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Victorien Sardou et l'Oncle Sam

A la première représentation de l'Oncle Sam au théâtre du Vaudeville, on a remarqué, au troisième rang des fauteuils d'orchestre, un spectateur qui pendant toute la soirée donnait le signal des applaudissements.

« C'est un parent de l'auteur », pensait-on.

Au deuxième acte, lors de la grande scène de tlirtation, cet inconnu n'applaudissait plus. Les traits de son visage se contractèrent. Ce qui se passait sur la scène semblait vivement impressionner ce grand homme maigre, aux longs che-

veux encadrant une tête osseuse, à la fois énergique et triste ; seuls, les quelques amis de Sardou qui étaient au courant de la situation s'expliquaient les mouvements saccadés de ce curieux spectateur, sinon l'un des auteurs, du moins l'instigateur de la nouvelle comédie. Voici l'histoire, dans toute sa simplicité.

Il y a deux ans, au mois de juillet, Victorien Sardou reçut à Marly la visite d'un étranger arrivé tout droit de Nev^-York, pour avoir un entretien avec l'auteur français.

Ce touriste s'était mis en route à l'américaine, sans lettre de recommandation; il n'était jamais venu à Paris ; il n'y connaissait personne ; il ne parlait pas le français ; mais il avait un but déterminé, celui de voir Sardou.

Arrivé à Paris à huit heures du matin, l'Américain descendit au Grand-Hôtel, manda un interprète et lui dit :

— Conduisez -moi à l'instant chez M. Sardou.

L'auteur dramatique demeurait alors rue LafTitte, mais comme on était au cœur de l'été, il avait fui son appartement et s'était installé dans sa belle vHla de Marly.

L'interprète répéta à l'Américain le renseignement fourni par le concierge.

— Very iiell, dit l'étranger, allons à Marly. Est-ce loin?

— Près de Saint-Germain.

— Et Saint-Germain, est-ce loin?

— Vingt kilomètres.

— Combien cela fait-il de milles ?

— Vingt milles...

— Très-bien, dit l'Américain, partons. Comment va-t-on à Marly? à pied ? à cheval? en poste ?

— Par le chemin de fer. ^

— Alors, en route!

— Monsieur ne déjeune pas avant de partir?

— Je veux voir M. Sardou!... fit l'Américain d'un ton qui ne souffrait pas de réplique.

L'interprète conduit l'étranger à la gare de rOuest et monte avec lui dans le premier train qui part. On passe devant Asnières. Le cicérone explique au touriste la situation géographique d' Asnières et le rang que tient ce village dans la vie parisienne.

— Est-ce que nous sommes bientôt chez M. Sardou? répond l'Américain.

On passe devant Rueil.

— C'est ici, reprend l'interprète que se trouve la Malmaison, où le premier Empereur..:

— Et M. Sardou, dit l'Américain, est-il encore loin?...

Au Pecq, le guide montre au touriste la terrasse de Saint-Germain, et :

— Dans le pavillon de ce restaurant naquit Louis XIV, dit-il.

— Combien de temps nous faut-il encore avant d'être chez M. Sardou? reprend l'Américain, qui a son idée fixe.

— Une heure.

— Encore une heure de chemin de fer ?

— Non, monsieur, en voiture.

En ce moment le train s'arrête dans la gare de Saint-Germain; l'Américain saute sur le perron, regarde autour de lui, pousse un rugissement, puis s'écrie :

— Il n'y a pas de voiture !

Le guide a toutes les peines du monde à faire comprendre à ce touriste que la gare de Saint- Germain étant située dans une tranchée audessous du niveau de la ville et les fiacres ne pouvant descendre les escaliers, il faut monter sur la place pour en trouver.

L'Américain suit le guide. Sur la place, l'interprète ouvre la portière d'une voiture et invite son étranger à monter.

— NOj répond l'Américain, mettez-vous dans la voiture.

— Et monsieur?

— Moi, avec le cocher pour voir plus tôt la villa de M. Sardou.

Le fiacre roule lentement à travers Saint- Germain, trop lentement pour l'impatient étran-

ger, qui frappe sans cesse avec son parapluie jaune sur la croupe de la bête en disant en an-^ glais :

— Plus vite ! plus vite!

Le cocher, qui ne comprend pas, se retourne vers le guide et lui dit :

— Dites donc, monsieur, empêchez donc votre domestique d'abîmer ma bête.

L'interprète s'empresse d'intervenir en faveur du cheval, mais le parapluie jaune continue sa manœuvre. Au bout de Saint-Germain, le cocher se fâche sérieusement; il arrête le cheval, et, d'un ton sévère :

— En voilà assez! crie-t-il à l'Américain, descends!...

L'étranger ne comprend pas ces paroles, mais il comprend le geste; d'un bond il saute sur le pavé, et montrant la maison de pa«uvre apparence devant laquelle le fiacre s'était arrêté :

— Comment ! s'écrie-t-il, c'est ici que demeure le célèbre M. Sardou? C'est là ce qu'on appelle une villa en France ?

Le guide emploie toute son éloquence et parvient à dompter l'impatience de l'Américain; il le fait monter dans le fiacre et monte à son tour à côté du cocher qui, flatté d'un tel honneur, lui dit :

— Vous avez là tout de même un drôle de domestique. Il n'est pas Français, n'est-ce pas?

— Non, c'est un Américain.

— Ah! monsieur, continue le cocher, vous avez bien tort d'aller en chercher un si loin. Tous ces gens-lcà sont des sauvages. Jamais un domestique français ne conduirait un cheval avec un parapluie.

Dans le fiacre, l'Américain se démène comme le diable dans un bénitier ; à chaque instant il tire le guide par le pan de sa redingote et lui demande ;

— Sommes-nous bientôt chez M. Sardou?

Enfin, la voiture s'arrête à Marly devant une

grille. L'Américain descend, contemple fallée bordée des sphinx qui figurèrent, à TExposition universelle, au palais du vice-roi, et dit :

— Oh! très-beau! C'est ici?

— C'est ici.

Lagrille est ouverte, l'Américain pénètre dans le parc, arrive au château et sonne.

Un domestique paraît.

— M. Sardou, demande l'Américain.

— Il n'y est pas.

— Si, il y est!... fait répondre l'étranger par son interprète.

— N'importe, reprend le domestique de Sardou, que Monsieur y soit ou non, ce n'est pas la question. A Marly, nous ne recevons que les personnes à qui Monsieur donne rendez-vous. Monsieur travaille toute la journée.

— Très-bien, dit l'interprète, par ordre de l'Américain, c'est pour cela que nous sommes venus.

Le domestique, pensant avoir affaire à un directeur, hésite un instant, puis :

— Donnez-moi votre carte alors ? dit-il. L'étranger tire un grand portefeuille de sa

poche et remet sa carte, ainsi rédigée :

et l'oncle sam. 9

Le révérend Elliot Burnett

Cinquième Avenue, 6.

Puis, tandis que le domestique s'éloigne, l'Américain s'assied sous le plus bel arbre du parc, d'où l'on a une si jolie vue sur Saint-Germain, et essuie la sueur qui coule sur son front.

Le domestique revient enfin :

— Monsieur déjeune, dit-il, et prie ces messieurs d'attendre.

— Très-bien.

L'Américain tire de son sac de voyage, qu'il n'a pas quitté un instant, un petit nécessaire de voyage, se contemple dans une glace, et, effrayé du désordre de sa toilette, il dit au guide :

— Allez chercher de l'eau!

— De l'eau ?

— Oui, j'ai un quart d'heure... je veux me faire la barbe.

— Ici?

— Ici !

Déjà l'Américain a vissé la glace dans l'arbre

et repasse un rasoir, tandis que le guide court lui chercher de l'eau. Puis le révérend Burnett se savonne et commence tranquillement à faire sa barbe sous le chêne ombrageux de Marly.

Dix minutes après, quand Sardou vient dans le parc pour congédier l'importun, il voit sa pelouse transformée en cabinet de toilette. Stupéfait de ce spectacle étrange, Sardou ne peut qu'articuler ces paroles :

— Eh bien!...

A ces mots, l'Américain se retourne, laisse tomber son rasoir, reste une seconde en contemplation, puis, les traits illuminés par une joie subite :

— Monsieur Sardou! s'écrie-t-il, je vous connais par votre photographie, mais sur l'image vous n'avez pas de calotte sur la tête. Oh ! trèsressemblant tout de même... très -ressemblant!...

Le tout, bien entendu, fut dit en Anglais. Sardou ne comprenait pas un mot. L'interprète lui expliqua ces phrases.

— Et quel est ce monsieur qui vient se raser chez moi? lui demanda Sardou.

— C'est un Américain, arrivé il y a deux heures de New-York.

— Et que me veut-il ?

— Je n'en sais rien.

— Je ne serais pourtant pas fâché de l'apprendre, dit Sardou qui commençait à s'impatienter.

IT

A Marly, Sardou est très-avare de son temps. C'est à Marly qu'il travaille. L'hiver, à Paris, se passe en répétitions. Les mille soucis qui précèdent la représentation d'une œuvre dramatique, la lecture, les études, les combats héroïques contre la censure, le bruit de la grande ville, les dîners, les réceptions, lui rendent impossible tout travail sérieux et soutenu.

Dans son appartement de Paris, Sardou est plus homme d'affaires qu'écrivain; à Marly, il secoue ce qu'on appelle le fardeau des affaires, s'enfonce dans ses idées et ses notes et travaille. A Paris, on est sûr de le trouver dans son cabinet

entre la répétition et le dîner, c'est-à-dire de quatre à six heures. C'est l'heure où les amis viennent fumer et causer, où les directeurs parisiens et étrangers arrivent pour discuter leurs intérêts. Dans ce cabinet règne ordinairement une chaleur du Sénégal. Sardou affectionne cette température.

Ce cabinet est des plus modestes. Tout le luxe de Sardou est à Marly; sa riche bibliothèque, sa curieuse collection d'estampes, les autographes qu'il collectionne avec passion, tout est à Marly. A Paris, une bibliothèque modeste, quelques rares œuvres d'art, une grande table couverte de manuscrits et éclairée par une lampe suspendue, voilà ce fameux cabinet de Sardou. Lui, trèsfrileux, un épais cache-nez autour du côu, la prosaïque calotte sur la tête, enfoncé dans un grand fauteuil près de la cheminée, cause de tout et avec tout le monde, avec cette volubilité qui lui est propre, de ses ennemis qu'il exècre et de ses amis auxquels il est très- dévoué. Sardou a le don rare de la parole ; il le sait et il

en abuse. On ne cause pas avec Sardou; on lui dit quelques mots et il répond par une conférence sur n'importe qui et n'importe quoi, avec une aisance qui rappelle la causerie de notre cher et regretté Dumas père. Quand sonne l'heure du dîner, la conférence continue à table. Ce ne sont pas les dîners fantaisistes de Dumas, où l'on mettait six couverts pour se trouver quinze à table. Sardou, qui s'occupe de tout, même de sa table, n'inviterait pas une personne de plus que ne le comporte son dîner. On ne se serre pas les coudes chez lui, mais on est à son aise, Sardou n'est pas un prodigue ; il a de l'ordre jusque dans ses perdreaux : sa maison n'a rien du désordre au milieu duquel le public se figure que se passe la vie d'un écrivain parvenu à la renommée. C'est un intérieur de bourgeois laborieux qui, grâce à son travail, est arrivé à la prospérité et en jouit avec une sage modération, qui n'exclut point la plus franche et la plus large hospitalité.

On dit que Sardou ressemble au premier

ET L'ONCLE SAxM. 15

consul : c'est vrai; son profil, il y a dix ans surtout, rappelait les traits de Napoléon jeune; mais au fond il serait bien difficile de trouver une ressemblance absolue dans ces traits mobiles qui, en changeant d'expression, changent de ligne. Il y a des moments où il rappelle l'image du premier consul ; d'autres où il a le regard profond et plein de malice de Voltaire quand il ne ressemble pas à un faune. Au repos, la tête est correcte et fine sans être belle. Il n'y a pas à s'y tromper. Quand on le voit la première fois sans le connaître, on se dit :

— C'est quelqu'un!

En somme, quand on veut juger le caractère d'un homme, ce n'est pas sur les propos mesquins qui alimentent la causerie parisienne qu'il faut le mesurer; il convient d'aller au fond des choses et de se demander ce qui reste de l'homme dans F intimité. Celui-ci a inspiré des affections sérieuses, des amitiés rares et d'un dévouement inébranlable; il est bon et

affectueux pour ceux qu'il aime, rempli de haine pour ceux qui lui ont fait du mal.

Si Sardou n'avait pas été l'écrivain de talent que vous savez, il fût devenu le plus précieux des hommes d'affaires. Sa comptabilité est tenue avec l'exactitude d'un notaire, les dossiers de ses affaires de théâtre et autres, classés avec la ponctualité d'un huissier. Il ne lui arrive jamais de déchirer une lettre dans un mouvement d'impatience ou de colère. Sardou sait la valeur de la chose écrite; tous les documents, toutes les correspondances, tous les traités et même les projets de traité sont conservés avec un soin particulier. Une discussion d'intérêt s'élève: Sardou n'est jamais pris en défaut; il a son dossier sous la main ; les lettres sont là comme les traités et les minutes des réponses importantes qu'il fait à l'un ou à l'autre.

Dans sa vie privée l'homme est le même; sa prodigieuse mémoire ne le trahit pas plus ici qu'ailleurs; il se souvient de tout : du mal comme du bien, de celui-ci un peu moins que

de l'autre, parce que la nature a, dans le cœur de l'homme, fait un compartiment plus vaste pour le ressentiment que pour la sensibilité. On ne traverse pas les plus belles années de sa vie dans les luttes incessantes contre la misère sans qu'il reste au fond de l'âme une certaine défiance des hommes et une grande répugnance à les laisser entrer dans son cœur. On a traversé tant d'épreuves pour atteindre son but, on a été tant de fois bousculé, renversé, humilié, foulé aux pieds, qu'on marche vers l'avenir sans souci de ceux qu'à son tour on bouscule, renverse et foule sous ses pieds. Les grands combats contre la misère émoussent la sensibilité ; tout le monde n'a pas les moyens de naître sentimental, de vivre sentimental et de mourir de même. Il est des hommes qui n'apprennent la vie que par ses côtés âpres et terribles, pour qui ce mot séduisant de jeunesse signifie : misère et injustices. Quand ceux-ci triomphent de l'adversité, il survit à l'énergie qu'ils ont déployée dansja lutte une certaine dureté apparente. Le malheur

a semé la défiance dans leur âme, comme elle a stigmatisé leur front du sceau des soucis. Regardez le front de Sardou, obervez-le avec soin, et vous trouverez cette marque fatale du destin, indélébile comme la marque qu'on brûlait autrefois sur l'épaule du forçat.

Victorien Sardou parvenu à la renommée, à la fortune, a conservé dans ses traits l'empreinte d'une jeunesse qui s'est écoulée dans toutes les tristesses de la vie. Lisez dans cette figure mobile et intelligente : le principal caractère de son masque est \ inquiétude.

Quant à moi qui sais cette vie tourmentée et qui vais, plus loin, la faire connaître au lecteur, je ne puis voir Sardou sans me rappeler comment je le vis pour la première fois.

C'était par une journée pluvieuse et froide, au cœur de l'hiver, il y a tantôt quinze ans. Je me rendais au boulevard du Temple, chez mon cher ami Théodore Barrière, dont j'esquisserai une autre fois l'intéressante personnalité. Sous la

porte cochère du numéro /i2 j'aperçus l'auteur acclamé des Faux Bonshommes . causant avec un jeune homme d'apparence si malheureuse que mon cœur se gonfla :.un habit usé et démodé serrait le corps, d'une maigreur curieuse ; de longs cheveux encadraient une figure pâle et tellement marquée par la misère, que l'impression pénible que je ressentis m'empêcha de constater l'éclair intelligent de son regard. Le chétif jeune homme qui faisait pitié à voir s'éloigna, et :

— Quel est donc ce garçon? demandai-je à Barrière.

— C'est l'incarnation du théâtre! me répondit-il.

Depuis, j'ai souvent revu Victorien Sardou. Je l'ai suivi depuis ses débuts jusqu'à ce jour; nos relations ont eu des fortunes diverses, selon le mérite des pièces dont j'ai eu à rendre compte. A travers les rancunes momentanées inspirées par la plume du critique et les effusions provoquées par cette même plume, mes relations

avec Sardou se sont toujours maintenues à un niveau d'agréable camaraderie. Nous nous rencontrons de temps en temps quand les hasards de la vie nous rapprochent; mais soit au théâtre, soit chez lui, à Paris ou dans sa magnifique villa de Marly, toutes les fois que je vois Sardou, surgit dans mon souvenir le malheureux jeune homme du boulevard du Temple. Cette première impression ne s'efface pas de mon cerveau, et je pense que le même souvenir attristé accompagne la fortune présente de Sardou et explique bien les aspérités de son caractère, ainsi que son énergie qui, en maintes circonstances, a frisé la dureté.

C'est donc à Maiiy, en plein travail, que l'Américain était venu trouver Sardou, dans les circonstances que j'ai racontées plus haut, et il était tout naturel que l'auteur dramatique, ainsi troublé dans son labeur, désirât connaître le but de cette visite d'un monsieur à moitié rasé.

Sir EUiot Burnett essuya son rasoir, dévissa la glace et ordonna à l'interprète de demander à Sardou une audience particulière.

— Mais, fît le guide qui n'était pas fâché de causer un brin avec l'auteur en vogue, comment fera monsieur pour causer avec M. Sardou? Vous ne savez pas un mot de français?

— Non.

— Et vous, monsieur, dit-il à Sardou, savezvous l'anglais?

— Pas du tout.

— Eh bien ! ça va être gentil ; il me prie de vous dire qu'il désire causer avec vous seul.

— Soit ! dit Sardou, qui souriait de l'originalité de la situation ; je lui donne cinq minutes pour s'expliquer.

Et il fait signe à l'Américain de le suivre dans son cabinet.

Sir Elliot Burnett prend son sac de voyage et entre avec l'auteur dans son cabinet de Marly, vaste pièce aussi confortable que celle de Paris est modeste.

Sardou n'était pas sans ressentir une vague inquiétude. Qu'allait dire cet Américain qui ne parlait pas un mot de français, à Sardou qui ne comprend pas l'anglais?

La situation était, en effet, compliquée.

Le révérend Burnett tend à Sardou un nu-

méro du Buihj Télégraphe lui indique un article et lui dit en anglais :

— Lisez.

Sardou comprend la pantomime et hausse les épaules, comme un homme qui veut dire :

— Je ne sais pas l'anglais.

L'Américain riposte par un autre geste qui signifie :

— Vous avez raison : j'oubliais ce détail. Puis il tire de son sac de voyage un autre

papier, la traduction de l'article en question, et le tend à Sardou, qui lit ceci :

(( Il y a trois semaines à peu près, nous avons pconté l'enlèvement d'une jeune fille de la cinquième Avenue. Le père vient d'être frappé d'un nouveau malheur, et comme cette fois la justice est saisie du drame qui vient de dénouer l'enlèvement de la seconde fille de l'ancien pasteur Elliot Burnett, nous n'avons plus la même discrétion à observer. La seconde fille du pasteur entretenait des relations de flirtation avec un nommé John Stewer, qui l'a enlevée du toit

paternel. La douleur de sir Elliot est facile à deviner. En vain la police rechercha les fugitifs, quand soudain, hier, sir Elliot se trouva dans la quatrième Avenue, en présence du ravisseur de sa fille, tira son revolver et retendit mort à ses

pieds. ))

Tout à coup, Sardou comprit.

L'Américain, en proie à une douleur trèsgrande, se leva, lui serra les deux mains et lui dit :

— Yes!

De son côté, Sardou était ému :

— Malheureux père, dit-il, que voulez-vous que je fasse pour vous?

L'Américain tendit un second papier à Sardou, qui lut ce qui suit, rédigé en français :

« J'ai été acquitté par la justice ; j'ai fait un grand héritage. Je suis riche. Effrayé des mœurs de mon pays, je voudrais que vous fissiez pour l'Amérique ce que vous avez fait pour la France dans la Famille Benoiton, c'est-à-dire une comédie destinée à flageller une société perdue

et qui puisse servir d'exemple à mes compatriotes. Demandez le prix que vous voudrez. Je vous apporte des documents curieux touchant toutes les classes de la société : vous les lirez... vous écrirez la comédie. Je la ferai jouer à New-York, dussé-je faire bâtir un théâtre et engager une troupe. »

— Décidément , ce pauvre homme est fou ! pensait Sardou, il faut le congédier.

Le moment était venu de faire rentrer l'interprète, et, grâce à lui, voici la conversation qui s'engagea :

— Laissez-moi vos documents, dit Sardou, je verrai...

— Très-bien, répondit l'Américain, quand verrez-vous?... demain?...

— Oh! non.

— Après-demain, alors ?

— Ni demain, ni après-demain; quand j'aurai le temps.

— Parfait ; mais quand aurez - vous le temps?

— Je n'en sais rien; je vous écrirai...

— D'accord. Mais à quelle époque m'écrirez-vous?

Sardou en avait assez :

— Dans six mois, fit-il d'un ton de mauvaise humeur.

L'Américain devint pensif.

— C'est entendu, dit-il; dans six mois je reviendrai.

Et, tirant son calepin, il nota ceci : « Le il janvier iS12^ rendez-vous avec M. Sardou. »

Enchanté d'être enfin débarrassé de cet importun, Sardou redevint aimable.

— Combien de temps restez-vous à Paris? demanda-t-il à f Américain.

— Je pars ce soir.

— Comment, vous êtes arrivé ce matin de New-York et vous repartez ce soir sans prendre de repos?

— Oh ! cela ne fait rien ; je me reposerai sur le bateau.

— Alors...

— Dans six mois je reviendrai.

Et, après avoir serré la main de Sardou avec effusion, l'Américain rentra à Paris; le lendemain, il repartit pour New-York.

De temps en temps, Sardou recevait une lettre ainsi conçue : « Vous n'avez plus que cinq mois. Vous n'avez plus que quatre mois. » Et ainsi de suite. Sardou répondait régulièrement : « Ne vous pressez pas, je vous avertirai. » Ce à quoi l'Américain riposta aussi régulièrement : « Vous m'avez dit six mois ; j'attendrai six mois »

Cependant Sardou, occupé ailleurs, négligeait les documents américains.

Une circonstance imprévue vint au secours de l'ancien clergyman américain. Un directeur de New-York, qui sollicitait depuis longtemps une pièce de Sardou, vint à Paris, et l'auteur s'engagea à livrer une comédie de mœurs dans un délai déterminé. Depuis longtemps Sardou avait conçu l'idée de mettre les mœurs américaines

au théâtre. Tout ce qu'il avait lu sur la société d'au delà de l'Océan avait frappé son imagination.

Un beau matin, il tendit le manuscrit américain à un de ses amis en villégiature à Marly et le pria de le parcourir. L'ami y découvrit nonseulement les notes les plus curieuses sur la société de Nev^-York, mais encore le plan d'un drame lugubre sur la flirtation. Au dénoûment, le père, abandonné de tous ses enfants, se brûlait la cervelle en s'écriant : « Sois maudite, libre Amérique! Sois maudit, peuple infâme et pourri ! »

Gela ne faisait pas du tout l'affaire de Sardou, mais en cherchant bien, il se dit qu'en prenant les situations par le côté gai, à l'instar des grands auteurs comiques, il pourrait bien y avoir là, en effet, un pendant à la Faynille Benoiton, qui, ceci soit dit en passant, est, à mon avis, l'œuvre la plus forte de Sardou et l'une des meilleures comédies de ce temps.

Et voilà comment naquit r Oncle Sam.

Six mois après sa première visite, jour pour jour, le pasteur revint de JNew-York, descendit au Grand-IIùtel, prit son interprète et se présenta chez Sardou.

— Eh bien ? dit-il.

— Eh bien! je fais votre comédie; pas la vôtre, mais enfin je fais une pièce américaine.

— Combien vous dois-je ?

— Rien. C'est moi qui suis votre obligé. La pièce sera jouée à la fois à New-York, au grand Opera-House, et à Paris.

— Quand?

— L'hiver prochain.

— A quelle époque ?

— En novembre, je pense, cà New-York, et en octobre à Paris.

— Très-bien ! je serai en novembre à New- York et je viendrai en octobre à Paris.

— Seulement, fît Sardou, je vous préviens que ce n'est pas un drame, mais bien une comédie, que le père ne se suicide point et qu'il ne

maudit pas son pays. Dans ma pièce, c'est un vrai coquin, l'incarnation des Yankees... Vous rêviez un drame lugubre... je tâcherai de faire une comédie amusante. Le théâtre a des exigences qu'il serait trop long de vous faire exposer par l'interprète... Si je savais l'anglais... malheureusement je ne le sais pas et vous ne savez pas le français.

— Je l'apprendrai pour avoir le plaisir de causer avec vous, quand je viendrai voir notre pièce.

— Gomment, ?2o^r^ pièce?

— Je dis noire pièce, parce que je suis fier et heureux de vous l'avoir inspirée. Au revoir, au mois d'octobre à Paris.

— Vous repartez ?

— Ce soir.

— Sans visiter Paris?

— Je le verrai au mois d'octobre.

— Bon voyage, cher monsieur Burnett.

L'Américain rentra au Grand-Hôtel, congédia

son interprète, boucla sa valise, et le lendemain

il s'embarqua au Havre. Il avait fait quatre voyages et passé cinquante jours en mer pour coucher deux fois à Paris, où il n'avait vu que la cour du Grand-Hôtel, l'interprète et Victorien Sardou.

Cela lui suffisait !

Si, en 1852, on eût dit à M. Sardoii père que son fils serait un jour l'un des écrivains dramatiques les pius aimés du public français et le plus populaire de tous au delà de la frontière, on l'eût bien surpris.

Quand le jeune Victorien eut fait ses classes au collège Henri IV, son père lui demanda :

— Que veux-tu faire?

— De la littérature.

— Tous les paresseux disent la même chose, répondit le père.

C'est un peu vrai, mais ce que le père de Sardou oubliait, c'est que les hommes de talent ne

parlent pas autrement. Au collège, Victorien n'avait point montré une de ces vocations qui étonnent les parents ; on ne le citait point comme un de ces forts en thème qui étonnent les professeurs, remportent tous les prix pour grossir ensuite le bataillon des médiocrités méconnues. D'ailleurs, M. Sardou père était décidé à quitter Paris. Des deuils de famille, l'état de ses affaires l'appelaient dans le Midi, et, avant de se séparer de son fds, il désirait le voir embmsser une carrière utile, Victorien, serré de près, choisit la médecine, et le voici installé dans une misérable mansarde du quai aux Fleurs avec ses livres, et l'amitié de quelques amis de famille pour toute fortune. Jamais l'hôpital Necker ne vit de carabin plus curieux que celui-ci; entre deux pansements il faisait des vers. Le jeune Sardou s'était épris de l'époque de la Réforme et rêvait une tragédie en trois soirées sous ces trois titres : Luther, la Guerre des Paysans, les Anabaptistes. Jeune, ardent, plein d'illusions, Victorien rêva les hauteurs shakespeariennes.

Deux ou trois fois seulement il avait été au théâtre avec son père, et de ses visites il remporta le plus grand mépris du théâtre contemporain, dont quinze années après il devait être l'une des plus solides colonnes. De la littérature dramatique de son temps, il n'admettait que Victor Hugo, et encore ! Dumas n'existait point pour lui et encore moins les Scribe, les Bayard et autres. Au quartier latin, à vingt ans, on rêve a de faire grand. » On y entre généralement dans la vie avec des idées préconçues contre l'art moderne. On ne juge pas, on se contente de dédaigner en bloc ce qu'on ne comprend pas. C'est une pépinière de Titans en herbe, qui s'aperçoivent seulement qu'ils sont d'humbles mortels, alors qu'ils ont été trahis et précipités dans le Tartare. Ils partent en guerre pour conquérir un nouveau monde et échouent pour la plupart au coin de la cheminée paternelle ou dans les bureaux d'une administration : aiglons qui s'élancent dans l'immensité et s'arrêtent essoufflés sur la première colline.

Victorien Sardou eût jeté à la porte de son humble logis l'homme qui lui eût prédit qu'il deviendrait un jour le fournisseur patenté des théâtres de genre. Quelle insulte! écrire une comédie en prose ^ faire entrer et sortir des gens vêtus de redingotes ! Pour qui le prenait-on donc? Sardou eût répondu à cet intrus qu'il ne perdrait jamais son temps à de pareilles bagatelles, lui qui travaillait avec acharnement à ses trois drames en vers sur la Réforme et à une tragédie norwégienne intitulée la Reine Ulfra,

Mais, si grandes que soient les illusions de jeunesse, il est des heures où l'on descend des régions éthérées pour chercher à dîner. Victorien, réduit à la générosité de quelques parents, se demandait chaque matin si la Reine Ulfra ne serait pas abandonnée dans la journée, faute de vivres, de papier et d'encre.

Un hasard devait sauver Sa Majesté.

Sachant que Sardou cherchait à donner des leçons à n'importe qui et de n'importe quoi,

un ami de son père vint le trouver un beau matin et lui dit :

— Voulez -vous que je vous présente à un Turc désireux d'étudier la philosophie chrétienne ?

— Volontiers, répondit Victorien; un Turc doit avoir du tabac, et faute de quatre sous, voire même de deux, je n'ai pas fumé depuis vingt-quatre heures.

On alla voir le Turc, jeune homme de vingt ans ; il fut enchanté de son jeune professeur et Sardou ravi de son élève. Jugez donc, le Turc devait prendre une leçon tous les deux jours, soit quinze leçons par mois, à cinq francs. Ci, soixante-quinze francs par mois.

Cinquante sous par jour ! De sa fenêtre Sardou voyait couler la Seine, qu'il prit pour le Pactole.

La Reine Ulfra était sauvée !

Mais un bonheur ne vient jamais seul .

Chotel, directeur du théâtre de Bellevilie,

avait lu la tragédie en tcte de laquelle le jeune audacieux écrivit une dédicace à M"® Racbel. La grande artiste lut la dédicace et la pièce ; la dédicace la fit sourire, la pièce la fit frissonner.

Figurez-vous que Sardou venait d'inventer une tragédie à sa façon. Suivant l'importanc du personnage le vers changeait. La reine Ulfra s'exprimait en vers de quatorze pieds, les ministres en vers de douze, les courtisans, selon leur rang, en vers de dix ou de huit pieds. Les valets n'avaient plus que des vers de deux pieds et le peuple, dans les grandes scènes shakespeariennes, s'exprimait en monosyllabes.

Sardou n'était jamais entré au Théâtre-Français, jamais il n'avait vu Rachel. Pour lui, c'était une actrice sans talent, car elle n'avait pas trouvé la Reine Ulfra à son goût. Aussi jugez de sa joie quand on lui offrit un beau matin de se venger de Rachel.

— Vous êtes sauvé, mon ami, lui dit un beau jour un sien parent; je vais vous présenter à une dame qui fera recevoir votre pièce

au Théâtre-Français. Seulement, ce n'est pas M"^ Rachel qui jouera la Reine Ulfra.

— Qui donc?

— M"^ Desfossey, une actrice de province qui doit débuter rue Richelieu. On la dit destinée à écraser Rachel... Déjà on lui a parlé de vous, de votre tragédie. Débuter dans une œuvre inédite est son rêve. Vous lui serez présenté par votre protectrice.

^ Et quelle est cette protectrice inconnue ?

— C'est une marchande de parapluies I répondit le parent, dû ton*^le plus naturel du monde.

C'était, en effet, une ancienne marchande de parapluies, pour le moment ouvreuse cà l'Opéra et femme de charge de Romieu, directeur des Beaux- Arts. Le légendaire Romieu, traqué par ses créanciers, avait loué, rue de Laval, un appartement au nom de cette ancienne marchande de parapluies, sa femme de ménage. En l'absence de son maître, elle causait avec les visiteurs. On invoquait sa protection pour voir Romieu tel jour, à telle heure, et peu à peu elle

devint toute-puissante. M"" Desfossey, qui avait reçu ses ordres de débuts à la Comédie-Française, vint souvent chez Romieu ; la marchande de parapluies s'intéressait à la grande tragédienne inconnue et elle balayait l'appartement en murmurant :

— A bas Rachel ! Vive Desfossey !

Sardou s'en fut chez la marchande de parapluies.

— C'est moi, dit-il, l'auteur de qui on vous a parlé.

— Très-bien, fît la marchande de parapluies. Précisément, Desfossey doit venir me voir au- . jourd'hui. Laissez-moi votre pièce. Nous la lirons.

Le matin même, Victorien Sardou avait rem- y placé la dédicace à Rachel par une dédicace à Desfossey.

Cette dernière grande tragédienne fut ravie de la lecture. Ses vers, à elle, avaient six pieds de plus que la moyenne des autres, cela lui suffisait. Comment pouvait -elle ne pas admirer un auteur qui rendait à ce point hom-

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mage à son génie? Elle promit, non pas de débuter dans la Reine JJlfra, mais d'en faire sa première création. Malheureusement pour M''* Desfossey, heureusement pour Sardou et le théâtre, la grande rivale de Rachel tomba à plat à son premier début, malgré l'enthousiasme de la marchande de parapluies.

Le lendemain, Sardou s'en fut trouver sa protectrice.

— Eh bien! dit-il, et la Reine Ulfral

— Que voulez- vous, mon garçon, fit -elle, cette Rachel, une actrice de quatre sous... a organisé une cabale : elle a ameuté contre ma grande et noble Desfossey tous les marchands de lorgnettes de Paris. Après la représentation, Desfossey s'est vengée par un mot cruel : « Ce n'est pas un théâtre, a-t-elle dit, c'est une synagogue ! » Jamais Rachel avec toutes ses intrigues ne se relèveradece mot. N'est-ce pas votre avis?

— Absolument. Mais ma tragédie?

— On vous la rendra, jeune homme. Je l'ai dans ma cuisine.

Et la marchande de parapluies rendit à l'auteur sa pièce, ornée de taches et assaisonnée de poivre, de sel, d'ail et d'oignons, une vraie tragédie à la sauce piquante.

Le désenchantement fut cruel. Sardou, qui avait déjà entrevu la gloire et la fortune, rentra dans sa mansarde du quai aux Fleurs, le désespoir dans l'âme^ les yeux baignés de larmes, ne se sentant plus le courage d'achever la Taverne des Étudiants, qui devait être jouée plus tard à l'Odéon.

Le jeune Turc l'attendait pour prendre sa leçon. Sardou n'avait pas même les moyens de se recueillir dans sa douleur; il n'avait pas le droit de perdre cinq francs, et, tout en pensant à la Reine Ulfra, il donnait sa leçon de philosophie chrétienne, en mêlant à ses récits les noms de Desfossey, de Romieu et de la marchande de parapluies. Le Turc fut surpris de voir intervenir une marchande de parapluies dans les origines du christianisme, mais le respect pour son jeune professeur lui défendait la moindre

observation. Toutefois, le surlendemain, en arrivant chez Sardou :

— Monsieur, lui dit-il, vous ne m'avez pas précisé dans ma dernière leçon en quelle année vécut la Reine Ulfra, et quel rapport il y a entre la marchande de parapluies et les Apôtres?

L'étonnement du jeune Turc ne devait pas s'arrêter là. Peu à peu il donna des signes d'un certain dérangement intellectuel. La philosophie chrétienne troublait lentement,mais sûrement, le jeune cerveau oriental. Tl résista encore quelque temps, et, grâce aux cinquante sous quotidiens, Sardou put terminer la Taverne des Etudiants,

La représentation de cette pièce en vers d'un inconnu fut l'œuvre de M. Camille Doucet, directeur de la division des théâtres, au ministère de la maison de l'Empereur, esprit bienveillant s'il en fut. Sardou eut la bonne fortune d'être présenté à ce fonctionnaire ; précisément le privilège de l'Odéon venait d'être donné à MM. Alphonse Royer et Gustave Vaëz ; M. Dou-

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cet recommanda l'auteur et sa pièce, et voici Sardou en route pour le second Théâtre-Français.

Il faut entendre Sardou raconter cet épisode de sa vie. Avec quelle joie il s'élança au delà des ponts et comme son cœur battit au moment où, pour la première fois de sa vie, il franchit le seuil de l'entrée des artistes!

Sous le vestibule il fut reçu par le classique Constant, le concierge du théâtre, le digne pendant de la servante de Romieu.

— Où allez-vous, jeune homme? lui demanda Constant.

— Chez le directeur, répondit Sardou.

— Pourquoi faire ?

— Pour lui présenter une pièce.

— Alors, je vous plains. Depuis ce malin nous avons déjà reçu plus de deux cents actes. Mettez votre pièce sur le tas.

— Mais, objecta Sardou, je ne veux pas mettre ma pièce sur le tas.

— Alors, remportez-la, Aujourd'hui ou de-

main, c'est toujours la même chose, puisqu'il faudra toujours finir par la remporter un jour ou l'autre.

L'illustre Constant se trompa. Sardou ne remporta pas la Taverne i la pièce fut reçue et jouée !

Ce fut une chute terrible.

Certes , la Taverne n'est pas une bonne pièce, mais son insuccès tient à des circonstances qui, en partie du moins, n'ont aucun rapport avec la littérature. Il avait suffi que le jeune auteur fût reçu dans un théâtre subventionné, par la protection d'un fonctionnaire intelligent pour ameuter contre lui toute la jeunesse ardente du quartier latin. Bien avant la première représentation, on se raconta dans les cafés que la pièce avait été écrite sur commande contre les étudiants. On arriva au théâtre avec le parti pris de siffler l'auteur impérial, comme plus tard on siffla Gaëlana d'Edmond About, et au Théâtre -Français Ilenrieite Maréchal des frères de Concourt. A la vérité, trois fois l'occa-

sion était favorable de faire de la politique au thécàtre.

Victorien Sardou, qui pensait avoir escaladé les hauteurs escarpées de la gloire, se vit, après sa première pièce, plus misérable qu'avant. Un jeune auteur a pour lui l'avenir, l'espoir et l'inconnu. Un auteur tombé n'inspire plus le moindre intérêt. C'est un homme jugé, condamné. S'il est déjà difficile de conquérir une place quelconque à Paris, il est encore bien plus terrible de reconquérir le terrain perdu. Sardou devait l'apprendre à ses dépens.

De sa première chute à son premier succès, sa vie fut une lutte héroïque contre la misère. C'est l'époque la plus triste de sa vie. Il ne lui fallait pas moins de sept années avant de retrouver un directeur qui consentît à le jouer. Pour tous, Sardou était l'auteur d'une pièce tombée à plat, qui avait fait fausse route en abordant le théâtre. Les mieux intentionnés de ses amis lui conseillèrent de choisir une autre carrière, et comme un malheur ne vient jamais seul, il per-

dit son seul élève au lendemain de la soirée de rodéon qui avait emporté toutes ses espérances.

L'étude de la philosophie chrétienne avait à ce point troublé le cerveau du Turc, qu'il fallut le renvoyer à Constantinople.

En quittant le Bosphore, c'était un jeune homme studieux; au retour, ce n'était plus qu'un pauvre idiot qui revit Stamboul en murmurant cette phrase étonnante :

— L'origine du christianisme remonte à la Reine Ulfra et à une marchande de parapluies.

Un seul homme ne perdit pas sa confiance en l'étoile de Sardoii. Ce fut M. Gustave Vaëz, l'un des directeurs de l'Odéon. Au lendemain même de la Taverne des Etudiants, il demanda une nouvelle pièce à Sardou.

Le futur auteur de tant de comédies charmantes se remit à l'œuvre pour écrire un Bernard Palissy, en vers, bien entendu, car le jeune homme, inconscient de sa destinée, dédaignait toujours la vile prose.

Cependant, peu à peu, en fréquentant maintenant le théâtre, Sardou se rendit compte du goût moderne et des exigences nouvelles de la

scène. C'est dans l'œuvre de l'auteur le plus raillé, le plus conspué des jeunes gens, qu'il dut apprendre son métier. Il vit la Chaîne de Scribe au Théâtre-Français et ce fut une révélation pour lui. Jusqu'à présent il avait dédaigné le fameux dramaturge, il l'avait dédaigné de confiance, sans se donner la peine de l'approfondir. Il était convenu d'appeler sa prodigieuse science de la scène des ficelles. Scribe n'était qu'un vulgaire faisem^ y comme disaient les gens qui, tous les cinq ans, produisaient péniblement une comédie en un acte. On ne lui pardonnait ni son talent, ni ses succès et encore moins sa fortune. On racontait sur Scribe mille détails affreux ; il exploitait les jeunes gens, disait-on, il se nourrissait de la sueur de la jeune littérature.

Quand j'arrivai à Paris, toutes ces historiettes avaient cours sur le boulevard. Les petites gazettes dépeignaient Scribe comme un avare. Les grands hommes de la presse légère ne le considéraient point comme un homme de valeur

et quand, un jour, j'annonçai à mes anais que moi, l'obscur débutant, j'avais sollicité un entretien de Scribe pour lui demander un service, on se moqua de moi comme d'un pauvre provincial, peu au courant des choses parisiennes.

Le seul homme influent que je connusse alors sur le pavé de Paris fut Dumas père, celui à qui je dois le peu que je suis, qui m'avait accueilli avec sa bonté ordinaire et dont la maison hospitalière devint pour moi le premier abri à Paris.

— « Donnez-moi une lettre de recommandation pour M. Scribe, dis-je un matin à Dumas.

— Scribe ? fit le grand romancier, connais pas !

M. Scribe demeurait alors rue Ollivier. Je lui écrivis en lui annonçant que je viendrais moimême chercher la réponse tel jour, telle heure.

Je fus exact au rendez-vous. Le domestique me laissa dans l'antichambre. Mon cœur battait à la pensée que j'allais me trouver en présence de l'une des plus grandes illustrations de Paris. En attendant, je contemplais les volumes d'une

bibliothèque. J'en étais aux œuvres de Musset, quand soudain la fausse bibliothèque s'ouvrit comme dans une pièce du maître, et Scribe parut devant moi.

Sa maison était machinée comme un théâtre.

— Pardonnez mon audace, dis-je à Scribe, j'avais demandé une lettre d'introduction à M. Alexandre Dumas...

— Dumas? s'écria Scribe, connais pas!

Et, après m' avoir fait passer dans son cabinet. Scribe m' écouta avec bienveillance et me rendit de la façon la plus gracieuse le service littéraire que j'étais venu lui demander. Ce méprisable exploiteur des jeunes gens était tout simplement un excellent homme.

Victorien Sardou, de son côté, après avoir vu, pour la première fois, une pièce de Scribe, se dit que ce faiseur était le génie incarné de l'auteur dramatique, et il se mit à étudier son œuvre.

Voici comment il procédait :

Sardou lisait le premier acte d'une comédie

de Scribe; puis, avec cette exposition, il construisait une pièce. Étant donné tel point de départ, il cherchait la suite et la solution; il bâtit des scénarios nouveaux sur les idées de Scribe; puis, reprenant sa lecture, il comparait son travail, à lui Sardou, avec la pièce de l'auteur renommé. C'est ainsi qu'il apprit son métier en se convainquant de son inexpérience des choses de la scène. Sardou apprit dans Scribe tout ce qu'il ignorait : l'art d'exposer une idée dramatique et de la conduire au dénoûmeut à travers les péripéties qui intéressent et amusent le public. Il puisa en même temps dans l'œuvre de Scribe la science scénique que le vulgaire appelle des ficelles, sans lesquelles il n'y a pas de théâtre.

Cependant, en attendant la représentation de Bernard Pah'ssy, il fallait vivre. La comédie était enfouie dans les cartons de l'Odéon, dirigé alors par Gustave Vaëz et Alphonse Royer. Bien des années après, le théâtre ayant changé de directeur, Victorien Sardou put constater sur le

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