‹ Victorien Sardou et l'Oncle SamChapitre 2 sur 6 · livre le sort varié de son Palissy, qui ne fut jamais joué · texte numérisé non relu

livre le sort varié de son Palissy, qui ne fut jamais joué

La pièce était inscrite avec son numéro d'ordre et cette note de la main de Vaëz : Reçue. Alphonse Royer avait biffé le mot reçue pour le remplacer par cette sentence de mort : Be fusée. A son tour Vaëz remplaça le premier texte, et Royer cassa régulièrement ce jugement, pour remettre refmée à la place de reçue.

En somme, Bernard Palissy ne fut jamais joué.

Et cependant il fallait vivre. Sardou écrivit un premier article àdiVi^lQ Dictionnaire biographique de Didot. L'éditeur fut frappé des profondes connaissances du xvi^ siècle que Sardou déploya dans une biographie de Gardon et lui en commanda d'autres.

Chaque article représentait un mois de recherches à la bibliothèque, trente journées de labeur pénible, qui rapportaient à ce jeune homme courageux un peu plus de vingt sous par jour. Franchement, ce n'était pas assez. Sardou

avait, pendant cinq ou six ans, étudié le xvi'^ siècle quand il s'occupa de sa tragédie sur la Réforme. Il savait sur le bout des doigts cette histoire si compliquée et si intéressante; il avait pâli dans l'étude, passé ses plus belles années dans les livres. C'était un jeune savant qui étonna jusqu'à l'éditeur Didot, et il valait... vingt sous par jour, tout comme un saute-ruisseau d'huissier.

Combien sont-ils, sur le pavé de Paris, de ces jeunes gens laborieux et studieux qui ne peuvent tirer de leur science le pain quotidien ! On parle toujours des ouvriers quand on aborde cette grande question sociale, qui, menaçante et terrible, plane sur nos têtes ! Mais le sort de la classe ouvrière est bien moins triste que celui de tant de jeunes intelligences qui cherchent du pain en échange de leur travail et qui ne le trouvent point. Qui peut dire le nombre de ceux qui chaque jour s'éteignent dans l'obscurité, faute d'un morceau de pain? Quand ils s'ap-

pellent Sardou et qu'ils sortent victorieux de cette lutte abominable, on écrit leur biographie. Les autres, découragés, dédaignés, reposent dans la fosse commune de l'oubli.

Quant à moi, je ne sais pas de misère plus navrante et plus digne de pitié que celle d'un jeune homme laborieux que les hasards de la vie jettent sur le pavé de Paris et à qui cette grande ville n'offre pas un morceau de pain! Nous savons par Sardou ce que vaut à Paris un jeune homme instruit et studieux, bourré de sciences comme un vieux professeur. Il vaut un franc par jour.

C'est ce que rapporta à Sardou la biographie de Cardon, la seule qu'il fournit au dictionnaire de Didot; il n'eut pas le courage de terminer le second article sur Érasme, qu'il conserve chez lui comme une relique de sa jeunesse misérable.

A cette époque, Sardou fit une tentative de journaliste, il commença le salon de 1856 dans VEurope artisLe, journal de théâtre que fonda M. Desolme. Celui-ci créa en même temps une

agence artistique pour faciliter aux artistes l'écoulement de leurs œuvres. Dès le premier article, Sardou se heurta contre cette agence. Bien entendu, il lui fut interdit de dire du mal des artistes qui confiaient la vente de leurs tableaux à ladite agence, et le journalisme envisagé à ce point de vue ne lui souriait guère. Il ne fut pas plus heureux au Figaro , oh il présenta un grand roman philosophique, Carlin^ que personne ne lut, par ce motif qu'un grand roman ne convenait point à l'ancien journal bi-hebdomadaire de M. de Villemessant.

Deux leçons que lui procurèrent des amis de son père mirent cependant Sardou à l'abri de la faim. Le matin, il s'en allait à Charenton instruire un jeune élève moyennant 2. fr. 50 et le plus souvent il y allait à pied pour ne pas grever son budget du prix de l'omnibus. Parfois, après la leçon, on l'invitait à déjeuner, ce qui, me raconta-t-il un jour, était d'une importance capitale, car de la sorte il économisait le dîner. Depuis longtemps Sardou avait perdu

l'habitude de faire deux repas par jour. Le second élève fut un neveu d'Auber qui, dans raprès-midi, prenait une leçon cotée également cinquante sous.

Pendant un mois — car bientôt il perdit un de ses élèves — Sardou put de la sorte gagner la somme inespérée de cinq francs en courant comme un commissionnaire entre Gharenton et Paris.

Bernard Palissy moisissait toujours dans les cartons de l'Odéon.

Victorien Sardou, dont l'énergie semblait grandir avec l'adversité, ne se tint pourtant pas pour vaincu ; il commença un grand drame intitulé Fleur de Liane, dont l'action se passait au Canada.

Un brave homme, ancien acteur de l'Odéon et qui devint presque célèbre en enseignant sur la scène de la Tour-d'Auvergne l'art dramatique aux jeunes personnes qui rêvaient de débuter au théâtre, feu Boudeville, le lecteur du défunt baron James de Piolhschild, proposa alors à

Sardou de le présenter, lui et son* drame, à Paul Féval.

L'histoire de cette collaboration est connue dans le monde des théâtres. Après la représentation du fameux drame le Bossu, une longue polémique s'éleva entre les anciens collaborateurs. Le drame était de MM. Anicet Bourgeois et Paul Féval, mais il est incontestable que Sardou y a mis la main à l'époque obscure de ses débuts.

En réalité, Sardou était venu chez Féval pour son drame du Canada. Mais le romancier cherchait autre chose. Fechter venait de lui demander un de ces grands drames où il voulait se montrer sous différents aspects, dans un de ces rôles à travestissements, dits à tiroirs, dans l'argot des théâtres. On chercha et l'on finit par s'arrêter au personnage du fameux bossu qui, rue Quincampoix, prêta sa bosse aux actionnaires de Law. Ce fut l'origine de la pièce.

Paul Féval a lui-même dépeint le Sardou de

ce temps-là dans une riposte violente qu'il publia dans le Figaro plus tard, lors de la querelle publique entre les deux écrivains : il lui rappela l'époque où, humble, misérablement vêtu, grelottant de froid, il vint se chauffer devant l'opulente cheminée du romancier déjà célèbre. C'est dans les échos du Figaro, que je rédigeais alors, que Sardou, arrivé lui-même à la renommée, combattit son adversaire, et j'ai conservé toute cette polémique écrite de sa main comme un des documents les plus curieux de la collaboration au théâtre.

Il est inutile de raviver ici ces haines d'un instant, dont une poignée de main effaça plus tard, tant bien que mal, le cuisant souvenir. Bref, le Bossu fut conçu et écrit par Sardou et Féval et présenté à Marc Fournier, directeur de la Porte Saint-Martin, alors trop occupé à se ruiner avec les grandes féeries pour s'intéresser' à ce drame qui, bien plus tard, devait, avec la collaboration d'Anicet Bourgeois, devenir l'un des plus grands succès contemporains.

K conduits à la Porte Saint-Martin, Féval et Sardou ne comptèrent plus que sur Fechter qui avait l'intention d'imposer la pièce dans un théâtre de drame. Ce dernier espoir devait s'évanouir. Gustave Vaëz quitta l'Odéon et Fechter y entra. Désormais, il n'avait plus besoin d'un rôle de cape et d'épée; il allait s'essayer dans le répertoire. Féval, lui-même, se découragea et fît du drame un long roman qui obtint un grand succès en feuilleton.

Paul Féval pouvait attendre, mais Sardou, qui n'avait plus qu'une seule leçon à cinquante sous par jour, était moins heureux. Le rêve doré de gagner cinquante mille francs s'évanouit : la réalité était là, menaçante. Sardou prit son drame du Canada, Fleur de Liane ^ et le porta hardiment à Desnoyers, directeur de l'Ambigu. Cinq ou six mois se passèrent. Enfin, M. Desnoyers annonça à Sardou que son drame lui convenait. C'était une pièce de jeune homme, mais dans laquelle le directeur de l'Ambigu reconnut sans peine l'œuvre d'une intelligence curieuse. Il promit

au jeune dramaturge de s'occuper de lui, mais Sardou savait déjà ce que valaient ces sortes de promesses.

Trois années s'étaient écoulées depuis la chute de la Taverne, et, malgré les meilleures intentions de Gustave Vaëz, le fameux Bernard Palissy n'était point sorti des cartons de l'Odéon. Il ne fallait plus compter sur le Bossu, Un seul espoir restait à Sardou.

Gustave Vaëz conseilla un jour à Sardou. qui maniait levers avec une grande aisance, de tenter r Opéra-Comique ; il recommanda le jeune librettiste au compositeur Gevaert, qui dirige aujourd'hui le Conservatoire de Bruxelles. Le musicien reçut le poëte comme un homme arrivé reçoit un inconnu. Sardou lui proposa/^ Capitaine Henriot, et se mit à l'œuvre, paraissant de temps en temps chez Gevaert comme un importun plutôt que comme un collaborateur. Gevaert ne disait ni oui ni non, écoutait le jeune librettiste d'une oreille distraite : il traîna l'affaire pendant trois ans !

Sardoii comptait toujours sur son drame de l'Ambigu, quand un soir, en quittant Gevaert, il apprit de la bouche de Prilleux, de l'Opéra- Comique, que le directeur de l'Ambigu venait de mourir.

Le coup fut terrible ; Sardou le reçut en pleine poitrine comme un homme qui voit s'évanouir son dernier espoir. Prilleux s'aperçut de son émotion et en fut touché ; il passa son bras sous celui de Sardou et lui dit :

— Jeune homme, vous avez choisi là une carrière pleine de périls, où la promesse d'aujourd'hui n'existe plus le lendemain. Vous ne connaissez pas encore le monde au milieu duquel vous vivez, monde fait de mensonges comme l'art du théâtre qu'il représente. Voici souvent que je vous rencontre chez Gevaert. Vous pensez peut-être qu'il s'occupe du Capitaine Henriot? N'en croyez pas un mot! Gevaert a bien d'autres ambitions que celle d'atteler sa fortune à la vôtre. Quelles garanties de succès lui apportez - vous ? Aucune! Car vous n'avez à

votre actif qu'une chute terrible à l'Ocléon. Le nom d'un auteur sifflé est une mince recommandation. Beaucoup par égard pour Vaëz, un peu par pitié pour vous, Gevaert ne vous renvoie pas ouvertement. Mais, croyez -moi, cherchez ailleurs, ne perdez pas votre temps inutilement.

Prilleux disait vrai, elle Capitaine Henri ot ne fut joué que bien des années après, alors que Sardou, par d'autres succès, fut parvenu à la célébrité et que son nom acclamé fut devenu un puissant auxiliaire pour un musicien et un directeur.

Donc, plus d'espoir à l'Odéon! Le Bossu voué à l'oubli ! Le directeur de l'Ambigu mort! Il ne fallait pas compter sur Gevaert pour le Capitaine Henri oi ! Que faire alors ?

Une jeune comédienne, M^^' Laurentine Léon, qui bientôt devait porter le nom de Sardou, se trouvait heureusement sur le passage du pauvre écrivain pour ranimer son courage.

— Pourquoi, lui dit-elle, ne vous . adressezvous pas à Déjazet, qui se plaint qu'on n'écrive plus rien pour elle?

— Mais je ne la connais pas !

— Moi, je la connais ! Voulez-vous une lettre pour Déjazet? Qu'à cela ne tienne. Mais avezvous un rôle pour elle?

— J'ai mieux qu'un rôle... j'ai une pièce!

— Une pièce ?

— Oui, une pièce terminée et intitulée Can^ dide. Où demeure Déjazet?

— k Seine-Port.

— J'y vais demain.

Le lendemain, en effet, Sardou se mit en route ; c'était une belle journée de printemps, qui l'enivra de soleil et d'espérances. En quittant le chemin de fer à Cesson, il s'engagea à pied dans la campagne. Le temps superbe ranima son courage éteint.

Victorien Sardou m'a conté un jour, à Marly, cet épisode de sa vie.

— Vous ne vous figurez pas, me dit-il, com-

bien est présente encore dans ma mémoire cette belle journée d'espérances, la première depuis de longues années! Je fus si heureux d'avoir quitté mon taudis et mes bouquins, si vraiment et profondément heureux de cette magnifique journée de printemps, qu'au lieu de suivre la route de Cesson à Seine-Port, je courus à travers les champs comme un écolier en vacances. L'air pur de la campagne dilatait mes poumons... il y avait bien longtemps que je n'avais pas respiré si librement. Il me semblait que la campagne m'appartenait... je ne me souvenais plus des mauvais jours... mes tracas étaient oubliés... j'avais laissé mes soucis à Paris. Depuis ma vingtième année, je ne m'étais pas senti si vraiment jeune et heureux. J'arrivai à Seine-Port, je courus à la maison de Déjàzet. La grille était ouverte. C'était un bon signe : une grosse bonne rougeaude me reçut avec un sourire avenant; le jardin était en fleur. Tout respirait la gaieté et le succès, et tandis que la bonne m'annonça, une voix intérieure

me dit que c'était là mon début dans le salut!

C'était, en effet, son début dans le salut, sinon le salut immédiat, mais le salut.

Il était réservé à la grande comédienne, sur le déclin de sa vie, de prendre ce débutant par la main et de lui montrer le chemin du succès.

Virginie Déjazet reçut Sardou, l'inconnu, avec cette bonté qui embellit la vieillesse des grands artistes; elle lut la lettre de M"' Laurentine et dit à Sardou avec son meilleur sourire :

— Donc, vous avez fait une pièce ?

— Oui.

— Et pour moi encore, dont personne ne veut plus nulle part !

— J'ai' eu cette audace.

— Quel est le titre de votre pièce ?

— Candide.

— Oh ! oh ! fit Déjazet, si vous avez mis seulement un peu de l'esprit de Voltaire, tout ira bien. Laissez-moi votre pièce, je la lirai.

— Quand?

— Aujourd'hui même.

— Et vous me répondrez?

— Dans deux jours.

Deux jours après, Victorien Sardou revit Déjazet à Paris.

— Vous avez un grand talent, monsieur, lui dit-elle, et je me charge de faire recevoir et de jouer votre comédie.

La grande artiste pensait dire vrai, et si Candide ne fut pas joué, ce n'est certes pas de sa faute. Déjazet fit le tour des théâtres avec le manuscrit, mais son plaidoyer, hélas! ne put convaincre aucun des directeurs, plus intelligents les uns que les autres, qui dirigent les scènes parisiennes. Pour tous, Sardou était l'auteur sifflé de la Taverne. Aucun ne voulut tenter l'aventure. Ainsi, un jeune auteur de la valeur de Sardou, protégé par l'une des comédiennes les plus intelligentes du siècle, ne peut pas parvenir à faire jouer une pièce à Paris ! C'est un fait patent, et si jamais quelqu'un l'a prouvé à ses dé-

pens, c'est bien le jeune Sardou. Il est bon de dire ces choses au public et de lui conter la vie des écrivains pour lui enseigner l'indulgence. Les jeunes gens ennuyés et ennuyeux qui, aux premières représentations, s'étalent dans les avantscènes, juges sévères et impitoyables, feraient bien de méditer ces choses qu'ils ignorent. Peutêtre se diraient-ils alors qu'un auteur dramatique qui leur présente son œuvre après quinze années de labeur et de tristesses a quelques droits aux égards du public.

L'un des directeurs les plus connus de Paris, qui dirigea pendant de longues années une de nos scènes de genre, garda Candide pendant six mois. Puis, serré de près par Déjazet et l'auteur, il rendit la pièce en affirmant que Sardou n'avait aucun talent et qu'il ne commettrait pas la folie de prêter son théâtre et sa troupe à l'auteur sifflé de la Taverne.

Cinq années après, quand Sardou marchait de succès en succès, le même directeur vint solliciter une pièce pour son théâtre.

— Soit! dit Sardou, mais avant de causer, payez-nous, àDéjazet et à moi, les six mois que vous nous avez fait perdre. A mille francs par mois pour chacun de nous, c'est douze mille francs. C'est à prendre ou à laisser.

Bien entendu, cette affaire n'eut pas de suites.

Cependant, Sardou avait dit vrai en saluant sa ▼isite à Seine -Port comme son début dans le salut.

Virginie Déjazet devait lui ouvrir les portes de son théâtre. C'est elle qui devait avoir la primeur de ce talent méconnu. Parmi les familiers de la grande artiste se trouvait M. Vanderburck, auteur oublié du public, qui eut pourtant son heure de succès, car il signa, en collaboration avecBayard, le Gamin de Paris qui a fait le tour du monde.

En J 859, Vanderburck était déjà un auteur dédaigné, quoique décoré de la Légion d'hon-

neur. Les Parisiens en villégiature ont dû remarquer à Rueil la maison de campagne de cet auteur; elle se distingue des autres villas par la croix d'honneur que Vanderburck, non content de la porter à la boutonnière, a fait peindre au-dessus de sa porte, afin qu'aucun passant n'en ignorât, comme diraient les huissiers.

A propos d'huissiers, dans les années misérables dont je viens de parler, Victorien Sardou fit leur connaissance. Dans le nombre, un seul, aujourd'hui retiré en Normandie, se distingua par son indulgence.

Ce n'était pas un huissier vulgaire. Dans ses cartons, au milieu des dossiers, s'étalaient des scénarios de tragédies. Cet huissier extraordinaire faisait des vers !

Un beau jour qu'il vint apporter un commandement à Sardou, il se démasqua. Le jeune auteur, qui comptait toujours sur l'avenir, réclama l'indulgence dudit huissier en lui promettant des places pour les premières représentations.

L'huissier s'attendrit et avoua à Sardou qu'il avait lui-môme présenté trois tragédies aux Français et deux autres tragédies à TOdéon.

Entre confrères, on finit toujours par s'entendre.

Celui-ci proposa à Sardou de régler ses dettes les plus pressées à la condition qu'ils collaboreraient ensemble pour une tragédie, Verdngétorix'y et comme la nécessité ne lui permit pas de choisir, Sardou accepta la collaboration de l'huissier littéraire qui, entre deux saisies, continuait de faire une concurrence déloyale à Corneille et à Racine.

De toutes les collaborations passées, présentes et futures, celle-ci restera la plus étrange. C'est dans l'étude que les deux auteurs se rencontraient le soir. Là, dans ce cabinet sombre, au milieu des saisies du jour, l'aimable huissier s'élevait à la hauteur des plus grands poètes de l'antiquité, et Victorien Sardou écoutait ses épanchements avec l'air le plus sérieux

du monde. Le plan était fait; il s'agissait d'écrire la pièce, et l'huissier littéraire se chargea de ce soin. Et quels vers, grand Dieu! De cette œuvre surprenante, Sardou conserve encore quelques fragments, comme le souvenir le plus gai de son jeune temps. Ce diable d'huissier instrumentait la poésie à sa façon avec un dédain entier du convenu. Ennemi de la routine, ignorant les premiers éléments de la versification, pour ne pas dire de la poésie, il composait des vers dont les plus réussis comptaient jusqu'à vingt-quatre pieds.

De la vile prose, l'huissier-poëte ne voulait pas en entendre parler. On avait beau lui dire que Molière lui-même avait laissé à la postérité quelques comédies en prose ; l'huissier répliquait que Corneille et Racine n'avaient point commis de telles erreurs et que Molière faisait (( ces choses » pour gagner de l'argent. L'huissier apportait même la vénération de la poésie dans l'exercice de ses fonctions. Tout en opérant des saisies, il citait des vers célèbres, si bien

qu'un jour il termina un acte par ces mots : (( dont le coût est de six francs^ comme dit le poète. ))

Une fois engrené dans cette collaboration, Victorien Sardou dut marcher en avant. L'huissier tenait sa proie. Gomment détromper le bonhomme? Sardou ne l'osait point et d'ailleurs il ne se cachait pas que la vente de son mobilier suivrait de près la rupture de cette collaboration fantastique.

Cependant un jour vint où il fallut s'expliquer et avouer à l'huissier que cela ne pouvait pas durer plus longtemps. Mieux valait encore s'exposera la vente du pauvre mobilier que de subir indéfiniment une situation intolérable.

— Écoutez, dit Sardou au poëte, vous avez été si gentil pour moi que je veux vous abandonner une part de Vercingétorix. Je suis occupé ailleurs par des travaux plus humbles, mais qui, je l'espère, me permettront bientôt de me débarrasser de tous mes ennuis. Terminez donc votre tragédie, tandis que, de mon côté, je travaillerai

à des œuvres moins importantes, mais d'un rapport plus sûr. Je reconnais que notre tragédie est sortie tout entière de votre cerveau ; il faut que, seul, vous en ayez la gloire.

L'huissier accepta ce marché. Inutile d'ajouter que VercingHorix ne fut jamais terminé , mais néanmoins l'huissier-poëte resta le serviteur dévoué de Sardou. Il assiste à toutes ses premières représentations et si je n'imprime pas son nom, c'est que je ne veux pas chagriner un très-brave homme, qui passe aujourd'hui, en Normandie, pour un ancien négociant et fait quelque bien aux pauvres. A l'époque où il exerçait encore son ministère, X... vint un jour chez Sardou et lui dit :

— Permettez- moi de vous offrir un souvenir.

Ce disant, il ouvrit un carton et présenta à Sardou la photographie de la chambre syndicale des huissiers, où le rival de Corneille figurait au premier rang, les bras croisés et les yeux levés au ciel, comme un poëte en extase ; au bas de

cette photographie se trouvent ces mots mémorables :

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