VII
Au mois de mars 1775, Louis revint à Bordeaux après avoir passé quatre mois à Paris en négociations. Ces quatre mois furent surtout employés à fournir au Contrôleur général des explications minutieuses sur la marche des premiers travaux et sur les dépenses, aussi fortes qu’imprévues, qu'ils avaient occasionnées.
Comme tous les ouvrages avaient été exécutés à l’entreprise et les marchés arrêtés par l’agent de confiance de la Ville, François Bonfin, qui en avait contrôlé les toisés et fait la vérification, l’architecte ne pouvait être taxé de dépenses abusives ; cependant il fallait justifier aux yeux de Turgot celles qui restaient à faire et qui lui paraissaient énormes, car, ainsi que l’écrivait Louis : « Son âme éprouvait un combat entre l’économie de » l’État et l’homme ami des grandes choses. Afin que la » nécessité présente de l’économie ne lui fît pas sacrifier » le bien public dans un point de vue plus éloigné, je lui » proposois des réductions d’ouvrages, et lui montrai un » état dans lequel la Salle de Bordeaux, privée d’acces- » soires, utiles à la vérité mais non pas indispensables, d s’exécuteroit pour la somme de cinq cent mille livres '.
i Ce chiffre était-il bien sincère? On lit dans un mémoire émanant des bureaux de l’Intendance : « D’après quelques renseignements remis
» Pour l’opérer, j’ouvris la voie de construire par éco- » nomie. Je sentis toute la force de ma proposition; » mais ni les fatigues des atteliers, ni les courses dans la » province où je travaillons, ni les dépenses particulières, » rien ne m’effrayoit, pourvu que l’achèvement de l’édifice » eût lieu* 1 2 . »
Les travaux, mis dès lors sous la direction de l’Intendant, furent donc repris avec une nouvelle activité; mais jamais œuvre architecturale de cette importance n’éprouva dans le cours de sa construction autant d’entraves et de difficultés. On a vraiment peine à concevoir l’élévation d’un pareil monument, si sérieusement étudié, au milieu d’inquiétudes multiples; ce qui faisait dire à l’illustre architecte : « L’étude paisible d'un art, aussi agréable qu’utile, n'inspire pas toujours les moyens de prévenir tout le mal dont la haine est capable , ni la force de lui résister. Je me suis trouvé ce courage; voilà ce qui me flatte et quelquefois me surprend - . »
La surprise sera partagée par tous ceux qui suivront pas à pas, de 1775 à 1780, la marche des événements. Louis, ainsi qu’on l’a vu lors de son départ de Rome, avait un caractère altier, avait conscience de sa valeur et ne le laissait pas ignorer; mais, tant de fierté, tant de présomption, quoique justifiées, ou tout au moins excusables (puisque ces sentiments se rencontrent parfois chez des hommes dépourvus de mérite), lui créèrent des
» nouvellement par M. Louis, il annonce en effet que la dépense de cette » Salle seroit un objet de 1,260,122 liv. 6 s. 10 d.; mais il est à remar- » quer que, par le détail qu’il a donné, la dépense de la distribution et » de la décoration intérieure n’est pas comprise dans cette somme de » 1,260,122 liv. 6 s. 10 d. Ainsi, il est difficile de calculer au juste quel » peut être l’objet de cette dépense. »
1 Discours préliminaire, p. 4.
2 Discours préliminaire, p. 4.
ennemis nombreux et puissants. Néanmoins, toujours soutenu par le maréchal de Richelieu, les contrôleurs généraux et les intendants, Louis, malgré les nombreuses marques de défaillance que sa correspondance révélera, se raidit contre les obstacles, fit tête à l’orage et dota Bordeaux d’un chef-d’œuvre !
Deux ans, avait-on déclaré, seraient suffisants pour élever la nouvelle Salle de spectacle, et cinq années vont s’écouler encore pour la conduire à sa perfection ; cinq années, qui ne seront qu’une suite de tracasseries mesquines et de tourments inimaginables. Or, pour bien faire connaître cette curieuse et désolante histoire, il n’est pas de meilleur moyen que d’exposer les débats et les discussions des principaux auteurs de ce drame administratif. Et pour que ce livre soit un écho fidèle des faits écoulés depuis cent ans, nous allons placer sous les yeux du lecteur les nombreuses lettres des amis et des ennemis de l’artiste, de ses adversaires et de ses protecteurs, de Louis lui-même 1 .
Pendant que l’architecte soumettait au Ministre ses plans et projets, l’intendant Esmangart, qui se trouvait également à Paris, se préparait à seconder les réformes projetées par Turgot; aussi, pour enlever aux maire et jurats de Bordeaux la direction des travaux du Théâtre, rédigeait-il, conjointement avec le chef de bureau du Contrôleur général, M. De La Croix2, l’arrêt du Conseil qui fut signé par le Roi le 7 mars 1775, et par l’Inten-
1 Toutes les lettres que nous publions dans ce chapitre sont extraites des Archives départementales de la Gironde : Fonds de l’Intendance, série C, nos 1208 à 1228.
2 De La Croix ou Delacroix; il avait succédé à Destouches, depuis le renvoi de l’abbé Terray ; ses attributions étaient le dénombrement du royaume, l’administration des finances de Lyon, Bordeaux, etc.
dant le 19, arrêt qui avait été très sérieusement étudié, puisque, dès le mois de janvier, la rédaction de quelques articles motivait l’envoi de la lettre suivante :
A Monsieur Esmangart, Intendant de Bordeaux.
» Monsieur,
« Paris, le 3o janvier 1775.
» J’ay examiné avec toute l’attention possible les changements » que vous proposez de faire à l’arrêt concernant la Salle de » spectacle de Bordeaux, dont j’ay eu l’honneur de vous adresser » le projet 1. Il me paroit que ceux que vous indiquez pour les » articles 1 et 7 de cet arrêt ne peuvent qu’ajouter aux avantages » que l’on se propose d’obtenir par cet arrêt.
» A l’égard de ceux que vous proposez sur les autres articles, » je crois que vous penserez comme moi qu’ils sont inutiles, » parce qu’ils n’ajoutent rien à l’influence que vous aurez «dans toute cette affaire, d’après les articles 1 et 7, et que » d’ailleurs ces changements pourroient donner de l’humeur » aux officiers municipaux, ce qu’il faut éviter autant qu’il sera «possible1 2. 11 faut faire en sorte qu’ils puissent croire que le » pouvoir qui vous est donné par l’arrêt n’a pour objet que la » conservation des droits du Roi ; et c’est ce qu’il sera facile de » leur persuader en laissant l’arrêt dans l’état où il est actuelle- » ment. Au lieu qu’en adoptant les autres changements, ils pour- » roient croire que l’on suspecte leur administration. Par exemple » l’alternative que vous proposez, dans l’article IV, entre le » secrétaire de l’Hôtel de ville et telle autre personne que vous » voudriez commettre pour la réception des enchères, me paroit » annoncer une défiance insultante pour ce secrétaire. D’ailleurs » cet article sembleroit avoir pour objet de vous arroger d’une » manière presque exclusive tous les détails de cette opération, » et il me semble qu’il est plus convenable que vous paroissiez
1 Deux jours avant, l’Intendant avait effectivement reçu ce projet d’arrêt avec prière d’y joindre ses observations : Renvoye^-le-moi aujourd’hui ou demain matin, disait De La Croix, pour que je puisse le mettre sous les yeux du Controlleur général dans le travail que je ferai avec lui à Versailles. »
2 Nous donnerons, en regard du texte de cet arrêt, les changements qui avaient été proposés par Esmangart.
» vous restreindrez la manutention générale. C’est par une raison » à peu près semblable que je propose, art. VI, de faire les » adjudications à l’Hôtel de Ville. Cette disposition me paroît » d’autant plus convenable que, dans le fait, cette opération n’inté. » resse, pour ainsi dire, que le corps des citoyens représentés » par les officiers municipaux.
«J’attendrai, Monsieur, votre réponse sur tous ces points, » ainsi que le renvoy du projet d’arrêt que j’ai l’honneur de vous » adresser avec les changements dont il me paroît susceptible.
» Agréez, etc.
» De La Croix. »
Les observations contenues dans cette lettre confirment la justesse des reproches qu’on adressait parfois à l’Intendant de Bordeaux, au sujet de son zèle impérieux. Déjà, pour l’arrêt du n décembre 1774, qui dévoilait le mauvais état des finances de la Ville et qu’il avait fait imprimer de son autorité privée, Turgot s’était empressé de lui exprimer confidentiellement cette sage remontrance: « La fermeté est nécessaire, mais la circonspection l'est aussi'.» Les observations du chef de bureau De La Croix étaient donc la mise en pratique du précepte de Turgot, car elles démontrent que si l’on enlevait la direction des travaux de la nouvelle Salle de spectacle à l’autorité municipale, ce n’était pas sans user envers elle de quelques ménagements. Maintenant, citons les lettres du Contrôleur général au Ministre d’État, aux Maire et Jurats et à l’intendant Esmangart.
A M. Bertin, ministre d’État.
« 3 février 1775.
» La crainte que j’avois, Monsieur, que la ville de Bordeaux » ne se fût engagée dans une dépense au-dessus de ses forces pour » la construction d’une Salle de spectacle sur les dessins du sieur
1 Arch. mun. de Bordeaux, Livre des privilèges, p. 662.
» Louis, m’avoit déterminé à faire suspendre les travaux de cette » Salle, pour me procurer des notions précises sur cet objet. » D’après l’examen que j ’ai fait de tout ce qui y est relatif, j’ai pensé » que la continuation de ces travaux ne peut qu’être avantageuse » et que le Conseil doit se borner à prescrire les moyens d’en » assurer l’exécution, en tirant le meilleur parti possible des ter- » reins à vendre, et dont le prix est destiné au payement de cette » dépense. C’est ce qui fait l’objet d’un des arrêts du Conseil dont » j’ai l’honneur de vous envoyer le projet; j’en joins un second » qui a pour objet la concession faite pour 3o années de la Salle » à construire aux actionnaires de l’entreprise du Waux-hall. Il » me semble que cette concession est excessivement onéreuse à » la Ville ; qu’il n’a point été constaté qu’il fût dû aucune indem- » nité aux actionnaires; qu’en supposant qu’elle leur fût due, ils » ne l’avoient portée eux mêmes qu’à une somme de 70,000 livres, » qui ne peut certainement entrer en comparaison avec la jouis- » sance de la nouvelle Salle pendant 3o ans. J’ai donc cru qu’il » étoit nécessaire d’examiner si cette indemnité est réellement » due, et dans ce cas de préparer les moyens de la payer sans » grever la Ville par une concession aussi exhorbitante. Vous » verrez, Monsieur, dans le Mémoire dont copie est ci-jointe, le » résultat de l’examen que j’ai fait de toute cette affaire et les » motifs qui me déterminent à proposer ces deux arrêts. Je vous » serois très obligé de vouloir bien me renvoyer le tout afin que » je fasse expédier les arrêts, s’ils vous paraissent, comme à moi, » propres à terminer cette affaire de la manière la plus juste et la » plus avantageuse pour la ville de Bordeaux.
» J’ai l’honneur, etc.
» Turgot. »
A MM. les Maire et Jurats de la ville de Bordeaux.
« Messieurs,
» Je charge M. l’Intendant de vous donner connoissance de » l’arrêt du Conseil que le Roy a jugé à propos de rendre pour » ordonner la continuation des travaux de la Salle de spectacle » sur le glacis du Château-Trompette. Sa Majesté s’y est portée » d’autant plus volontiers qu’elle a reconnu combien ce projet, » réduit dans les bornes d’une sage économie, sera utile à l’embel- » lissement de la ville de Bordeaux, à laquelle il donnera toujours » avec plaisir des marques particulières de sa protection.
» M. l’Intendant est chargé, par l’arrêt qu’il doit vous adresser, » de la direction de ces ouvrages, pour lesquels il se concertera » avec vous. Vous voudrés bien, de votre côté, vous conformer à » ce qui est prescrit par rapport à la réception des enchères et «aux adjudications; elles ne peuvent se faire d’aucune autre » forme que celle prescrite par l’arrêt.
» Mais comme il est intéressant, avant que de procéder à la » vente d’aucuns terreins et pour la rendre plus avantageuse, que » les ouvrages reprennent leur cours, vous voudrez bien, Mes- » sieurs, donner ordre à votre Trésorier de tenir à la disposition » de M. l’Intendant, sur le montant de l’emprunt que vous avez » fait à Gênes, une somme de 60,000 livres qu’il fera remplacer » entre les mains du Trésorier sur les fonds provenant de la vente » des premiers terreins qui seront vendus 1.
» Je suis, etc.
» Turgot. »
Turgot à l’Intendant Esmangart 2.
« Versailles, le 18 mars 1775.
» Je vous envoyé, Monsieur, l’arrêt du Conseil que S. M. a «jugé à propos de rendre pour ordonner la continuation des » travaux de la Salle de spectacle de Bordeaux, suivant les plans » qu’elle a approuvés. S. M. vous confie par cet arrêt la direction
1 C’est le 7 mars, à Versailles, que Louis XVI signa l’arrêt qui ordonnait la reprise des travaux, sous la direction de l’Intendant, mais il ne fut publié à Bordeaux que dans les derniers jours du mois. Après avoir présenté cet arrêt à la signature du Roi, Turgot en avait donné communication au comte de Muy, ministre de la guerre, qui, tout eny apposant aussi sa signature, répondait à son collègue: « L'arrêt ne renferme que les dispositions les plus sages,... mais je vous avouerai que si les choses étaient entières, je serais extrêmement éloigné de concourir àce qui s’est fait... et c’est dans cet esprit que je vous prie... de ne point souffrir que l’on donne la moindre extension à l’effet des lettres patentes du 4 septembre J 77.1... et d’empêcher que les constructions à faire n’empiètent en aucune manière sur le terrein voisin des glacis du Château Trompette. » (Lettre du comte de Muy au Contrôleur général; Versailles, le i3 mars 1775.)
a Cette lettre avait été rédigée d’après des notes fournies par Esmangart ; elle répondait de point en point aux désirs qu’il avai t exprimés en insistant surtout pour que l’on recommençât les travaux sans délai, afin de rétablir la confiance et vendre plus avantageusement les terrains. (Lettre du i5 mars 1775.)
» de ces ouvrages, par rapport auxquels vous vous concerterez » avec les officiers municipaux. Je ne doute pas qu’ils ne s’em- „ pressent de concourir avec vous à l’exécution des vues auxquelles » S. M. a bien voulu se porter pour l’embellissement de leur » ville. Je leur écris à ce sujet la lettre dont vous trouverez copie » ci-jointe.
» Vous aurez soin, Monsieur, de m’instruire exactement de la » vente des terreins, de l’avancement des travaux, et de m’envoyer » chaque mois, comme le prescrit l’arrêt, l’état des ordonnances » que vous serez dans le cas d’expédier sur le Receveur général » des domaines et bois pour les diverses dépenses auxquelles ces » ouvrages vont donner lieu.
» Vous pouvez donner au sieur Louis, de ce moment si vous » le jugeq à propos, ordre de repartir pour Bordeaux, à l’effet » d’y diriger les travaux. Je vous prie de lui donner toutes les » facilités qui sont entre vos mains pour qu’il puisse les suivre » avec l’activité dont il est capable.
» Comme il est intéressant non seulement de profiter de la » belle saison, mais même, pour que la vente des terreins soit » avantageuse, d’établir la confiance que la suspension des travaux » pourroit avoir altérée, je donne ordre aux officiers municipaux » de tenir à votre disposition, sur les fonds de l’emprunt fait à » Gênes, une somme de 60,000 livres que vous aurez soin d’em- » ployer aux premiers travaux qui vont se faire. Vous ferez rétablir » cette somme entre les mains du trésorier de la Ville sur le » produit des terreins qui seront vendus.
b Je suis très parfaitement, Monsieur, votre très humble et très )) obéissant serviteur. ^ rj’u^QQ'p> ))
Esmangart aux Maire et Jurats de Bordeaux.
« Paris, 1 mars 1775.
» Je joins ici, Messieurs, copie de l’arrêt du Conseil que M. le » Controlleur général vient de m’envoyer, et de la lettre qu’il m a » écrite relativement à la continuation des travaux de la Salle de b spectacle sur le glacis du Château-T rompette. J e viens de donner b ordre de rendre cet avis public dans la forme ordinaire. De b votre côté, je vous prie, Messieurs, de concourir, en tout ce b qui peut dépendre de vous, à son exécution ; de prendre les b mesures nécessaires pour indiquer la réception des enchères,
NOUVELLE SALLE DE SPECTACLE DE BORDEAUX. 22b
» ainsi que le prescrivent les articles 2 et 3 de l’arrêt, et de » donner à ce sujet à votre secrétaire les ordres convenables » pour qu’il forme un registre que je parapheray et que je vous » prie de me faire passer le plus tôt qu’il vous sera possible. Je » pars pour me rendre à Bayonne, et M. Duchesne 1 pourra vous » instruire de ma marche, s’il vous est utile d’en être instruit.
» Je viens, d’après les ordres du Ministre, de dire au sieur Louis » de se rendre près de .vous. Vous voudrez bien lui donner les » instructions que vous jugerez utiles pour l’avancement des » ouvrages. Il seroit nécessaire que votre trésorier tienne, confor- » mément aux ordres du Ministre, une somme de 60,000 livres » prête pour la destination qu’il a réglée.
» Dans la suite de cette affaire, Messieurs, comme dans celles » qui peuvent intéresser le bien et l’avantage de la Ville en son » embellissement, je seray toujours charmé de me concerter avec » vous.
» Je suis très parfaitement, Messieurs, etc. »
(Minute autographe.)
D’après ce qu’on vient de lire, Louis dut se mettre en route sans le moindre retard, puisque dix jours après il adressait de Bordeaux, à l’Intendant, une lettre qui fait connaître le froid accueil avec lequel il fut reçu par le maréchal de Noailles1 2, neveu de Richelieu, mais n’ayant point, comme son oncle, de vives sympathies pour l’artiste, et n’applaudissant pas aux mesures prises par Turgot.
1 Duchesne de Beaumanoir, subdélégué de la généralité de Guienne, amateur de livres, tableaux et médailles; il fut élu membre de l’Académie de Bordeaux le 25 janvier 1784. Laboubée ne donne pas sa date de naissance, mais le dit Bordelais.
2 Mouchy (Philippe comte de Noailles, duc de), né à Paris en 1715, nommé lieutenant général au gouvernement de la Basse Guienne, en 1768 et en 1775, commandant en chef en l’absence du duc de Richelieu. Il obtint, la même année, le bâton de maréchal et prit alors le nom de duc dfe Mouchy. Il était grand d’Espagne, chevalier de la Toison d’or et du Saint-Esprit. En 1785, il se démit de son gouvernement de Guienne, vécut dans la retraite et, après la journée du 10 août, se retira au château de Mouchy, où il fut arrêté; condamné par le tribunal révolutionnaire, il mourut sur l’échafaud en 1794.
Sur cette piquante entrevue, laissons parler Louis :
Louis à M. Esmangart, intendant de la généralité de Bordeaux1 2 .
« A Bordeaux, ce 29 mars 1775.
» Monsieur,
» Je ne puis vous dissimuler la conversation que j’eus » dimanche au soir avec M. le maréchal de Nouilles*; » elle est d’autant plus intéressante à sçavoir, que je l’ai » trouvé entièrement opposé à sa manière de penser de » Paris. Lej croiriez-vous, Monsieur, il est persuadé que » l’administration ne peut être mieux; qu’il l’a trouvée » dans le plus grand ordre, ainsi que la police des mieux » faites. Il s’est fort récrié sur l’injustice qu’on fesoit à » la Ville en ne pressant pas la bâtisse de l’Hôtel destiné » pour eux, et que s’étoit leur faire le plus grand domage » que de prendre des fonds dans leur caisse pour cons- » truire la Salle de spectacle. Enfin, il m’a paru qu’il étoit y> le chevalier et le défensseur de la Jurade. Tout cela ne » s’est pas fait par inspiration; il paroît visiblement que » le procureur sindic (Arnaud Tranchère) s’est servi de » son éloquence, et qu’il a porté toutes ses batteries de » ce côté là. Ce qui me fait avancer le fait, s’est qu’il m’a » dit que Monsieur le Comte étoit son plus grand ami et » son protecteur le plus zélé. Il me paroit que Monsieur » le Commandant a partagé sa confiance entre lui et » M. Métivier (l’un des jurats), car le dernier nomme
1 L’intendant Esmangart était encore à Paris; mais, sur l’ordre de Turgot, il ne tarda pas à se rendre dans les contrées de sa Généralité ou régnait une violente épizootie.
2 Le comte de Noailles, duc de Mouchy, était arrivé à Bordeaux le 28 février 1770, en qualité de commandant de la Province.
» donne actuellement des ordres et se mêle absolument » de tout.
» Monsieur le Comte a fini par me dire qu’il alloit » revenir avec cent personnes de suittes (sic); qu’en » conséquence il auroit besoin des chambres que j’occu- » pois; je l’ai fort assuré que si je n’avois pas craint de » déplaire à Monsieur le Maréchal (de Richelieu), je ne » serais pas venu demeurer au Gouvernement 1 ; que » d’ailleurs j’en sortirois dès que j’apprendrais son » retour à Bordeaux; je me suis retiré, car ma franchise » auroit pu me porter à lui dire combien je méritois peu » la dureté de son propos. Je me suis contenté d’en 9 rendre compte à Monsieur le Maréchal, qui en sera » certainement affecté. Ainsi, Monsieur, me voilà » cherchant un logement.
» J’allai lundi chez Monsieur le Premier Président2, » qui me reçut avec toutes les marques d’amitiés et de » bonté; il entra avec moy dans des détails de la plus «grande confiance; je ne puis vous cacher même qu’il » me dit que lui ni son Corps ne souffrirait jamais qu’on 9 continuât les prisons qui se construisent au nouveau 9 Palais. Il m’a paru en général prévenu contre ce bâti- 9 ment des Cours 3. Je ne sçais si je me suis trop avancé,
1 L’hôtel du Gouvernement était dans la rue Porte-Dijeaux, à l’ancien hôtel de Nesmond, devenu la résidence de Richelieu pendant son séjour à Bordeaux, résidence qui fut également celle du maréchal de Mouchy, comte de Noailles. « A l’égard de la maison qui a été arrangée pour vous, mon cher onde, qui est celle du maire, elle n’est pas au gouverneur et a été occupée par plusieurs commandants. » (Voir Lettre du maréchal de Mouchy à M. de Richelieu, Vie privée du Maréchal, t. III, p. 436.)
2 Le Berthon (André-Jacques- Hyacinthe), premier président au Parlement de Bordeaux, de 1765 à 1790. Il y avait juste un mois qu’il était de retour de son exil à sa terre d’Aiguille, près Coutras. (Boscheron des Portes, Hist. du Parlement de Bordeaux, 1. 1, p. 33t.)
3 L’ancien collège de la Magdeleine, dont il a été déjà parlé, p. 160.
» mais je lui ai dit qu’il me paroissoit qu’il entroit dans » votre plan de le consulter sur ce qu’il y avoit à faire; » cela m’a paru le tranquilliser beaucoup. Je me retiroi » après avoir passé une heure avec lui; il m’a fait pro- » mettre de le venir voir souvent.
» Le mardy, j’allois à l’Hôtel de Ville; on me parla de » la lettre de M. le Controlleur général. Je crois qu’ils » attendent votre mandat pour délivrer les soixante mille » livres; ils ne veulent point donner d’ordre à leur tréso- » rier; je crois qu’ils ont pris le parti de lui confier la » lettre du Ministre, qui lui servira de décharge. Ainsi, » Monsieur, je pense que vous tarderai peu à faire » déposer cette somme pour que je sois apporté de » faire recommencer les travaux. Je pense que vous ne » m’oublierai point au sujet des honnoraires qui me » sont dus de la bâtisse faite. J’aurai soin de me faire » donner, du Corps de ville, un arrêté des dépenses faites » jusqu’à ce jour et des sommes que j’ai reçeu; vous 3 verrés, Monsieur, qu’il m’est diie dix mille huit cents 3 livres.
3 J’ai déjà fait mettre des ouvriers à faire nettoyer et b enlever les pierres le long de la rue du Chapeau-Rouge b ainsi que de la place, en face de l’entrée de la Comédie b J’ai aussi fait planter les arbres qui prolongent les 3 allées de Tourny. Je ferai lundi prochain reprendre les 3 ouvrages de la Salle de spectacle 1 ; j’y mettrai peu 3 d’ouvriers afin d’entrer dans les vues que vous m’avez b présenté, de ménager les fonds de manière qu’ils suffi- 3 sent pour attendre ceux de la vente des terreins.
i C’est effectivement le lundi 3 avril, comme l’indique le « premier rolle de la reprise des travaux, du 3 au 8 avril 1773. »
NOUVELLE SALLE DE SPECTACLE DE BORDEAUX. 22g
» Je crois que vous tirerez, Monsieur, grand parti de » M. Fondfrède1; il ne veut point, dans ce moment, » s’engager sans avoir vu l’arrêt. Cependant, je pense » que si vous étiés présent vous détermineriés l’affaire » relatif aux boutiques.
» L’arrêt de la Salle de spectacle a été reçu avec la plus d grande joye de la part du Public; on en attend la crié » avec grande impatience; cela surprend un peu les ï propos de ce pays qui sont diaboliques, et il est cruel d’y » être dans cet instant, mais j’y serai auprès de vous; » vous voudrez bien m’y accorder votre protection, je » suis tranquille, et rien ne m’y manquerais si j’ettois à » porté de vous renouveller de bouche les assurances du » respect avec lequel j’ay l’honneur, etc.
» V. Louis. »
Au même.
« Monsieur,
» Aussitôt que j’eus remis à l’Intendance la lettre que » j’ai eu l’honneur de vous addresser, je fus prié de me » rendre à l’Hôtel de Ville; je mis rendis; on me fit une » singulière proposition, qui marque combien les têtes » étoient échauffées; car, le croyez- vous, Monsieur, on » me proposa de me donner soixante mille livres sur » mon simple reçeu! Je leur demandois d’où leur venoit » la confiance qu’ils me témoignoient, que je n’avois pas » ordre de recevoir d’argent d’eux, qu’en conséquence
i Boyer-Fonfrède (Pierre), premier consul de la Bourse de Bordeaux et l’un des directeurs de la Chambre de commerce, en 1775.
» j’ettois fort étonné de leur offre. J’ai cru qu’il étoit » essentiel de vous informer de ce détail.
» J’ai l’honneur, etc.
» V. Louis.
» A Bordeaux, ce 3o mars 1775. »
L’arrêt du 7 mars, vient de dire Louis, avait été reçu avec la plus grande joie de la part du public. Gela semble très vraisemblable, car les quatre mois de chômage durent paraître bien longs à beaucoup d’ouvriers ainsi qu’aux personnes qui, connaissant « les plans de Louis et les trouvant absolument beaux, » disaient qu’il était utile et même indispensable de les achever; mais, ce qui est également sûr, c’est que le Corps de ville ne partagea pas la joie püblique. Déjà, à l’occasion de l’arrêté du 1 1 décembre, une correspondance des plus vives avait eu lieu entre le Contrôleur général et les jurats; et même le 8 mars, le lendemain de la signature du nouvel arrêt à Versailles, Turgot répondait en termes sévères à la requête des officiers municipaux, lesquels avaient réclamé le retrait d’une décision qui leur paraissait avoir été surprise, et « n’avait été donnée cependant qu’après l’examen le plus réfléchi. » Le Ministre leur rappelait « qu’ils ne devaient point oublier que la ville de Bor- » deaux doit principalement aux soins de MM. les » Intendants, et surtout à ceux de feu M. de Tourny, la p plus grande partie des avantages dont elle jouit, p Et il terminait par cette injonction : cc Je vous recommande » donc, loin de vous refuser au concert qu’il (l’Inten- » dant) désire, de faire tout ce qui peut dépendre de » vous pour qu’il soit tel qu’il doit être, et que le bien du
nouvelle salle de spectacle de bordeaux. a3i » service du Roy et l’avantage de votre administration s l’exigent 1 »
On doit comprendre aussi combien les esprits étaient montés à l’Hôtel de Ville et quel effet dut produire sur les jurats la publication de l’arrêt du 7 mars, que nous allons donner, avec les propositions faites par Esmangart, non agréées par Turgot, mais qui montreront la rigueur avec laquelle l’Intendant voulait traiter la municipalité bordelaise.
Extrait des Registres du Conseil d’État. Du 7 mars 1775.