Ô VICTORIEN SARDOU
d'adresse. Au lieu de Sardou, il était allé voir le petit père Elwart, du Conservatoire, et c'est le portrait de ce musicien qu'il a servi à ses compatriotes comme celui de Sardou.
Un peu plus loin, il fait dire à l'auteur de rOncle Sam :
(( Après la première représentation de Rabagasy j'ai reçu plus de deux mille lettres contenant des menaces de mort. »
L'entretien se terminait par cette phrase adorable :
« Sardou me quitta ; il était attendu à Paris chez un notaire pour signer un traité avec le directeur du Vaudeville. »
De ce curieux document il ressort à l'évidence que Sardou a pris à l'étranger la place de Scribe. Il y a trente ans, on attribuait à Scribe toutes les pièces à succès. Aujourd'hui, c'est le tour de Sardou. Le biographe américain qui connaît Sardou depuis seize ans, lui attribue la paternité de Frou-Frou^ cette charmante comédie parisienne de Meilhac et ïlalévy.
Cette popularité de Sardou à l'étranger n'a rien qui doive nous étonner; elle s'explique par l'essence de son talent, qui est préoccupé avant tout de l'impression qu'une pièce doit produire sur la foule. Aussi n'altache-t-il qu'une importance secondaire au succès de la première représentation et au public particulier qui y assiste. Ce public arrive avec des partis-pris, il s'installe dans les loges pour analyser ses sensations et non pour les subir. Sardou froisse souvent ce public-là par la brutalité de ses moyens, mais il sait ce qu'il fait : il n'ignore point qu'après ce public de la première représentation en vient un autre, dont la moyenne est d'une intelligence inférieure. Pour ce public-là il faut frapper fort, et comme c'est en somme ce public-là qui vient deux cents fois de suite, l'auteur n'a peut-être pas tort de penser à lui.
Il arrivera donc toujours que les œuvres de Sardou ne contenteront qu'à moitié les esprits délicats. Mais les esprits délicats sont rares. En cherchant bien, on trouvera peut-être dans
Paris de quoi remplir deux ou trois fois la salle duVaudevilled'esprits délicats. C'est très-insuffisant pour le directeur et l'auteur. Il arrive souvent que les esprits délicats font grand bruit autour d'une œuvre dramatique qui s'éteint doucement après une semaine d'existence, et, d'autres fois, ces mêmes esprits délicats sortent mécontents d'une salle de spectacle qui ne désemplit plus pendant six mois.
Victorien Sardou, ceci est incontestable, ne travaille pas exclusivement pour les esprits d'élite que Paris peut renfermer. Sa gloire en souffrira probablement devant la postérité, mais il occupera néanmoins une grande place dans l'histoire du théâtre contemporain. L'avenir cherchera dans le bagage de Sardou ce qui est digne d'être conservé pour l'histoire de la littérature dramatique. Il serait téméraire de dire dès à présent ce qui pourra bien rester un jour de toutes ces comédies dont quelques-unes n'ont qu'une valeur d'actualité, tandis que d'autres, tranchant dans le vif des mœurs et des ridicules
contemporains, pourront offrir aux générations à venir un objet d'études curieuses. De plus, Sardou n'a que quarante ans ; il a prouvé dans quelques scènes de son répertoire varié que son âme est accessible aux grandes idées et que son talent peut à l'occasion s'élever à un grand style. D'autres fois, il se perd dans un genre trèscertainement inférieur au talent de l'auteur, mais qui s'explique par les besoins de nos théâtres, toujours en quête d'une pièce- nouvelle et n'ayant en réalité qu'une dizaine d'auteurs dramatiques à leur disposition.
De même qu'en art il y a des degrés, il y a des tempéraments différents pour les artistes. Les uns se créent un idéal qu'ils poursuivent, les autres s'en rapportent au hasard, qui les inspire bien ou mal suivant les circonstances. C'est dans cette dernière catégorie qu'il faut classer Sardou. Il est venu au monde avec l'instinct du théâtre, et il faut qu'il fasse du théâtre toujours et quand même. Peut-être qu'en cherchant plus, il parviendrait à un résultat moins grand ;
il se pourrait qu'un travail plus patient lui fît perdre la chaleur du dialogue et le ton vif de son esprit. Il est, je crois, de l'espèce des improvisateurs en littérature, qui perdent tout ce qui fait le charme ou la grâce de leur plume en se surveillant trop et qui rachètent les incorrections de leur œuvre par des qualités primesautières qui sont l'essence de leur talent.
Il se peut que Sardou pousse souvent la coquetterie avec la foule au-delà des limites assignées à un artiste. Mais le théâtre plus que les autres arts s'adresse à la foule ; une salle de spectacle est remplie d'éléments si divers, qu'il est vraiment téméraire d'espérer le succès seulement de la fraction la moins grande, quoique la plus intelligente de ce public. C'est pourquoi Sardou cherche surtout à rendre intéressante la fable sur laquelle repose sa pièce. Cette donnée première le préoccupe plus que les détails dont il va l'entourer. Au milieu des détails dont il l'agrémente, Sardou ne perd jamais cette fable de vue ; ces détails peuvent
échouer devant le public, mais la fable le ramènera quand même; c'est l'intérêt de cette donnée qui a refait le succès compromis le premier jour, par l'exhibition des mœurs qui semblaient fausses à un public, parce qu'il ne les comprenait pas. Le public français a ce travers de ne s'intéresser qu'aux choses de son pays. Ce public français, troublé par l'exhibition de la flirtation américaine, s'est dit au deuxième acte :
« Il est impossible que cela se passe ainsi à iNew-York! »
Et cela est pourtant.
Très -certainement, on ne cultive pas dans toutes les familles américaines la flirtation au même degré qu'au Vaudeville, de même que toutes les familles françaises ne ressemblent heureusement pas à la Famille Benoiton.
Il n'en est pas moins vrai que cette dernière comédie est un reflet de la société parisienne de l'époque. La Famille Benoiton représente en France la décadence de la vie de famille, telle
qu'elle s'est produite depuis vingt ans. HOncle Sam est le Benoîton américain et les mœurs que Sardou montre au public existent réellement; les journaux américains, en rendant compte de Y Oncle Sam à New- York, conviennent que l'auteur fnançais s'est inspiré de l'état actuel d'un grand nombre de familles américaines.
En ce qui concerne tout particulièrement la flirtation qui semble surprendre le spectateur, j'ai sous les yeux un excellent livre sur l'Amérique, \ Autre Monde de M'^' Manoël de Grandfort, et je crois même que le souvenir de cette lecture a servi à Sardou pour l'exposition de sa comédie.
Sous ce titre : Sarah Cardwell la Neiv-Yorkaise^ l'auteur raconte des scènes de flirtation entre un poëte français et une jeune miss. Le poète s'appelle Julien; il est présenté chez miss Sarah. Le salon de flirtation est d'un goût délicieux, et rien n'est plus propre aux rêves poétiques que] cette douce lueur habilement
7nénagée qui iomhe en vagues rayons dans ce voluptueux boudoir.
On flirte; on danse ; miss Sarah rayonne, dit l'auteur de V Autre Monde -, ses yeux sont humides, sa jolie bouche semble aspirer avec délices les paroles brûlantes que lui murmure le jeune Français.
Vers le matin , on se sépare ; le poëte serre doucement la main de sa danseuse, dépose un baiser sur son front et murmure :
— Est-ce là de la flirtation?
— Pas encore! répond l'Américaine.
Miss Sarah dit la vérité : quelques jours après, la flirtation commence, la vraie. Miss Sarah et le Français vont dîner en cabinet particulier.
u Arrivés là, continue M'"^ de Grandfort, ils montèrent dans le salon supérieur. Il u'y avait personne. Ils allèrent s'asseoir dans le coin le plus confortable et firent ensemble une carte extravagante. Tout le temps du souper, cela va sans dire, Julien fut très-amoureux : à son tour
miss Sarah parut fort tendre. Le jeune homme lui prenait les mains, elle se penchait sur son épaule ; il la pressait clans ses bras, chose à laquelle la jeune fille s'abandonnait avec une facilité qui exaltait l'amour-propre du poëte non moins vivement que son imagination. Il se croyait aimé et ce fut d'une voix basse et tendre qu'il murmura à l'oreille de la jeune Américaine :
« — Sarah! m'aimes-tu?
« — Tenez! dit-elle à Julien en se levant et s'approchant d'un splendide rosier qui étalait dans une élégante jardinière ses belles fleurs épanouies, voyez!...
« Et, penchant son gracieux visage vers une magnifique rose, elle sembla en aspirer tout le parfum ; elle la baisa et rebaisa ; elle inclina plusieurs fois la branche qui la portait, de manière à ce que la fleur brillât un moment dans ses cheveux ou sur son sein; puis, revenant s'asseoir sans la détacher de sa tige, elle dit d'un air dégagé :
« — Voilà une explication de la flirtation
ET L'ONGLE SAM. 13j
« — Que voulez-vous dire?
(( — Si vous comprenez les images, dit miss Sarali, vous devez dès à présent savoir jusqu'où peuvent aller vos espérances. »
L'image, en effet, est concluante. Mais pour flirter de la sorte il faut le tempérament spécial qui résulte de l'éducation des Américaines pour qui l'homme est une marchandise, et qui ont remplacé la passion par la comptabilité en partie double. Ceci ne veut point dire que toutes les jeunes filles américaines soient de la trempe des héroïnes de Sardou ou de madame de Grandfort. La question n'est pas là. Quand un écrivain s'attaque à un vice de son temps, soit dans le roman, soit au théâtre, il groupe autour d'une fable les personnages qui représentent le vice. Si, par exemple, l'oncle Sam n'est pas à tous égards l'incarnation de l'Américain, il représente certainement le commerçant sans foi ni loi, le faiseur parvenu qui tient le haut du pavé dans le négoce américain, au même titre que le papa Benoîton représentait cette partie de la bour-
geoisie française qui ne cherche qu'à s'enrichir et à jouir de la vie.
L'apothéose de la famille française par Robert deRochemore, dans l'acte delaflirtation, a donc sa raison d'être autant que, le dénigrement de la même famille française dans la Famille Benoiton, Il y a deux courants opposés dans la société contemporaine, l'un qui est le conservateur des austères traditions de la vie, l'autre qui tend à la destruction de toutes choses respectables. Victorien Sardou, qui est avant tout un écrivain de nos jours, semble depuis quelque temps vouloir faire du théâtre un pamphlet dramatique dans le genre de l'œuvre d'Aristophane. BenoUoRy Rahagas et V Oncle Sam sont des pamphlets plus que des comédies.
Le plus curieux de toute cette affaire est assurément que le public parisien, déconcerté d'abord par les mœurs singulières qu'on lui présente dans VOncle Sam, s'est montré plus américain que les Yankees ! On trouve tout naturel que madame Benoîton soit toujours
sortie, que les petites Benoîton parlent l'argot des courses, en un mot qu'on présente la famille française dans sa plus complète décadence et telle que, bien heureusement pour ce pays, elle n'existe qu'à l'état exceptionnel. Sardou, qui est lui-même père de famille, sait aussi bien que tout le monde que l'autorité du foyer domestique n'est pas si complètement démodée en France qu'on veut bien le dire. Mais il n'en est pas moins vrai que \d, Famille Benoiton frappait fort et juste sur un des plus grands malheurs du temps, celui de la désorganisation lente et certaine, par le goût du luxe et des plaisirs, d'une notable fraction de la société bourgeoise en France.
L'autre fraction est représentée dans V Oncle Sam par M. de Rochemore et la jolie tirade sur la vie austère de la famille française.
On peut donc admettre avec quelque certitude qu'en dehors des Américains que Sardou exhibe dans V Oncle Sam, il existe une autre espèce deYankee pour qui l'honneur commercial,
la vertu de la femme et la pudeur de la jeune fille ne sont pas de vains mots. Autrement on ne s'expliquerait pas comment un pays si complètement gangrené peut maintenir son rang dans le monde et occuper une si grande place dans l'histoire de ce siècle. De même que la Famille Benoiton n'est pas la France, Y Onde Sam n'est pas l'Amérique ; ces deux pièces ne représentent absolument que l'un des deux courants, dans ce pays-ci aussi bien que dans l'autre. C'est ainsi que les Parisiens ont compris la Famille Benoiton et les Américains n'ont pas autrement apprécié la comédie sur leurs propres mœurs. Sans cela, ils auraient pu se venger cruellement de Sardou en substituant sur la scène de New-York à l'apothéose de la famille de Rochemore le dénigrement de la famille Benoiton.
Que la flirtation soit l'une des plus complètes expressions de la corruption américaine, personne n'en doute; autrement, on eût sifflé la comédie cà New-York au lieu de l'applaudir;
mais on aurait lort de conclure de là que les choses se passent ainsi dans toutes les familles américaines. Les Tapplebot ne représentent pas plus l'Amérique que les Benoîtons ne représentent la France et c'est pourquoi on a pu jouer sur une scène américaine cette satire que le gouvernement français a, pendant une année, considérée comme un brandon de discorde, prêt à allumer la guerre entre deux grands peuples et pour laquelle Victorien Sardou a dû renouveler les démarches qui ont précédé la représentation de Tartufe,
Je ne crois pas que, depuis la grande comédie de Molière, on ait dérangé plus de monde et des personnages plus puissants pour une pièce de théâtre. Toute l'administration y a passé, depuis la commission d'examen jusqu'au chef de l'État. U Oncle Sam a eu l'honneur d'être un instant élevé à la hauteur d'un événement politique. Entre deux séances orageuses de la Chambre, M. Thiers a dû soumettre à son conseil des ministres la grave question du moment, à savoir
si la flirtation, mise en scène au théâtre du Vaudeville, pourrait troubler la paix publique et s'il n'était pas téméraire de s'exposer à une déclaration de guerre pour une satire en quatre actes. Un peu plus et on eût porté la question devant la Chambre !
Pour rendre la liberté à cette comédie, il a fallu un de ces événements qui marquent dans l'histoire d'un peuple : la révolution parlementaire du 24 mai, le changement de gouvernement, la retraite de M. Thiers et le retour de M. Barthélémy Saint-Hilaire à ses chères études, scène touchante qui nous a montré Aristote embrassant son traducteur sur le front. Maintenant V Oncle Sam fait recette au Vaudeville et les côtes normandes ne sont pas encore bombardées. La colonie américaine, qui, selon M. Thiers, fait beaucoup de bien par sa présence, n'a pas cru devoir fuir Paris où elle s'amuse beaucoup plus qu'à New-York; M. Washburne n'a pas pris ses passeports ; rien n'est changé dans les rapports entre la France et l'Amérique.
ET L'ONCLE SAM. lil
Ce qu'il y a de plus plaisant dans cette affaire grotesque, qui rappelle pour les incidents comiques les pérégrinations du père Nonancourt dans le Chapeau de paille d' Italie ^ c'est qu'on a accusé le directeur et l'auteur d'avoir fait beaucoup trop de tapage autour de la pièce. Ceci est de la haute fantaisie ; par un caprice, inexplicable aujourd'hui qu'on connaît la pièce, un gouvernement trop peureux et sous l'influence d'un Rabagas inconnu, froissé par le pamphlet politique de Sardou, défend une pièce! Celte défense conduit un théâtre sur le seuil de l'abîme, pour ne parler que du directeur. Et on ne veut pas qu'il se plaigne !
Vraiment, ceci est curieux. Autant défendre à un homme qu'on égorge de crier : au secours ! sous prétexte qu'en poussant ce cri il se fait une réclame auprès des sergents de ville.
L'épopée de Y Oncle Sam mérite d'être conservée à l'histoire de la littérature contemporaine. Il faut remonter au xvii^ siècle, au règne de Louis XIV et à la vie de Molière, pour en
trouver le pendant. S'il est vrai que YOnde Sam doit aller à la postérité, il conviendrait, je crois, d'imprimer en tête de l'œuvre les placets que Sardou a dû adresser au roi de la République.
En comparant les deux situations et les deux époques, la postérité trouvera peut-être qu'il y avait quelque chose de changé en France depuis le xvir siècle. Le Molière de notre temps s'appelait Victorien Sardou et Louis XIV avait été avantageusement remplacé par Adolphe Premier.