BUSTES ET PORTRAITS
Dans ces œuvres si ingrates que sont les bustes, d'où il est si difficile de faire jaillir une expression de beauté, une signification haute, tout en respectant la ressemblance immédiate, Rousseau s'est créé un style comme tous les grands. On reconnait aussitôt sa marque.
Penché sur un visage comme sur le miroir lisse d'une eau tranquille, il regarde, et bientôt, ainsi que du fond d'un étang, les nénuphars de l'âme viennent s'épanouir à la lumière de ses yeux. Peu à peu la vie s'accuse dans chaque trait, chaque ride révêle son secret. Peu à peu des voix se font entendre et le silence parle. Alors, mais alors seulement le sculpteur reproduit fidèlement ce qu'il voit. La valeur du portrait se trouve ainsi singulièrement dépassée, les modèles sont puissamment et merveilleusement recréés par le visionnaire ; ils s'animent de la vie individuelle et profonde d'un grand artiste.
Il semble parfois que Rousseau ait scruté le per-
sonnage à une telle profondeur, qu'à en regarder l'effigie, nous soyons pris d'une sorte de vertige.
Comme le buste à! Une femme de trente ans, dont nous avons parlé, celui de Mme Françoise Rousseau, est d'une absolue maîtrise. Cette œuvre est d'une inspiration, d'une exécution analogues à celles de la Démèter. Il a su y mettre toute l'histoire mentale de la compagne qui fut pour lui d'un dévouement admirable, le soutint dans ses luttes avec une vaillance simple, partagea les tourments de sa pensée, ajouta une parure aux jours de joie.
Il nous révêle sa psychologie complète. Ce n'est pas elle à un moment déterminé. C'est elle, solennisée, à travers toute son existence.
D'un profil à l'autre, on voit toute l'ascension de l'être d'instinct vers la beauté morale, la connaissance et le renoncement de soi-même pour une bonté supérieure. Le sculpteur montre ainsi la sublimité de la femme par le développement continu et la puissance de l'être intérieur. Elle accepte les événements d'une âme égale et sereine avec la volonté noble de répandre autour de soi une joie claire et réconfortante. On sent qu'elle donne le repos et la confiance à celui qui vient auprès d'elle l'esprit bouleversé par l'œuvre qu'il vient d'entrevoir.
Le buste de Mme Gilsoul rayonne d'une clarté blonde et heureuse.
Celui d'une Jeune fille est lumineux comme un poème de fraîcheur, de pureté, de jeunesse. On en a dit que c'est un verger en fleurs sous la lumière argentée d'une journée de printemps.
Buste d'Aveugle. — Mr. A. L.
Le portrait d'un Jeune garçon a la vivacité d'un rire espiègle.
La tête de M. J. L. révèle immédiatement le besoin d'action du personnage. Elle conduira celui-ci à travers tous les obstacles de la vie.
Le grand Constantin Meunier eut le désir de se voir interprêter par Rousseau. L'âme dolente de celui qui communia si ardemment avec la misère des usines et des ateliers, sa bonté infinie, sa force tranquille apparut dans le marbre.
N'oublions pas de citer le groupe des sœurs F., le buste de Simone V. et l'admirable portrait, terminé récemment, de Mme Jeanne Van den Eeckhoudt, d'une déconcertante puissance de vérité.
Dans aucun des bustes, écrivait M. Piet Van der Meer dans Réforme, d'Amsterdam, l'abîme de l'âme humaine et ses frissonnants mystère n'est aussi émouvant et d'une émotion aussi directe que dans le portrait de X Aveugle. Il est solitaire cet être, ses yeux morts scellent le secret de son âme comme les volets d'une sombre demeure dans la nuit. Il est comme un grec ancien frappé par la fatalité, châtié par les Dieux. Mais il n'est pas foudroyé. La tête est droite comme un rocher parmi la mer tumultueuse. La souffrance a sculpté ce visage jusqu'à la beauté. Le pli voilé d'ombre de la bouche est d'une douleur poignante. C'est le tragique de la vie. Le secret de ces yeux s'ouvre devant nous comme un vertigineux abîme. Elle est comme une vieille tour cette tête, inébranlable et noire dans la nuit. Il est affreusement seul, cet être, il est au milieu d'un désert brûlant.
Rousseau, ajoute le critique de la revue hollandaise, arrive à la grande impression d'ensemble par l'étude poussée et le rendu simple de chaque détail, la direction d'une ride, le point où la ligne s'enfle et se replie, le frémissement d'une paupière, le mouvement d'une bouche qui parle. Il écoute les rumeurs de l'âme, il pénètre, d'un regard scrutateur, la vie de l'épiderme, chaque petit nerf, chaque petit muscle, le doux battement d'une artère sous la peau, il rend tout cela et lui donne la vie. Aussi chaque buste est-il un monde de vie individuelle et merveilleuse.
Pour cela une technique parfaite est indispensable, un métier pur. C'est le grand mérite de l'artiste de nous avoir donné le frisson de l'âme humaine par le rendu pur et simple des visages, par l'essence de la forme, sans parti-pris de profondeur. C'est là la force de Rousseau. Il provoque une émotion puissante, irrésistible. Dans ses portraits, il nous montre son pouvoir sur la matière, sa faculté de rendre le mystère vivant des âmes.
Nous serions incomplet si nous ne parlions du remarquable dessin qui interprète Beethoven.
Dans le masque énergique, dans le regard, nous lisons les péripéties tragique de la destinée du Maître de Bonn. Il a vécu la seconde symphonie « une force irrésistible avait balayé les tristes pensées, un bouillonnement de vie avait soulevé le finale, Beethoven voulait être heureux ». Mais le bonheur lui échappe avec l'amour. Guilietta Guicciardi l'abandonne tandis que la surdité l'envahit. C'est une heure d'effroyable détresse. Mais dans « son inflexible sentiment moral »
Beethoven (Dessin à la plume)
Buste de Mlle S. v. d. B (Marbre)
il trouve la force d'échapper au désespoir, un souffle d'enthousiasme l'anime ; des rythmes de volonté et de combat scandent ses mélodies, Y Héroïque apparaît ! C'est à ce moment là que Rousseau l'a traduit.