OUVRIER
Vers onze ans et demi, Rousseau quitta, le cœur gros, les êtres et les choses qu'il aimait. Etait-ce de regret qu'il pleurait en leur disant adieu, ou versait-il des larmes de reconnaissance pour le bonheur qu'il avait goûté avec eux ?
Une vie nouvelle allait commencer pour lui.
Cet être, d'apparence frêle, qui était alors encore presqu'un enfant, se livra à de rudes travaux. Sur les gigantesques échafaudages de l'édifice babylonien, il taillait la pierre à même, sculptait quelques ornements.
Le gamin aux cheveux d'un noir de jais, vêtu de la longue blouse blanche, étonnait ses compagnons de chantier par son habilité et son ardeur au travail. Ce n'est pas que la besogne ne fût quelquefois au-dessus des forces d'un jeune homme de son âge, mais il s'intéressait, malgré tout, à l'œuvre dont il était l'un des obscurs collaborateurs. Puis, de la haut, il voyait la ceinture de bois dont se pare Bruxelles et le pittoresque paysage brabançon tel encore que le peignit Pierre Breughel, dit le Vieux. Ainsi, il restait en contact avec la nature qui lui tenait au cœur.
Sa jeunesse n evoque-t-elle pas la vie des vieux tailleurs de pierre wallons qui quittaient les carrières
Étude
natales pour aller travailler aux cathédrales, qui édifièrent et sculptèrent cette merveille qui s'appelle les Choncqs Clotiers ou la cathédrale de Tournay, Sainte -
Wandru de Mons avec ses curieuses gargouilles et d'autres monuments importants dont beaucoup, helàs, ont subi l'injure des iconoclastes et des différents démolisseurs qui balafrèrent et dénaturèrent le cher visage de notre terre maternelle !
Tournay, la vieille capitale des rois francs eut, au Moyen-Age, une importante école de sculpture, comme, un peu plus tard, Mons posséda son école de peinture. Mons eut aussi ses tailleurs d'images ainsi que toutes les villes wallonnes un peu importantes.
En Rousseau une tradition très ancienne se perpétue. L'effort inconscient de toute une dynastie d'artisans de la pierre a en lui son aboutissement. En lui fleurit l'âme d'une race industrieuse adonnée au rêve.
Notre artiste n'est pas, comme tant d'autres, un produit artificiel tel qu'en distillent les académies. Il fait songer aux artistes d'autrefois qui, avant de devenir des maîtres, avaient été astreints à des besognes de manœuvre, avant de gâcher la glaise ou broyer les couleurs avaient commencé par balayer l'atelier.
Avec une telle préparation, il pourra, plus tard, tenter de gravir les hauts sommets de la sensibilité intellectuelle, ses moyens seront toujours à la taille de ses conceptions, jamais il n'entreprendra rien qu'il ne soit capable de mener à bien. Si, quand il donne l'essor à son jeune génie, il ressent un moment l'ivresse des altitudes, du moins n'est-il pas la proie du vertige. Si l'esprit s'échauffe et s'exalte, la main reste maîtresse d'elle-même et nous montre qu'elle n'oublie rien des lois primordiales de la sculpture.
Victor Rousseau est un wallon, de la Wallonie dont
Le Baiser
la structure s'accuse en lignes nettes et vives, un wallon qui bâtit sur le roc, comme ses ancêtres.
Il travaillait donc au Palais de Justice de Bruxelles ou se poursuivaient activement les travaux de taille et de sculpture. Les énormes monolythes, qu'il avait vu arracher au flanc de la carrière, prenaient place dans le formidable édifice qui devait être, pendant sept années, pour ses yeux d'adolescent, un décor vraiment imposant avec ses équipes de centaines de praticiens disséminés dans l'enchevêtrement des échafaudages qui se dressaient jusqu'à hauteur des corniches, tandis qu'en bas, dans les chantiers, grouillaient des milliers d'ouvriers.
D'aucuns s'étonneront peut-être de ce qu'il n'ait rien retenu, pour son art, du spectacle de cette fourmillière immense, qu'il n'en ait point tiré quelque synthèse du travail.
N'oublions pas que cette vie là, il ne l'avait pas choisie. Sa bonne volonté était grande, mais elle n'empêchait pas son cœur de se remplir souvent de nostalgie. Là, il ne se sentait qu'une pauvre petite unité humaine perdue dans la cohue des travailleurs, et il accomplissait sa dure tâche un peu comme une épreuve, souffrant des ardeurs de l'été et appréhendant les aiguilles de l'hiver. Cette existence était rude pour son corps trop frêle et ses nerfs trop sensibles. Ajoutez qu'il ne connaissait point l'encouragement moral dont ont si souvent besoin, à cet âge, certains enfants trop sérieux. Car il est des êtres qui portent le poids des pensées dans l'adolescence plus que dans la maturité.
Puis, deux choses devaient finir par lui rendre le milieu antipathique : l'alcool et la gaudriole dont étaient
la proie ces milliers de travailleurs. A la fin, plutôt que de sentir ces haleines brûlantes empestées par le genièvre et de subir des plaisanteries graveleuses, d'entendre des propos orduriers, il s'isola complètement et apprit à se suffire. Il chercha en lui-même ce que l'ambiance ne lui pouvait donner et les portes de la vie intérieure s'ouvrirent pour lui toutes grandes !
C'est peut-être à vivre dans un milieu absolument incompatible avec sa sensibilité que surgit en lui, dès la prime-jeunesse, un idéal sentimental et harmonieux. Il rêva de tout ce qu'il n'avait point mais désirait.
A l'inverse des jeunes gens issus de familles aisées, il débuta dans l'art, mûri par une nostalgie intense qui développa en lui les qualités d'émotion et d'imagination infiniment précieuses, parce que les années ne tardent pas à les émousser, tandis qu'on a tout le loisir, par la suite, d'observer ce qui doit être observé et d'apprendre ce qu'il est indispensable de savoir.
Depuis lors, peut-être a-t-il constaté, comme d'autres grands artistes, quel trésor les impressions de son enfance et de son adolescence pensive lui constituèrent, tant il est vrai que l'art monte tout entier, en nous-mêmes, des premières tendresses et des plus lointains souvenirs.