérité de la » part d’un Intendant qui, il y a cinq ans, visoit toutes les » dépenses. Cependant, Monsieur, je n’ai point de vos nouvelles, » et je ne sais quel parti vous voulés que je prenne. Si le moment » de réformer des abus, que j’ai dû vous faire connoître, ne vous » paroît pas favorable, je vous supplie de me le marquer. Le tré- » sorier m’a remis le compte et les pièces de la dépense de 1772; » je les ai examinés et ils m’ont convaincu que j’aurois été cou- » pable de vous taire ce qui existe. Je garderai, si vous voulés » que les choses en restent là, aujourd’huy, des notes qui seront » suffisantes pour prendre dans un autre tems le parti que vous » jugerés convenable, et lorsque les abus seront à leur comble, » ce qui ne sera peut-être pas bien long, vous y mettrés ordre; » voilà, M., le parti que j’ai l’honneur de vous proposer. Je vous » prie de vouloir bien me mander si vous l’approuvés et si votre » intention est que je remette au Trésorier, sans délai, les pièces «qu’il m’a confiées; j’attendrai vos ordres, mais quels qu’ils » soient, je vous prie de trouver bon, si vous jugés à propos de » donner quelque [suite] à cette affaire, de vous concerter avec » M. le maréchal de Richelieu, qui croit que je suis curieux de » voir ces détails qui me seroient fort indifférents sans l’intérêt » du bon ordre.
» Je suis, etc. »
Cette lettre se croisait avec celle de l’abbé Terray du 14 janvier, dans laquelle il exprimait sa surprise et son peu de satisfaction du retard que mettaient les jurats à se conformer à ses ordres. Ces reproches étaient suivis d’une nouvelle ordonnance qui motiva cette réponse du Corps de ville à l’Intendant.
« A Bordeaux le 21 janvier 1773.
» Nous avons reçu avec la lettre que vous nous avés fait » l’honneur de nous écrire hier, 20 du courant, celle que vous » nous avez adressée de la part de M. le Controlleur général, « du 14, contenant les ordres qu’il nous donna de remettre entre
» vos mains les comptes et pièces justificatives de recette et de » dépense de l’Hôtel de Ville, depuis 1766.
» Nous savons, Monsieur, que l’obéissance aux ordres du » Ministre est notre premier devoir; en conséquence, nous allons » travailler, dès demain, à nous mettre en état de vous faire «cette remise; quelque vigilance que nous y apportions, cela » demande du travail et des soins, à raison du déplacement préci- » pité que nous avons été obligés de faire, ces jours derniers, de » nos Archives, dans un nouveau batiment, où tous les papiers » sont encore épars 1; mais nous allons redoubler de zèle et de » travail pour pouvoir vous faire cette remise le plus tôt possible.
» Nous sommes avec respect, Monsieur, vos très humbles et » très obéissants serviteurs, les Maire, Lieutenant de maire et » Jurats, gouverneurs de Bordeaux, » Chavaille. »
On voit que malgré les injonctions du Controleur général, le mauvais vouloir ou la résistance bien calculée du Corps de ville persistait toujours; mais à l’opiniâtreté des jurats, l’Intendant opposait ses persévérantes revendications; aussi écrivait-il à l’abbé Terray, le 26 janvier 1773 :
« J’avois espéré que je pourrois vous apprendre aujourdhuy » que les jurats de cette Ville ont enfin satisfait aux ordres que
» vous leur aviez adressés directement . Ces officiers munici-
» paux, sous prétexte de déplacement de leurs Archives, et en » ayant l’air de bonne volonté, éloignent et éloigneront tant
1 Ce passage est en désaccord avec l’Essai sur l'administration municipale de Bordeaux sous l’ancien régime, p. 23, où il est dit que la municipalité quitta son antique demeure pour se transporter dans le Collège de la Magdeleine, qui va maintenant devenir le Lycee, et où elle vint s’installer en 1790. Voici ce qu’on peut lire dans le Registre de la Jurade du 2 juillet 1772 : « La reconstruction de 1 Hôtel de Ville ayant nécessité le déplacement des assises de la Jurade a l ancien Collège de Guyenne, il en résulte que la maison occupée par le sieur de Montégut, professeur d’hydrographie, a été destinée pour l’etablissement des différents bureaux. « Mais c’est dans le Collège de la Mag e^ leine que furent installés les membres du Parlement, ceux de la Coui des Aydes et du Bureau des finances, au mois de mars 1773, par lettres patentes du Roi. Ces changements nécessitèrent des travaux dont 1 sera bientôt question.
NOUVELLE SALLE DE SPECTACLE DE BORDEAUX. l6[
» qu’ils pourront le moment de faire cette remise; ils espèrent » par là l’éluder entièrement, et si vous n’avés la bonté, Monsieur,
» de soutenir, avec votre fermeté ordinaire, l’ordre que vous avés » donné, ils y parviendront. Vous sentés, par la résistance qu’ils » apportent, combien ils craignent que leur administration ne » soit éclairée par vos regards et par les miens. Je puis vous dire » que cela est aussi nécessaire pour le maintien même de l’auto- » rité qu’ils cherchent toujours à mettre en contradiction, que » pour le rétablissement du bon ordre.
» Le déplacement des archives de l’Hôtel de ville pourroit être » un motif de délay, s’il s’agissoit de former des comptes ; mais » pour en remettre qui sont arrêtés depuis plusieurs années, on » sait que c’est un prétexte qu’on n’invoque que pour gagner du » tems et le mettre à profit pour faire jouer auprès de vous^ » Monsieur, des ressorts qu’on espère rendre assés puissants « pour vous engager à changer de détermination. Vous ne verrés » vraisemblablement dans tout cela qu’une résistance qui » devient plus suspecte, à mesure qu’elle se prolonge sous le » voile même de l’obéissance.
» Si vous en portés ce jugement, que je puis vous assurer être » très véritable, il seroit nécessaire, pour mettre fin à tout ceci, » que vous voulussiez bien écrire de nouveau à ces officiers » municipaux, et leur enjoindre encore plus fortement de me » remettre les pièces que je dois voir par vos ordres. Si vous » voulés avoir la bonté, Monsieur, de m’adresser votre lettre, » comme vous avez fait pour la dernière, je ne la leur remettrai » qu’autant qu’ils n’y auroient pas encore satisfait, ce qui ne » seroit certainement pas prochain, sans cette précaution.
» Depuis que vous avez écrit vous-même au Corps de Ville, » Monsieur, je ne pense pas qu’il puisse être question, comme »j'avois eu l’honneur de vous le proposer auparavant, de » suspendre cet examen. Je crois, au contraire, qu’il vous ti semblera ne pouvoir être différé davantage, et tout ce que je » découvre chaque jour me prouve que rien n’est plus indispen- » sable ni plus urgent.
» C’est dans cette vue, Monsieur, et pour vous épargner des » soins, que je joindrai ici, avec votre permission, un projet de la » lettre nouvelle qu’il me semble nécessaire que vous ayés la » bonté d’écrire aux jurats. Je désire que vous l’approuviés; elle » est d’un stile un peu ferme, mais la connoissance que j’ai du » génie insubordonné de ceux à qui elle est adressée me met
» dans le cas de vous annoncer que vous ne serez obéi qu’en » parlant sur ce ton 1 .
» Je me flatte, Monsieur, de n’avoir pas besoin de vous » renouveler mes instances pour obtenir, dans la suite de toute » cette affaire, des marques de votre confiance et de votre » protection. Je n’ai d’autres vues que les vôtres; en connoissant » le genre d’une multitude d’abus, vous sériés en état d’y » apporter le remède convenable. Mais c’est un malheur de » notre siècle, on a autant de peine de faire le bien qu’on » devroit en avoir lorsqu’il est question de faire le mal.
» Je suis, etc. »
L’abbé Terray, voyant que cette remise de comptes aux mains de l’Intendant gênait l’administration de la Ville et n’était point agréable à M. de Richelieu, écrivit aux jurats le 28 janvier, mais non sans en informer dans ces termes l’intendant de Bordeaux :
« La demande que vous m’avez conseillé, Monsieur, de faire à » la ville de Bordeaux de leurs comptes et pièces, depuis 1766, » paroit presser beaucoup l’administration de cette Ville et n’est » point agréable à M. le mal de Richelieu, auquel j’ay promis et » veux tenir de n’altérer en rien l’administration de cette Ville.
1 Projet de lettre de M. le Contrôleur général aux jurats de Bordeaux : « J'avois lieu de penser, MM., par la réponse que vous avez faite à ma » lettre du 14 janvier, que vous ne tarderiez pas à satisfaire aux ordres » qu’elle contient et que vous remettriez en conséquence, sans délay, à »M. l’Intendant de Bordeaux, les comptes de l’Hôtel de Ville depuis » l’année 1766 inclusivement. Ce n’est qu’avec beaucoup de surprise que » j’apprends que sous le prétexte du dérangement de vos Archives, vous » n’avez pas encore fait cette remise, ainsi que je vous l’avois ordonné. » S’il s’agissoit de donner des comptes, ce motif pourroit être de quelque » considération, mais, pour remettre ceux qui sont arrêtés depuis » longtemps, vous devez sentir combien il est dénué de fondement. Je » vous ordonne donc, très expressément, de remettre tous ceux dont il » s’agit, vingt-quatre heures après la réception de cette lettre, entre les » mains de M. l’Intendant, que je charge de vous la faire passer, en » l’instruisant des ordres qu’elle contient. Si vous différez plus longtems » de vous y conformer, j’en rendrai compte au Roy et vous ne tarderez » pas à connoître combien S. M. est mécontente de la conduite que vous » avez tenue en cette occasion, t
» Vous avez les pièces de l’année 1772, et, par ma dernière » lettre, je marquois de les voir et de me les adresser avec vos » observations; je leur écris, aujourd’huy, de m’envoyer directe- » ment les pièces et comptes des années précédentes. Je vous » tireray d’embarras en prenant cette précaution et je ne seray » pas moins instruit des malversations, s’il en existe. L’intention » de M. le maI de Richelieu est de n’en protéger aucune. Je feray » ainsi examiner en quoy consiste le privilège de leur administra- » tion, pour craindre de passer par l’examen de l’intendance, qui » est l’oeil du Ministre qui, luy-même, est celuy du Roy, puisqu’il » ne s’agit point d’administrer la Ville, mais d’examiner son » administration. Je suis, etc.
» L’abbé Terray.
» Je joins icy copie de la lettre que j’écris aux jurats, en réponse » à la leur que je viens de recevoir.
b Tachez d’appaiser cette tracasserie, qui vous donneroit, et à » moy, plus de peine qu’elle n’en mérite 1 . »
cc Cette tracasserie, qui donnerait plus de peine qu'elle n’en mérite, » vaut le pesant d’or des déprédations que dévoilait l’intendant Esmangart. Jamais documents n’avaient démontré d’une façon si claire le pouvoir absolu du Maréchal en son royaume de Guienne et le servilisme si complaisant de l’abbé Terray.
Il n’y a donc pas lieu d’être étonné qu’au projet de lettre, d’un stjle un peu ferme, comme disait Esmangard, l’abbé Terray substituât, le 28 janvier, les lignes suivantes, d’un caractère si cauteleux.
«Messieurs. En écrivant à M. l’Intendant de vous demander b les comptes de l’employ des deniers de votre Ville et les pièces b y relatives, mon intention n’a point été de toucher à l’adminisb tration établie par les loix précédentes, mais d’en connoître les b détails et la position actuelle, soit pour y donner des éloges, si, » comme je dois le penser, les affaires sont en bon état, soit pour
Lettre autographe. Arch. dép. : Fonds de l’Intendance, n° ro65.
» y porter secours s’il étoit nécessaire. Ce n’est donc point comme » membre de votre administration ny comme inspecteur que » M . l’Intendant vous a parlé. Il est la personne chargée des ordres » du Roy, dans la Généralité, et je ne puis m’adresser qu’à luy » pour avoir ce que je vous demandois et qui étoit nécessaire » pour mon instruction; la crainte de déplacer vos comptes et les » pièces qui les accompagnent a été la raison pour laquelle je » vous ai écrit de les luy remettre. Rassemblez les et vous me » donnerez avis lorsqu’elles seront recueillies, afin que je vous « indique la voye par laquelle vous me les ferez parvenir.
» Je suis, etc. »
Les jurats se conformèrent-ils à cette lettre ? Aucune pièce ne l’annonce, ' ainsi que le dit un mémoire du temps résumant les principaux faits qui viennent d’être exposés1. Mais si l’on ne peut bien éclairer cette situation ténébreuse et les virements fantaisistes qui se pratiquaient de par la volonté du Maréchal, la correspondance qu’on vient de lire met en lumière le caractère de l’intendant Esmangart et justifiera les agissements du successeur de l’abbé Terray.
On vient de voir, par cette correspondance, que le Contrôleur général ne demandait qu’à temporiser, pour les actes de fermeté qu’on attendait de lui, remettant toujours au lendemain, comme les jurats, le soin d’équilibrer les dépenses de la Ville et de débrouiller les irrégularités qui lui étaient signalées. Or, cette lenteur s’explique, quand on songe à la toute-puissance de Richelieu sur le Corps de Ville et sur le Ministre. Aussi n’était-ce pas sans raison qu’Esmangart écrivait à son. ami Comarieu : ce Je pourrais me plaindre à mon tour, mais je n'en fais rien; j'attends avec impatience ce que vous me maniérés de l’effet qu’aura produit
1 Arch. dép., série C, n° 1483.
sur l’esprit de M. le maréchal de Richelieu l'explication dans laquelle je suis entré avec lui ; j’espère que vous l'aimés calmé, et assurément je le désire fort, car un de mes plus grands chagrins seroit que des objets qui doivent lui être indifférents troublassent la bonne intelligence dans laquelle nous avons vécu jusqu'ici. Je viens de recevoir une lettre de lui qui m’annonce à ce sujet des dispositions telles que je puis les souhaiter » Si le Gouverneur et l’Intendant avaient vécu jusqu’ici en bonne intelligence, cela ne fut pas de longue durée-, nous en aurons bientôt la preuve.
Lors de l’adjudication des travaux du Théâtre, Louis avait demandé que l’architecte de la Ville, François Bonfin, a plus au fait des prix-courants des ouvrages, arrêtât lui-même toutes conventions avec les entrepreneurs'1 2. » L’Administration municipale ne pouvait qu’applaudir à ce procédé, d’autant mieux que Bonfin, dans toute la durée de ce travail, fut l’homme de confiance des jurats, sous le titre de Contrôleur des travaux de la nouvelle Salle de spectacle.
Dans les bureaux de l’Agence se trouvaient ensuite : André et Gabriel Durand3, jeunes hommes très intelligents, d’origine normande, que Louis avait amenés
1 Arch. dép.: Fonds de l’Intendance, série C.
2 Discours préliminaire, p. 2.
3 Durand (Gabriel), né à Mathieu, diocèse deBayeux, le 12 mars 1750, mort à Bordeaux le 8 mars 1814, et Durand (André ou plutôt Alexandre) frère aîné du précédent. Après les travaux du Théâtre, ils quittèrent tous deux Bordeaux pour suivre les nouvelles constructions du Palais royal à Paris, ordonnées par le duc de Chartres et sous la direction de Louis. Plus tard, Gabriel Durand revint à Bordeaux pour les travaux de la place Ludovise, sur l’emplacement du Château-Trompette, mais Alexandre se fixa définitivement à Paris. Voir la notice sur Gabriel Durand, publiée par son petit-fils, M. Charles Durand : Société des Architectes de Bordeaux , 1878, p. 5q.
de Paris : le premier, sous le titre d'appareilleur et conducteur des travaux, s’occupait aussi de l’inspection des carrières, de l’extraction et du choix des matériaux provenant des environs de Bordeaux, et Gabriel Durand, tout en secondant son frère, surveillait particulièrement la maçonnerie; Niquet, machiniste en chef du Théâtre, également venu de Paris, dirigeait les ouvrages de charpente et la manœuvre des machines du chantier; Lhote et Dufart 1 étaient employés dans les bureaux comme dessinateurs ; Silvain Le Grand et Macquet, que M. Detcheverry confond avec Niquet, exerçaient, en qualité de piqueur et d’inspecteur, une surveillance générale. Tel était le personnel supérieur concourant à la construction de la Salle de spectacle en 1773-1774.
Les travaux marchaient avec une grande rapidité; mais cinq mois étaient à peine écoulés, que Louis entrevoyait une disette de ressources aussi prochaine qu’absolue. La vente des terrains, sur laquelle on avait tant compté, ne donna pas un bon résultat : six emplacements, sur quarante-trois, avaient été seulement vendus et n’étaient pas encore payés ; le moment approchait où l’on serait forcément obligé de tout interrompre. C’est alors que le Maréchal, l’homme de génie aux expédients, fort peu scrupuleux sur les moyens d’obtenir ce qu’il
1 Dufart (N...), architecte, né à Bayonne, mort le 20 février 1820, à Bordeaux, où il était venu fort jeune; employé d’abord comme dessinateur dans les bureaux de l’ingénieur de la Ville, ainsi qu’on peut le constater sur un compte de l’administration municipale pour l’année 1772 ( Arch . dép., Fonds de l’Intendance), il le fut ensuite, au même titre, dans les travaux de la nouvelle Salle de spectacle. Après l’achèvement du Théâtre il construisit un pont à Sainte-Bazeiile (Lot-et-Garonne), et, vers la fin du xviii» siècle, il fit élever à Bordeaux la maison Fenwick et le Théâtre des Variétés, inauguré le 21 frimaire an IX (12 décembre 1800). (Voir, à la Bibliothèque de Bordeaux , les notes manuscrites de Laboubée et de Bernadau.)
désirait, et, quoique absent de Bordeaux, sachant bien ce qui s’y passait, voulut quand même trouver des fonds pour la continuation des travaux de son Théâtre. A cet effet, il imagina l’intrigue suivante, que l’intendant Esmangart va nous dévoiler en des termes pleins d’énergie, de justesse et d’indignation.
En 1 773, au mois de mars, le Roi, par lettres-patentes, avait ordonné le transfert des séances du Parlement, de la Cour des Aides et du Bureau des finances, dans les bâtiments et dépendances du Collège de la Magdeleine1, disant qu’il serait fait cc dans les dits terreins et bâtimens tous les changemens et constructions nécessaires, conformément aux plans du sieur de Saint- André 2 et sous sa conduite. » Les travaux furent poussés avec vigueur, puisqu’il résulte d’une lettre de l’Ingénieur, datée du mois de juillet de la même année, que « cent ouvriers devaient être promptement employés à la démolition de tous les vieux bâtimens donnant sur la rue du Mirail. » La vente des terrains des anciens édifices occupés par les Cours avait mieux réussi que celle des glacis du Château-Trompette, et les ressources comme les dépenses de ce nouveau chantier étaient parfaitement équilibrées. C’est alors, au printemps de 1774, que les jurats reçurent, sous la date du 2 avril, un avis du Contrôleur général
1 Projet d’établissement des Cours dans le Collège de la Magdeleine. Arch. dép., série C, n° 12 13. Le palais de l’Ombrière, ancienne demeure des ducs deGuienne, où siégeait le Parlement, était totalement en ruines. Le Collège de la Magdeleine, fondé par les Jésuites, se trouvait alors vacant, par suite de leur expulsion du royaume et par la réunion du Collège de la Magdeleine à celui de Guienne. (Voir Hist. du Collège de Guyenne , p. 5 16, par M. Gaullieur.)
2 Saint- André, ingénieur en chef des ponts et chaussées depuis 1746; il est l’auteur d’un projet de pont sur la Garonne, dont M. de Tourny avait eu la première idée. Saint-André mourut à Bordeaux vers 1775.
les informant de l’arrivée à Bordeaux, en qualité d’inspecteur des grands travaux de la Ville, de l’architecte Paris ', ancien pensionnaire de l’Académie de France à Rome, et n’ayant point encore de notoriété. Que Louis, soit par un voyage que lui fait faire M. Detcheverry, soit par des lettres au Maréchal, ait provoqué l’envoi de son confrère, cela paraît fort vraisemblable; mais l’étrange conduite de cet inspecteur à Bordeaux prouve qu’il se sentait fortement appuyé et n’était pas chargé d’une mission sérieuse. Toujours est-il qu’il mécontenta tout le monde, même Louis, puisqu’il n’améliora nullement la situation des travaux de la nouvelle Salle de spectacle.
Le mécontentement se traduisit d’abord chez les jurats, qui étaient loin de soupçonner le véritable but de la mission de Pâris; ils avaient été surtout frappés des injonctions du Contrôleur général contenues dans l’avis qui leur annonçait <c V envoi à Bordeaux du sieur Paris, architecte, très versé dans la partie des calculs, pour se faire rendre un compte exact de tout ce qui concerne les travaux faits ou à faire à la Salle de spectacle, enjoignant aux jurats de lui fournir tous les renseignements utiles et de ne s'opposer en rien à la surveillance qu’il croirait devoir exercer1 2 . » Cet ordre froissa leur amour-propre, d’autant plus vivement, qu’ils n’ignoraient pas que la construction du -Théâtre se
1 Paris (Pierre-Adrien), architecte, né à Besançon en 1745, mort dans la même ville en 1817. En 1767, il obtint le premier grand prix de Rome. Trois ans après son retour d’Italie, il fut chargé de l’inspection des travaux de Bordeaux. En 1778, Pâris fut nommé dessinateur du cabinet du Roi, puis architecte des Economats et publia les dessins des monuments antiques et modernes de Rome; il est l’auteur du portail de la cathédrale d’Orléans. En 1781, Pâris fut élu membre de l’Académie royale d’architecture, par suite du décès de Soufflot.
2 Histoire des Théâtres de Bordeaux, p. 65.
poursuivait d’une manière bien aventureuse. Néanmoins ils écrivirent au Maréchal, le 9 avril 1774 :
« Monseigneur,
» Nous venons de recevoir, dans le moment, une » lettre de Mr le Controlleur général, dont nous avons » l’honneur d’envoyer une copie à Votre Grandeur. » Nous n’avons pas besoin de vous faire des observations » sur le sujet de cette lettre, et le départ du courrier ne » nous le permet même pas. Vous savez sûrement d’où » vient l’entreprise. Depuis bien des jours, nous avons » eu quelques avis des raisonnements qu’on avait faits, » chez le Commissaire départi, sur le fait de la Salle et sur » les éclaircissements qu’on faisait prendre sur toutes » nos démarches relativement à cet objet, sur lequel on » cherche à nous gêner, comme sur tous les autres.
» Nous sommes, etc. 1 . »
On voit que le Corps de Ville soupçonnait l’Intendant d’avoir provoqué cette inspection; M. Detcheverry, qui a publié cette lettre et les suivantes, paraît partager l’opinion des jurats en prenant au sérieux la mission de Pâris2. Nous allons bientôt constater que le Maréchal se jouait de tout le monde.
M. de Gascq, premier président du Parlement de Bordeaux, reçut également de l’administration municipale en courroux les lignes suivantes :
« Nous vous annonçons, Monsieur, que la première
1 Histoire des Théâtres de Bordeaux, p. 66.
2 M. Lamothe n’a pas saisi non plus le caractère de la mission de Pâris, et le présente comme un envoyé de Turgot, qui n’était pas encore ministre. ( Les Théâtres de Bordeaux , p. 32.) M. Gaullieur L’ Hardy ne parle pas du tout de l’inspection de l’architecte Pâris.
» lecture que nous avons prise de l’avis de M. le Control- » leur général, a fait sur nous une impression vive de » sensibilité et de mortification.... Cependant, comme » toutes nos vues et nos soins ne tendent qu’au plus » grand bien de la chose, il s’en faut beaucoup que nous » ayons à craindre qu’on cherche à s’en convaincre par » les plus grands détails; le concours de l’homme proposé » par M. le Controlleur général, s’il ne blesse pas d’ailleurs » d’autres vues, ne pourra jamais que contribuer à nous » faire donner plus d’éloges. »
Enfin, les jurats répondirent à l’abbé Terray, mais en des termes pleins d’hypocrisie et d’humilité :
« 19 avril 1774.
» A Monseigneur le Controlleur général.
y> Monseigneur,
» Nous avons reçu, le 9 de ce mois, la lettre que vous » nous avez fait l’honneur de nous écrire le 2. Nous » attendons le sieur Paris, que vous envoyez pour » vérifier l’entreprise de la Salle de spectacle. Nous » voyons, Monseigneur, avec le plus grand plaisir, que » vous voulez bien vous donner la peine de faire vérifier » par les comptes que le sieur Paris sera en état de vous » rendre, les moyens que nous avons employés et ceux » dont nous nous proposons défaire usage pour conduire, » par les voies les plus économiques, l’édifice à sa perfec- » tion. Cette attention de votre part ne sert qu’à nous » assurer de plus en plus de l’intérêt que vous prenez à » ce qui concerne notre Ville, et nous donne la confiance » la plus flatteuse en votre protection, parce que notre
» administration ne peut que gagner beaucoup, par tous » les détails dans lesquels le sieur Paris sera en état » d’entrer et de vous rendre compte.
» Nous sommes, etc. 1 »
Le président de Gascq et le maréchal de Richelieu, dit M. Detcheverry, s’empressèrent d’apaiser l’irritation des jurats; le premier, en leur faisant observer que le ministre des finances avait droit de se faire rendre compte de ce qui tenait à son département : si, cc comme il n’y a que trop lieu de le craindre par la position de la ville, disait-il, vous ne vous trouve % pas en situation de fournir aux dépenses nécessaires pour mettre vos bâtiments en état de perfection, Monseigneur le Controlleur général ne serait-il pas obligé d’y pourvoir
au nom du Roi . ; il agit en bon père de famille.... »
Le Maréchal répliqua à son tour (mais il dut en rire) : et Vous deve\ être fort aises des précautions qu’a prises M. le Controlleur général, et je suis persuadé que M. Louis, de même, n’en pourra être fâché. »
Voilà comment l’auteur de l’Histoire des Théâtres de Bordeaux nous expose l’intervention de l’architecte Pâris; mais il n’a pu voir la médaille que d’un côté, n’ayant consulté que les Archives municipales. Nous allons en voir le revers à l’aide de la correspondance secrète de l’Intendant, dont les minutes se trouvent dans les Archives départementales de la Gironde2.
En même temps que le Contrôleur général informait les jurats de l’inspection prochaine des travaux du
i Ces lettres ont été déjà publiées par M. Detcheverry, Histoire des , Théâtres de Bordeaux, p. 66 à 68.
a Fonds de l’Intendance, série C.
Théâtre, il avait fait également prévenir Esmangart de l’arrivée de l’architecte Paris comme inspecteur des travaux du Collège de la Magdeleine, travaux placés sous la haute surveillance de l’Intendant. Ce dernier, comme les jurats, fut surpris de cette nouvelle, et l’on peut dire avec plus de raison. Il demanda de suite quelques éclaircissements sur cette mission, et voici les curieuses lettres qui furent échangées :
M. Cochin 1 à M. Esmangart, intendant de Bordeaux.
« A Paris, ce 1 1 avril 1774.
» Je crois que vous êtes bien sûr, Monsieur, que ce n’est pas » moy qui ai proposé à M. le Controlleur général la lettre qu’il » vous a écrite le 2 de ce mois au sujet de la construction des » bâtimens des juridictions 1 2.
» Je ne la conois que par votre réponse du 12 avril qui vient » de m’estre renvoyée. Je me propose de lui en parler samedy et » je vous instruirai aussitost de ce que j’aurai apris à cet égard. » Je lui parlerai en mesme temps des différentes lettres que vous » avez écrites à ce sujet et qui lui ont déjà été mises sous les yeux, » à mesure qu’elles sont arrivées, et surtout celle du 1 5 février » dernier, et je ne négligerai rien pour savoir et vous informer de » ce qui a pu occasionner cette lettre du 2 et l’envoy du sr Paris » dont je n’ay jamais entendu parler.
» J’ay l’honneur d’estre, etc.
» Cochin. »
Au même (lettre autographe).
« Je n’ay pas manqué, Monsieur, de m’informer hier, à mon » travail, de ce qui avoit occasioné la lettre du 2 de ce mois, que » M. le Controlleur général vous a écrite et l’envoy du sr Pâlis, et
1 Cochin (N...), conseiller d’État depuis 1767, intendant des finances, dont le département fut supprimé par Turgot. La Chronique secrète de l’abbé Baudeau le présente sous un jour peu flatteur.
^ 2 C’est-à-dire l’installation du Parlement et de la Cour des Aides au Collège de la Magdeleine.
j’apris, ce qui ne vous étonera sûrement pas moins que moy, » que c’est le Maréchal qui a proposé ce M. Paris et a demandé » qu’on l’envoyât à Bordeaux, et M. le Controlleur général m’a » dit qu’il ne le connoissoit pas du tout. Ce n’est donc point un » homme de confiance à lui, mais au Maréchal, et cette assurance » doit vous mettre à portée de régler ce que vous avez à faire, et » les ordres que vous avez à donner à M. de Sl-André. Au » surplus, si par les suittes vous étiez dans le cas, relativement à » ces objets, de vouloir faire parvenir quelque chose à M. le » Controlleur général, que vous ne voulussiez pas qui fut vu dans » ses bureaux, je vous offre mes services. Vous pouvez me » l’adresser et je le lui remettrai ou lui en ferai part. Je serai » toujours très aise de trouver des occasions de vous donner des » nouvelles preuves et de l’amitié que je vous ai vouée, et de » l’attachement sincère et respectueux avec lequel j’ay l’honneur » d’être, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
» Cochin.
» "A Paris, ce 24 avril 1774. »
Lettre de M. Esmangart à M. Cochin.
« Bord*, 3o avril 1774.
» On ne peut, Monsieur, être plus reconnaissant que je le suis » de ce que vous voulés bien me confier, par les deux lettres » particulières que vous m’avés fait l’honneur de m’écrire, au » sujet de l’envoi du sr Paris. Il y a des choses réellement » incompréhensibles et je ne me serois jamais douté d où partoit » la mission. Vous croyés bien, Monsieur, que je serai seul à le » savoir, et qu’on ne s’apercevra pas même que j’en suis instruit. » A en croire cet homme qui est arrivé il y a quelques jours, il a » toute la confiance du Ministre ; je crois qu’ainsi que beaucoup » d’autres, dont ce pays abonde, c’est tout simplement un espion » d’une personne que bien vous connaissés et qui voudrait que b dans cette Province rien ne se conduisît que par elle ou par ses » valets. Je pense que vous m’entendés.
» L’émissaire a déjà été abouché par moi avec M. de S‘-André. » Désormais il ne recevra que des communications circonspectes, » et tous les détails, Monsieur, seront mis sous vos yeux. Je b profiterai, sans en abuser, de la permission que vous voulés b bien me donner de faire passer par vos mains les comptes » particuliers que je serai dans le cas de rendre à M. le Control-
» ieur général. Vous savés le batiment qui se fait pour la Salle de » spectacle en cette Ville, on n’a pas encore vendu une toise du » terrain dont le prix devoit servir à la construction de cet » édifice -, cela ne fait rien, on fait une dépense effroyable; on » prend les fonds dans la caisse de la Ville déjà obérée pour dix » ans; on intervertit sans doute un emprunt de 5oo,ooo liv. 1 fait » pour un objet utile sur lequel les prêteurs ont leur hypothèque ; » on ne regarde ni devant ni derrière soi ; on ne rend compte à » personne. Tout est conduit par deux ou trois personnes affidées » et entr’autres par un jurât qui sait à peine lire. Voilà, Monsieur, » ce qui se passe, et dont je ne rends point compte, parce que » heureusement je n’en suis point chargé, mais je crois pouvoir » confier ces détails à l’amitié que vous avés la bonté de me » marquer. C’est ainsi que sont conduites toutes les affaires de » la Ville et on a trop d’intérêt à éloigner toute surveillance pour » y laisser jetter un coup d’œil qu’on a raison de craindre. C’est » le tableau que vous pouvés vous former de tout ce qui tient à » cette administration désordonnée. Les Ministres savent à ce » sujet à peu près tout ce qu’il est à propos qu’ils sachent; ils y » pourvoiront suivant leur sagesse lorsque le moment sera » arrivé; il ne peut pas tarder cent ans. Vous sentés à quoi cela >t tient.
» Pardon, Monsieur, de la longueur de ces détails; j’ai cru les » devoir à votre confiance dont je connois tout le prix. Je vous » prie instamment qu’ils ne soient que pour vous.
» Vous connaissés l’attachement et le respect avec lesquels j’ai » l’honneur d’être, etc. »
Il y avait à peine un mois que l’architecte Paris était à Bordeaux, lorsqu’il se présenta dans les bureaux de l’Intendance pour se faire payer la somme de douze cents livres qui, disait-il, lui avait été promise par le Ministre. Cette demande, fort mal accueillie par l’Intendant, fut l’objet d’une nouvelle lettre à M. Cochin.
i L’emprunt de Gênes s’élevait à 600,000 liv., mais 100,000 liv. étaient destinées au rachat des offices municipaux. On voit par cette lettre que Ion disposait déjà des fonds de cet emprunt, cependant les jurats n’y furent autorisés qu’un mois plus tard.
NOUVELLE SALLE DE SPECTACLE DE BORDEAUX. l'jb
M. Esmangart à M. Cochin.
« Bordeaux, io mai 1774.
» Plus qu’inutile assurément, M., dans les fonctions qu’il » prétend que M. le Controlleur général lui a confiées, le sr Paris » m’a demandé de lui faire payer une somme de 1,200 livres qu’il » dit que le Ministre lui a promise. Comme je n’ai eu de sa part » ni de la vôtre, M., aucun ordre à ce sujet, vous croyés bien que » sur sa périlleuse parole je ne lui ai pas fait ny ne lui ferai » donner un écu. Il m’a dit que les jurats avoient eu ordre de lui » donner ausssi 1,200 livres et qu’il les avoit touchées; c’est » bien fait à eux et surtout à luy.
» Comme cet homme écrira vraisemblablement au subalterne n de qui je comprends qu’il tient sa mission, je vous serois très » obligé, M., de vouloir bien savoir du Ministre lui même quelle » est son intention sur ce payement. 11 seroit fâcheux que des » fonds dont l’emploi est fixe et déterminé servissent à gratifier » un homme qui n’a rien à faire ici, qui n’est bon à rien, qui n’a » jamais dirigé un ouvrage de ce genre et qui n’est pas même » connu du Ministre dont il dit être envoié. Vous concevés, M., » combien ses assertions me sont suspectes d’après ce que vous » m’avés fait l’honneur de me mander.
» Nous sommes ici dans des allarmes d’autant plus grandes que » nos nouvelles sont plus rares et très vieilles quand elles nous » parviennent.
» Vous connoissés l’attachement et le respect avec lesquels j’ai » l’honneur d’être, etc. »
Ces alarmes, dont parlait Esmangart, n’étaient que trop fondées; la date de sa lettre correspond à celle de la mort de Louis XV, au palais de Versailles, le to mai 1774 au moment où le ministre des finances faisait publier les édits bursaux. Ces ordonnances furent
1 Extrait du Registre de la Jurade: «Du lundi 9 mai 1774. Le courrier de mercredi, quatre de ce mois, ayant porté la nouvelle que le Roi étoit malade de la petite vérolle, il est arrêté qu’il sera fait des prières à Saint-André pour demander à Dieu le rétablissement de la santé de Sa Majesté. Les jurats délibérèrent d’assister en corps à l’église et d’interdire le spectacle jusqu’à nouvel ordre.»
affichées au pied de la statue du Roi; au bas un inconnu avait écrit en gros caractères :
« C’est ainsi qu’en partant je vous fais mes adieux 1 . »
Le règne de Louis XVI se présentait sous les auspices les plus favorables, puisqu’en opposition au dernier édit du feu Roi, le premier que signa le jeune souverain fut la remise au peuple du droit de joyeux avènement, évalué à vingt-quatre millions. Richelieu comprit alors que le meilleur de son temps était passé; l’abbé Terray dut pressentir l’heure de la retraite et le ministère se trouva bientôt en dislocation. Le contre-coup de tels événements allait amener une réforme dans ce qui se passait à Bordeaux, notamment au sujet de la nouvelle Salle de spectacle, cette grande affaire qui paralysait toutes les autres.
Mais avant d’établir les conséquences du nouvel ordre de choses, il est bon de faire connaître tout ce que disait l’intendant Esmangart à propos de la mission de l’architecte Paris, car cette correspondance dévoile bien des faits, complètement ignorés jusqu’ici, sur la vice-royauté de Richelieu, comme sur les préliminaires de la construction du Théâtre de Bordeaux.
A la date du 21 mai 1770, le conseiller d’Etat Cochin écrivait à M. Esmangart, « pour lui seul : »
« J’ay fait part, Monsieur, à M.le Controlleur général de votre » lettre du 10 de ce mois au sujet de la demande que le sT Paris » vous a faite de lui faire payer une somme de 1,200 livres. Il a » fort aprouvé le refus que vous en avez fait, et m’a chargé de » vous mander de lui répondre que vous ne lui ferez faire aucun
1 Corresp. secr. polit, et litt... depuis la mort de Louis XV. Londres, John Adamson, 1787, 1. 1, p. 2.
» payement sans un ordre par écrit de lui contenant la somme à » lui payer. Il m’a au surplus répété qu’il ne connoissoit point » cet homme, que c’étoit le Maréchal qui avoit demandé qu’il » allât à Bordeaux et qu’il n’avoit pu le lui refuser. Peut-être » aujourd’hui en seroit-il autrement, car il paroit que la plus » sévère économie va régner dans toutes les parties. On dit des » biens infinis de notre nouveau maître... 1 II veut s’instruire et » être instruit de tout; il a rappelé M. de Maurepas 2 au Conseil; » on disoit qu’il vouloit en faire un principal ministre, mais cela » n’est pas ; il entre seulement aux Conseils et au surplus tout » reste comme il étoit. Il paroit qu’il n’y attrapas de changement « dans le ministère. M. le Controlleur général a travaillé près de » trois heures; il paroit très content; j’ay même certitude qu’il a » eu des preuves de confiance . »
M. Esmangart à M. Cochin.
« Bordeaux, 28 may 1774.
» Recevés encore, je vous suplie, M., de nouveaux remerci- » ments de ce que vous voulés bien me mander de la part de » M. le Controlleur général, au sujet du sr Paris, et soyés bien » assuré que je ne m’en écarterai pas d’une ligne. Je crois que cet » homme commence à s’appercevoir que la mèche est découverte » et que malgré l’intimité avec les ministres dont il a fait parade » dans le premier moment, je ne me trompe pas sur le rôle » principal qu’il avoit compté joüer. J’imagine même qu’il ne » tardera pasàpartir, je seroi ravi qu’il n’emporte pas notre argent. » On trouvera moïen de le gratiffier sur les fonds de l’Hôtel de » ville de Bordeaux, dont les jurats disposent servilement et très «abusivement. Jusqu’à ce qu’il en soit autrement ordonné, je » serois bien fâché de m’en mêler; il m’a suffi de faire connoître » le mal.
» Rien de plus satisfaisant, M., que tout ce que vous me faites » l’honneur de me dire de l’application et des vües sages de notre » nouveau maître. Tout commence sous d’heureux auspices. Je
1 Son avènement semblait promettre le règne le plus fortuné.
2 Maurepas (Jean-Frédéric-Phelippeaux, comte de), ministre président du conseil, sans portefeuille, en 1774; après vingt-cinq ans d’exil, il reprenait sa place aux conseils du Roi.
» n’ai jamais cru qu’il y eut de grands changements dans la région » supérieure. Je suis charmé que notre Ministre soit content; il » ne désire que de faire le bien, et il y a lieu d’espérer que » désormais les moyens ne lui manqueront pas . 1 . »
L’abbé Terray à l’intendant Esmangart.
«Paris, le 7 juin 1774.
» Monsieur,
» Je rends justice à l’attention que vous avés eue de me » communiquer votre lettre à M. Bertin du 3i du mois dernier » au sujet des moïens employés pour accélérer l’apport des » matériaux de la nouvelle Salle de spectacle à Bordeaux. Vous » me paroissiés au surplus avoir prévu vous même que j’étois » dans le cas ou de m’en rapporter à ce que M. Bertin jugera » devoir proposer au Roi à ce sujet ou d’attendre que ce ministre » en parle au Conseil.
» Je vois toutesfois que le s' Louis, qui dirige l’entreprise, n’a » fait aucune difficulté de donner au sr Paris les éclaircissemens » nécessaires pour le mettre à portée de me faire connoître la » manière dont les travaux sont suivis et exécutés, ainsi que le » prix des diffiérens ouvrages et, par conséquent, je pourrai (ce qui » regarde mon département) juger si les dépenses déjà faites et » celles qui restent à faire s’allignent sur les fonds destinés à cette » construction.
» Il n’en est pas de même des travaux du collège de la Magde- »leine; je vois que le sr de St-André, après avoir cherché à a soustraire ses opérations aux regards du sr Paris, a tâché de » vous rendre personnels ses refus de répondre convenablement » aux éclaircissemens qui lui ont été demandés par ledit sr Pâris.
» Je ne puis à ce sujet me dispenser de vous observer qu’aux » termes de ma lettre du 2 mars dernier vous avés dû vous
1 Ces lignes confirment ce que dit un des biographes de l’abbe Terray: ill n’eut pas une moralité plus haute que celle de toute son » époque, et, si ses moyens financiers sont entachés d’arbitraire et de » dureté, il eut du moins le mérite de diminuer le déficit et de conjurer » momentanément une des causes les plus actives de la grande révolu- » tion qui allait éclater. » A l’époque où Terray fut contrôleur général des finances, « leur situation était déplorable, » ce qui faisait dire aux plaisants qu’elles étaient bien mal, puisqu’un prêtre «allait les administrer».
» borner à mettre le sr Paris vis-à-vis du sr de St-André et » enjoindre à ce dernier de donner tous les éclaircissemens et toutes » les facilités nécessaires pour connoître de quelle manière il » opéroit. Il s’agit icy d’appréciations d’ouvrages et de matériaux, » de procédés de construction et autres détails dont il importe » à la vérité que je sois instruit, mais qui ne peuvent être mieux » approfondis, et les résultats ne peuvent mieux m’être présentés » que par un homme de l’art tel que le sr Paris. Avant de » l’envoyer à Bordeaux, non seulement je l’ai vu et lui ai fait » connoître de vive voix comme par écrit mes intentions, mais «je me suis assuré par moi-même qu’il étoit en état de les » remplir et que ses connoissances en construction et en » architecture répondoient à la juste opinion que j’ai de sa » droiture et de sa probité.
» Je vous ajouteroy que depuis qu’il est à Bordeaux, j’ai eu de » nouveaux motifs auxquels vous déféreriez vous même pour » reconnoitre la nécessité de la mission que j’ai confiée audit » sr Paris, et que je ne lui ay confiée qu’avec réflexion. Mon » intention est donc qu’il la remplisse entièrement et qu’il n’y r> trouve aucun obstacle. Ainsi je ne puis trop vous engager non » seulement à le laisser agir mais à donner, soit au sr de St-André » soit à ceux qui lui sont subordonnés, les ordres les plus précis « pour que le sr Paris obtienne tant de lui que des inspecteurs, » entrepreneurs et ouvriers tous les renseignements nécessaires » et ne soit arrête dans aucuns des moyens qu’il jugera devoir » employer pour me rendre compte de l’état actuel des ouvrages, » de ce qu’ils ont coûté, des marchés faits pour les continuer, de « la manière dont ils doivent être suivis, et, en un mot, de tout » ce qui concerne les constructions relatives à l’établissement des « Tribunaux. Je vous prie même de témoigner positivement au « s de St-André que ses refus ou ses difficultés ne pouvant que a contribuer à m’inquiéter sur son exactitude, elles ne manque- » roient pas de me porter à prendre à son égard des mesures » mortifiantes pour lui.
» Je suis, etc.
» Terray. »
" Ce n’est point par surprise que le s>- Paris s’est trouvé porteur » de ma lettre; j’ay compté que les renseignements qu’il demande » vous seraient aussi utiles qu’à moy; en matière de bâtiments, » et je m’y connois par expérience, on ne peut avoir des connois-
» sances trop multipliées, parce que c’est par les différents » rapports qu’on peut parvenir à l’exactitude ' . »
M. Esmangart à M. Cochin.
« Bordeaux, 18 juin 1774.
» Je n’ai pas été peu surpris, M., après ce que vous m’avés » fait l’honneur de me marquer concernant le s? Paris et sa » mission de recevoir une lettre de M. le Controlleur général, dont » je joins ici une copie : je sens bien qu’elle n’a pas passé par vos » mains, et je sais même de quel bureau elle part; c’est de celui »de M. Destouches 2, qui a je crois des relations particulières » avec la personne dont le s? Paris est l’espion. Vous entendés » que je vous parle de M. le maréchal de Richelieu.
» Je vous prie aussi de me permettre de joindre ici la réponse » que je fais au Ministre, et de vous demander de la lui remettre » vous-même dans votre travail avec lui. Il n’est pas possible, j’ose » même dire qu’il n’est pas convenable qu’un ancien ingénieur » du Roy, qui l’a toujours bien servi, qui est employé sous les » ordres de l’Intendant de la Province à des ouvrages dont la » direction lui est confiée par des Lettres patentes qui seront » approuvées, soit soumis à l’examen et à la censure d’un freluquet » qui n’a jamais rien fait, que personne ne connoit et que je sais,
» moi-même, ne s’occuper ici que d’espionnage et de basses 11 intrigues. Je mande à M. le Controlleur général que si je lui » eusse rendu justice, je l’aurois fait mettre en prison pour des » propos et des menaces de violence qu’il a tenus même dans mon » cabinet. Vous pouvés juger, d’après cela, de quelle confiance » cet homme est digne.
» Au reste, M., vous le savés, mon unique désir en dirigeant » la besogne qui m’est confiée est que le Ministre ait une connois- » sance exacte de tout, des recettes et des dépenses, de l’avance- » ment des ouvrages, et particulièrement de l’emploi des fonds. » Tous les six mois je mettrai sous vos yeux et je vous prierai de
1 Ces lignes sous forme de post-scriptum sont de la main de l’abbe Terray.
2 Bestouches, » ci-devant secrétaire général des Fermes, qu’il (l’abbe Terray) avait pris pour son Factotum , pour le confident de ses secrets et le rédacteur de ses projets sinistres.» (Mémoires sur Terray , p. 23a.) Destouches eut pour successeur Delacroix. (Foncin, Essai sur le ministère de Turgot, p. 70.)
» lui présenter l’État de situation de ces ouvrages dans la forme » usitée pour tous ceux qui se font sous l’autorité du Conseil. » Vous aurés au mois d’8to0 celui des ouvrages qui se sont faits » dans cette campagne, de la quantité des matériaux rassemblée, " et des frais qui ont été faits ou qui le seront jusqu’à cette époque.
» Je demande aussi à M. le Controlleur général et à vous, » Monsieur, de commettre un homme qui ait le caractère, la " réputation et les talents nécessaires pour examiner ces ouvrages, » et vous en rendre compte, et je ne vois rien de plus convenable » que d’en charger M. de Voglie I, qui vient tous les ans faire » son inspection dans cette province ; il est l’homme de confiance » du Conseil, c’est un homme très éclairé et très instruit et c’est le » supérieur de l’artiste dont vous avez approuvé les plans. Le » sieur Paris au contraire est un homme ignoré de tout le monde, » et qui n’a ici qu’un caractère peu recommandable auquel sa » conduite répond parfaitement. Il est arrivé dans ma Généralité » comme le pourrait faire un habitant du Congo. Je vous prie, » M., de consommer votre ouvrage, et de nous débarrasser de cet » homme qu’on n’a cherché à mettre là que parce qu’on l’a jugé » fort propre à faire naître beaucoup de tracasseries. J’entrevois u qu’il s’y entend, au moins aussi, pour ne pas dire beaucoup » mieux, qu’en architecture.
» Vous connoissez, etc. 2 »
M. Esmangart à l’abbé Terray.
« Bordeaux, 18 juin 1774.
» Monsieur le Controlleur général,
» Je suis pénétré de l’utilité de soumettre à l’examen d’un » homme de l’art la construction des ouvrages qui se font au
1 Voglie, inspecteur général des ponts et chaussées.
2 M. Cochin à M. Esmangart xpour lui seul.
Double enveloppe. »
«Je’ reçois dans l’instant, Monsieur, votre lettre du 18 et copie de » celle qui vous a été écrite le 7. Je mettrai le tout sous les yeux de M. le » Controlleur général, après demain, à mon travail. Je suis bien aise que » vous m’ayez appris quelle est la personne qui se melle de cela dans le » bureau du ministre.
» Dimanche, j’aurai l’honneur de vous écrire ce que j’aurai fait.
» Je suis, etc. » Cochin.
» A Paris, ce 23 juin 1 774. »
» collège de la Magdeleine de cette ville, pour le logement des » Cours, lorsqu’une fois ces ouvrages commenceront à être assez » avancés pour qu’on puisse en juger. Quelque confiance même » que j’aye dans les talents et l’honêteté du sr de Saint-André,
,> chargé par Lettres patentes de l’exécution de ces travaux, sous o mes ordres et d’après les plans approuvés au Conseil, je me » proposois de vous demander, M., ainsi que j’ay eu l’honneur » de vous le marquer, de vouloir bien charger un homme dans i> lequel je pusse avoir confiance de venir les visiter pour vous en » rendre compte. Le sr Paris est arrivé, j’ay cru qu’il avoit la » vôtre; cela me suffisoit et quoiqu’il n’ait aucune des qualités » nécessaires pour examiner les ouvrages d’un ingénieur en » chef, dont la réputation, depuis plus de 3o ans, vous sera » annoncée par M. Trudaine, je lui aurois fait donner communi- » cation de tout. Mais j’ay sçu depuis, par une voie sûre, que cet » homme n’étoit point connu de vous, M.; j’ay sçu qu’il n’avoit » jamais conduit aucun ouvrage; j’ay sçu que c’étoit tout » simplement un espion d’une persone qui est jalouse de tout le » bien qui se fait ou qui se feroit sans elle dans cette Province, et, » à vous dire vrai, j’ay cru ne devoir point me livrer à un » personage de cette espèce, persuadé qu’il entendroit enfin tout u ce que je ne luy disois pas.
» J’ay de plus, je vous l’avoue, M., des raisons très fortes pour » que le sr Paris ne soit point mis en état de gloser sur les » ouvrages dont est question ; les résultats qui lui seroient remis « contrasteroint trop avec ceux des ouvrages qui se font pour la » Salle de spectacle .-pressé de jouir, bâtissant sans argent, ou du » moins sans fonds affectés à l’objet, le Directeur de ces ouvrages » a voulu qu’on fondât en pierres molles, sans perdre un moment, » et on m’a assuré que les matériaux avoient été très mal choisis. » Il n’en est pas de même aux bâtiments du collège de la » Magdeleine, les premiers soins ont porté sur le choix des » matériaux; ils sont de la plus belle espèce et les fondations qui » sont faites peuvent être regardées comme un chef-d’œuvre.
» Je vous prie donc, M., de nous laisser suivre la forme que » nous avons employée jusqu’ici. Tous les six mois je mettray » sous vos yeux des États de situation qui vous mettront à portée » de juger que nous nous conduisons comme il convient, que » l’employ des fonds est bien fait. Ces États seront dans la forme » de ceux de tous les autres ouvrages qui se font dans toutes les » provinces sous les yeux des Intendants. Lorsque M. de Voglie,
» inspecteur général, viendra faire ici son inspection, c’est-à-dire » dans un mois ou deux, je vous prie de le charger de visiter ces » ouvrages ; il prendra communication de tout, des plans, des » devis, de l’employ des fonds, j’en seroy ravi et sûrement vous » serez content du compte qu’il vous rendra.
» Il est naturel qu’un ingénieur en chef, tel que le sieur de » Saint-André, qui est depuis 3o ans l’homme du Roy, ne soit » inspecté que par un homme qui ait le même honneur que luy : » celuy d’avoir servi S. M. avec distinction. Vous dirai-je plus,
» j ’ay des raisons particulières, non seulement de méconten- » tement, mais même de défiance contre le sr Paris; si je luy avois » rendu justice et s’il n’avoit pas été présenté au public comme ■ » envoyé par vos ordres, j’aurois été dans le cas, par des propos » violents qu’il a osé tenir, même dans mon cabinet, et que j’ay « feint de n’avoir pas entendus, de le faire mettre en prison, pour » empêcher qu’il ne donnât aucunes suites à des excès qui m’ont » fait juger qu’un tel homme n’est point digne de votre » confiance. »
(Minute entièrement de la main d’Esmangart.)
Jamais intendant ou préfet ne tint plus ferme langage devant un ministre, et l’on ne peut qu’être frappé de la régularité avec laquelle étaient conduits les travaux de l’ingénieur Saint- André, mis en regard de ceux de la nouvelle salle de spectacle, dont Esmangart nous semble, de parti pris, exagérer la malfaçon.
Cependant les justes remontrances de l’Intendant ne fléchirent pas le Contrôleur général ; loin de là, celui-ci sous l’influence de Richelieu, maintint les termes de sa première lettre, et par celle qui suit imposa l’exécution de ses ordres.
A Monsieur Esmangart, Intendant en la généralité de Bordeaux.
» Monsieur,
a Paris, le 9 juillet 1774,
» Je vous ai marqué par ma lettre du 2 mars dernier les motifs » qui me portoient à commettre particulièrement quelqu’un
« versé dans l’art et la connoissance des bâtimens, pour exa- » miner les mesures prises pour la construction des ouvrages » du collège de la Magdeleine, les marchés passés et les moyens » d’exécution.
» Je vous ai fait connoître de la manière la plus positive, à la fin »de ma lettre du 7 du mois dernier, que la mission dont j’ay » chargé à cet effet le sr Paris n’étoit point de ma part une » complaisance provoquée, mais une détermination prise en « pleine connoissance de cause et par des motifs dont vous même, «Monsieur, par votre lettre du 18 du même mois, paroissés » reconnoître la sagesse et la prudence.
» Je ne vous ferai point mysthère que le s1' Pâris m’a été » indiqué par M. le maréchal de Richelieu, mais c’est moi-même » qui lui ay demandé un homme sûr et capable, ayant de très « bonnes raisons pour ne confier cette mission à aucun architecte » courant la même carrière que le sr de Sl-André et le sr Louis. » Mais avant d’adopter le choix de M1' le Maréchal, non seulement » j’ai vu le sr Pâris, mais je l’ay questionné et interrogé, et ce » n’est qu’après m’être assuré par moi-même et très positivement » qu’il étoit instruit et capable de remplir à ma satisfaction » l’objet dont je le chargeois que je l’ay accrédité auprès de vous » et auprès des Jurats. Je ne l’ay point envoyé pour prendre de » supériorité sur le sr de St-André ny pour lui donner d’ordre, » encore moins pour me faire des rapports relativement à vous, » Monsieur, en qui j’ay une pleine confiance pour tout ce qui » concerne votre administration. Mon but a été que le sr Pâris » vît et observât les constructions dont il s’agît, à quoi elles en » sont, de quelle manière elles se font, et à quel prix. J’ai désiré » qu’un homme de l’art, à l’abry de toute suspicion de partialité, » m’éclairât sur des détails pour lesquels vos connoissances et les ’> miennes seraient insuffisantes. Il y a plus, cette mission n’a « rien qui puisse allarmer la délicatesse du s1' de Sl-André, que je » ne suppose point dans le cas de reproche. Mais les autres » ouvrages de la Province exigeant sa présence ailleurs, dans le » courant de l’été, il est nécessairement obligé de s’en rapporter » pour ceux-cy à des subalternes. Or il a dû entrer dans les vues b de mon administration de veiller à ce que des travaux aussi « importans ne se perpétuent pas, comme il n’arrive que trop « souvent, et soient faits avec l’économie qu’exigent le bon ordre » et l’intérêt de la Province.
» Je vous engage donc, Monsieur, à écarter de cette petite
» affaire toute idée de personnalité et à n’en pas faire une affaire » importante. En conséquence, je vous réitère mes invitations » positives de faire donner au sr Pâris tous les éclaircissemens » qu’il demandera. 11 n’entroit point dans mon plan qu’il discutât » avec vous ; ainsi rien ne vous oblige d’avoir des conférences ni » des explications avec luy. Bornez-vous à prescrire au sr de » St-André, ou, en son absence, à celui qui le représentera, de » communiquer au sr Paris tout ce qu’il désirera, et de répondre » pertinemment et sans humeur à ses différentes questions. Ils » n’en feront sûrement aucune difficulté dès que vous leur » transmettrez les instructions du Roy aussi positivement que je » vous les fais connoître.
» Je suis, etc. «Terra y.»
La signature seule est autographe; elle est suivie de ces mots : « Cette lettre, quoique non écrite de ma » main, est mon véritable sentiment, et d’autant plus qu’il » s’accorde avec votre façon de penser. »
Comme tout est habilement dissimulé dans cette lettre et comme on se tromperait fort si l’on supposait que l’abbé Terray tenait tant à ce que les travaux fussent faits avec l’économie qu'exigent le bon ordre et l’intérêt de la Province, lui qui se montrait si tolérant à l’endroit des malversations que ce même intendant lui avait signalées l’année précédente! Mais l’ordre était précis, il fallut obéir, et voici comment Esmangart, d’accord avec l’ingénieur Saint -André ", sauvegarda la dignité
i Extrait d’une lettre de l’Ingénieur à l’Intendant du 14 juillet 1774: «... Par les arrangemens que j’ay l’honneur de vous proposer, l’Ingé- » nieur ne se trouve plus obligé de se rencontrer en face d’un homme » qui a osé lui tenir de mauvais propos en votre présence même de luy » en écrire sans y être autorisé et après la conduite qu’il a tenue vis à » vis de l’administration comme de l’Ingénieur sur l’inspection dont il » est chargé. J’espère, Monsieur, qu’au désir de M. le Controlleur général » il ne recevra plus vos ordres que par vos bureaux et que la réponse à » ses demandes sera faite en vertu de votre ordonnance qui commet un » inspecteur ayant mérité votre confiance depuis votre arrivée dans la » Généralité comme celle de vos prédécesseurs... Saint-André. »
de ce dernier tout en se conformant aux volontés du Ministre :
« Charles-François-Hyacinthe Esmangart, etc.
» Vu par nous, Intendant en Guyenne, les ordres à nous adressés par M. le Controlleur général le 2e mars et le ge juillet 1774.
» Il est ordonné au sr Tourfaire ', inspecteur des battimens qui se construisent au college de la Magdeleine pour la réunion des Cours établies à Bordeaux, suivant les Lettres patentes du mois de mars 1773, enregistrées au Parlement le 3o juin suivant, de communiquer au sr Paris tous les plans, coupes, profils et élévations présentés au Conseil et approuvés par les Lettres pattentes, ainsi que ceux qui ont été faits depuis le commencement des ouvrages et d’après lesquels les fondations ont été établies; de répondre égallement à toutes les demandes et questions qui luy seront faites par le sr Paris verballement et par écrit, tant sur les constructions et l’appareil que sur la nature et le prix des différens matériaux, lesquelles demandes et répliques doivent être faites doubles et signées des srs Paris et Tourfaire, pour une coppie être déposée au greffe de l’Intendance. »
On voit que, tout en exécutant les ordres qui lui étaient donnés, Esmangart évita de mettre en rapport l’architecte Paris et l’ingénieur Saint-André, et c’est en termes fermes et dignes qu’il informa l’abbé Terray de l’exécution des volontés de Richelieu.
M. Esmangart à M. le Contrôleur général.
« Bordeaux, 16 juillet 1774.
» Monsieur,
» Les raisons que j’ay eu l’honneur de mettre sous vos yeux » par ma lettre du 18 du mois dernier, pour ne confier au
1 Tourfaire était un jeune architecte actif et vigilant, que M. Boutin, intendant de la généralité de Bordeaux, avait amené de Paris et qui avait «mérité la confiance » de M. de Fargès, prédécesseur d’Esmangart, dans les ouvrages qu’il avait régis sous les ordres de ces intendants.
» s' Paris aucune inspection des travaux qui se font d’après les » plans que vous avez approuvés pour le logement des Cours de a cette ville à l’ancien collège de la Magdeleine, me paroissoient,
» je l’avoue, pouvoir mériter quelque attention de votre part.
» J’avois l’honneur de vous exposer le désir que j’ay qu’un » homme de l’art, un homme fait pour mériter votre confiance » et la mienne, un supérieur de l’homme du Roy, de l’artiste » employé sous mes ordres et nommé par lettres-patentes, exa- » minât ces ouvrages et vous rendît compte de leur avancement, » de la manière dont ils se font, et surtout de l’employ des » fonds qui y sont consacrés. J’avois également, par cette lettre, » l’honneur de vous faire part des motifs particuliers qui sem- » bloient devoir éloigner le sr Paris d’une mission de cette espèce.
» Je ne mets, M., à cette petite affaire aucune personnalité, et » je n’y attache, je vous assure, aucune espèce d’importance; «j’ose assez compter sur vos bontés pour croire que vous en » êtes bien persuadé, et que vous la regarderez du même œil que » moy. Les trois lignes mises de votre main, à la fin de votre » dernière lettre, me suffisent. En conséquence, j’ay chargé le » sr de St-André, si le sr Paris se présente de nouveau, de luy » laisser voir et observer, ainsi que vous l’ordonnés, les construc- » lions dont il s’agit, à quoi elles en sont, de quelles manières » elles se font et à quels prix. Voilà vos ordres, M., le sr Paris est » le maître de les remplir. Sans doute vous luy en avez fait passer » de semblables; s’il se présente devant moy je le lui diray et le » sr de St-André luy donnera, par luy ou par un préposé très » intelligent, les communications que vous paroisses vouloir qu’il » prenne. Je désire qu’il n’en fasse pas usage pour apporter de la » division où l’harmonie et le concert doivent régner. Suivant » tout ce qui me revient de cet homme et de ses procédés, semer » le trouble est le talent dans lequel il excelle. Peut-être vos » instructions le contiendront-elles. Je le souhaite fort.
» Je suis, etc.»
(Minute autographe.)
Dans la rédaction de projets de lettres au contrôleur Terray se trouvent encore d’autres détails bons à signaler : c< Le sieur Pâris, disait l’Intendant, ne me paroît guère v possible d’être admis à l’inspection d’un ouvrage qu’on » a intérêt de trouver mauvais, quoique fait dans toutes
» les règles de l’art et toute l’économie possible, au dire » de tous les connoisseurs, tels que M. Masse, ingé- » nieur en chef du Château -Trompette, et le sr Louis » lui-même, architecte de la Comédie.
» La conduite qu’a tenue le sr Paris à mon égard » depuis qu’il est à Bordeaux, ne me permet guère de » confiance en luy. Il a affecté de ne point venir chez » moi et de ne vouloir point manger avec M. de St-André, )) quoiqu’il vive journellement au Gouvernement avec le » sr Louis. »
Les ouvrages du sieur de Saint-André « devant sans ï doute être assimilés et comparés avec ceux de la » Comédie, dans les résultats qui vous seront envoyés,
» je penserais qu’il serait également convenable qu’il » me donne coppie de toutes les demandes par écrit et » des réponses qui lui ont été faites par les srs Louis » et Bonfin. »
Enfin, une lettre confidentielle d’Esmangart à M. Cochin, datée du 29 juillet 1774, va faire connaître le vrai mot de toute cette histoire :
«Au lieu de recevoir, Monsieur, de vos nouvelles, comme » vous me laviés fait espérer, au sujet de la lettre que je vous » avois prié de vouloir bien mettre sous les yeux du Ministre, » relativement à la mission confiée si singulièrement au sr Paris, » j ai reçu de nouveaux ordres pour lui faire donner commu- » nication de tout par le sr de St-André. Ces ordres sont l’ouvrage » de la personne que je vous ai nommée ; mais comme le Ministre » a mis au bas de sa lettre quatre mots de sa main, qui m’annon- » cent que telles sont ses véritables intentions, j’ai chargé l’ingé- » nieur de s y conformer lorsque le sr Paris se présentera.
» Mais il est bon que vous connoissiés, Monsieur, toute cette » petite intrigue, à laquelle je ne mets pas grande importance. La » personne qui approche le Ministre est livrée aux jurats de » Bordeaux, et il y a bonne raison pour cela. Les jurats, mus
» par le Gouverneur, voyent avec peine l'édifice du collège de la » Magdeleine conduit sagement; on sait qu il y a des fonds sur b lesquels la dépense est calquée; on voudroit trouver moyen de b mettre la main sur l’exécution des projets, pour la suspendre » et porter les fonds à la construction de la Salle de spectacle qui » a été suivie jusqu’ici avec la plus grande vivacité, au moyen de » l’intervertion qu’on a faite de ceux qui étoient empruntés pour » la construction de l’Hôtel de Ville et affectés nommément à cet » objet. Ces fonds intervertis touchent à leur fin, l’architecte me » le disoit lui-même il y a peu de jours, et on voudroit se ménager b des ressources sans lesquelles on va se trouver avant peu dans b le plus grand embarras. Voilà, Monsieur, le vrai de cette histoire ; b voilà le rôle qu’on destine au sr Paris; on veut le mettre en b avant pour faire au sr de St-André des chicannes qui le dégoub tent, le remplacer par cet intrus, que vous connoissés aujourb d’hui pour un véritable espion, et, comme on sent qu’il est b impossible qu’un homme de cette espèce ait jamais part à ma » confiance, me déterminer, si l’on peut, à renoncer à la direction b de ces 'ouvrages que les lettres patentes ont mise sous ma b main, et cela dans la vtie toujours de disposer des fonds qui b y sont affectés, comme on a fait de ceux qui l’étoient à la b construction de l’Hôtel de Ville. Vous connoissés actuellement, b Monsieur, aussi bien que moi où tendent les ressorts qu’on b fait mouvoir. Le Ministre sûrement ne le soupçonne pas, mais b on cherche à lui rendre suspecte la probité du sr de St-André, b ainsi que ses talents. M. de Fleury, sous les ordres duquel il a b été longtemps emploïé, et M. de Trudaine, qui le connoît b particulièrement, sont en état de lui rendre des témoignages b qui ne sont pas équivoques. Mais le pauvre diable a un malheur b plus réel que celui qu’on cherche à lui faire éprouver : sa santé b est dans un dépérissement affreux, et je crains fort qu’il n’ait b pas longtemps à se deflfendre des tracasseries qu’on voudroit b lui susciter. Je vous demande pardon de ces détails, Monsieur; b j’ai cru les devoir à la confiance dont vous voulés bien m’honorer b et à l’attention que vous avés eu la bonté de donner à la suite b de cette affaire.
b Vous connoissés l’attachement et le respect avec lesquels j’ai b l’honneur d’être, etc.
b Je vous prie que ma lettre ne soit que pour vous 1.»
Cette minute n'est pas de la main d’Esmangart.
igo
Pendant que se traînait contre l’ingénieur Saint- André l’intrigue conduite par Richelieu, deux graves questions relatives aux travaux du Théâtre s’étaient agitées et avaient été résolues en Jurade : la fixation des honoraires de Louis et le vote d’un emprunt de deux cent mille livres.
Les lettres -patentes du 4 septembre 1773 avaient autorisé les jurats à faire l'emprunt de cette somme, et le Trésorier fut chargé de le réaliser, d’après une délibération qu’on peut lire en partie sur le registre en lambeaux de 1774 *.
« Du mardi io may.
» Sont entrés dans la Chambre du Conseil Messieurs du [Hamel, lieutenant] de maire, Métivier, Valen, Caila, D’Arche, [Bourgade], jurats; Tranchère, procureur sindic, et Chavaille [clerc secrétaire de la Ville].
»... [Sa Majesté ayant, en même tems, autorisé la Ville à emprunter la somme de deux cent mille livres et ordonné que] laditte Salle sera bâtie et achevée dans l’espace de deux ans, il a été délibéré, conformément à l’autorisation de Sa Majesté pour ledit emprunt porté et permis par lesdites lettres patentes, d’autoriser Me Mathieu Touya, trésorier de la Ville, comme il
1 Les registres de la Jurade de 1773 à 1780, qui comprennent toute la période de la construction de la nouvelle Salle de spectacle , sont au nombre de ceux qui ont le plus souffert de l’incendie des Archives municipales de Bordeaux, en 1862. Malgré le travail de reconstitution auquel se livre, avec soin, M. Ernest Gaullieur, l’intelligent archiviste, plusieurs de ces registres présentent encore beaucoup de lacunes. Heureusement, MM. Gaullieur- L’Hardy et Detcheverry ayant publié, antérieurement à 1862, les pièces que nous allons transcrire, il nous a été possible de compléter la copie du texte original. M. Detcheverry, ancien archiviste municipal, écrivait en 1860: Les jurats « apportèrent une telle négligence, un tel désordre dans les jours de convocation de leurs séances et dans la rédaction des délibérations qu’ils y prenaient, que le registre de 1773 à 1776, déposé aux Archives de la Ville, offre un grand nombre de lacunes, de transpositions de dates, et conserve seulement toutes les preuves d’une négligence évidemment calculée. » (Hist. des Théâtres de Bordeaux, p. 77.)
NOUVELLE SALLE DE SPECTACLE DE BORDEAUX. I g X
demeure autorisé par ces présentes, de faire prêter à la Ville ladite somme de deux cent mille livres, comme aussi autorise ledit sieur Trésorier d’obliger la Ville envers les prêteurs, qui fournissent ladite somme en tout ou en partie, au remboursement d’icelle selon les termes et échéances qui pourront être convenus avec les prêteurs, avec faculté néanmoins à la Ville de pouvoir se libérer avant les échéances, quand elle jugera à propos, et ce par payement de vingt mille livres, à chaque fois, à fur et mesure de la rentrée du produit de vente de tout le terrein qui se trouvera excéder le local nécessaire pour ladite Salle et accessoires, en conformité des plans arrêtés, obligeant à la sûreté du remboursement de ladite somme, en capital et intérêts, tous les biens et revenus de la Ville, et spécialement tous les terreins à vendre, concédés par le Roi à la Ville, qui se trouveront excéder la partie nécessaire à l’assise et construction de ladite Salle.
» Métivier, jurât. Le Tellier, jurât. »
Les formalités de cet emprunt étaient à peine commencées, qu’il n’y fut pas donné de suite, ainsi que le témoigne une lettre de Richelieu, reproduisant une délibération nouvelle du Corps de ville, où le système des virements est largement mis en pratique. Cette lettre prouvera que, d’une manière ouverte ou cachée, la main du Maréchal dirigea financièrement toute la construction du Théâtre de Bordeaux, et, sauf les correspondances secrètes, nul n’osa blâmer la témérité du pilote qui conduisit toute cette affaire au milieu de tant d’écueils et de récriminations orageuses.
«A Paris, le [25 mai 1774].
» A Messieurs les Maire et Jurats de Bordeaux i .
» Messieurs,
» J’ai représenté à M. le Controlleur général combien il étoit » essentiel, pour finir avantageusement le bâtiment de la Salle de
I Cette lettre est reproduite à la suite de la délibération précédente.
» spectacles, de ne pas trop presser la vente du terrein qui doit » servir à payer cet édifice, afin que ce terrein, précieux par iui- » même, le devienne encore davantage par le voisinage d’un lieu » qui augmentera le prix, à proportion que l’on verra s’élever ce » bâtiment, et que, pour se donner [le temps], il falloir n’avoir » pas l’air du besoin urgent, et que ceux qui [désirent acheter] » ce terrein-là ne crussent pas que la nécessité le feroit vendre » au prix qu’ils voudroient [peut-être l’avoir;] et j’ai dit à M. le » Controlleur général [que tout l’argent qui] vous provient de » l’emprunt de Gènes ne [pouvant être employé tout] à la fois » pour la construction de l’Hôtel de Ville, à laquelle il est destiné, » vous pourries en prendre deux cent ou deux [cent cinquante] » mille livres sur cette caisse, à la charge de remplir, à [mesure «que les] terreins seroient vendus, ce qui entre dans l’objet » d’écon[omie pour] n’avoir point d’argent qui ne soit point » employé, et qui n’ait ni intérêt, ni emploi, et je lui ay proposé » un arrêt du [Conseil pour] ce revirement de parties; à quoi » M. le Controlleur général [me] répondit : qu’un arrêt du Conseil » ne feroit qu’embrouiller [cette] administration, et que la Ville » étant chargée des deux [administrations, et étant en état d’en » rendre un aussi bon compte, que ce] que je lui disois, n’avoit » que faire d’arrêt du Conseil, et que la [Ville pourroit prendre » de l’argent d’une caisse pour le [verser dans l’autre, pourvu » qu’elle fût toujours en état de rendre compte de l’emploi [et du] «remplacement. D’après quoi je pense que vous pouvez partir, » Messieurs, pour remplir cet objet, qui me paroît sage [et] » avantageux à la Ville de toutes façons.
» Je vous prie d’être... [bien] persuadés que je seroi toujours, » Messieurs, votre très affectionné à [vous servir],
» Signé: Le M. Duc de Richelieu. »
Et plus bas les signatures de :
a Métivier, Le Tellier, D’Arche, jurats. »
Après la lecture de cette lettre, les jurats déclarèrent qu’elle serait transcrite sur le registre de leurs procès verbaux, et « qu’il seroit pris, sur l’argent provenant de » l’emprunt de Gènes, jusqu’à concurrence de deux cent » cinquante mille livres, pour employer à la bâtisse de
NOUVELLE SALLE DE SPECTACLE DE BORDEAUX. [q3
» la Salle de spectacle; de l’employ de laquelle et des » mandemens donnés en Jurade, il sera tenu un état )) particulier, pour la dite somme, prise à titre de rempla- » cernent dans la caisse du dit emprunt de Gènes, être » reversée et rétablie dans icelle à fur et mesure de la » vente des emplacements attenant à la ditte salle 1 . »
Deux mois après, le même registre de la Jurade nous fournit encore une délibération prise en réponse à un mémoire de Louis, présenté aux jurats et qui concluait à la fixation de son traitement. Ce mémoire, dont nous n’avons pu retrouver l’original, a été déjà publié en partie par M. Detcheverry; les extraits qu’il en donne font regretter que l’auteur de F Histoire des Théâtres de Bordeaux n’ait pas reproduit en entier ce curieux document. Il y est dit :
® . Deux decisions du conseil, savoir : une du
» 18 octobre 1748 une du 18 juin 1752, et plusieurs » arrêts rendus depuis le 7 juin 1768, fixent à un sol » pour livre les honoraires qui doivent être alloués aux » ingénieurs des ponts et chaussées chargés des bâtiments » du Domaine à Bordeaux. Or, il faut observer : i° que » ces ingénieurs jouissent en même temps d’appointe- » ments relatifs au grade qu’ils occupent dans leur corps » et aux diverses opérations dont ils sont chargés; i° que » les travaux du Domaine qu’ils conduisent ne les empê- » chent point de se livrer aux autres devoirs de leur état » et ne les obligent point à des dépenses extraordinaires » puisqu’ils demeurent toujours sur leurs foyers; 3° que » les ingénieurs ne sont jamais exposés à négliger ou à
1 Registre de la Jurade, 1774. Cette délibération dont la date a disparu est inscrite avant celle du 23 juillet.
)> abandonner d’autres occupations particulières et lucra- » rives, puisqu’ils sont absolument consacrés à celles que » le Ministre leur confie . »
<r La position du sieur Louis, eu égard à la nouvelle » Salle de spectacle, est absolument dans ce dernier cas. » Lorsque le zèle de M. le Maréchal pour l’embellisse- » ment et Futilité de la ville de Bordeaux, lui eut fait » obtenir la concession des terrains où se construit cette » nouvelle Salle, et lorsque les bontés dont il honore le » sieur Louis le lui eurent fait choisir pour en être » l’architecte, cet artiste se livra dès lors à cette seule » occupation; son amour pour l’art qu’il exerce, l’espoir » d’augmenter son bien-être, et sa reconnaissance pour » les bontés de M. le Maréchal, ne lui permirent plus » d’en suivre d’autres.
» M. le Maréchal sait que le sieur Louis, après s’être b livré pendant sept à huit mois à la composition des » projets de la nouvelle Salle, vint à Bordeaux, l’année » dernière, pour faire toutes les préparations à l’exécution » de ce projet. La connaissance particulière du local » qu’il prit alors et qu’il n’avait pu se procurer plus tôt » l’obligea à changer plusieurs parties essentielles de ses » premiers plans ; et comme l’instant de l’exécution » pressait, il se concentra absolument dans cette besogne, » renonça à la poursuite de quelques travaux qu’il aurait » pu avoir ailleurs, et abandonna à d’autres ceux qu’il se » trouvait alors chargé de diriger lui-même. Ce déplace- » ment était, à la vérité, indispensable pour seconder » avec activité les vues de M. le Maréchal et de Messieurs » du Corps de Ville; mais il a dû nécessairement causer » beaucoup de dérangements dans les affaires du sieur » Louis.
NOUVELLE SALLE DE SPECTACLE DE BORDEAUX. I g5
» Arrivé à Bordeaux, le sieur Louis se proposa deux » choses : célérité dans l’exécution et économie dans » les moyens. Quant à la première, il croit y avoir » satisfait, puisque ces messieurs ont paru contents de » l’avancement des travaux depuis le peu de temps » qu’ils sont commencés et les difficultés qu’il a fallu » vaincre. A l’égard de l’économie, voici comment il » s’est conduit :
» Le sieur Louis s’est toujours proposé pour première » loi l’estime de lui-même, et quoique ses honoraires, » tels qu’ils soient fixés, ne puissent lui être avantageux » qu’à proportion des dépenses, il espère mettre dans d peu, sous les yeux de Messieurs du Corps de ville, un » état de celles qui ont été faites jusqu’aujourd’hui, qui » prouvent combien son intérêt propre cède aisément à » celui de l’affaire importante qui lui est confiée.
» En voici des preuves :
» Comme c’est surtout dans le détail de la menuiserie, » des décorations et des machines relatives au théâtre » que les dépenses peuvent devenir exorbitantes, puisqu’il » n’y a point de règles là-dessus, le sieur Louis a amené » avec lui un homme singulièrement au fait de ce genre » d’ouvrage. Cet homme dirigera, sous lui, cette partie » très compliquée et très importante, en occupant des » ouvriers qu’on paiera à la journée. On en fera de y> même pour la charpente. Cet arrangement produira » peut-être une différence de près de deux cents mille » livres sur ce qui arriverait si l’on avait fait venir à » grands frais des machinistes, ainsi qu’on en a usé lors » de la construction du théâtre de Lyon. On est aussi en » état de prouver que les dépenses surabondantes faites » encore, à cet égard, à l'Opéra de Paris, n’ont eu lieu
» que parce qu’on a négligé tous les moyens économiques » de l’espèce de celui-ci.
» Le sieur Louis observe maintenant que les dépenses » auxquelles ses voyages à Paris pourront l’obliger, lui » deviendraient très onéreuses si son traitement n’y était » pas proportionné. Les voyages, d’ailleurs, ne seront » pas pour lui seul, et quand même ses affaires person- » nelles ne l’obligeraient pas à en entreprendre, il serait )> toujours forcé d’en faire pour toutes les choses qui ont » rapport à la décoration de la nouvelle Salle de spectacle, » les marchés pour toute la sculpture intérieure et exté- » rieure, pour la peinture et maintes autres choses qui » ne peuvent être faites qu’à Paris. Ce n’est que dans la » capitale qu’on peut trouver des artistes capables, et où » la concurrence des gens à vrais talents peut faire espérer » des conditions meilleures de leur part. Il y a, à cet » égard, bien des arrangements économiques à chercher, » et les voyages du sieur Louis le mettront à portée de » tirer avantage de toutes les circonstances favorables.
» Le sieur Louis a encore d’autres raisons qui prouy> vent combien son déplacement lui deviendrait à charge » si son traitement ne l’en dédommageait pas. Indépen- » damment de quelques affaires particulières d’intérêt » qui périclitent pendant son absence, le sieur Louis a » sa famille à Paris. Il y tient une maison-, c’est un » arrangement dont il ne peut se dispenser, et toutes ces » dépenses extraordinaires diminueraient considérable- » ment, à la longue, le bénéfice qu’il peut espérer de » l’affaire de Bordeaux, si les bontés de M. le Maréchal » et dè Messieurs du Corps de ville n’étaient pas un sûr » garant du traitement qu’il a lieu d’en espérer.
» D’après ces considérations, le sieur Louis propose
» donc de supporter tous les frais de voyage qu’il fera à y> Paris, tant ceux qu’il fera pour lui-même que ceux qu’il » sera forcé d’entreprendre pour l’utilité de la Comédie ; » et il demande les deux sous pour livre des dépenses » auxquelles monteront généralement les travaux néces- » saires pour porter la nouvelle Salle de spectacle au » point de perfection assigné dans le projet et dans les » plans arrêtés par M. le Maréchal et par MM. les Maire, » Lieutenant de Maire et Jurats, gouverneurs de la Ville.
s Bordeaux, le 2 juillet 1774.
» Signé -.Y. Louis1. »
La lecture de ce mémoire eut lieu devant l’Assemblée du Corps de Ville, et voici la transcription du procès verbal de cette séance 2 :
Du lundi vingt-cinq juillet 1774.
« Sont entrés dans la Chambre du Conseil Messieurs Du Hamel, lieutenant de maire; Métivier, Valen, Caila, D’Arche, Bourgade, Le Tellier, jurats; Tranchère, procureur sindic, et Chavaille, secrétaire de la ville.
» A été remis sur le bureau le mémoire présenté par le sr Louis dans l’objet de la fixation de ses honoraires et émolumens pour la construction des bâtimens et édifices de la nouvelle Salle de spectacle, ordonnée par les lettres-patentes du mois de septembre mil sept cent soixante-treize, dont la ville l’a chargé. Lecture faite dudit mémoire, et considérant, soit la grandeur, la beauté et l’importance de cet édifice, soit la complication des détails immenses qui en sont les suites, les frais et sacrifices qu’exige du sieur Louis son déplacement presque continuel de Paris où il habite ordinairement, les dépenses de voyages et frais de séjour
1 Hist. des Théâtres de Bordeaux, p. 69 à 73.
2 Le texte de cette délibération a déjà été publié en partie par M. Gaullieur L’Hardy ( Portefeuille ichnographique , p. 33), et par M. Detcheverry {Hist. des Théâtres de Bordeaux, p. 74). Nous le donnons ici in-extenso.
à Bordeaux, enfin les talents supérieurs de la composition des plans, joints à l’intelligence et aux moyens économiques de leur exécution de la part d’un artiste aussi célèbre, dont la réputation est publiquement reconnue, a été délibéré : qu’à titre d’honoraires, appointements et gratifications de ses peines, soins et frais pour la construction de ladite Salle de spectacle et tous ouvrages et bâtimens accessoires, il sera accordé par la Ville au sr Louis et payé au fur et mesure de l’avancement des ouvrages, sous les offres et conditions portées par son mémoire signé de lui et qui restera annexé au registre, un sol et demy pour livre de toutes les sommes qui y seront dépensées. Comme aussi a été délibéré que le sr Niquet sera employé, en conséquence de la soumission qui est au registre, à raison de dix-huit cent livres par année, le temps qu’il demeurera occupé aux travaux de la Salle 1.
Métivier, jurât. Valen, jurât.
Caila, jurât. D’Arche, jurât.
Le Tellier, jurât. Bourgade, jurât.
Chavaille, clerc secrétaire Tranchère, procureur sindic de la ville. de la ville. »
On a beaucoup loué les termes de cette rédaction, où les jurats déclarent si hautement la supériorité de Louis, d’un artiste aussi célèbre, dont la réputation est publiquement reconnue! L’architecte lui-même, dans son Discours préliminaire, semble croire à ces éloges. Mais, nous nous permettrons de douter de la sincérité de cet enthousiasme officiel et de ces témoignages de confiance. Comment expliquer, en effet, les procédés outrageants qu’eurent les jurats pour Louis, pendant son séjour à Bordeaux, si véritablement ils avaient reconnu qu’un homme de grand talent était en leur présence? On a mis sur le compte de leur amour-propre froissé, lorsqu’ils se virent enlever la direction de la
1 Le nom de M. Du Hamel, lieutenant de maire, inscrit en tête de la délibération, ne se lit pas au bas de la page, à vrai dire en partie brûlée.
construction du Théâtre, tous les mauvais propos dont ils abreuvèrent l’artiste, tout le mauvais vouloir qu’ils ne cessèrent de lui témoigner. Malgré cette circonstance atténuante, les jurats n’eussent pas fait succéder aux termes si louangeurs de leur délibération du 2 5 juillet tant d’opposition mesquine, s’ils avaient réellement eu conscience du génie de l’architecte Louis.
Mais, de même que les dépêches de l’abbé Terray à l’intendant Esmangart, dans l’affaire Pâris, avaient été toujours écrites par le secrétaire du Maréchal, de même les termes du procès-verbal de la séance du 2 5 juillet 1774 furent dictés en vue de plaire à Richelieu; ce n’était pas l’artiste illustre que les jurats encensaient dans leur délibération, c’était le protégé du gouverneur de la haute et basse Guienne.
Pendant que se traitaient à Bordeaux les questions de finances relatives à la nouvelle Salle de spectacle, des réformes se faisaient mollement à Paris, et l’opinion publique était à demi satisfaite. « On attend toujours avec la plus vive impatience, écrivait-on, le sort de l’abbé Terray, et l’on a peine à concevoir comment ce ministre qui a mécontenté tous les ordres de l’État, peut se soutenir à la Cour »
Enfin, lorsqu’on apprit, le 24 août 1774, le renvoi du Contrôleur général, « la joie publique, écrivait Mme Du Deffand, fut immodérée;» elle ne fut pas moins grande quand on connut la nomination de Turgot, de cet homme de bien qui, prévoyant les catastrophes dont la France était menacée, fit tous ses efforts pour conjurer le danger1 2.
1 Correspondance sec.pol. et litt., 1787, t. I, p. 21.
2 Turgot (Anne-Robert-Jacques, baron de), né à Paris en 1727, mort le 20 mars 1781. Louis XVI le nomma contrôleur général des finances
L’administration de ce grand ministre a fourni les éléments d’un excellent livre publié en 1877 par M. Foncin* 1, et dans lequel se trouvent un certain nombre de lettres de Turgot extraites des Archives municipales de Bordeaux et de celles du département de la Gironde. Bon nombre d’autres lettres existent encore dans ces deux fonds et présentent pour l’histoire de la province de Guienne un grand intérêt. Aussi sommes-nous en droit d’espérer de les voir insérées dans une deuxième édition de l’ouvrage de M. Foncin2. En attendant cette publication, les événements qui vont suivre feront connaître quelques documents inédits du nouveau Contrôleur général et l’attention sérieuse qu’il portait sur la marche des travaux qui s’exécutaient alors à Bordeaux3 * * * * * *.
A M. Esmangart, intendant de la généralité de Bordeaux.
« Fontainebleau, le 4 çjbre 1774.
» Je vous envoyé, Monsieur, la copie de la lettre que j’écris » aux jurats de Bordeaux; je vous prie de veiller à ce que ce que
en 1774, en remplacement de l’abbé Terray. — Voici les vers que fit M. de La Harpe pour le portrait de Turgot et qui résument bien son caractère :
Ses talents, son courage et sa raison profonde Sont dignes de sa place et du choix de Louis ;
Le pauvre et l’opprimé sont ses premiers amis,
Et le vœu de son cœur serait de faire au monde Le bien qu’il fait à son pays.
1 Essai sur le ministère de Turgot. Paris, Germer-Baillière et Cio, 1877, gr. in-8°, 622 p.
# 2 a Cet essai n’est que l’ébauche d’une œuvre que nous souhaitons vivement de pouvoir compléter un jour. » (P. Foncin. Préface.)
3 «On sait combien étaient vastes les attributions du contrôleur
général à la fin du xvme siècle. Comme la question financière, qui se
môle à toutes les autres, avait pris peu à peu une importance capitale, il
était devenu une sorte de premier ministre. Rien de sérieux ne pouvait
se faire sans lui. Il réunissait entre ses mains presque toute l’adminis¬
tration civile du Royaume...)) (P. Foncin: Essai sur le ministère de
Turgot , p. 57.)
» je leur mande soit exécuté le plus promptement possible, et de » m’en rendre compte.
» Je suis très parfaitement, Monsieur, votre très humble et très » obéissant serviteur.
» Turgot. »
Lettre de M. le Contrôleur général aux Jurais de Bordeaux.
« 3 gUre 1774.
» Je suis instruit, Messieurs, que par des lettres patentes » accordées par le feu Roi, vous avez été autorisés à emprunter, » pour la construction de l’Hôtel de Ville de Bordeaux, jusqu’à » concurrence d’une somme de 5oo,ooo livres. Je sais que cet » emprunt a été fait à Gênes. Je désire de connoître les plans, » devis et détail estimatif de la dépense à laquelle cette construc- » tion doit donner lieu. Je désire également de connoître quels » sont les fonds qui ont été employés jusqu’ici, combien il en a » été pris sur les revenus ordinaires de l’Hôtel de Ville, quelle » portion y a été déjà employée des fonds empruntés à Gênes, » enfin ce qu’il en reste entre les mains de votre trésorier.
» Vous aurés soin, à la réception de cette lettre, de m’envoyer » ces plans, devis et détail estimatif, ainsi que l’état que je vous » demande, pour que je puisse, après avoir examiné le tout, vous » faire passer des ordres sur ce qu’il peut y avoir de plus avanta- » geux à faire pour la Ville.
«Je suis également instruit qu’en lui concédant une partie « des glacis du Château-Trompette, pour l’établissement d’une » nouvelle Salle de spectacle, le feu Roi a autorisé la Ville à en » vendre une partie, à la charge d’employer le prix provenant de » la vente à la construction de cette Salle. Je sais que jusqu’ici il «n’a été vendu qu’une très petite portion de ce terrein, que » cependant les ouvrages ont été poussés avec la plus grande » vivacité, et qu’il a été déjà fait des dépenses considérables non # seulement pour la construction de la Salle de spectacle, mais h même pour celle des bâtiments qui lui sont étrangers.
» Mon intention est de prendre une connaissance exacte de «tout ce qui s’est passé à ce sujet; en conséquence, vous ne » manquerez pas de m’envoyer sans délai les plans de cet édifice, » auxquels vous joindrés le devis et détail estimatif qui a du être » fait de la dépense à laquelle il doit donner lieu.
» Vous m’envoyerés, messieurs, en même temps : 1» un état de
» la recette provenant de la portion qui peut avoir été déjà vendue » des terrains du glacis du Château-Trompette; 2° un état de la » dépense à laquelle s’élèvent les ouvrages déjà faits; 3“ un état » qui indique sur quels fonds a été pris le supplément nécessaire » à la dépense déjà faite. Je vous recommande très expressément » de me faire passer sans délay ces différens éclaircissements. » Vous recevrez d’ailleurs par le canal de M. Bertin des ordres du » Roy pour la discontinuation de ces ouvrages, jusqu’à nouvel » ordre, et vous ne manquerés pas de vous y conformer.
» Je suis, etc. »
Voilà qui était parler en maître. L’intendant Esmangart comprit alors qu’il était digne de seconder les vues de Turgot et dut prévoir que les jurats allaient se rendre à résipiscence.
A la lettre du Contrôleur général succéda celle du ministre Bertin, ordonnant, au nom du Roi, de suspendre les travaux.
A MM. les Maire et Jurats de Bordeaux.
« Fontainebleau, 4 gbre 1774,
»M. le Controlleur général m’a fait différentes observations » sur la situation des finances de votre Ville, sur les travaux que » vous avez entrepris tant pour la construction d’un Hôtel de » Ville que pour ceux d’une Salle de spectacle, et sur la nécessité » de suspendre les ouvrages de ce dernier édifice jusqu’à ce qu’il » ait pris connoissance de ce qu’a produit la vente des terrains » dont le feu Roy vous a authorisés de faire l’aliénation pour en » employer le prix à bâtir la Salle de spectacle. J’en ai rendu » compte à Sa Majesté et elle m’a chargé de vous ordonner de sa » part de suspendre à la réception de ma lettre, et jusqu’à nouvel » ordre, tous les travaux de la nouvelle Salle de spectacle et de » tous les bâtiments accessoires à cette Salle, entrepris sur la » portion du glacis du Château-Trompette que le feu Roy a » concédée à la ville de Bordeaux.
» Vous aurez agréable de vous conformer exactement à ce que » je vous marque des intentions de Sa Majesté, et de me mettre » en état de luy en rendre compte; je ne puis au surplus que me
» rapporter à la lettre que vous écrit M. le Controlleur général » pour vous demander les éclaircissements dont il peut avoir » besoin.
» Je suis, etc. »
Pendant que Turgot s’efforcait de mettre un frein aux dilapidations des deniers publics, et voulait réglementer sagement les dépenses de l’État et des villes, il est curieux de dévoiler le rôle que jouaient les fonctionnaires en sous ordre. L’intendant Esmangart, étant alors à Paris, reçut de Fontainebleau, le 5 novembre 1774, le billet suivant :
«M. Bertin, Monsieur, a écrit hier à MM. les Jurats de » Bordeaux, et vous avés dû recevoir la copie de sa lettre, que j’ai » dit qu’on vous envoyât sous couvert. J’ay l’honneur de vous » renvoyer, comme vous l’avez désiré, la minute que vous aviez » remise à M. Bertin.
» J’ai l’honneur d’être, avec un respectueux attachement, Mon- » sieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
» La Barberie > . »
Jusque-là, tout semble d’une régularité administrative des plus parfaites, digne d’être prise pour modèle. Mais voyons ce que disait, d’après les confidences du signataire des lignes ci-dessus, l’homme des jurats, chargé des affaires de la Ville1 2 3.
» Messieurs,
« A Paris, le 12 gt>re 1774.
» M. de La Barberie m’a fait part que M. le Controlleur général » s’est plaint à M. Bertin de ce que vous avés fait cesser les travaux 3
1 Chef de bureau au département de M. Bertin.
2 Extrait d’une lettre du sieur Trouvé, écuyer, chargé d’affaires de la ville de Bordeaux, à la suite de la Cour et des conseils de Sa Majesté, depuis l’année 1738. ( Arch . mun., série J J, n° 34g.)
3 Ils avaient été suspendus depuis le mois d’octobre 1 77^ • Voir Registre de la Jurade, délibération du 2 5 juillet 1774» relative aux appointements de l’architecte Bonfin, chargé de ces travaux.
» de l’Hôtel de Ville, et les fonds destinés pour cette construction » servent actuellement à la dépense du bâtiment de la Salle de » spectacle; qu’à raison de ce le Ministre doit vous demander » compte de l’employ que vous avez fait et que vous faites des » cinq cens mille livres de Gênes. Ayez la bonté, Messieurs, de » me donner vos instructions, pour pouvoir parer les coups » qu’on veut vous porter; il n’est pas difficile de deviner d’où » ils partent; j’en ai informé M. le Maréchal.
» Trouvé. »
Il n’est pas difficile non plus de deviner qu’il s’agit de l’Intendant de Bordeaux. Mais désormais il était trop tard pour parer les coups que le Contrôleur général allait porter à l’administration municipale. Esmangart triomphait; le Maréchal était pour ainsi dire exilé de son Gouvernement', et les jurats allaient entrer directement en lutte avec Turgot, puis s’incliner devant la fermeté de cet homme d’État.
Tout d’abord, l’ordre de suspendre la construction de la Salle de spectacle est communiqué au Corps de Ville. « Mais un nouveau ministère, dit Louis, veut être » instruit des travaux de la Salle, de l’emploi des fonds » des terreins vendus, de ceux qui restoient à vendre,
» enfin des ressources sur lesquelles on pouvoit compter » pour achever l’ouvrage. Je ferme tous les atteliers, et » viens, en novembre 1774, avec mes états de dépenses,
» auprès de M. Turgot1 2. »
L’interruption subite des travaux ne se fit pas sans
1 « M. Bertin m’a dit que Votre Majesté m’ordonnoit de ne paroître » dans mon Gouvernement que lorsque le maréchal de Mouchi y seroit... » Puis-je être condamnable après cela, d’avoir eu la confiance de croire » que mon retour dans mon Gouvernement étoit une chose toute simple, » après y avoir été tous les ans?... » (Lettre du maréchal de Richelieu au roi Louis XVI.) — Vie privée du maréchal de Richelieu, Paris, Buisson, 1791, t. III, p. 43 1.
2 Discours préliminaire, p. 3.
une certaine émotion. Quelque douloureux que fût ce chômage, au commencement de l’hiver, pour un grand nombre d’ouvriers; si vive que fût l’inquiétude des entrepreneurs pour le règlement de leurs mémoires, l’opinion publique n’en manifesta pas moins son contentement, et l’intendant Esmangart, sous l’influence d’une véritable satisfaction, écrivit au ministre d’État la lettre suivante, remarquable par sa noble simplicité.
Lettre de l’Intendant de Bordeaux à M. Bertin.
« Paris, 26 ç)toe 1774.
» J’ay reçu la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire » au sujet des ordres que vous avez fait passer aux jurats de » Bordeaux pour suspendre les travaux de la nouvelle Salle de » spectacle. Ces ordres, Monsieur, ont fait le meilleur effet du » monde, et le public a vu avec plaisir que le Ministre portoit ses » regards sur une dépense si excessive et si déplacée au milieu » des calamités qui accablent la France.
» Au reste, le délay que les officiers municipaux vous avancent » qu’ils ont apporté à la vente de quelques portions de terreins » seroit très convenable, et ils ne mériteraient que des éloges s’ils » avoient été dans le cas de prendre ce party, dont ils se font à vos «yeux un mérite sans fondements. Il ne se présente pas un » acquéreur, je le sais à n’en pouvoir douter, et vous le concevez » aisément. Comme il pourrait même se faire qu’à l’inspection » des plans que M . le Controlleur général a demandés et que vous » devez examiner ensemble, Monsieur, il se trouve quelques » changements utiles et économiques à faire dans la distribution » du terrein, je crois qu’il y aurait de l’inconvénient à permettre » d’aller en avance sur la vente de ces terreins. Ceci est un grand » plan et un très grand ouvrage dont il faut que vous ayez avant » tout une connoissance bien exacte, et vous vous rappellerez tout » ce qui s’est passé lors de l’expédition des lettres-patentes. Mais » il est encore tems, heureusement, d’y mettre ordre. Ainsi, » Monsieur, si vous répondez aux jurats, vous pouvez leur man- » der, ce me semble, qu’il y a d’autant moins de difficultés de » surseoir à la vente des terreins, jusqu’à nouvel ordre, que vous » savez qu’il se présente peu d’acquéreurs; ils verront que vous
«avez des mémoires fidèles, et je ne me cache pas en être l’au- » teur. C’est toujours tout haut qu’on doit faire le bien.
» Je suis, etc. »
(Minute autographe.)
Enfin, pour mettre le comble à lïrritation du Corps de Ville, parut l’arrêt du Conseil d’État du 1 1 décembre 1774, arrêt qui accueillait toutes les revendications de l’intendant Esmangart, présentées sans succès sous le ministère Terray, et qui remettait entre ses mains et dans celles de ses successeurs la haute direction des travaux de la Salle de spectacle.
Extrait des registres du Conseil d’État.
Du 11 décembre 17741.
Le Roi étant informé que les revenus de la ville de Bordeaux, anciennement très considérables, ont encore été augmentés lors du dernier bail des octrois de ladite Ville; que, néanmoins, la situation des affaires de ladite Ville, loin d’être devenue meilleure depuis ladite augmentation, est plus fâcheuse qu’elle n’a jamais été, et que la masse de ses dettes est considérablement augmentée, sans qu’elle ait été, depuis longtemps, assujettie à aucunes dépenses extraordinaires : Sa Majesté auroit jugé digne de l’attention qu’Elle donne à tous les objets qui intéressent le bien de son service et l’économie qui doit régner dans toutes les parties d'administration qui y ont rapport, de prendre, à ce sujet, des éclaircissemens particuliers qui puissent la mettre en état d’y pourvoir définitivement; et en attendant, d’ordonner 1 exécution des anciens règlemens, dont les dispositions, si elles eussent été exactement suivies, auroient prévenu les inconvénients auxquels Elle se propose de remédier. A quoi désirant pourvoir, ouï le rapport du sieur Turgot, conseiller ordinaire au Conseil royal, controlleur général des finances, le Roi, étant en son Conseil, a ordonné et ordonne ce qui suit :