‹ Victor RousseauChapitre 12 sur 19 · L'HOMME · texte numérisé non relu

L'HOMME

L'homme est à l'image de l'œuvre. Il est exquisement bon. Sa vie s'écoule comme un beau fleuve dont les drames intérieurs n'interrompent pas la surface argentée. S'il connut des angoisses, des tourments profonds, des misères, nul n'en sut jamais rien. Il porte trop haut le sentiment de sa dignité, il est trop fier, dans sa grande simplicité, pour montrer à ceux qui l'approchent autre chose qu'un sourire accueillant qui fait trembler sa belle barbe d'un noir encore inaltéré, un regard qui a la douceur d'une caresse, un front apaisé et serein. Un magnétisme analogue à celui de ses œuvres se dégage de lui.

Tous les nobles sentiments que nous avons admirés dans ses compositions se retrouvent sur son visage. Comme Constantin Meunier il est l'expression vivante de son art. Comme chez tous ceux qui vivent intensément de la pensée, la pensée a, peu à peu, imprégné tous les traits et les a modelés pour leur conférer la plus sublime des beautés.

On a reproché à Rousseau d'être, dans ses créa-

Tète de jeune homme

tions, trop noble et trop réfléchi, de ne point donner l'impression troublante et effroyable du génie, de ne pas entasser Pélion sur Ossa pour escalader un ciel plein de tempête.

Croquis (Knocke).

Mais on peut opposer à celle-là une autre conception de la Beauté qui a inspiré ce sonnet à Baudelaire :

Je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre Et mon sein, où chacun s'est meurtri tour à tour, Est fait pour inspirer au poète un amour Eternel et muet ainsi que la matière.

Je trône dans l'azur comme un sphinx incompris ; J'unis un cœur de neige à la blancheur des cygnes ; Je hais le mouvement qui déplace les lignes ; Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris.

Les poètes, devant mes grandes attitudes

Que j'ai l'air d'emprunter aux plus fiers monuments,

Consumeront leurs jours en d'austères études :

Car j'ai, pour fasciner ces dociles amants,

De purs miroirs qui font toutes choses plus belles :

Mes yeux, mes larges yeux aux clartés éternelles !

Et cela pourrait suffire ! Mais Rousseau ne hait pas le mouvement qui déplace les lignes, il recherche les gestes qui développent toute la grâce des lignes; son art a sa raison dans un équilibre parfait. On peut lui appliquer ce jugement de Taine : «Quand la passion soulève les muscles et plisse les visages, c'est sans les déformer ni les grimer ; le sculpteur, comme jadis le poète grec, ne lui permet point d'aller jusqu'au bout de sa course ; il la soumet à la mesure et subordonne l'expression à la beauté. Il ne veut pas que le spectateur soit troublé par l'étalage de la violence crue, ni emporté par la vivacité frémissante du geste impétueux saisi au vol. Pour lui, l'art est une harmonie qui purifie l'émotion pour assainir l'âme. »

L'amitié de Rousseau est trop discrète pour qu'il la manifeste par de grands gestes et des déclamations pompeuses, mais sa voix pleine de douceur a des inflexions de tendresse auxquelles on ne se trompe pas. Il possède toutes les nuances qui vont du rire à la joie et son âme est un pur miroir qui fait toutes choses plus belles. C'est pourquoi l'on recherche le réconfort de sa compagnie.

Son hospitalité est celle des Wallons. Dans sa maison claire et gaie, on sent tout de suite l'ambiance

de cœurs simples et forts, d'âmes nobles et pures. Le bon accueil y a un geste de fraternité charmante.

Il n'a pas d'enfants. Mais comme il a besoin du stimulant que donne à tout homme d'étude la présence de la jeunesse, il s'est entouré de nièces dont le charme mutin est pour lui un spectacle d'un inépuisable intérêt. Il contemple les jeux de ces jeunes filles avec un bon sourire de patriarche.

S'il parle des uns et des autres, jamais la moindre amertume n'apparaît dans ses propos, il cherche à dégager ce qu'il y a de bon dans chacun, il néglige le reste. S'il se souvient d'actions mauvaises que l'on a commises à son égard, nul ne le sait, il n'en parle point, dédaignant, c'est certain, de traîner avec soi un bagage de choses désagréables et inutiles.

La façon dont il travaille n'a rien de particulier. Il porte longtemps le germe d'une œuvre. Il le nourrit de méditations tout en se promenant à travers les campagnes ou il se laisse aller à l'enchantement de la lumière, la magie du ciel historié de nuages, la majesté des bois, l'immensité des étendues. L'œuvre peu à peu prend corps en son esprit. Il jette quelques coups de crayon sur le papier, fait surgir de la terre quelques formes, arrive à l'ébauche, puis, lentement, très lentement, après de nombreuses études, à la réalisation.

Ne quittons point la maison de Rousseau sans avoir vu les nombreux dessins que contiennent ses carnets de voyage. Pendant ses vacances, à la mer ou à la Meuse, forcé de céder à l'impérieux besoin de créer qui est en lui, comme il n'a point de glaise à manier, il prend son crayon et dessine, tantôt un type, tantôt

un .paysage. Un sens profond de la nature apparaît dans ces masses veloutées où la ligne et, chose curieuse pour un sculpteur, la couleur, concourent également à l'expression.

Quelques amis intimes seulement connaissent ces

Croquis.

dessins, ces croquis, frères mineurs des hautes œuvres que nous avons détaillées.

Au bout du jardin plein de roses, sous la gliscine et la vigne vierge, est l'atelier. Des moulages s'y trouvent d'à peu près tout ce que l'artiste a produit. Voici le Roi Lear d'une note plus impressionniste que ce qu'il fait d'habitude, XOffrande comme un poème à Dyonisos, où il a exprimé toutes les tendresses et les élans de sa prime jeunesse, le Groupe des Adolescents,

Juvénilité (Marbre)

le projet de fontaine exposé au Salon Triennal de Bruxelles de 1907, qui apparaît comme une magnifique, synthèse de toute son œuvre et que nous espérons voir un jour en marbre dans un beau jardin, et Juvénilité. Cette jeune femme accroupie est une merveille de grâce

Croquis (La Panne).

jeune qui, on peut le dire sans exagération, s'égale aux plus exquis Tanagras. Il est impossible de résister au charme de cette œuvre.

On raconte que Cellini, ayant expédié le meurtrier de son frère, fut mandé au Quirinal par le pape irrité qui le regarde avec des yeux menaçant. Benvenuto tire de son escarcelle un bouton de chape au milieu duquel il a gravé, en demi-relief, un merveilleux Dieu le Père assis sur un gros diamant supporté par de petits anges.

A l'instant, la colère de Clément VII se dissipe ; son visage s'illumine comme frappé par le reflet du divin joyau, ce n'est plus un juge irrité, un souverain prêt à punir, c'est un amateur idolâtre tournant et retournant un bijou unique entre ses mains tremblantes d'enthousiasme : « Benvenuto mio, tu aurais été là, dans ma tète, que tu ne l'aurais pas fait autrement. »

Rousseau eut été dans notre tête, il n'aurait pas fait autrement, Juvénilité. Cette figurine eut déterminé un changement analogue chez un de ces grands papes athéniens de la Renaissance Italienne. J'ai vu des gens de goûts opposés faire leur accord devant cette statuette, communier avec elle dans un même enthousiasme. N'est-ce pas le privilège du génie que chacun se retrouve en lui, mais qu'il ne se retrouve en personne ?

Voici les frais visages en fleurs, à la peau satinée, à la chair pareille à la pulpe d'un beau fruit, voici les fronts purs nimbés d'une lumière argentée, voici les jeunes hommes en marche vers une humanité plus haute.

L'artiste rejette en arrière sa noble tête pensive, ses yeux semblent perdus dans un rêve.

— Quels sont mes projets ! répond-t-il à une interrogation. Je fais aujourd'hui de l'art libéré de toute idée préconçue. Le classicisme et le romantisme ne m'inportent pas plus que le réalisme qu'on oppose à l'idéalisme. Ce sont là autant de mouvements différents de l'esprit qui se rapportent à l'histoire de l'art et qu'il faut étudier dans ce sens. Une chose m'importe, c'est le spectacle de la vie, de toute la vie, physiologique, psychologique, universelle, qui conduit aux idées générales par l'étude

Dionysos (Bronze)

sincère de la nature. Je suis convaincu que l'art participe de l'évolution des idées ; ce n'est pas à dire qu'il faille faire un art littéraire, au mauvais sens du mot, mais, au contraire, se laisser aller à un renouveau constant dans la compréhension et la vision des êtres et des choses. La vie est en perpétuel devenir, notre esprit de même ; les années le transforment, acceptons tout ce qui vient, c'est le seul moyen de ne pas se figer dans une formule. Ce que je voudrais, de toute la force de la joie que je ressens à vivre, c'est réaliser quelques œuvres imprégnées d'un amour tout humain, par des formes de pure nature et en cela, je sens que j'aurai tout à faire. Peut-être y parviendrai-je, s'il m'est donné quelque quinze ans pour les sentir et les exécuter selon des conceptions de plus en plus vivantes et libres. »

Rousseau a élevé son art jusqu'à une synthèse de l'humanité.

Si l'arbre a épanoui sa cime dans des régions altières, il n'a cessé d'étendre ses racines dans le sol natal. S'il a des élégances florentines et des grâces tanagréennes, le sculpteur possède l'âme forte, tendre et poétique du Wallon. Il exprime sa race et par la beauté plastique et par la beauté morale de son œuvre. Notre idéalisme est en lui. Son rêve poursuit éperdûment les formes inexprimées de notre sensibilité.

Il soulève des voiles, et les derniers travaux apparaissent dans la glaise encore fraîche : Maturité; l'homme au repos contemple avec une admiration émue les fruits de la terre, tandis que la femme, auprès de lui tient en ses bras son enfant. Ce groupe a des profils d'une admirable variété de lignes. Puis, voici l'homme

penché sur le masque de Beethoven, œuvre qui contient toute l'ardeur que l'artiste a mise lui même à scruter la pensée géniale du maître de la IXe Symphonie. Les plans et les moindres contours en sont puissamment

expressifs.

Enfin, dominant les deux autres, la jeune et riante figure du divin roi Dyonisos sur un corps que modèlent toutes les énergies de la sève, toutes les forces de la nature. Il tient en main le masque comique et, de son geste, il va faire accourir vers lui les satyres aux oreilles pointues, les Panisques à queue de singe, les Œgypans, la cavalerie monstrueuse des Centaures, le cortège tumultueux des Ménades, des Thyades, des Lenées et des Naïades, des Mimallones et des Clodones, il va leur communiquer l'ivresse sacrée, la joie de vivre, le bonheur d'être. Evohé Bacché !

Aux murs, parmi des notations de gestes, des croquis d'animaux, des paysages, il y a des études de chats fort curieuses qui révèlent bien l'amour de l'artiste pour ces félins familiers, et voici le modèle lui-même qui, sautant, de l'épaule de la Deméter où il someillait, arrive près de nous à l'appel de son nom. C'est Jules, gros matou gris, fils de Fifille qui ne donna pas moins de cent rejetons à son maître. Il vient faire le gros dos et ronronner sous la caresse du sculpteur qui l'affectionne et l'étudié dans tous ses mouvements.

Tandis que nous parlons, le soir descend par la large baie de l'atelier. Il tombe plus bleu parmi la blancheur de cette assemblée de statues. Il solennise toutes choses et accroît le silence qui règne en ce lieu. Les figures se voilent de rêve et les personnages, dans

l'imprécision de l'heure, semblent accomplir le geste indiqué.

Croquis.

Nous sommes dans le riant séjour de la félicité, nous sommes aux jardins enchantés où, dans un léger brouillard céruléen, souriantes et graves, avec des

gestes harmonieux et pleins d'onction, se promènent et s'entretiennent des ombres heureuses, aux accents, berceurs d'une lente mélodie éolienne et vaporeuse comme les soupirs d'amour des fleurs, des arbres et des fontaines.

Ecoutons !

Le soir a animé les statues, le silence se met à chanter. Nous sommes aux Champs-Elysées et Gluck, pour nous en faire goûter le charme ineffable, joue sur la lyre d'Orphée.

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