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L'ENFANCE

Le sculpteur Victor Rousseau est né à Feluy, le 16 décembre i865.

Feluy est situé dans la province de Hainaut, aux confins du Brabant. Il faisait autrefois partie du Comté de Hainaut, de la châtellenie de Braine-le-Comte, du diocèse de Cambrai, du décanat de Mons et avait pour collateur l'abbé de Bonne Espérance, puissante abbaye qui rivalisait avec celles d'Aulne et de Lobbes. C'est un très vieux village. Il figure dans un acte de donation faite par Sainte Aldegonde au chapitre de Maubeuge en 673. On y a trouvé des objets de l'âge du fer, des fibules en bronze, des meules, des grains de colliers, des boucles et des monnaies des Antonins. Il a planté sur un bloc de granit son église dédiée à Sainte Aldegonde, que l'on reconstruisit en 1722, et son château aujourd'hui en ruines, dont le donjon, avec ses meurtrières et sa couronne de mâchicoulis, a si fière allure.

La famille Rousseau est de cette contrée de roc, aux coteaux abrupts, arrosée par la Samme affluent de la Sennette, de Feluy et des environs, c'est-à-dire

qu'elle est essentiellement wallonne-hennuyère, de la Wallonie des carrières.

La maison paternelle, construite sur le banc granitique, dominait les carrières à ciel ouvert qui se déployaient devant elle en éventail. De toutes parts on apercevait les grandes entailles, blanches ou bleues selon le soleil ou l'ombre, faites à la terre par les hommes industrieux ; de toutes parts montait la chanson alternée du ciseau et du marteau, le fracas des mines et des blocs qui s'écroulent sous la poussée de la poudre ou du levier.

De l'autre côté, les vergers escaladaient la crête de la colline. L'artiste se souvient des printemps tièdes où, dans l'atmosphère vaporeuse des jours ensoleillés, il neigeait, sous les pommiers blancs, des fleurs parfumées. Il s'asseyait parmi les pâquerettes qui étoilaient le gazon et se laissait pénétrer par le charme du paysage natal.

Les carrières et les vergers fleuris ! Ne semble-t-il pas que ces choses nous indiquent la destinée, la vocation et l'art de Rousseau, comment il devint tailleur de pierres et pourquoi il évoque si souvent, dans ses œuvres, la tendresse ineffable, la grâce et la fraîcheur des formes jeunes ?

Ces impressions se fixèrent d'autant plus vivement en lui, que, vers 1870, ses parents quittèrent le village pour s'établir à Bruxelles.

Il avait alors cinq ans. Les jours succédèrent aux jours, les mois aux mois, les années aux années, avec une régularité monotone, quand il se trouva loin de cette nature qui lui avait laissé dans l'âme de si douces

L'Abondance

empreintes. La ville resta pour lui muette, ou il fut sourd à ses voix. Il connut la mélancolie queprouve tout enfant sensible dans 1 eloignement de ce qui lui est cher, la nostalgie des lieux qui avaient déjà donné une couleur à ses sentiments.

Aussi fut-il heureux quand, à dix ans, on le laissa retourner à Feluy pour apprendre, aux carrières, à travailler la pierre avec ses oncles.

Son grand père maternel se chargea de son éducation. Menuisier de son état, c'était un grand vieillard sec comme un sarment de vigne, dont la haute allure inspirait le respect ; il exerçait un ascendant sur tous les villageois, celui que donne une autorité naturelle jointe au savoir, car ce menuisier avait des lettres. Du moins, possédait-il une bibliothèque, une de ces vieilles bibliothèques de campagne aux livres reliés de cuir fauve rehaussé d'or, où les œuvres de M. de Buffon et Paul et Virginie voisinent avec le Manuel du Parfait Jardinier et les Secrets du Petit Albert, ouvrage qui contient une bonne science familiale, aimable, pittoresque, variée.

Ces vénérables bouquins devinrent les compagnons assidus du jeune tailleur de pierres. Ce qu'il ne comprenait point, le grand'père l'expliquait. Ensemble, le vieillard et l'adolescent soignaient les fleurs du jardin et les ruches dont les abeilles emplissaient, tout l'été, le vieux tilleul d'une rumeur continue. Ensemble ils s'allaient promener le dimanche, au bois, où le chant des oiseaux les plongeait dans un ravissement toujours renouvelé.

Comment l'âme virgilienne de Rousseau n'eut-elle

point été sensible au chant si moelleux de la fauvette à tête noire, aux trilles endiablés des biscowitchs, des batiscowitchs, des vîtchapias et des batiscotchas, aux deux notes graves du coucou qui approfondissent le silence des ramées, à toutes les voix mystérieuses de la forêt :

« Gui non risere parentes

Nec Deus hune mensa, Dea nec dignita citbili est »

dit le divin Mantouan dans l'une de ses églogues.

De même celui à qui la nature n'a point montré montré ses charmes, ne s'assoiera pas à la table d'Appollon et n'exprimera jamais la beauté.

Ainsi la jeunesse de Rousseau fut guidée par une affection éclairée. Le vieillard avait la sérénité des êtres forts, cette confiance dans la vie sans laquelle on ne peut rien accomplir de durable et de grand. Il l'inculqua à son petit-fils.

Ce n'est point la seule ressemblance qui existe entre eux. L'aïeul était fils d'espagnol. Victor Rousseau n'a-t-il pas, de l'espagnol, l'ardeur contenue et le type accusé ?

Celui qui l'aperçoit pour la première fois avec sa longue chevelure noire rejetée en arrière et sa belle barbe noire peut croire que c'est un hidalgo ou un modèle d'Alonzo Cane égaré parmi nous. Si l'on s'approche de lui et qu'on voit l'extrême douceur du visage, la bonté qui flotte autour de la bouche et la tendre grâce d'un regard très spirituel, le portrait de Zurbaran, de Moralès ou de Ribeira a disparu, cette tête pleine

Vol d'Oiseaux (Marbre)

de noblesse, que vous avez devant vous, ces yeux, ce sourire, ces traits sont d'un wallon.

Est-ce cette goutte de sang espagnol qui a galva-

Le Retour.

nisé une nature d'artiste, qui a empêché la nonchalance wallonne de prendre le dessus, qui a vaincu Xà-quoi-bon par lequel nos compatriotes se justifient de se confiner

perpétuellement dans des rêves hors de proportions avec leurs moyens ?

Peut-être !

Le type du grand'père apparaissait également chez la mère de Rousseau.

L'un des oncles, avec qui il apprenait à tailler la pierre, fut aussi un compagnon précieux pour le jeune homme. Ayant toujours cherché à s'instruire, d'une nature originale et primesautière, cet oncle possédait des vues sur beaucoup de choses, dessinait fort bien, sculptait à l'occasion et s'adonnait à la musique. Grâce à lui, l'âme ardente du neveu, déjà pénétrée par les charmes de la nature, devint sensible à la grâce des formes et des sonorités.

Tel groupe : l'homme conduisant l'adolescent vers la vie ; l'Intimité où l'un explique à l'autre quelque énigme de l'univers, fait songer au Rousseau de ce temps. L'artiste a concrétisé le rapport de pensée et d'affection entre l'initié et le néophyte. Il l'a exprimé avec le souvenir ému, la tendresse ineffable que son cœur garde aux êtres chers qui enveloppèrent sa jeunesse de tâcheron, d'une atmosphère d'amour et d'intelligence, de noblesse et de sérénité.

Ses œuvres seront toutes, avec quelques différences, pétries dans une même humanité !

Nous disions donc que les particularités sensibles de la personnalité de Rousseau lui viennent de la branche maternelle wallonne avec une greffe espagnole. Ajoutons, pour jeter quelque lueur sur le tempérament de l'artiste par ses origines, que, du côté paternel, on trouve la philosophie facile et souriante des wallons,

IO

Intimité (Bronze)

un caractère heureux et léger, beaucoup d'habileté technique chez le père : imagination enjouée, esprit vif à comprendre.

Cette habileté technique nous la découvrirons dans toutes les œuvres dont il sera question dans cette étude.

Signalons que Feluy avait déjà produit un sculpteur : Félix Parmentier, né en 1787, qui fut directeur de la classe de sculpture à l'Académie de Gand.

Rousseau acheva son apprentissage aux carrières de son village. Il rêva autour des ruines du vieux château dont les douves s'ornaient d'une végétation luxuriante, il rêva du manoir de la Roquette qui, au XVe siècle appartenait à Fier-à-bras de Vertaing ; il parcourut les hameaux aux noms gracieux de Claire- Haie, Equipée, Gratière, les Sarts, Tienne-Coulon, s'imprégnant de l'atmosphère argentée du pays.

Il œuvrait déjà comme un bon ouvrier lorque les entrepreneurs du Palais de Justice de Bruxelles vinrent aux carrières de la Samme embaucher tous les tailleurs de pierres qui voulurent accepter leurs offres. Les parents du jeune Victor avaient accepté pour lui.

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