‹ Victorin, ou, Les Aventures d'un jeune romainChapitre 10 sur 11 · CHOSES · texte numérisé non relu

CHOSES

^- Monsieur le comte, commenQai-je à dire d'un air soumis, Votre Seigneurie n'ignore pas la caust' ^\ m'amène : après les désagréments...

— Mon cher, ne me rappelez pas de tels souvenirs ! s'écria-t-il d'un air désolé ; mettons une pierre sur ce qui s'est passé. J'ai été inhumain: oh! Victorin, Dieu s'est servi d'une erreur de l'homme de loi qui a pris un paquet de papiers pour un autre, afin de me punir de ma barbarie, impitoyable que j'étais !

11 s'agitait et semblait vouloir sauter à mon cou ; il reculait, il allait s'asseoir, il se relevait ; il s'approchait de son bureau, il y prenait un rouleau, l'examinait, et, le reposant, il souillait et se rejetait sur son fauteuil ; je n'avais jamais vu un homme plus troublé que celui-là et j'en étais abasourdi.

— Eh bien ! recommençai-je à dire avec une respectueuse timidité, puisqu'on ne doit plus se souvenir des désagréments passés, madame la comtesse vous a peutêtre appris que, le jour des Rois, lorsque jeus l'honneur de la rencontrer, elle daigna me parler de cette lettre...

— Oui, oui; mais la lettre, qu'a-t-elle à faire ici? interrompit le comte, me fixant d'un air étrangement distrait; mais se reprenant aussitôt: vous parlez de la lettre écrite à Joseph Magliolt?

— Précisément.

— Le comte s'était levé, et, pendant qu'il repoussait son fauteuil, la porte s'ouvre toute grande et la comtesse se précipite dans l'appartement toute joyeuse :

— Va, va, Mélanie, s'écrie le comte s'élançant vers elle, retire-toi, pour l'amour du Ciel ! Fais ce que je désire, je t'en prie.

204 CHOSES IN-CROVAHLES.

En disant ces mots, il était si pùle, si haletant, que sa femme en fut atterrée. Elle voulait insister et lui demander la cause de ce trouble étrange. Mais son mari, la prenant par le coude :

— Ma chère âme, ajouta-t-il avec le plus grand empressement, rentre dans tes appartements, et laisse-moi seul avec Victorin.

— Restera-t-il ici, aujourd'hui?

— Toute la journée.

— Déjeunera-t-il avec nous?

— 11 déjeunera avec toi, oui, va en paix,

— A L'heure ordinaire? à onze heures?

— Comme tu voudras.

Elle jeta sur moi un coup d'oeil étonné, pendant que moi-même je m'étonnais grandement de tout le trouble que le comte laissait paraître. Celui-ci, se rapprochant de moi et tenant serré dans sa main le rouleau dont j'ai parlé reprit :

— Nous disions donc... que disions-nous?

— Que pour la lettre adressée à Joseph MagUoli...

— Et bien! Gisèle a dû vous donner un petit anneau : lavez-vous reconnu?

— Parfaitement; mais comment cet anneau est-il tombé entre vos mains?

— Je l'ai eu, tu l'as laissé ce soir-là dans la boucle de la ceinture de ta sœur, répondit-il s'élançant sur moi et me serrant contre sa poitrine avec un élan de tendresse démesurée.

— Expliquez-vous, monsieur le comte : je ne comprends pas comment ma sœur peut entrer dans cette affaire.

— Ahl tu ne le comprends pas? reprit-il, se frappant le front avec le rouleau qu'il tenait à la main et fronçant les sourcils.

Après être resté quelque temps pensif, il jeta de côté le rouleau de papier :

— Passe de l'autre côté, va voir Mélanie, ajouta-t-il, et reste avec elle jusqu'à ce que je te rappelle.

Je me lève interdit et je minclne devant lui; il m'arrête, me regarde affectueusement, rougit, me sourit, ^îleure, m'embrasse et me fait signe de sortir, puis il se laisse tomber sur son siège et j'entends sortir de ses ■entrailies ie pius violent des sanglots.

Je oe pouvais plus réunir aucune idée et je marchais vei*s l'appartement de la comtesse en tâtonnant comme un être qui ne serait plus dans son bon sens. On ne saurait décrire la joie avec laquelle la dame m'accueillit. Tout en causant, elle me demandait de lui rapporter ce que son mari avait pu me dire et de lui apprendre la cause du trouble nouveau qu'il avait manifesté. Je prononçai quelques phrases obscures, m'imaginant que ce trouble pouvait se rapporter à la conclusion de son procès ; mais la comtesse ne le pensa pas et me dit que cette affaire ayant été toujours fort embrouillée, ce ne pouvait être cela. Je passai alors à un autre ordre d'idées et je commençai à lui parler en faveur de Gisèle. Sa mère lui pardonna tout : la paix fut amoureusement conclue devant la table du déjeuner, qui était suspendu en attendant l'arrivée du comte qui tardait à venir. On «nvoya près de lui : il répondit que nous eussions à nous mettre à table, car il était forcé d'attendre encore pendant un peu de temps.

29 G CUOSES INCROVABLESr.

Il n'arriva qu'un quart d'heure après, rouge comme la braise^ les cheveux hérissés et le regard foudroyant ; se plantant droit devant nous :

— Il est donc entendu, Mélanie, ajouta-t-il d'un ton rmpératif, qu'on attellera à deux heures et que vous serez iirrivés avant cinq.

— Que dis-tu? demanda sa femme le regardant avec stupéfaction.

— J'ai décidé que vous, Gisèle et vos femmes irez passer plusieurs jours à notre villa d'Albano. Je le veux, «t que cela suffise.

— Vraiment, vraiment, tu es bien lunatique aujourd'hui. Alîer à la caaiipagne dans cette saisoti ! Pour y mourir d'ennui? Pour y geler de froid? Qu'as-tu donc dans la cervelle ?

— J'y aiy parbleu, que ce soir,^ vous devez être à la Tilla. Les médecins me disent qu'Elpidius peut expirer d'un instant à l'autre; je ne veux pas que vous restiez ici avec un mort dans la maison. Au large ! à la campagne 1

Il prenait tellement feu et se démenait avec tant de furie, que la comtesse, pour le calmer, unit par lui dire qu'on partirait à deux heures.

— Et Paul? lui demanda-t-elle quelques instants après.

— Je l'emmènerai avec moi aussitôt que nous aurons fermé les yeux à Elpidius, et nous reviendrons à Rome tous ensemble. Précédez- nous là-bas.

Le déjeuner fut bientôt achevé, et la comtesse disparut au milieu de ces préparatifs improvisés. Le comte, après avoir avalé à la hâte une tasse de lait, me fit signe de le

suivre, et nous rentrâmes dans son petit cabinet, où il s'enferma sous clef avec moi. Après avoir causé posément et constaté que c'était bien moi qui avais sauvé Gisèle du terrible danger qui l'avait menacée, et avoir parlé des motifs qui m'avaient amené à cacher mon vrai nom, il exalta jusqu'aux nues ce qu'il appelait ma délicatesse d'un cœur plus qu'humain. Je lui offris alors la copie que j'avais prise de sa lettre, pour lui prouver que je ne le trompais nullement. A ce trait, se radoucissant entièrement, il se prit à pleurer et il ajouta :

Tu n'as pas besoin d'en dire et d'en faire davantage ; je vois et je sais ce que tu es, et j'en sais bien plus encore que tu ne penses.

En ce moment, moi, qui étais très-curieux de recueillir quelques renseignements au sujet de ma bague, je le priai de vouloir bien me dire par quelle aventure cette bague était venue jusqu'à lui. 11 me répondit r

— Le lendemain du jour où la lettre à Maglioli fut retrouvée sur le sopha, Gisèle entra toute joyeuse dans ce même cabinet où nous sommes, tenant la bague à 1* main et me la montra, me disant qu'elle venait de trouver cette bague dans l'agrafe d'une de ses ceintures. En ce moment, le hasard voulut que mes yeux se trouvassent armés de fortes lunettes dont je me sers très-raremeut> mais que j'avais prises pour déchiffrer un vieux parchemin de mes archives. Je pi^nds l'anneau, et, à travers les épaises lentilles, je l'examine avec soin et je parviens à y lire écrits en très-menus caractères et fort bizarres, gravés en forme de fleurs presqu'iniperceptibles, votre nom et votre prénom. Ceci me semble très-étrange. Je dis à Gisèle de m'apporler la ceinture, je questionne la

femme de chambre et il m'est évidemment prouvé que la bague était restée accrochée à la ceinture de la robe que ma fille portait pendant la soirée de Pâques; en effet, cette robe et sa ceinture avaient été replacées, après l'événement, dans une armoire d'où elles n'avaient plus bougé depuis. Tenant en main la lettre à Maglioli et ce que j'appellerai le corps du délit, comment aurais-je pu douter que le Maglioli tant recherché fût un autre que Victorin? C'est pour cela que je prescrivis à ma Gisèle que, vous rencontrant n'importe où ni quand, elle vous rendit, au moyen d'un artifice même puéril, votre anneau. Vous deviez par là vous apercevoir que nous vous avions arraché le masque, et en même temps, ce moyen eût pu servir à faciliter votre retour parmi nous.

— Dieu l'a voulu ainsi ! m'écriai-je plein d'un sentiment bien doux ; louange à lui, qui a daigné par un si grand moyen providentiel tromper le perfide, le couchant sur un lit de douleur, et sauver la victime innocente 1 Qu'il soit donc béni ! qu'il soit mille fois remercié I

— A qui faites-vous allusion par ces mots? reprit le comte devenant affreusement pâle et se reculant sur sa chaise.

— Monsieur le comte, répondis-je m'animant de plus en plus, la justice divine l'a frappé; il verra, devant le tribunal de Dieu, ce que lui a rapporté sa persécution contre un être faible, un orphelin, le soutien d'une veuve et de deux pupilles 1 je lui ai pardonné. Puisse-t-il trouver aussi le pardon dans l'autre vie, comme dans son cœur Victorin le lui a accordé !

— Cher, très-cher, réponds-moi: parles-tu d'Elpidius?

Je fis signe de la tête que oui.

— Mais que t'a-t-il donc fait ?

— Il ne faut pas que je m'explique en ce moment. Lorsque Monseigneur Placide sera de retour, Votre Seigneurie entendra de sa bouche ce que la mienne n'oserait jamais prononcer.

— Je l'entendrai de Monseigneur? s'écria-t-il courant vers son bureau et saisissant le fameux rouleau de papier, puis, se tournant vers moi comme un possédé : tu sais donc quelque chose?

— Ce que je sais, vous le saurez aussi lorsqu'il en sera temps.

— Et si je le savais déjà? Et si Elpidius lui-même m'avait tout révélé? Et s'il avait juridiquement posé sur ce papier, en présence de trois témoins et par acte notarié?...

— Quittons ce sujet, je vous en supplie, m'écriai-je tout confus et dans la plus grande hésitation ; mon ardeur m'a poussé à prononcer des mots qui n'eussent pas dû sortir de m^ bouche; peut-être ne nous entendons-nous pas?

— Ce n'est pas cela ! tu parleras et tu verseras dans mon cœur tout ce qui se trouve au fond du tien.

Nous combattîmes longtemps par des instances et par des refus, mais je fus forcé de me donner pour vaincu et je lui fis connaître la visite et l'entretien du frère Marien, ainsi que l'avertissement que Virginius mourant m'avait fait adresser par lui. Il en résultait non-seulement qu'Elpidius était vendu aux sectes corps et âme, mais qu'il tramait insidieusement ma ruine. Il serait impossible de rapporter ici l'entretien textuel qui eût heu entre nous

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deux dans ce cabinet fermé, après les explications qiief je donnai au comte. Je ne me bornerai même pas à en indiquer les traits les plus saillants. Après avoir écouté le récit de la visite du frère Marien et les commentaires ardents dont j accompaj^nai ce récit, le comte ne put se contenir davantage. 11 me prit entre ses deux mains avides et après avoir défait ma cravate, ouvert et rabattu le col de ma chemise, il mit à nu ma poitrine et posant son index sur une envie bien marquée de raisin que je porte nettement tracée au creux de l'estomac :

— Voilà le signe! s'écria-t41 avec emphase; voici la preuve indiscutable que tu es mon Paul ! Ta mère ne le sait pas encore ; j'ai une immense peur qu elle n'expire de joie en l'apprenant : Paul, c'est pour cela que je l'éloigné de Rome î mon enfant... Mon sang ressuscité 1

Il me dévorait de baisers ardents, et il inondait moû visage de larmes brûlantes, et il poussait tour à tour des plaintes et des rugissements. J'étais hors de moi et je laissais faire, n'ayant pas la force d'exécuter un seul mouvement, de prononcer le moindre mot. Presque sans respirer, je comprenais pourtant l'émotion du comte, je la sentais en moi-même : j'eus un moment une ombre de soupçon que la comtesse n'eût communiqué à son époux un grain de cette folie maternelle, dont elle avait à mon éo-ard une si forte, mais aussi si douce dose.

Après avoir exhalé la première fougue de cette tendresse désordonnée, il me révéla tout le mystère qui se réduit à ceci : La veille, vers midi, Elpidius, après une longue torpeur, avait recouvré la mémoire et la parole. Le comte, qui était près de lui, lui avait annoncé, comme une chose hors de tout doute, que j'étais le véritable

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M;iglioli. Le ministre se troubla. Mais lorsque son maîlre lui apprit sa détermination de me rappeler chez lui, de me regarder dorénavant comme son propre fils, de me donner plus tard Gisèle pour femme et me faire son héritier; le malade fut pris d'un paroxysme tout à fait semblable à une violente attaque de convulsions. Revenant d lui assez longtemps après, il déclara en gémissant au comte que j'étais son fils aîné, son Paul tant regretté : il était inutile de cacher plus longtemps ce mystère; une voix toute-puissante, disait- il, criait tout haut à son oreille :

— Parle !

Les remords le déchiraient, et il se sentait forcé d*empôcher un mariage incestueux entre frère et sœur, do faire un tel outrage à la nature. Après avoir entendu ces aveux, le comte avait, dans la soirée, réuni trois personnages fort rccommandables et son notaire, et avait pris acte de cette déclaration. 11 voulait m'apprendre petit à petit l'entretien qu'il avait eu avec Molesti et, par conséquent, toute l'histoire du petit Paul : mais, ne pouvant plus résister à l'excès de son émotion, il me présenta le rouleau de papier qui contenait le texte de tout ce que je venais d'apprendre et il m'engagea à le Ure tout bas pendant que, retiré dans un angle du cabinet et couvrant son visage avec son mouchoir, il répandait des larmes qu'il ne pouvait plus retenir.

Je me jetai sur le papier et le parcourus d'un seul coup d'œil, mais sans confiance et sans foi. Voici le sens de cette déposition. Dans sa jeunesse le comte Horace s'était laissé imprudemment inscrire sur les rùles d'une société politique très-secrète de Florence, dont Elpidius,

sans qu'Horace le sût, était l'un des principaux membres. S'étant ensuite marié avec mademoiselle Mélanie, il s'en retira après de longues et nombreuses tergiversations : pour se venger de sa retraite, les sectaires ses collègues le condamnèrent à mourir par le poignard. Elpidius, son propre ministre, avait été disigné pour être le meurtrier. Mais, après de bien mûres réflexions, la sentence fut commuée, et la peine fut changée en une autre que l'on choisirait à U première occasion opportune.

En attendant, au milieu de l'hiver de 1843, une plume inconnue, au moyen d'une lettre sans signature, avertit le comte, lui disant qu'il eût à s'éloigner de Florence et, si la chose lui était possible, à quitter même l'Italie pendant quelque temps. Ce fut alors qu'on se décida à] entreprendre précipitamment un voyage en France. La comtesse craignait fort que la traversée par mer ne fût très-nuisible au petit Paul qui était encore au berceau, car il n'avait qu'environ seize mois d'existence. On chargea donc Elpidius et la nourrice de l'enfant, qui était une villageoise des alentours de Fiésole et qui se nommait Bianca, de conduire Paul par la voie de terre, à petites journées, jusqu'à Lyon. Ses parents s'arrêteraient dans cette ville pour l'y attendre.

Ce départ subit et cet arrangement ayant été connus par les agents de la secte, ceux-ci décidèrent qu'on empoisonnerait la petite créature; et Elpidius en fut encore chargé. Cet homme, ayant éprouvé pour l'enfant un sentiment de pitié, proposa de le faire disparaître sans lui ôter la vie. Les chefs y consentirent ; mais à la condition expresse qu'Elpidius se rendrait garant d'une éternelle disparition et que le père de Paul serait privé

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pour toujours de son enfant. Elpidius accepta cette charge, arrangea la machination et le sort le seconda à merveille.

Vers les premiers jours de février de cette même année, l'avocat Charles Mélissa se trouvait de passage à Florence, avec sa femme Cynthie et un petit bambin qui avait à peu près làge de Paul. Cet enfant, qui s'appelait Victorin, mourut dans les bras de sa mère deux jours après le départ du comte Horace. Elpidius apprit [)ar ses espions que l'avocat devait partir cette nuit même pour Bologne avec sa femme, par voie indirecte. Elpidius avait déjà surborné la noifrrice ; il paya trois voleurs et dans la nuit du 8, entre les postes de Filagare et de Covigliano, la voilure fut arrêtée à main armée, et le misérable masqué plaça le petit Paul sur les genoux de madame Cynthie, faisant dhorribles menaces de mort à cette dame et à son meuù, si jamais la moindre connaissance de l'abandon qu'il faisait dans leurs mains, arrivait aux oreilles de la police. Il ajouta qu'ils eussent à ne point oublier cette recommandation à aucune époque de leur existence, sinon malheur à eux !

Les ayant ainsi effrayés, Elpidius les quitta et s'en alla tout droit déterrer et voler un petit cadavre d'enfant dans un cimetière champêtre de l'Etat Florentin; il porta secrètement ce cadavre à Bologne et le fit enterrer sous les faux noms de Paul-Jean-Ernest, fils du comte Horace, demeurant à Florence, telle rue, tel numéro. 11 poussa la précaution jusqu'à faire déplacer l'enfant de l'endroit où il l'avait fait enterrer et qui était porté sur les registres mortuaires de la. Chartreuse de Bologne : et même, après avoir obtenu l'acte de décès, il parvint,

par rentreniise d'un puissant mais fort peu honorable protecteur, à faire disparaître le nom de Paul de la case où il avait été inscrit, et cela avec d'autant plus de facilité que le livre qui contenait cette case et beaucoup d'autres n'était qu'un cahier provisoire. Les chefs supérieurs de la loge se déclarèrent pleinement satisfaits et suffisamment vengés. Le petit enfant déposé dans les mains de madame Mélissa était revêtu d'une robe de toile perse à damiers verts et bleus, et sa tête était couverte d'un petit chapeau de peluche noire surmonté d'un oiseau de paradis ; ses souliers étaient en maroquin rouge et il portait à son cou, suspendu à un petit cordon de soie ponceau, un hochet en ivoire monté en or. Sous ce costume il portait du linge très -fin et des tissus en tricot de soie, mais sans aucune marque; toutefois un petit corsage, ouaté en soie bleu de ciel, qu'il portait sous sa robe, avait à l'un des coins une couronne de comte brodé, surmontant un lion rampant. 11 avait aussi sur lui une petite bourse suspendue, contenant des reliques et des médailles qu'on avait toujours laissée intacte.

Elpidius aflirmait qu'il était constant pour lui que dans le courant du mois de mai de cette même année 1843, les époux Mélissa étaient rentrés à Rome, avec ce même petit enfant auquel ils avaient imposé le nom de leur défunt Victorin, dont ils cachèrent la mort à leurs parents et à leurs amis ; qu'ils l'avaient considéré et élevé comme leur propre enfant et que ce Victorin vivait encore et qu'il était identiquement le même qui, tout récemment, avait servi de secrétaire au comte Horace son père. Loin de me convaincre, cette lecture m'indignait et j'allai jusqu'à dire sur-le-champ avec un air méprisant :

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— C'est un nouveau piège de ce fourbe ! Monsieur le comte, ne tombez pas dans ce panneau.

Le comte se courrouçait et me reprochait doucement ma froide incrédulité. Je pei'sistais à me moquer de ce que j'appelais une imposture; je préférais les plaisanteries aux incandescences de la colère qui me rongeait, en pensant qu'on voulait aller jusqu'à mettre en doute qne ma mère fût ma mère.

Pendant que nous continuions à ne pas être trop d'accord, le soir approchait et on vint annoncer au comte les trois témoins, le notaire et je ne sais plus qui encore ; ils revenaient tous pour assister à ma reconnaissance légale. Il ne m'eût rien servi de m'y opposer; je cherchai à fuir, mais ce fut en vain : il me fallut donc, à ma plus grande confusion, me laisser traîner en présence de tous ces messieurs qui m'étaient absolument incounus, et m'exposer à leurs compliments et à leurs congratulations. Je restai absolument muet, ne répondant rien à toutes les questions qui m'étaient adressées; j'étais bien persuadé que tout cela n'était autre chose qu'une supercherie, une véritable scène de comédie. Quelques-uns de ces personnages disaient retrouver sur mon visage une notable ressemblance avec celui du comte; d'autres soutenaient que j'avais tous les traits de la comtesse. Je frémissais et je frappais des pieds le parquet, pendant qu'Horace tout joyeux m'embrassait et répétait que déjà plusieurs personnes qui ne se doutaient de rien, avaient fait les mêmes observations.

Il me fallut ensuite descendre chez Elpidius avec tous les autres, pour y achever les formalités de la confrontation. En voyant ce visage hâve et décharné, je fus saisi vicT. 26

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d'horreur et de dépit et j'eus peine à soutenir les regards de ces yeux ternes et sinistres, profondément encaissés sous des orbites couleur de cendres. J'eus volontiers comparé la couleur vert-jaunâtre de ces prunelles à demivoilées et ûxes à celle du soufre allumé. Quels frémissements! Quels frissons douloureux! Je ne me souviens plus de ce qui fut dit autour de cette couche d'agonisant : je me rappelle seulement qu'Elpidius jura à plus d'une reprise que j'étais bien Paul ; je sais qu'alors je lui tournai dédaigneusement le dos, et que les autres, s'asseyant autour d'une table pour conférer et pour signer l'acte, le mourant me fit un signe de tête qui m'invitait à aller près de lui, et qu'il me dit d'une voix râlante et me retenant fortement par un bras :

— Jeune comte, me haïrez-vous encore?

— Je ne vous ai jamais haï, et Dieu sait si je désire ardemment que vous soyez éternellement heureux ! Mais pourquoi, sur votre ht de mort, me tendez-vous encore un piège? le mal que vous m'avez fait ne vous sufïït-il pas? Le jugement de Dieu pend sur votre tête, et vous vous plaisez encore à tourmenter en moi un pauvre orphelin, une veuve abandonnée et deux enfants malheureux, qui n'ont d'autre appui que le mien et celui de leur mère? Ah! Elpidius!

Cet homme, me jetant alors un regard qui remua tout mon sang :

— Paul, reprit-il lentement et avec peine, si je suis encore vivant demain, la veuve Métissa et vous-même, vous me direz si je vous ai trompé. Soyez assuré qu'à tout prendre, Elpidius ne vous a pas fait la millième partie du mal qu'il eût pu vous faire. Je vous ai conserve

la vie; est-ce peu de chose? Forcé, il y a déjà quelques années, de vous éloigner de Rome, j'ai Uché de tous faire épouser une très-riche jeune fille de Boston, qui devait vous emmener en Amérique. L'avocat Charles s'obstina dans ses refus ; la jeune fille se laissa mourir à Palerme. Au commencement de la guerre en Italie, je fus chargé de vous faire enrôler à tout prix dans les volontaires toscans : il avait été décidé que ce Virgin ius, qui vous mena vers Pâques chez l'étranger que vous savez, vous tuerait de sa main dans la mêlée. Je vous vis chez cet étranger. Vous échappâtes au piège, parce que Dieu vous aime. Toutefois, j'avais déjà obtenu qu'on ne vous donnerait pas Tolontairement et traîtreusement la mort : vous pûtes lire mes recommandations lorsque vous étiez enfermé dans le petit cabinet de l'étranger. Lorsque, recommandé par Monseigneur Placide, vous entrâtes ao service de monsieur votre père, savez-vous ce qui me fut ordonné? De vous empoisonner avec de la morphine. J'intercédai pour vous et je m'engageai, en échange, à mettre tout en œuvre pour vous détacher du service du comte et vous éloigner de sa maison. Pour parvenir à ce but, j'ai tenté de semer la zizanie entre lui et vous, de vous accuser afin d'obtenir qu'on vous chassât, et enfin j'y réussis. Mais à présent que la mort brise mes chaînes, je vous rends à ceux auxquels vous appartenez : et je vous jure sur le salut de mon àme, qu'ici je ne vous tends aucun piège ! Vous êtes Paul, nul autre que Paul, fib du comte. J'ai confiance que vous cesserez de me maudire, et qae vous détesterez toujours les tanières infâmes des sociétés secrètes. Je suis fondé à espérer qu'on ne vous tendra plus aucun piège : fuyez-les, fuyez-les ! Mon cœur et

mon éducation ne m'avaient pas fait méchant : les sectes m'ont rendu impie, les sectes m'ont damné.

En entendant cela, mon cœur avait presque cessé de battre dans ma poitrine : il me semblait qu'un voile tombait de mes yeux, et, malgré moi, tant de renseignements évidents me faisaient passer de l'incrédulité au doute. Les deux pensées: est-ce vrai? n'est-ce pas vrai? se combattaient dans mon cœur. Mes forces n'y suffisaient plus, car elles étaient épuisées par toutes ces impressions aussi violentes qu'étranges, je me sentais défaillir. On me ramena à l'étage supérieur, pour y dîner avec la compagnie. Je remerciai, demandant à la place du dîner une tasse de bouillon et la permission de m'étendre sur un canapé. Le comte me mena dans une chambre à coucher, et, m'engageant à me mettre au ht en me faisant tout plein de gentillesses, il ajouta :

— Sois tranquille, mon Paul, et repose-toi : ce soir j'irai avec ces messieurs chez madame veuve Méhssa, dont Elpidius m'a donné l'adresse.

— Ah 1 mon bon et cher comte, je vous en supplie par tous les saints du paradis, ne tourmentez pas ma mère 1 m'écriai-je en le saisissant violemment par les basques de son habit. C'est une imposture I on veut m'enlever jusqu'à ma mère! Comte, j'ai un frère, j'ai une sœur... mon Dieu! faites-moi donc rendre justice.

Echappant aux mains du comte qui me serrait dans ses bras :

— Laissez-moi! criai-je tout en larmes, laissez-moi 1 Je veux aller sur-le-champ chez le Pape. Parce que je suis pauvre et que vous êtes riches, vous croyez-vous tout permis? Non, non : le Pape me rendra justice.

Le comte faisait tout au monde pour me calmer. Enfin, après m'avoir donné sa parole d'honneur d'user envers ma mère de tous les égards, de toutes les précautions qu'il eût pu prendre envers la sienne, et m'avoir assuré que le soir môme elle viendrait me reprendre ou que, tout au moins, j'en recevrais un billet, plus abattu (jue convaincu, je cessai de résister et je me laissai tomber sur un grand fauteuil. Je pensai toujours à part moi :

— Serait-ce vrai?

a mai.

Oh! oui, c'était très-vrai! Je suis le Paul du comte Horace et de la comtesse Mélanie; le ressuscité, ainsi que mes nouveaux parents m'appellent, l'enfant des deux mères 1

Vers minuit, le comte rentra dans ma chambre et silencieux, mais le visage resplendissant de joie et de bonheur, il' me tendit un billet. Je l'ouvris et j'y lus ce qui suit :

« Mon cher Victorin,

» Le seigneur a t4iyt fait et mes pressentiments ont été dépassés. Combien je désire me trouver près de toi, te parler et te serrer dans mes bras ! Tu ne dois pas quitter le heu où tu te trouves. Je veux que tu pa,sses cette nuit dans ton palais et qne tu y sois calme et content. Demain, je me rendrai chez toi avec Colomba et

Stanislas. Aie foi dans le comle ton père et ne te trouble nullement. Viclorin, prends bien garde de ne pas tomber malade 1 Au revoir, à demain! en attendant, reçois un baiser et la bénédiction de celle qui, après la comtesse, sera toujours

» Ta mère.

» A 1 1 heures de ce lundi, 9 janvier, 1860. »

— C'est donc bien vrai! m'écriai-je après avoir lu ces lignes, malgré le trouble et l'éblouissement de mes yeux.

— En douterais-tu encore? répondit le comte en se jetant sur moi, dans un tel excès de frénétique tendresse, qu'on l'eût cru fou.

Malgré tout, j'avais toutes les peines du monde pour me convaincre de cette réalité. La pensée que la femme tjue, pendant bien des années, j'avais cru être ma mère, pouvait ne l'être pas et que je n'étais point le frère de Colomba et de Stanislas, cette pensée me brouillait tellement la tête, qu'elle m'enlevait absolument la faculté de saisir l'évidence de ce billet. Le cœur a de certains syllogismes à lui, contre lesquels il n'y a pas de logique qui tienne ! Je sentais le besoin de me coucher, mais je n'en avais nullement la volonté : une heure du matin venait de sonner ; toute la famille était plongée dans le sommeil. Les larmes de mon père ne tarissaient pas : je ne pouvais combattre la douloureuse stupéfaction qui m'accablait. Le comte, voyant qu'il ne fallait pas compter sur mon repos, m'invita à m'étendre tout habillé sur le lit- se plongeant lui-même et se pelotonnant dans la chaise longue qui était placée au chevet du ht, il me dit qu'il me tiendrait compagnie tout en me faisant connaî-

tre les détails de sa visile. J'y consentis, et, après \ m avoir parlé de son entrée chez ma mèrj et de l'accueil qu'on lui avait fait, il ajouta que ma mère avait confirmé de point en point la partie des dépositions d'Elpidius qui la concernait, et qu'elle y en avait ajouté authentiquement plusieurs autres, que le notaire avait enregistrées en présence des trois témoins. Pour me prouver tout ceci, il tira l'acte de sa poche et il me le lut.

C'était une répétition des circonstances identiques de temps et de lieux, affirmées par le ministre. On avait ajouté que l'avocat Charles et sa femme, faisant un voyage d'agrément, ne s'arrêtèrent nullement à Bologne, mais qu'ils continuèrent leur route directe pour Milan, où ils firent faire mon portrait avec le costume dont j'étais revêtu lorsqu'ils me reçurent sur la frontière Toscane, et d'où ils se mirent en route pour Venise. Ce fut dans cette ville qu'on me baptisa sous condition, très-secrètement, me donnant le nom de Victorin, leur enfant défunt. Ma mère avait jalousement conservé l'habillement, le certificat de ce baptême, et les petits bijoux que je portais sur moi, lorsque l'homme masqué me plaça sur ses genoux, ainsi que le petit portrait qui avait été fait à l'aquarelle et à la hdte. Madame Mélissa affirmait aussi qu'elle possédait un codicile testamentaire de l'avocat son époux, dans lequel toutes ces choses étaient textuellement exposées. Elle déclarait que si elle n'avait pas fait connaître jusque là cet événement, c'était que, même six mois avant l'époque présente, tout indice problable lui avait manqué;, que seulement après mon entrée chez le comte, elle dut concevoir quelques soupçons; que ces soupçons augmentèrent lorsque, dans le délire de ma fièvre, je lui révéla^

les événements que je lui avais cachés étant dans mon bon sens; qu'elle s'était alors décidée à communiquer le secret à Monseigneur Placide , aussitôt qu'il serait de retour de Naples, s'en rapportant pour le reste à sa prudence et à sa charité.

J'écoutais cette lecture, la respiration presque suspendue, le visage tendu vers celui du comte, et avec une incertitude de mouvements qui dénonçait le trouble dont j'étais agité. En substance, je me refusais à croire. Lorsque le comte eut placé devant moi les petites bardes, le portrait à l'aquarelle et celui que la comtesse gardait depuis longtemps dans son oratoire, la signature de ma mère et tout ce qui pouvait donner de la valeur et confirmer la certitude du fait, il me demanda :

— Maintenant, croiras-tu?

— rs'on, lui répondis-je avec indignation; quand même un ange descendrait du ciel pour confirmer de sa bouche tout ce que l'on veut me faire accroire, non, je n'aurais pas foi dans les paroles de cet ange-là. Tant que j'aurai un souffle de vie, jamais je ne renierai ma mère I

La racine de mon incrédulité n'était pas dans mon esprit; elle était dans l'affection de mon cœur ; le cœur qui ne raisonne pas ou tout au moins raisonne à sa manière, est quelquefois entièrement rebelle à la raison. Dans mon cas, croire à ce qu'on m'afErmait était la même chose que vouloir arracher de son centre le plus naturel, le plus saint, le plus intrinsèque de ma tendresse fihale, pour la transporter ailleurs. Ceci me faisait l'effet d'un suicide, d'un parricide, d'une monstruosité sans égale. J'étais donc très-décidé à ne pas croire et je me

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jurais de laisser mettre mon cœur en pièces, avant que de céder à n'importe quelle évidence.

Petit à petit, l'ardeur de la discussion diminua, la fatigue prit le dessus et je commençai à tomber dans une sorte de somnolence. Pendant ce léger assoupissement, je fus pris par une espèce de rêve à travers lequel s'amoncelaient toute sorte de souvenirs fantasques et confus, ayant rapport aux événements de ma vie, aux choses et aux paroles que j'avais entendues et aperçues mais que je n'avai*; pas comprises alors et qui conspiraient maintenant pour tâcher de me convaincre de ce que je ne vo'^Iais absolument pais admettre. Ainsi, je me souvenais d'avoir entendu l'avocat Charles, un jour où je croyais qu'il plaisantait, dire à ma mère que je pourrais bien avec le tea.ps devenir dac ou baron: Je me souvenais encore de plusieurs phrases murmurées à mon oreille par l'enrôlcur étranger de Virginius, phrases que je regardais ;omme des appeaux destinés à me tromper ; des phrases comme celles-ci : Tu es l'enfant du mystère ; un voile épais couvre ton berceau, la veuve Mélissa n'est que ta nourrice. Je réfléchissais dans ce rêve à l'air mystérieux avec lequel ma mère cherchait à me consoler naguère et à certaines exclamations échappées de ses lèvres, exfilamafons dont je n'avais pu saisir le sens. Il me fallait donc, môme en songe, lutter avec moi-même et affaibir les résistances de ma volonté. Je ne fus entièrement réveil'é qu'après le levei' du soleil; alors je sentis un poids très-lourd qui pesait sur ma poitrine et m'empêchait de respirer librement. Je me secouai et j'ouvris les yeux ; c'é+ait le comte, qui, s'é»ant endormi dans son grand fauteuil, s'était laissé tomber en avant

LES DECX MÈRES. 31 O

et dont la tôte était venue se porter sur ma poitrine. Je me sentis pris d'une grande pitié voyant que cette tète semblait vouloir surprendre et compter tous les battements de mon cœur : je rassemblai les idées eues en songe et je me pris à réfléchir profondément ; il me sembla que j'étais moins incrédule que pendant la nuit précédente, et, sans savoir ni pourquoi ni comment, je poussai un gémissement qui réveilla le comte. J'étais à moitié vaincu : je lui donnai en ce moment avec hésitation, il est vrai, mais je lui donnai pour la première fois le nom de père et je lui rendis tout palpitant la première étreinte fiUale.

Vers neuf heures du matin, on annonça madame Cynthie et ses enfants. Je cours précipitamment à la porte et je me jette à son cou : elle pousse un cri. Quel moment que celui-là I Notre langue ne prononça aucun mot, et pourtant ma mère m'entendit et je l'entendis également. Colomba et Stanislas étaient restés immobiles, étonnés, abasourdis dans un coin. Pour ne pas prolonger indéflniment cet écrit, je m'abstiens d'entrer dans d'autres détails, et je ne dirai rien de l'entretien si long, si affectueux, si animé que j'eus avec ma mère Cynthie. Qu'il suffise de dire qu'elle fît tomber de mes yeux tous les voiles; qu'elle répondit victorieusement à toutes les questions dont je l'accablai avant de me rendre, et qu'enfin je finis pas croire, à la condition pourtant qu'elle continuerôiil à vivre près de moi et à me traiter en fils. Comment pourrais-je rendre convenablement les étonnements douloureux de Colomba et de Stanislas, lorsqu'ils apprirent q'ie je n'étais plus leur vrai frère, et que Victoria était devenu Paul?

Vers midi^ un domestique vint nous apprendre qu'El-

pidius se mourait. Le comte courut à la chambre de l'agonisant; je l'y suivis et n'osant m'avancer, je m'arrêtai à l'entrée. J'aperçus de ma place le mourant coucbé sur le dos, et à son chevet le prêtre qui serrait entre les siennes sa main glacée et lui parlait à l'oreille. Dix minutes plus tard, le comte et les assistants s'agenouillèrent. Elpidius avait rendu le dernier soupir. Depuis qu'il avait repris connaissance, le malheureux avait refusé avec une insurmontable obstination tous les secours de la religion, affirmant que pour lui il n'y avait pas de miséricorde, qu'il était damné. Dans cette extrémité, le prêtre le suppliait de se repentir et de le lui faire connaître en lui serrant la main, en baisant le crucifix et qu'alors il lui donnerait l'absolution. Le ministre du Seigneur crut qu'au moment de rendre son âme, Tinfortuné lui avait serré un doigt en contractant les lèvres, auxquelles il avait approché le divin simulacre : alors il fît sur sa tête le signe de l'absolution. Ne fût-ce là qu'un mouvement nerveux? fût-ce un signe volontaire de repentir? Nous l'espérâmes. Le prêtre s'éloigna, disant d'une voix tremblotante :

— C'est ordinairement ainsi que meurent les Francs- Maçons I

Le deuil de cette fin qui attristait tant mon père, servit de palliatif à l'exubérance de sa joie qui, à cause de moi, obscurcissait presque sa raison, se mêlant à k crainte qu'il éprouvait de l'effet que pouvait produire sur la santé de sa femme l'heureuse nouvelle de ma résurrection, et cette double considération modéra Uixcès de son allégresse. Je crois que sans ces motifs le contentement aurait pu le rendre fou.

LKS DEUX ilÈllES. 3 1 7

Ayant donné des ordres immédiats pour les funérailles, il dit de faire atteler une voiture, dans laquelle, avec moi, ma mère Cynthie et Stanislas, il monta et nous partîmes pour Albano. Arrivés là nous descendîmes à rilôtel d'Europe, et seul mon père s'achemina vers sa villa, pour préparer avec précaution sa femme et sa fille à recevoir les grandes nouvelles. Réussir heureusement ce n'était pas chose facile, et lorsque je pense à ce qui advint j'en frissonne encore. Je vais donner un résumé de l'événement. D'abord, le comte simula une tristesse bien plus grande que celle que lui causait véritablement la mort d'Elpidius, et il le fit pour exciter la comtesse à lui offrir des consolations. Elle, que n'avait jamais eu Molesti dans ses papiers, s'empressa de lui répondre qu'elle en était bien fâchée, mais qu'il lui serait impossible de donner une seule larme à la mémoire d'un homme, qui avait laissé mourir dans ses mains le Paul qu'elle aimait tant ; elle ajouta ainsi un nouveau motif de tristesse à ceux que la mort de son Paul lui avait si longtemps causés, et elle pleura Paul au lieu de pleurer le ministre.

Par une transition naturelle, le discours étant 'tombé sur ma personne, elle se plaignit de ce que son mari ne m'avait pas emmené avec lui.

— Pour le moment, répondit le comte, en plaçant sous ses yeux mes deux portraits, contejite-toi du Yictorin que voici : que t'en semble ?

— Profane ! cria-t-ellc, regardant sa petite miniature ; tu as enlevé le petit ange de mon sanctuaire? 0 ma pauvre vie trépassée ! et elle baisait et rebaisait le petit cadre.

Mais jetant un regard sur l'autre portrait et le voyant d'une ressemblance si parfaite avec le sien, d'abord elle

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ne voulut pas ajouter foi aux paroles de son mari, qu) l'assurait que cette aquarelle représentait le petit Victoria tout enfant et que c'était la mère de Victoria qui la lui avait donnée.

— Ah ! si tu ne plaisantes pas, ces deux petits visages se ressemblent entre eux comme deux gouttes d'eau. Est-il possible que Victorin, étant petit, ressemblât si fort à mon Paul?

— C'est ainsi, reprit le comte, la veuve Mélissa m'a affirmé que c'était là le portrait très-ressemblant de Victorin à l'âge de seize mois.

— Mon Dieul j'ai donc raison de me figurer qu'il est mon Paul! Tu vois, Horace, toi qui m'appelais folle, mon cœur m'a toujours dit que ce jeune homme est un autre lui-même, et le cœur d'une mère se trompe rarement Mais où est-il donc? Pourquoi ne me l'as-tu pas amené?

— Il viendra demain, répondit-il, et ne pouvant plus résister à son émotion, il se mit à pleurer et lui demanda en sanglotant : Que dirais-tu, Mélanie, si Victoria était Paul?

La comtesse le regarda fixement, pâlit, arqua les sourcils et reprit d'une voix assurée :

— Je n'en serais nullement surprise. Un certain battement de cœur m'a toujours dit que...

L'entretien fut interrompu par un habitant des environs, qui se présentait pour saluer monsieur le comte, qui le reçut avec son urbanité et sa pohtesse ordinaires et le fit passer dans un salon attenant à l'appartement de la comtesse. Madame Mélanie, émue par l'examen de mon petit portrait et troublée par l'étrange question que son mari lui avait adressée, avisa la petite valise qu'il avait

LES DEU.-L MÈRES. 3i9

laissée suf une chaise de la chambre en y entrant, s'en saisit et d'un coup de ciseaux en fendit tout un côté, plongea la main dans son intérieur et en retira un à ua tous les objets qu'elle contenait, et finit par trouver la petite boîte qui renfermait tout ce qui avait appartenu à son enfant et les vêtements qu'il portait lorsque madame Cynthie le reçut sur ses genoux. Le comte fut, en ce moment, frappé dans la pièce voisine par un cri terrible et le bruit d'un corps tombant sur le parquet. Il s'élance dans la chambre avec une rapidité vertigineuse et il est sur le point de tomber à son tour inanimé. Car il aperçoit sa femme étendue le visage contre terre, au pied d'un sopha, et baignée dans son oang : il voit en même temps tout le contenu de la valise éparpillé autour d'elle.

Les femmes de chambre accourent, l'étranger se retire, on trempe des éponges dans de l'eau glacée et l'on emploie les essences les plus puissantes. Par bonheur, le sang qui était épars provenait d'un coup que la comtesse avait reçu, en tombant sur le dossier d'une chaise : ce fut par un miracle du Ciel, qu'elle n'alla pas se briser la tête sur l'angle d'une cheminée d'albâtre, où elle se fût immanquablement fendu le crâne ; il est facile de concevoir le désordre et l'effroi que cet accident causa dans toute la maison. Gisèle, effrayée et tremblante comme la feuille, poussait des cris se tenant fortement serrée contre sa gouvernante qui avait pris sa tête entre ses deux mains; le comte au désespoir courait de côté et d'autre, invoquant tous les saints et faisant pitié à voir. Le malheur ne fut pas pourtant bien grand ; portée dans son Ut, la comtesse ne tarda guère à reprendre ses sens.

Le lendemain matin de bien bonne heure, la voiture

arriva devant notre hôtel,, et l'on nous remit une lettre qui nous invitait à nous rendre immédiatement à la villa. Le comte vint nous recevoir et me pria de rester avec lui dans une pièce au rez-de-chaussée, priant en môme temps ma mère Cynthie de monter près de la comtesse avec ses enfants, pour la préparer à me recevoir avec le moins d'émotion possible. Cela fut exécuté. Mais au moment où je devais me rendre à mon tour au premier étage, et entrer dans sa chambre, je sentis un frisson glacé parcourir tous mes membres. Avant de pénétrer dans la pièce, je m'arrêtai contre la porte qui était entrebâillée, et, m'appuyant sur le bras de mon père, je jetai sur cette porte un regard perplexe. Je vis alors la comtesse enveloppée dans un large peignoir brun, étendue sur une ottomane, le visage blanc comme de l'ivoire et tenant sur ses genoux les deux portraits qu'elle contemplait dans une sorte d'extase. En ce moment, la porte s'ouvrit toute grande.

Non, non, jamais les regards d'une mère

Ne furent plus ravis en revoyant

Le fils vivant qu'elle croyait sous terre I

Tels furent les regards de ma mère qui, en les levant sur moi, devint plus rouge que la flamme la plus ardente. Elle se lève avec impétuosité et se jette sur moi sans prononcer un mot : j'avance les deux mains comme pour me défendre et je recule. Ce fut là un mouvement involontaire mêlé de respect, de timidité, de pudeur, de je ne sais quel autre sentiment; enfin, j'hésitai: le comte qui était derrière moi me poussa dans les bras qui

LES DEL'X ilÈRES. 321

m'étaient ouverts et qui s'enlacèrent autour de mon cou, comme les deux branches d'une tenaille.

— Ohl je le sensl murmura-t-elle, dès qu'elle put recouvrer la voix ; ceci est mon sang !

En ce jour, qui sera pour moi éternellement mémorable, le comte s'engagea pleinement à consentir à l'unio/i des deux familles et aux futurs mariages qu'il proposa lui-même de son fils et de sa fille avec la fille et le fils de la veuve Mélissa, partageant ainsi en deux parts presqu'égales son opulent patrimoine. Pour couper court aux propos et aux commentaires du monde, on décida d'entreprendre un long voyage en pays étranger et un séjour encore plus long dans une villa de k Toscane, presqu'entièrement séquestrée du commerce des curieux. Revenus à Rome pour les préparatifs, nous apprîmes qu'Elpidius avait fait un testament. L'acte fut ouvert selon les formalités usuelles, et on y lut que le testateur nommait le comte Horace exécuteur testamentaire de ses volontés dernières; ne connaissant aucun parent ni direct ni collatéral qui lui survécût, ni à Macerata ni ailleurs, Molesti léguait tout ce qu'il possédait à Madame veuve Cynthie Mélissa. Cet homme avait trente mille écus sur le consolidé romain.

— Notre jeune comte, murmura Biaise tout bas à mon oreille, lorsqu'il eut connaissance de ce legs, voici arrivée l'une des occasions bien rares dans lesquelles la farine du diable ne se convertie pas en son.

— Tais-toi, mauvaise langue! ne tourmente pas les morts.

Je lui donnai trois pièces de vingt francs, à la condition de ne plus l'entendre mal parler d'Elpidius.

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^A CLET WILSOBT.

Je laisserai de côté lo» »t '" Joie de notre préM ^"f'"'.''''"^> 'es ^(on„e,r q"i eut lie„ peu je 7 ' ""1" ^ '°" retour de Na,

appelant heu.ux ^«2; j „™"" '^^ --■ ^^ «'■o.s, au contraire, heure^^ , ^ ""'"' * ''a''»»" f "a" eu qu.„„,, „^; t ! ."'" -ï"'' -I-^and il n'<

--" eu qu'une, peJt l7ZT"' '"'' ^^"^ « "'< levée. 'P '''^'^'"'"^'■«■Jsrougiretlaté:

CLET WILSOW.

^oW, mon cher ami dan, I <• . '^"ai, I86l. -i-d'hui, ie travai/ipjerefa h"''"^'^''^''-- 9"'en avril dernier ,„ as tant 1 . ^'^''^ *^ *'^">°i'-es " est convenu que ce 11 '"' ^''' "« ^^ main

«a- dans ,e tien, te c^ oTsT' T""' '' "">" -"^- Pou-ait avoir sur iui F ,■ " '""^ ''"« -» auteur «ï'-e, au milieu des som "! "" '" ^''^as. Lo2^ «^a-.p.tre,t„ en pa^t ts e^r '' '"°° ^^^•-- -uvertes de ratures et si I '^"""^^ P"""'ives si re-

P°'-"HedépiaireetmJeTerr:'.""''^^^'*-« «"--ns qu'en lisant ces feui„es ' , °''' ^' ■""

toujours secs, surtout aux 2 If '"" "'''^«°' Pa» «-"- et de toi, disant ce que t/ 1 °" '•' """"^ "« '- «-< j'ai vu sur ces pages-, et .^"'■'" '"'=°''^ ^°-•• pages là et ja, reconnu les traces,

A CLET WILSON. 323

toutes fraîches encore de tes pleurs, qui étaient tombés à la place môme où d'autres larmes avaient été déjà versées. Oh Cletl je n'en fus nullement surpris : Je connais la trempe de ton âme.

Il arrivera peut-être qu'en relisant ce manuscrit, tu y reconnaisses ce que j'appellerai deux teintes différentes ; l'une primitive, l'autre, la simple relouche. Cela peut bien en être vrai, mais ne doit pas Vy faire découvrir deux écrivains; c'est là l'important pour moi. Quoi qu4l en soit, tel qu'il te parvient, tel je te le donne, avec la faculté pleine et entière de le livrer même à l'impression, si ta le jugeais à propos ; il n'y a rien dans tout cet écrit qui puisse me faire craindre ou rougir. J'y laisse même paraître mes fautes, mais ce sont-là des fautes dont

J'espère rencontrer la pitié, le pardon.

Toutefois, je renie ces fautes et n'ai pas la prétention de les justifier. On ne doit pas être fâché de pouvoir servir d'exemple, si quelqu'un peut apprendre à nos dépens quelque chose d'utile. Je vois tous les jours paraître tant de petits Hvres traitant des sujets semblables à celui-ci, dans lesquels on voit clairement que leurs auteurs n'en eu d'autre but que d'être utiles à euxmêmes, et ces livres-là obtiennent l'approbation générale ! Pourquoi donc n'osei'ais-je pas me risquer, ayant un but tout différent? Au reste, je ne rougis pas de paraître en public tel que je suis, car je suis ce que j'ai toujours été ; rien n'est changé et ne changera en moi si ce n'est le nom. Mon cher Uet, le soleil ne me fait pas peur.

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