‹ Victor RousseauChapitre 10 sur 19 · BARQUE D'OR · texte numérisé non relu

BARQUE D'OR

Dans une barque d'Orient S'en revenaient trois jeunes filles Trois jeunes filles d'Orient S'en revenaient en barque d'or.

Une qui était noire Et qui tenait le gouvernail, Sur ses lèvres aux roses essences, Nous rapportait d'étranges histoires Dans le silence.

Une qui était brune, Et qui tenait la voile en main, Et dont les pieds étaient ailés, Nous rapportait des gestes d'ange En son immobilité.

Mais une qui était blonde, Qui dormait à l'avant, Dont les cheveux tombaient dans l'onde, Comme du soleil levant, Nous rapportait sous ses paupières La lumière.

Cherchez dans l'œuvre du sculpteur les sœurs de ces trois jeunes filles d'Orient qui s'en reviennent en barque d'or, vous n'aurez pas de peine à les trouver et quand vous les aurez trouvées, le rapprochement se fera, pour vous, impérieux.

Comme Charles Van Lerberghe, Rousseau spiritualise tout ce qu'il touche ; les formes des êtres et des choses se dépouillent de matérialité, pour n'exprimer que les diverses manifestations de l'âme universelle.

Même quand il paraît, à première vue, n'entreprendre un sujet que pour montrer qu'aucune difficulté de son art ne lui résiste, quand il se plait à modeler un corps avec une connaissance du métier sans égale chez nous, la beauté morale le préoccupe autant, et malgré lui, que la beauté plastique.

C'est un sculpteur d'âmes.

Ses personnages, frappés de cette sublime cécité

Croquis d'après Alice.

des dieux dont parle Paul de Saint-Victor à propos de la Venus de Milo, retirent en eux la lumière pour la répandre sur tous les points de leur être. C'est ainsi

Ingénues (Bronze)

que leur âme apparaît comme la flamme d'une lampe à travers un globe d'albâtre.

Rousseau, comme Van Lerberghe, entend, dans le silence, des harmonies ineffables, parce que son cœur chante l'hymne d'éternel amour des êtres purs, des élus de l'art et de la poésie.

Il entraîne avec lui nos aspirations. De ses créations se dégage une sorte de magnétisme qui nous tiendra constamment sous le charme. Il nous donne en même temps que le frisson de la beauté plastique, le sentiment d'une grandeur morale, ce qui est, pour Taine comme pour Balzac, le point culminant de l'art.

Aussi bien retrouve-t-on, dans chacune des œuvres de Rousseau, le même caractère d'élévation dans la grâce.

Voyez X Idylle ! Un beau jeune homme et une belle jeune fille sont enlacés, avec toute la chasteté et la gaucherie délicieuse du premier amour. Et c'est le charme troublant du premier baiser. Mais que l'on ne croie pas que c'est seulement la rencontre de deux lèvres amoureuses, c'est bien plus encore deux âmes tremblantes qui cherchent à sonder le mystère qui les attire l'une vers l'autre.

Comme il saisit le rapport du rythme et de l'idée ! A quelle synthèse abouttissent ces lignes noblement ondulées ! Voyez ces fillettes nues qui jouent, les Curieuses, se penchent, se soutiennent mutuellement et semblent échanger une impression toute nouvelle, qui les étonnent et dont elles sourient. On n'a pas exprimé, avec plus de pureté, cette volupté naissante dans la joyeuse insouciance de la nature.

Et qui n'admire la gracilité si élégante de la Femme au chapeau, le mouvement qui fait onduler la hanche comme une vague, pour développer la beauté de ce jeune corps flexible autant qu'un roseau.

Et voici, tout aussi parfait, le groupe des Ingénues qui arrêtent un moment leurs jeux pour un tendre enlancement et un baiser. Et ce Printemps évoqué par une jeune fille portant une gerbe !

Il n'est point d'artiste qui ait montré plus poétiquement la jeunesse radieuse de ces vierges dont l'âme, encore aussi chaste que la chair nue, commence cependant à être effleurée par l'aile inévitable du désir.

En la femme, il a placé la beauté naturelle, joyeuse, libre et toujours renaissante :

Les femmes sont sur la terre Pour tout idéaliser; L'univers est un mystère Que commente leur baiser.

C'est l'aube qui, pour ceinture, Al'onde et le firmament Et dont toute la nature N'est, au fond, que l'ornement

Il l'auréole du mystère qui enveloppe l'amour, il la nimbe de tendresse, il la pare, comme dans les Sœurs de l'Illusion^ et dans certains bustes, de toutes les sublimités de la mansuétude et de la charité.

Ce sont toutes les forces de l'instinct qu'il a exprimées dans la femme, mais de l'instinct qu'aucun des artifices de la vie n'a altéré ni dévoyé.

Ces femmes font penser à la symphonie pastorale. Sa conception est autre en ce qui concerne l'homme de qui le type instinctif et la force physique l'ont moins requis. L'être élémentaire l'a peu tenté jusqu'à présent. Ses personnages pensent. Ce serait plutôt, taillée dans le marbre ou coulée dans le bronze, l'humanité rêvée dans la Neuvième symphonie.

Le Liseur, la première figure d'homme qu'il exposa, est significatif à cet égard ; il semble indiquer le but que se proposait Rousseau et contenir l'art poétique du sculpteur. On n'a pas dit avec plus de simplicité l'homme emporté vers quelque altitude de la pensée.

N'est-ce pas aussi une pensée émerveillée qui a inspiré l'œuvre : Sous les étoiles, où est quintessenciée l'admiration éblouie que les poètes ont ressenties devant l'immensité constellée de la nuit ? Ne dirait-on pas une strophe des Contemplations ?

Il savoure, éperdu, l'immensité sacrée,

La contemplation du splendide empyrée,

Les nuages de crêpe et d'argent, le zénith

Qui, formidable, brille et flamboie et bénit

Les constellations, ces hydres étoilées,

Les effluves du sombre et du profond, mêlées

A vos effusions, astres de diamant,

Et toute l'ombre avec tout le rayonnement !

L'infini tout entier d'extase se soulève.

Dans V ers la vie l'adolescent interroge avec avidité l'homme sur les spectacles du chemin, tandis que le jeune homme, devant l'univers qui se déploie et dont il a pris conscience, n'écoute plus que son cœur où chantent toutes les énergies de l'espoir.

L 'Intimité n'évoque-t-elle pas la jeunesse radieuse d'une églogue de Virgile ?

La femme, c'est la grâce, c'est le bonheur qui

Enfant aux cheveux roux.

s'offre à nous, l'homme, c'est la pensée, c'est la méditation, c'est la vie créée en soi-même.

Qui donc a pu parler du pessimisme de Rousseau,

lui qui a conçu la vie en joie, en noblesse, en altruisme, en beauté autant morale que physique ?

On ne trouvera ce pessimisme ni dans les œuvres déjà citées, ni dans cette gracieuse Figure de l'Eté, ni même dans Y Aveugle Destin, haut-relief d'un caractère tragique, ni dans les Cariatides.

Il semble au contraire que, par son exemple et son effort, autant que par ses conceptions et ses réalisations d'art, Victor Rousseau ait affirmé une foi très-haute en la vie, dans toutes ses manifestations et ses métamorphoses.

A l'âge où d'autres sont encore couvés par une mère attentive, à onze ans, cet enfant débile grimpe sur les échafaudages du Palais de Justice de Bruxelles, pour tailler la pierre par les soleils, les vents et les pluies. Il y travaille sept ans. Il s'instruit par lui-même, étudie avec opiniatrité et parvient à sauter le large fossé qui sépare l'ouvrier de l'intellectuel, l'artisan de l'artiste. Comme l'adolescent tout auréolé de lumière, de sa figure équestre, le chasseur de chimères, le chasseur de toisons d'or, il est parti à la conquête des sites éternels, mais, pour cela, il n'a pas pris un vieux Pégase étique, il a mieux choisi sa monture, c'est un robuste étalon à la puissante encolure, capable de résister à toutes les fatigues et qui porte avec lui la victoire.

Cet homme d'aspect frêle a fourni un labeur considérable. On en sera plus encore étonné si l'on pense que dans le même temps qu'il élaborait ces groupes, bustes et statuettes que nous admirons, il entreprenait des travaux d'ornementation, puis donnait des cours à l'Académie des Beaux-Arts de Bruxelles. Malgré

les ennuis d'une santé délicate, il a poursuivi sans défaillance son œuvre, la volonté tendue vers la sérénité, tant il est vrai que, selon la forte expression de Bossuet, une âme guerrière est maîtresse du corps qu'elle anime.

Comment serait-il pessimiste, cet homme dont l'œuvre entière n'est que l'affirmation d'une foi en une humanité supérieure, cet homme inspiré de ce prodigieux Beethoven qui, muré en lui-même, entreprenait, du fond d'un abîme de tristesse, de célébrer la joie !

Buste de Mr. J. L.

Mlle p# (Frag. groupe) (Marbre)

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