L ÉPREUVE DE LOR
cet après-diiicr? interrompis-je pour détourner la conversation.
— Ah! Paul, si vous l'étiez? insista-t-elle, me flxant distraitement avec des yeux mouillés de larmes; si vous l'étiez? si vous l'étiez?
— Alors je ne serais pas Victorin. Ecoutez, Madame, je suis certain que Monsieur le comte m'attend dans son cabinet de travail.
— Allez, allez-y 1
Et elle partit en s'essuyant le visage et levant les bras au ciel.
Portant une tempête dans mon cœur, je descendis et j'allai prendre langue près du vieux Biaise. Passant tout doucement d'un raisonnement à l'autre, j'appris qu'à ïa campagne les comptes étaient tenus par le régisseur et que le salaire des personnes de service était exactement payé au commencement de chaque mois; que lui-même, Biaise, avait eu dans ses mains la liste nominative de chacun d'eux avec la somme due, signée par le ministre ; que mon nom n'était point sur cette liste et que le régisseur avait reçu d'Elpidins l'ordre exprès de ne pas me donner un sou, puistjae le maître se chargeait seul de pourvoir son secrétaire. Après m'avoir dit tout cela, le bon vieillard me demanda :
— Combien vous est-il dû par mois?
— Ce qu'il plaît à la bonté des maîtres.
— Bah 1 bah 1 on ne vit pas seulement de bonté ! J'en entendis beaucoup plus que je n'eusse voulu en entendre et je me tus. La position de ma mère me causa un chagrin cruel, âpre et désolant. Je me trouvais dans une impasse sans issue : il fallait, ou mettre sous les
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pieds la houle et rappeler au comte ses engagements, ou laisser ma mère dans une indigence cruelle, txlrême peutêtre. Quelle lutte dans mon esprit! Quelles angoisses! Que de cuisantes dissitnulations !
— Vous paraissez triste, Paul; seriez-vous indisposé? me demandait souvent la comtesse.
— Je parais ainsi, mais c'est dans ma nature.
— Il ne mange presque plus, disait Gisèle en pleine table.
— Pourquoi cela? insistait sa mère.
— Victorin, vous avez l'air tout pensif, me dit le comte lui-même, un jour qu'il était de bonne humeur; y a-t-il quelque chose qui vous tourmente?
— Quels tourments pourrais-je avoir dans ce paradis de Bel-Olmo? répondis-je, cacliant par un excès de timidité le secret de mes angoisses.
Pour moi, le point capital était celui de bien comprendre si j'avais oui ou non des droits positifs à recevoir un salaire. Le traitement splendide qae l'on m'accordait m'en faisait douter, et il me semblait même que c'eût été une vilenie, une lâcheté, une honte, presqu'un crime que d'en demander un. Ma bile se remuait à la seule pensée de l'exiger, et je me sentais frémir d'horreur.
Travaillant dans le cabinet du comte, je me trouvais seul, entièrement seul, placé tout près d"une étagère sur laquelle étaient posés quatre brillants vide-poches d'agate remplis de pièces d'or flambantes, grégorines, doubleslouis, petits écus d'or mêlés ensemble, et qui, très-probablement, n'avaient pas été comptés. Horace se fiait à moi à ce point-là ! La plume ne pourra jamais tracer les tentations qui me dévorèrent dans ce petit cabinet.
— Ne me serait-il pas permis de m'accorder uno
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occulte compensation ? me disais-je en moi-môme ; ouf, non. Mon droit n'est pas manifeste. Et si c'était un simple oubli du maître? Qui me l'assure? Ah! si le père Léopold était ici! Que me conseillerait-il? ce qui est juste ; mais quel est le juste? Je ne le sais pas. Pourquoi contemplais-je avidement cet or qui me faisait tant envie? Mais toucher à une seule des monnaies les plus petites... jamais 1 Me rappelant aujoui-d'hui la puissance de cette tentation et l'énergie avec laquelle je la surmontai, je me sens intérieurement heureux. Un certain amour-propre me dit que mon honnêteté a su résister même à l'épreuve de l'or, la plus irrésistible de toutes les tentations. C'est peut-être de la vanité, mais c'est la vérité.
Je n'osais donc pas demander ce qui me revenait, je ne pouvais pas le prendre sans rien dire : le temps volait; comment venir en aide à ma mère? il ne servait de rien de se tourmenter et de rêver à mille extravagances. J'aurais dû remporter une victoire héroïque sur moi-même, et je n'avais pas la force de le tenter !
Du côté de la petite forêt qui entoure la maison de campagne au couchant, s'ouvrait un petit sentier en rampe qui, serpentant de montée en montée et tournant le long de la côté de la colline, aboutissait à une petite grotte rustique, dans laquelle on vénérait une image de la Vierge. Ce fut là-haut qu'au milieu des angoisses de ma défaite, j'allai porter ma dernière espérance. Grimpant par cette voie abrupte, je m'approchai de cette sainte image, je me prosternai le visage contre terre et je répandis ma douleur dans un torrent de larmes aux pieds de la Vierge céleste. Lorsque je redescendis, mon cœur me disait que j'avais été exaucé.
LEPRELVL Di: LOR. 219
Dans cet intervalle de temps, Llpidius était arrivé pour donner au comte la connaissance verbale de l'exécrable tournure que prenait son procès et pour le décider à rentrer à Rome. A peine me salua-t-ii avec un sourire méprisant ; il n'eut plus l'air de s'occuper de moi. Le soir de l'arrivée de cet homme, je fus obligé d'aller faire avec la comtesse et sa fllle une promenade en voiture. Avec ses caresses de mère supposée, la dame me déchirait les entrailles en me faisant penser à ma vraie mère. A son dire, j'étais délait et blanc comme un linge : était-ce étonnant? Près d'une cahutte misérable, nous rencontrâmes une femme en haillons, livide et débile, suivie de deux pauvres enfants bien malingres, qui nous demandèrent Taumône en sanglotant. La comtesse, après avoir cherché sur elle :
— Quel malheur! j'ai oublié mon porte-monnaie à la maison ! s'écria-t-elle avec chagrin ; après ua instant de silence : Victorin, Paul, avez-vous de l'argent sur vous?
— Je n'ai que quelques menues monnaies, répondis-je en rougissant très-fort.
— Que cela?
Je me serrai dans les épaules.
— C'est bien, donnfiz.
Je mis dans sa main, tout hésitant, ce que j'avais dans ma poche : il y avait peut-être pour la valeur de trois pauls. La comtesse les prit et fît l'auraùne à la pauvre femme, puis, prenant mon porte-monnaie, elle commença à m'adresser une foule de doux reproches de ne lui avoir pas fait connaître ma pénurie d'argent.
— Faire tous ces mystères avec votre mère 1 dit-elle. Lorsque nous fûmes rentrés :
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— Paul, allez chercher Elpidius et montez immédititement chez moi tous les deux.
Je sors. Elpidius gravissait précisément l'escalier pour prévenir la comtesse que son mari lui faisait savoir que Ion partirait pour Rome, le surlendemain.
— Nous en reparlerons; en attendant, prenez ce porte-monnaie et reraplissez-le-raoi d'or, tout de suite.
Cet homme sortit. Ma respiration s'élargissait et mon cœur battait avec une joyeuse violence; j'étais sur le point d'éclater en un rire d'insensé.
— Je n'eusse jamais, non, jamais consenti que mon Paul restât un seul jour sans argent. Dorénavant, je veux, et faites attention que je le veux, je veux que...
— Madame la comtesse,^ vous voilà obéie, interrompit le ministre rentrant avec le porte-monnaie ; il est rempU de grégorines.
— C'est fort bien ; je vous remercie.
Et prenant le porte-monnaie, elle me le présenta en disant :
— Pour vous, mon Paul, voilà la gratification bien méritée que votre mère vous donne pour le séjour que vous avez fait à la campagne.
J'acceptai, non sans une grande confusion. Elpidius rembruni, me lança un coup d'oeil de tigre, et l'on parla des apprêts du voyage.
Lorsque nous nous séparâmes, je criais au miracle dans mon cœur et j'en bénissais le Ciel, lorsque le ministre me rejoignant dans l'antichambre, et m'adressant un geste de menace :
— Rendez-moi cet argent, et prenez garde que le comte n'en sache rien, sinon, malheur à vousl
l'épreuve de l*or. 22 f
— Vous rendre l'argent? et pourquoi?
— Pourquoi? parce que Madame est folle, et qu'il faut jouer la comédie avec les fous. La comédie doit finir ici ; donnez l'arcrent.
— Mais que dira la comtesse?
— Je voudrais bien voir que vous eussiez l'indiscrétion de le lui dire! N'étes-vous pas content, Monsieur le va-nupieds, d'être hébergé gratis dans cette maison?
— C'est bien, répondis-je tremblant de colère dus pieds à la tête.
Et jetant l'or sur une chaise, je lui tournai dédaigneusement le dos. Je ne cesserai jamais de le répéter : sacrifice et vertu ne font qu'un. Mes prières avaient été néanmoins exaucées et je ne le savais pas encore. Le mardi, 20 septembre, à peine arrivés à Rome et descendant de voiture, le comte qui, pendant toute la route, m'avait paru bourru et mécontent, me prit à part et mit dans ma main dix doublons :
— Victorin, me dit-il se rassérénant, à partir de demain, je vous attends tojs les jours, pour venir passer une demi-journée avec moi dans mon cabinet. Je m'occuperai de récompenser votre diligence.
Je baissai la tête, je saluai tant bien que mal la comtesse qui, avec une cruauté affectueuse, se chagiinait do mon retour dans ma famille, et, agité par le désir le plus ardent, je me mis en devoir de rentrer chez moi au pas de course.
20 décembre.
Ma aière avait eu raison de m'écrire que j'eusse à lui envoyer les quinze écus le plus vite possible. Le retard de ma réponse l'obligea de mettre en gage ce qui lui restait de ses pauvres bijoux, que nous avions dégagés pour Pâques et auxquels elle tenait intiniment. Mais, grâce à Dieu, mon arrivée imprévue et la somme que j'apportais si heureusement à propos lui causèrent une double joie. Ce soir-là, ce fut pour nous tous une bien douce fêle de famille. Dieu sait depuis combien de temps nous n'avions eu une fête pareille!
J'aurais presque envie d'arrêter là mon histoire, couronnant mon récit par le plus cher souvenir de notre bonheur domestique, le plus grand assurément dont il m'ait été donné de jouir depuis la mort de mon père. Mais cela n'étant qu'un caprice, je n'en tiens aucun
LUONNELR. 223
compte. Je continuerai à écrire ce journal jusiju'au moment où il me seni (jossihle d'inscrire une consolation pareille à celle-ci.
Le principal sujet de tous nos entretiens fut, pendant les premiers jours, ma demeure à Bel-Olmo, Je ne cachai pas à ma mère les maternelles hallucinations de la comtesse. Je lui appris plusieurs des scènes bizarres dont j'avais été le témoin, et même un des acteurs, pendant mon séjour à la campagne. Je m'aperçus que cette narration l'affectait outremesure, car elle donnait à chaque instant des marques de la plus vive émotion :
— Quelle bonne dame 1 Béni soit Monseigneur Placide de t'avoir trouvé une semblable maison ! Je ne parlai point à ma mère des brutalités de ce vilain Molesti, ni du caractère hargneux et fantasque du comte, ni de la mortification que me faisait éprouver cet état de quasiservitude, ni même des soupçons dont je ne pouvais <;ntièrement me défaire, soupçons qu'elle ignorait et que je me donnais bien de garde de lui faire connaître, ne voulant en aucune façon lui faire partager nies peines.
Avant de remettre les pieds à l'hôtel du comte, je crus bien faire en m'abouchant avec nion cher Père Léopold pour le prier de me donner des conseils. Mais quel ne fut pas mon douloureux étonnement, lorsque j'appris qu'il n'habitait plus Rome! Depuis un mois, on l'avait envoyé remplir les fonctions de Père-Gardien dans un couvent des Marches. Quelle perte cruelle pour moi 1 Le Ciel me privait, en m'enlevant cet humble moine, du guide le plus sur qui pilt me conduire à travers le nouveau labyrinthe dans les détours duquel je m'égarais. Il pouvait seul, lui qui connaissait les replis les plus cachés de mon cœur,
224 l'honneur.
«ramener à découvrir la source de ce mal secret, qui Idisuit et qui fait encore aujourd'hui le tourment de mon existence : ce mal consistait à savoir si cet Elpidius Mulesti ét<iit bien ou n'était pas l'être malfaisant que j"élais forcé malgré moi de voir en lui ; c'est-à-dire le commensal de mon perfide voyage, l'homme qui, pendant le dîner, ne parlait presque pas et me faisait un si terrible eiîct en me foudroyant avec des regards de véritable loup-cervier. Si j'avais pu vérifier cette personnalité, je serais certainement parvenu à découvrir aussi que cet Elpidius Molesti était l'homme qui avait signé des initiales E. M, la lettre mystérieuse écrite à Sir Williains et la note que j'avais lue chez l'étranger... Folle imagination, qui occupe continuellement mon cerveau de choses qui ne devraient pas me regarder! Comment supposer qu'Elpidius eût écrit ces deux papiers? L'auteur de ces écrits semblait être bienveillant à mon égard; il me louangeait, il m'exaltait bien au-delà de ma valeur réelle. Elpidius, au contraire, me hait, m'abaisse, et on dirait que, s'il en avait le pouvoir, il me ferait volontiers disparaître de la terre. Non, non : il y a tant de différence entre la plume bienveillante de mon protecteur et la langue venimeuse d'El^jidius, qu'il y en a entre l'ange de.lumiôre et l'ange des l.'nèbres. Mais assez à ce propos : je reviens à mon histoire.
Je m'occupai donc à employer plusieurs heures de mes journées dans le cabinet du comte, constamment cloué devant le bureau, sur lequel j'écrivais des mémoires, compulsais des bilans, et feuilletais des papiers de la plus grande importance au sujet du procès qui était en mari-iie. Le comte en était cruellement préoccupé : son
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apparteaieiit était devenu le rendez-vous des hoDimes de loi et des comptables, et l'on ne pouvait respirer que bien tard, à l'heure de la promenade. La comtesse souffrait beaucoup de me voir si occupé, ne pouvant trouver le moment de me prodiguer ses amabilités habituelles : elle s'en plaignait doucement avec moi, et adressait continuellement des reproches à son mari.
Le temps des amusements était passé. Par suite de l'embarras des affaires, tout marchait à l'abandon : il n'y avait plus de règle pour l'heure des repas, on mangeait quand et comme on pouvait. A cause de cette confusiorj, je choisissais tous les prétextes convenables de refuser toutes les invitations par lesquelles la dame me pressait. La pauvre femme se tourmentait autant à mon égard que pour les inquiétudes de son mari, débordé par les affaires, et elle en éprouvait une inquiétude continuelle, une poignante anxiété.
Au bout de quelque temps, je crus remarquer chez le comte un certain air austère qui me déplut; il ne m'adressait plus un seul mot aimable, un seul geste courtois : on eût dit que je lui portais ombrage. Il m'éloigna de la petite chambre attenant à son cabinet, et il m'en assigna une auire au bout de l'appartement, vers la galerie. Il était bien naturel que cette nouvelle manière d'agir du comte me donnât fort à penser. M'étant mis à réfléchir sérieusement sur mes actions, je ne. pouvais réussir à trouver une cause raisonnable à ce changement. Le comte ne pouvait certainement pas m'accuser de favoriser la manie de sa femme, puisqu'il s'était naguère plaint à moi, que, depuis notre retour en ville, mes manières envers la comtesse étaient devenues plus aigres
que ne le comportaient les convenances. Pourquoi donc me montrait-il du mécontentement et de la déflance?
D'un autre côté, le ministre devenait de plus en plus mauvais à mou égard. Il me parlait toujours d'un ton impératif au nom du comte ! il me grondait aigrement; il me blessait en m'adressant des mots injurieux, et il ne négligeait jamais la moindre occasion de vomir contre moi son poison et sa bile. Cela ne pouvait continuer ainsi. Je m'enhardis à en dire quelques mois à madame la comtesse; elle leva les épaules, et, secouant la tête, elle se borna à me répondre par un triste sourire :
— Mon Paul, il faut prendre patience avec les vieilles gens : cet Elpidius a toujours été de la nature du charbon, qui, lorsqu'il ne vous brûle pas, vous noircit; on dit pourtant que c'est une perle pour l'administration de la maison et qu'Horace serait malheureux s'il le perdait I
Je ne cachai pas non plus entièrement la chose à ma mère qui, me voyant troublé, m'en demandait la cause ; mais, pour ne pas la tourmenter, j'adoucis beaucoup mes confidences. Elle me pria de prendre courage et m'exiiorta à supposer paisiblement ces contrariétés et d'attendre le retour de Monseigneur Placide, qui aplanirait sans doute les difficultés.
— Maman, lui dis-je un jour où j'avais été plus ennuyé que d'habitude, ma croix cessera bientôt d'être aussi lourde, car, à la réouverture des écoles, je reprendrai la coutume de ne passer chez le comte que deux heures par jour, ainsi que je le faisais avant d'aller à la campagne. Si le maître continuait à me faire la moue, même pendant ce court espace de temps, je le (juitterais petit à petit; n'aurais-je pas raison?
— Que dis-tu, Victorin? tu ne réfléchis pas qu'eji renonçant à ton emploi, tu n'aurais plus les moyens de fréquenter l'Université et d'y continuer tes études de droit. Tu sais bien que tes douze écus mensuels servent à te délivrer de la dure nécessité d'apprendre un état.
— Oui, cela est vrai et je n'y pensais pas. Mais, advienne que pourra, je dois commencer mon cours le mois de novembre prochain.
— Je l'espère, et il me tarde beaucoup de voir revenir notre prélat. Avec lui, tout s'arrangera; il t'aime tant! sans lui, on ne peut rien décider. Attendons, cher enfant, attendons.
Nous raisonnions ainsi le dimanche, 9 octobre. Dans la soirée du mardi il, pendant que contre mon habitute j'étais encore chez le comte, après l'angelus, pour achever une écriture importante et pressée, j'entends ou je crois entendre la voix éclatante de Monseigneur Placide dans l'escalier. Je tends l'oreille : il n'y a plus à en douter, c'est lui ! Je quitte ma chaise pour courir à sa rencontre, mais je m'arrête tout à coup entendant uti grand bruit dans le salon jaune, qui touchait à ma chambre. Qu'estil arrivé? Le prélat y pénètre. Je l'aperçois a travers la porte vitrée qui donne accès dans le pelit corridor' qui précède mon cabinet et qui est orné de rideaux relevés sur les deux côtés; on voyait Monseigneur à la réverbération de la lumière qu'on venait d'apporter un salon. Il se laissa tomber dans un grand fauteuil; le temps étant très-froid, un domestique alluma du feu pour Monseigneur, puis il approcha le fauteuil de la cheminée, le faisant glisser sur le panpiet ; le bon
228 l'honneur.
prêtre, se réchauffant à la flamme pétillante, respirait bruyamment par suite de son asthme.
J'étais impatient d'aller le saluer, mais la politesse m'ordonnait de céder le pas aux maîtres de la maison. Je me bornai donc à entrebâiller la porte vitrée, me tenant debout derrière le vitrail, tout absorbé dans une inexprimable curiosité.
— Soyez le bienvenu et le bien arrivé, notre cher Monseigneur ! s'écria le comte , allant vers lui et lui serrant la main que Gisèle était venue baiser en courant, pendant que Madame Mélanie répondait par une révérence empressée au salut amical qu'il lui avait adressé ; quel h'isird fortuné vous conduit ici, ce soir, à l'improviste?
— C'est un vent d'Occident, qui va me faire partir de nouveau cette nuit de notre chère Rome.
— Est-il possible? s'écrièrent à la fois le comte et la comtesse.
— Asseyez-vous et ne faites pas de cérémonies.
— Mais pourquoi ce départ si précipité? Où va-t-on? lui demanda le comte, s'asseyant à son côté.
— Est-ce la saison de continuer à voyager? ajouta la comtesse qui avait pris place avec sa fille sur un petit divan.
— Eh ! il n'y a pas de saison qui tienne, répondit le prélat; ce sont mes vieux embarras de Naples que j'avais eu l'espoir de débrouiller sans quitter Home... mais pas du tout, mes amis 1 Une foudroyante lettre me rappelle, sans me permettre de déhbérer. J'ai quitté mon ermitage de Bolsena en grande hâte : celte nuit jo prendrai la poste , et ainsi soit-il I patience I Je vous promets de ne pas revenir avant d'avoir tout terminé.
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devrais-je rester dans celte métropole du macaroni et des pâtés jusqu'au carnaval 1 Je veux me débarrasser de ces ennuis-là pour toujours.
Après avoir détaillé les ennuis épineux qui l'attiraient à Naples, avec toutes les circonstances qui les avaient amenés, on servit le thé et la conversation commençait à languir au milieu des gorgées. Pour ne pas la laisser entièrement tomber, la comtesse s'excusa d'avoir reçu le prélat dans ce salon, qui n'était pas le salon d'honneur, ajoutant que les autres pièces étaient sens dessus dessous à cause du déplacement des tapis. Mais le prélat se h<lta de ranimer la causerie, frappant légèrement sur l'épaule du comte :
— Eh bien! mon ami, ajouta-t-il, je suis presque tenté de vous emprunter mon Victorin, pour l'emmener avec moi à Naples : il me serait vraiment utile !
— Mais non, Monseigneur! nous enlever Victorin, il ne nous manquerait plus que cela! s'écria la comtesse avec une sorte de mouvement d'horreur. Comment Horace, qui succombe sous le poids de ce terrible procès, pourrait-il s'en tirer? Il ne faut pas même y penser!
— Peuh ! reprit le comte, cherchant péniblement ses expressions, je ne manque pas assez de cervelle pour ne pas pouvoir, à la rigueur... pendant quelques semaines... me passer absolument de Victorin.
— Quoi! quoi! Ce sont là des sottises inutiles; je voudrais t'y voir, en ce cas! Non, non. Monseigneur, ne l'écoutez pas; mon mari parle pour ne rien dire, il croit pouvoir faire ses embarras.
— Tranquillisez-vous, car, moi aussi, j'ai parlé pour ne rien dire ; oh I je ne suis pas venu pour vous le voler.
TM) l'honneur.
Je suis, au contraire, charm(^. de voir que vous en êtes contents. Ne vous avais-je pas dit que c'était un jeune homme précieux, que vous en seriez enchantés?
— C'est vrai, Monseigneur, répondit la da-nc, qui s'était approchée de Gisèle et lui caressait amoureusement la tète : voyons, petite belle, lui dit-elle tout bas, ne perds pas de temps : baise la main à Monseigneur et va-t'en trouver Stéphanie : va, obéis.
La jeune Glle tourna vers sa mère des re.G:ards pétillants de curiosité, et qui la suppliaient de ne pas ]fi renvoyer. Mais le prélat lui ayant présenté sa main à baiser, l'enfant se leva, lui souhaita un ban voyage et se retira.
Le grand désir d'apprendre le résultat de cet entretien m'aveugla au point d'oublier entièrement qu'il était trèsinconvenant d'épier ce qu'on disait et de surprendre les secrets d'autrui, et me fit prêter l'attention la plus soutenue uu moindre mot, au plus petit geste de chacun des trois personnages. Voyant qu'ils étaient seuls dans le salon, la comtesse se prit à dire d'un air moitié sérieux, moitié plaisant :
— Monseigneur, il faudrait qu'avant de partir vous eussiez la bonté de laver vigoureusement la tète au seigneur Horace. Je ne sais pas par quelle mouche il a été piqué, mais je sais bien qu'il s'est refroidi à l'égard de Victorin, et qu'il le boude.
— Toujours tes sottises! interrompit le comte rougissant; que parles-tu de moue, de froideur, de bouderie? On sait que le premier devoir d'un supérieur consiste à se faire respecter par ses subordonnés; n'est-ce pas vrai, cher Monseigneur?
— Vous parlez comme un livre. Mais quoi? Victorin vous aurait-il manqué de respect?
— Non pas, rcpondit-il, jetant un coup d'œil significatif à sa femme.
— Cela m'eût bien étonné! continua Monseij^neur Placide ; il en est tout à lait incapable. Donc, comtesse, à quoi bon votre sortie contre Horace? Pourquoi aurais-je à lui laver la tète?
— Parce que je ne puis tolérer qu'un jeune homme si accompli soit traité avec la brusquerie et l'air soupçonneux avec lesquels Horace le regarde depuis quelque temps.
— En vérité tu es bien étrange ce soir! répondit son mari avec altération,
— Je suis étrange, c'est bien! Nie-moi, si tu peux, que tu ne le traites plus comme par le passé; sans moi, tu ne l'engagerais jamais à dîner les jours de fêtes ; nie que tu as retiré de son bureau les papiers les plus importants, que tu l'a séquestré dans un coin ; qu'il en est affligé ; que m'en étant aperçu depuis quelque temps déjà, je m'en plains souvent et que tu me réponds : il devient pour moi une pièce rognée? A Monseigneur il faut dire tout cela net et clair : à quoi servirait de le lui cacher?
— Pauvre malheureux que je suis! Que de sottises! répondit le comte très-embarrassé; lu fais tant de cas d'une niaiserie, pendant ces jours où j'ai la tète cassée par toutes sortes de tracas? Puisqu'on a touché cette corde, mon cher Monseigneur, croyez-vous que je puisse dormir tranquille, je ne dirai pas sur la fidéhté de Victorin que je ne mets nullement en doute, mais sur sa
232 l'uonnel'R.
prudence, sa circonspection pour me garder le secret à propos de certains articles, qui... vous me comprenez... il ne faudrait pas çrand'chose pour perdre une cause aussi importante que la mienne. Parlez-moi avec franchise.
— Quelles questions me faites-vous là! Oui, maintenant je comprends le mystère. Vous semblez avoir quelques doutes sur la prudence avec laquelle Victorin saurait garder un secret.
— Sur une simple légèreté, comprenez-le bien, non par malice ou perfidie. '^
— Non, non, pas même par légèreté. Vous ne devez point avoir de pareilles craintes. Je ne l'ai jamais connu pour être léger. Vous auriez grand'peine à trouver dans Rome entière un garçon plus rangé, plus prudent, plus fidèle que celui-là. Je vous en réponds sur Thonneur.
Mettez donc de côté tous vos doutes.
— S'il en est ainsi... ce m'est une garantie de plus en sa faveur, et je vous en remercie grandement, répondit Horace d'un air convaincu. Que voulez-vous, Monseigneur? Elpidius, lui aussi, avait conçu quelques soupçons : dans ma position une simple feuille d'arbre vous fait ombrage.
— En conclusion, quelle promesse fais-tu à Monseigneur? insista la comtesse; promets-tu de te radoucir envers ton secrétaire, et d'avoir avec lui des manières plus affables, plus paternelles?
— Enfin, comtesse, reprit le prélat en riant, je suis enchanté d'apprendre que vous êtes la protectrice zélée de mon recommandé.
— Certes, certes, et je crois faire un acte de justice en le protégeant ; il le mérite sous tous les rapports ! C'est
L HONNEUR. 23:î
la vraie perle des jeunes gens : toute la domesticité u';i pas l'ombre d'une ciiose à lui reprocher, et Biaise, qui est le doyen de la maison, en est fou. Pour moi, je ne puis penser à lui sans qu'il me rappelle mon fils. Ah! Monseigneur, si mon enfant avait vécu, il me semble qu'il eût élé parfaitement semblable à lui ! Et pour une m6re qui ne se nourrit désormais sur cette terre que de larmes et de regrets, cette pensée est une illusion bien douce, qui me rend le calme et le repos.
— Misère humaine! ajouta le prélat; vous ne parviendrez donc jamais à vous soumettre à la volonté de Dieu?
— Hélas! que dites-vous? Je suis résignée: mais il est au-dessus de mes forces de cesser de le pleurer : mes yeux ne me servent que pour cela.
En prononçant ces mots, elle laissait lentement couler deux grosses larmes sur ses joues. Le comte jeta un coup d'oeil compatissant vers Monseigneur :
— Ce qui m'étonne le plus chez mon secrétaire, reprit-il pour changer de sujet, c'est sa très-vive perspicacité.
— Vous ne m'apprenez rien, répondit le prélat j il suffira de dire qu'il est le digne fils de son père. L'avocat Charles Métissa avait une promptitude d'esprit prodigieuse : Victorin est son portrait sur tous les points.
— Vraiment? demanda la comtesse, essuyant son visage ; il ressemble donc bien à son père?
Ici Monseigneur Placide ne répondit pas catégoriquement : après avoir dit qu'il reviendrait pour lui dire encore adieu, il parla d'autre chose. Alors, je me retirai de mon poste d'observation sur la pointe du pied, et je ventral dans mon petit cabinet; mais j'étais si troublé,
YICT. zo
234 l'honneur.
si atnigé, si blessé, que j'avais grand'peine à reprendre ma respiration, et j'étais rendu presque stupidc par une sorte de vertige.
— L'honneur! l'honneur! pensais-je en moi-môme; où l'honneur est-il peut-être? Ah ! voilà la limite dernière de mes sacrifices ! Je porte ombrage ; je suis soupçonné de trahison? Mon Dieu, Seigneur du ciel, soutenez-moi ou je fais une folie !
Je souillais, je m'agitais sur ma chaise avec une sorte de transport fiévreux.
Quelques instants après, le prélat entre dans mon cabinet, suivi par Nicolas son valet de chambre, auquel il fait signe de rester en dehors. 11 me salue, il me caresse, il me félicite avec l'allectueuse promptitude de son excellent cœur. Je le remerciai avec quelqu'embarras, et je ne répondais à toutes ses bontés que matériellement. Après m'avoir encouragé et donné de douces admonestations, il me chargea de tous ses comphraents pour ma mère; mais je ne pus m'empêcher de lui dire :
— Vous partiriez sans qu'elle pût vous voir? Oh! maman va accourir en toute hâte; elle a un si grand désir de vous parler!
— A qui la faute, mon bel enfant? Je voudrais bien aller chez madame Cynthie, et, croyez-le bien, il m'en coûte beaucoup de me priver de cette satisfaction, mais il faut faire de nécessité vertu. Je suis étroitement obhgé de passer en toute hâte chez deux cardinaux ; je n'en serai pas débarrassé à minuit : j'ai commandé les chevaux et les postillons pour une heure du matin; vous voyez que j'ai le couteau sur la gorge. Vous m'écrirez à Naples tout ce qui pourra vous arriver, m'entendez-vous?
L'UONNtL'R. 23ii
J'inclinai lirnidenient la tète, et le digne vieillard, baissant la voix, et prenant un air tout à fait familier :
— Dis-iuoi, Victorin, me demanda-t-il, n'as-tu bcsoia de rien?
— De rien, rnurmurai-je du bout de* lèvres.
— Tu n'as vraiment rien du tout à m'apprendre?
Je remuai la tète sans parler ; ma lant,^ue se glagait dans mon palais.
— 11 se fait tard : conserve-toi donc en bonne santé ci que Dieu te bénisse, ajouta-t-il en m'embrassant.
Pendant qu'il serrait mes épaules entre ses deux mains :
— Tu ne te souviens pas de quelque chose que je puisse faire pour loi? insista-l-il en me regardant fixement.
Je levai mes yeux sur lui comme si j'allai lui révéler quelque chose; mais je les abaissai aussitôt et, bien à contre-cœur, je fls un second signe de tète négatif accompagnant ce signe d'un sanglot.
— Adieu, adieu.
Il disparut si vite que je n'eus pas même le temps de baiser son anneau.
— L'homme propose et Dieu dispose! s'écria douloureusement ma mère, lorsque je lui eus annoncé la fugitive apparition et la disparition tout aussi fugitive de notre bienfaiteur.
Levant les jeux au ciel, elle croisa ses mains et ajouta avec un profond soupir :
— Que la volonté du Seigneur soit faite !
Baissant la tète sur sa poitrine, ma mère se rembrunit, ses sourcils se froncèrent violemment, comme si une dent aiguë eût pénétré dans son cœur, laissa tomber.
236 l'honneur.
deux grosses larmes qu'elle s'empressa d'essuyer, m'adressa le plus triste des sourires et garda le silence. Mais à mon tour je ne lui appris pas un seul mot de tout ce que j'avais entendu par surprise, là-bas, derrière la porte vitrée du salon jaune, chez le comte. Cette révélation, que j'avais eue par fraude, était un poignard à double tranchant qui ne devait blesser que mon cœur, sans toucher lame trop ulcérée déjà de cette femme si malheureuse. Et ce fut là pourtant une erreur de laquelle je ne sais pas encore si j'aurai ou si je n'aurai pas à me repentir. Ce fut avec une très-grande répugnance que je revins chez mon patron, répugnance si grande, que j'eusse préféré m'enterrer tout vif plutôt que de me présenter encore devant lui. Les paroles du prélat semblaient bien l'avoir adouci, mais ce ne fut pas pour longtemps. Il ne me montrait plus un bon visage et n'avait plus envers moi les manières dignes et douces à la fois dont il m'avait honoré avant notre retour à Rome. Sa contenance était toujours froide. Son visage ne se déridait point et son langage était bref, aigre et très-concis. De son côté, Elpidius devenait de plus en plus insolent, et il saisissait avec empressement la moindre occasion qui pût lui fournir prétexte de m'humilier. Je me rongeais intérieurement et me taisais. Cette dure contrainte et ce rongement de cœur dépassaient mes forces; mes joues pâlissaient et mon visage avait pris un air triste et pensif qui n'était pas mon air d'habitude. Ceci me livrait sans défense aux questions continuelles de la comtesse et aux inquiètes investigations de ma mère, et je ne pouvais dissimuler qu'à force de pénibles plaisanteries mes chagrins véritables, qui excitaient la tro^) juste compassion
l'iic'N.\ll-r. 237
de ces deux excellentes personnes. Un soir, pendant lequel mon angoisse me privait entièrement de sommeil, après avoir longuement combattu contre mes propres pensées, fatigué de me tourmenter, je me décidai à Irapper un grand coup auprès du comte Horace.
— Demain, me dis-je résolument, il verra quelle est la personne dont il se méfie. J'arracherai mon masque ; je me ferai connaître pour le Joseph Maglioli, lui [)résentant, comme pièce authentique, sa propre lettre. Qu'en arrivera-t-il ? Ou il change de conduite, et il redevient ce qu'il était pour moi; ou il fait la grimace et alors, tant pis pour lui ! Il en sera pour sa courte honte : je lui tournerai le dos et mon honneur sera sauf.
Ferme, très-ferme dans mon projet, le matin du vingt-sept octobre, je m'acheminai vers l'hùtel du cumte, ayant la précieuse lettre dans ma poche, et tenant tout prêt un raisonnement en quatre points, capable de convaincre le comte et de le terrasser. Lorsqu'il s'agit de l'honneur, la rhétorique de Vi^torin n'est pas en défaut.
Vers les onze heures, ayant guetté le comte à son retour du déjeuner, je le suivis de loin, attendant le moment de le voir rentrer dans son cabinet de travail, où nous nous serions commodément trouvés pour y causer seuls. Tout-à-coup vint à passer une femme de chambre, qui me dit de me rendre de suite au salon, où la comtesse voulait me parler. Cette interruption était très-importune, mais j'obéis et je me rendis chez la comtesse.
Elle venait de recevoir une lettre d'une de ses cousines, mariée à un étranger, qui lui écrivait de Dresde où elle se trouvait de passage dans un des voyages que les
"238 LHO.N.NEL'U.
époux avaient entrepris, et cette lettre était écrite en français;. Elle désirait me la faire lire, lui expliquant plusieurs mots qu'elle ne comprenait pas assez bien. Je m'apprêtai à la satisfaire, et, chose singulière! cette lettre contenait k^s plus aimables jusliiications à propos du retard que la dame avait mis pour répondre à sa chère cousine et des félicitations sur la conservation de Gisèle, échappée presque par miracle au terrible danger qu'elle avait couru dans la soirée de Pâques. Je me sentis trèsému et ma voix se voilait pendant la lecture. La dame écoutait immobile et presque sans respirer. Ayant Uni de lire, je rendis la lettre à la comtesse qui, en la reprenant, me dit :
— Quel dommage qu'une action si noblement courageuse soit restée sans récompense de notre part !
— Mais pourquoi donc? répondis-je portant mon mouchoir à ma bouche et faisant semblant de tousser pour cacher mon trouble.
— Parce qu'il a été impossible de mettre la main sur ce Joseph Maglioli, et que toutes les recherches d'Horace ont été sans résultat. Il donnerait tout au monde pour le retrouver, car nous lui devons la vie...
En ce moment, la porte du salon s'ouvre avec fracas, et le comte s'avance, pâle, contracté, les cheveux hérissés et l'œil plein de colère :
— Voilà l'excellent secrétaire, le jeune homme parfait, le phénix de ma maison ! cria-t-il dès le seuil, levant vers moi sa main menaçante; est-ce ainsi que vous abusez témérairement de ma confiance? Comment les deux contrats A et Z ont-ils disparu de mon cabinet? Comment sont-ils passés dans les griffes de l'avocat
LiiJN.NhLu. 2:yj
mon adversaire? A moi... A moi... ces vols... comuiii par vous.... On le sait, roccasion fait le larron !
— Est-ce à moi que parle monsieur le comte? • — Oui, à vous, taux hypocrite.
— Je vous prie de ne point m'insulter, car je ne crois pas mériter vos insultes.
— Ah! scélérat, sors de ma présence et rends grdce à Monseigneur Placide, si je ne te fais pas arrêter et jeter en prison parmi tes pareils. Elpidius ma cunseillé de le faire, mais par égard pour Monseigneur...
— Horace, Hordce ! s'écria sa femme hors d'elle.
— Et toi, viliiine... hum ! tu es la cause de tous mes malheurs. Chasse d'ici ce traître mendiant. Je vais revenir : si je le retrouve ici, par Bacchus, je veux perdre mon nom, si je ne le mets pas à la porte h coups de pied.
J'ignore les autres injures qu'il dût ajouter, car à partir de là, je perdis le sentiment de moi-même, et, m'étant Ijissé tomber lourdement sur un sopha, je pleurais, je gémissais, je m'essuyais les yeux, je trar.s'iirais, je défaisais les boutons de mon gilet, je détachais ma cravate, je m'arrachais les cheveux et je m'agitais comme un épileptique. Quelques moments après, je voulus me lever; mes jambes vacillaient et tout tournait autour de moi. Je ûs trois pas en chancelant. La comtesse, qui était restée immobile entre la perte et le sofa, pousse un grand cri, se jette sur moi, et saisissant une des basques de mon pardessus :
— Mon enfanl, dit-elle au desespoir; que fais-tu? arrête, ne bouge pas.
Je la regardai d'un air stupidement étonné et je coulinaai à essayer de marcher.
240 LUONNEUR.
— Paul, pour lauiour de Dieu!... Victoria, restez, ce n'est rien.
— L'honneur! murmurai-je entre mes dents.
— Et quoi! vous voudriez nous abandonner pour tout de bon?
— Madame la comtesse, cet hôlel a été mon enfer; et pourtant... mais, que je sois un infâme si j'y remets les pieds !
— Mon enfant, je vous en conjure, ne prenez pas au sérieux les lubies d'Horace : croyez-moi, je le connais et tout ceci n'est rien.
— L'honneur ! Ah I Madame, vous ne connaissez pas Victorin Mélissa! lui dis-je, m'arracbant violemment à son étreinte.
Elle poussa un nouveau cri. Me jeter sur mon chapeau, descendre précipitamment l'escalier, traverser la cour au pas de course, ce ne fut pour moi que l'affaire d'un instant. Au moment de franchir la grande porte et d'enDler la rue, ma vue s'obscurcit et je crus être enveloppé par un tourbillon de brouillard. Le sort en était jeté : je sortis.
0 mon espoir ! tu n'es plus que fumée 1
MOI ET PAS MOr.
23 décembre.
Cette aventure si inattendue de mon renvoi, les manières brutales employées par le comte Horace pour me chasser, la raison calomnieuse qu'il m'avait donnée pour justifier sa brutalité, me bouleversèrent tellement que, deux jours après ma sortie de son hôtel, je fus pris par un violent accès de fièvre, mais d'une fièvre telle que le cerveau y succombe et la raison s'égare. Néanmoins, pendant les deux jours qui précédèrent la maladie, je gardai envers ma mère le secret le plus absolu sur les causes qui allaient l'amener. Je craignais trop de l'affliger mortellement. J'usai donc envers elle de cet art de dissimulation dont ma tendresse filiale m'a rendu désormais un maître habile. Un jour, que j'appris depuis être le jour de la Toussaint, je retrouvai ma connaissance et ma raison tout entière. Je me souvins parfaitement que je
crus m'éveiller après un très-long sommeil, pendant lequel j'avais rêvé les choses les plus étranges et les plus incohérentes de la terre. Je vis Colomba assise à mon chevet et je lui trouvai un air très-rcjoui, qu'elle me dit être causé par mes réponses, qui commençaient à être raisonnables.
— Prends courage, Victorin, ajouta-t-elle, me passant amicalement la main dans les cheveux, la Oèvre diminue : n'y pense plus autant. Le bon Dieu nous aidera même sans le secours du comte Horace. Notre mère est trèsrésignée : elle se dit que tôt ou tard la vérité sera connue. Si tu nous aimes, Victorin, tu dois tout oublier, et agir comme si rien n'était arrivé.
Je cherchais à rassembler mes idées encore éparpillées, et ma tête les réunissait une à une et me les rappelait jusqu'à la dernière :
— Quelle vérité sera connue tôt ou tard, selon ma mère et toi-même? lui demandai-je avec chaleur.
— La vérité sur ton innocence. Nous savons tout, mon pauvre Victorin !
— Vous savez tout?
— Oui, oui; mais ne t'en préoccupe nullement et tiens-toi tranquille.
— Mais non, si tu ne t'expliques pas entièrement, tu vas me rendre la fièvre. Parle, Colomba.
— Sainte Vierge Mai-ie, ne te tourmente donc pas.
— Parle, ma bonne sœur, insistai-je en saisissant ses deux mains ; tu me tues, si tu ne parles pas.
— Voici. L'autre jour, maman envoya Stanislas chez le comte, pour lui faire savoir que tu étais malade, et que c'était pour cela que tu ne t'étais pas rendu près de lui.
UOl ET PAS MOI. 243
Vn vieillurd vint ouvrir la porte, et, après avoir appris que Stanislas était ton frère , il lui dit qu'on t'avait chassé de riiûtel pour toujours, t'accusant d'avoir soustrait des papiers chez ton patron. Le vieillard ajouta en te plaignant beaucoup que cette accusation devait être une calomnie. Ensuite, il lui confia un secret pour toi, secret que tu apprendras bientôt. Maman a défendu à notre frère de révéler ce secret. Mais, mon cher Victorin, calme-toi, sinon la fièvre va te reprendre.
— Et Stanislas a tout rapporté?
— Tout, excepté le secret du vieillard.
Pendant ce dialogue avec ma sœur, notre mère entra dans ma chambre et fit signe à Colomba de se retirer. Nous passâmes, ma mère et moi, une bonne heure à causer. Que ne mit-elle pas en œuvre pour me tranquilliser et pour rendre le calme à mon àme fortement agitée! Que de vertu, que de foi, que de charité chez cette femme !
— Mon enfant, dit-elle en achevant ses arguments, pardonnes-tu au ministre s'il était ton calomniateur? pardonnes-tu au comte ?
— Ali ! ma mère ! au comte, oui ; mais à l'autre, à ce misérable, comment me serait-il possible de lui pardonner?
— Pourtant, mon blond, Jésus-Christ n'admet pas d'exceptions.
— Mais on voit que cet homme me hait si fort! et puis, quels droits a-t-il d'obtenir mon pardon?
— Il y a les mérites de Notre-Seigneur, qui non* prescrit daimcr en lui tous les hommes, bons ou méchants. Kr.oulc, mon enfant : est-ce que, pai* liasard, je
u'ai pas à souffrir de ta disgrâce? Tu sais si j'en souffre, et combien ! Malgré cela, à l'exemple de la Bienheureuse Vierge, qui pardonna aux bourreaux de son Fils unique, je pardonne au calomniateur de mon Victorin. Hésiteraistu à faire pour Elpidius, ce que le Divin Fils de Marie a fait pour ceux qui l'ont crucifié?
— Non pas, ma mère, je veux imiter le Christ, sa mère et la mienne. Moi aussi, je pardonne ; ma mère, je vous le jure; je le jure à lui et à elle dans vos mains. Je pardonne.
Ma mère s'attendrit beaucoup, me baisa au front, et ramenant sur moi la couverture :
— Maintenant, reste tranquille et endors-toi, ajoutât-elle d'une voix très-douce; je suis très-contente de toi ; ah! ton cœur, mon orpheUn bien- aimé, ton cœur est bon !
— C'est votre œuvre, maman, c'est votre gloire.
Je ne cacherai pas que je m'aperçus alors, par certains indices, qu'elle était entièrement au courant de tout ce qui me concernait, bien plus que je n'aurais pu le croire. Ceci me donna à penser, je fis des châteaux en Espagne; mais comment deviner par qui et de quelle manière elle avait été si pleinement informée? Comment édifier des conjectures sur le révélateur, par exemple, de mes idées fantasques, concernant une détermination quelconque de la part du comte, et de bien d'autres bizarreries encore, dont je n'avais ouvert la bouche avec âme qui vive? Eh quoi! un esprit céleste serait-il descendu pour lui faire une révélation?
Quelque temps après, mon frère entra dans ma chambre, et, avec sa candeur habituelle, me fit d'un bout à l'autre le récit du colloque qu'il avait eu avec le vieil-
MOI ET PAS MOI. 24b
lard, qui n'était autre que Biaise. Et le secret? C'était bien peu de chose. C'était une invitation à rae rendre dès que je le pourrais dans l'église de Saint-André de la Vallée, où il se rendrait lui-môme les mardis et les samedis de onze heures à midi, pour m'y attendre ; et la place assignée était près de la chapelle Strozzi, nommée la chapelle de la Piélé.
Peu de temps après, je me souvins que je devais avoir oublié dans la poche de mon pardessus la malheureuse lettre adressée par le comte à Joseph Maglioli : craiguant que quelqu'un des miens eût pu trouver et lire cette lettre pendant ma maladie, en fouillant dans ma poche pour y chercher mon rosaire, je priai vivement ma sœur de me porter mes habits sur mon lit. Elle alla les prendre dans la garde-robe et m'assura que nul autre qu'elle ne les avait touchés. Je tàte, je cherche, je jnets toutes les poche à l'envers; rien.
— Mais il y avait une lettre dans l'une de ces poches : qui l'a prise?
— Si elle y était, elle doit y être encore, puisque samedi, lorsque tu te mis au lit, j'ai pris ton pardessus, je l'ai brossé, et rentrant chez toi après avoir su que tu étais couché, je le posai où tu viens de me le voir prendre et d'oii personne ne l'a déplacé.
— Où peut-elle donc être, puisque je ne la trouve pas? Je l'avais pourtant sur moi ; cela est bien certain.
Colomba serra les lèvres et me Ot une observation à laquelle je ne me serais certes pas attendu, mais qui fut pour moi une épine bien douloureuse.
— Réfléchis bien si tu ne l'a pas plutôt oubliée chez le comte.
240 iioi ET PAS iior.
— Cela se poiHTait-il? m'écriai-je en nie frappant violemment le front et me couvrant le visage, comme si j'évoquais un souvenir oublié ; serait-ce possible? Enfin, ne t'en préoccupe pas davantage, Colomba, et surtout n'en parle pas à ma mère, je te le recommande, car après tout, la perte n'est pas grande.
Je prononçai ces mots avec une légèreté affectée, et nous parlâmes de choses indifférentes. J'étais pourtant de bien mauvaise humeur.
Dans la première période de ma convalescence, plus mon esprit s'éclaircissait et se raffermissait, plus la tempête grossissait dans mon âme, me torturait et me brisait. Chaque instant rappelait de plus en plus vivement à ma pensée les injures et les outrages dont mon patron prévenu m'avait abreuvé, et j'en éprouvais des secousses et des frémissements très-douloureux ; j'éprouvais en même temps des craintes de je ne sais quel malheureux secret dévoilé à ma mère sur les événements de ma vie que je lui avais le plus jalousen}ent cachés et ces craintes me troublaient outre-mesure ■: l'anxiété de la lettre égarée venant se joindre à tout cela, me mettait dans un état de prostration tellement fatigante, qu'elle achevait de m'exténuer. Toute nourriture me causait des nausées, ma gorge était desséchée et mon sommeil pénible et int'irrompu ; j'étais sombre, pensif et profondément dégoûté de moi-même.
Ma mère ne me perdait de vue ni le jour ni la nuit, me veillant et me soignant avec une tendresse incomparable. Me voyant si taciturne et si dégoûté :
— Qu'éprouves-tu? Qu'as-tu? me demandait-elle souvent; pourquoi tardes-tu à te rétablir? Quel est donc ton mal?
lîOl ET PAS MOI. 247
— Un peu de faiblesse : ne vous en tonrmentez pas, lui répondais-je tristement et assez sèchement.
Tout cela ne la rassurait nullement.
Le jour de la Saint-Charles, qui était la fôte de notre pauvre père, arriva, et nous avions l'habitude de la célébrer jadis avec une bien grande joie ; mais depuis sa mort, ce jour était devenu plus que tout autre jour de deuil et de pleurs. La matinée était déjà avancée, lorsque ma mère et ma sœur entrèrent dan> ma chambre avec leur travail, pour me tenir compagnie et nous distraire mutuellement des lugubres pensées que ce jour réveillait. Tout en causant, ma mère se plaignait comme d'ordinaire, disant que ma santé ne se remettait point et que ma récente disgrâce m'attristait plus qu'il n'eût fallu. Je répondis qu'elle ne m'attristait guère. Alors mon imprudente sœur dit sans y prendre garde que j'avais grand tort de tant m'attrister pour une lettre perdue. Je lui lançai un regard de feu.
Et sans parler, mon œil disait : tais-îoi !
Elle s'aperçut de sa faute, mais, avec sa simplicité habituelle, elle se frappa le front, s'arrêta court, la bouche ouverte. A cet acte, à ce point d'arrêt inattendu, ma ma mère, souriant avec bienveillance :
— Colombelle, tu es une mauvaise diplomate ! s'écriat-L'lle me regardant en même temps du coin de l'œil.
— Elle jabotte sans faire la moindre attention à ce qu'elle dit, repris-je, cherchant à me donner un air ironique.
— Vraiment? insiôta ma mère eu nrépiant avec une
curiosité pleine de Ouesse; c'est toi, vrairaeiit, qui es né diplomate de premier ordre 1 Tu sais parler et te taire à temps, que c'est merveille ! Pourtant, avec ta mère, tu n'aurais pas besoin de faire une si grande consommation de finesse.
Je devins ronge comme la pourpre, et me tournant tout confus vers ma sœur, qui était, elle aussi, rouge comme une rose du Bengale et faisait une petite moue mécontente :
— J'ai soif, lui dis-je; fais-moi le plaisir de me donner à boire.
— Tu iras, après avoir servi ton frère, donner un coup de main à Madame Nanna, et tu reviendras dès qu'elle aura fini de repasser.
Après le départ de Colomba, ma mère se leva, et s'api)rochant de mon chevet :
— Maintenant, Victorin, me dit-elle d'un air gravement affable, voici le moment de me plaindre de toi sans ambages. Trouves-tu digne d'un jeune homme bien-né de faire des mystères que tu dévoiles à ta sœur cadette et que tu caches à ta mère?
— Maman, ne me grondez pas, pour l'amour du ciel, si vous ne voulez pas me redonner îa fièvre 1
Je ne te gronde pas; je veux seulement te faire
apercevoir ton erreur, et te rappeler que, depuis quelques mois, tu ne me traites plus avec la sincérité que tu as toujours eue envers moi. Voyons, cesse de jouer le rôle d'homme poUtique à mon égard : quelle est la lettre que tu as perdue?
Oh ! ce n'est pas un secret d'état, après tout ! Je ne
trouve plus une certaine lettre que j'avais dans la poche
de côté de mon pardessus. Je demandai l'autre jour cette lettre à Colomba, qui m'a assuré que personne ne l'avait vue; je lui al dit qui cela n'était pas très-imporlant et qu'il n'était pas nécessaire de vous en parler, car j'aurais craint d'augmenter vos soucis.
— Très-bien ; mais qu'élait-ce que cette lettre? Par qui et à qui avait-elle été écrite?
— Ah!... c'est Monsieur le comte qui l'avait écrite, il y a déjà un peu de temps : je devais la remettre mercredi passé dans son cabinet, mais on ne m'ea n'a pas donné le temps.
— Mais à qui était-elle adressée? à toi?
— A moi? non pas!
— Mon fils , mets de côté les petits artifices ; ne mens pas à ta mère. Je n'avais pas encore entendu sortir un mensonge de ta bouche. Serait-ce aujourd'hui le premier?
— Pourquoi croyez-vous, ma mère, que je doive mentir?
— Victorin, Victorin, reprit-elle me regardant avec une immense pitié, puisque tu as tant de peine à me communiquer tes secrets, veux-tu que je t'aide à me les apprendre?
— Je le veux bien, si cela peut vous plaire, répondisje d'une voix émue.
— Je vais le faire. Connais-tu un certain Joseph Maglioh qui, dans la soirée de Pâques de cette année, sur la place du Vatican, a retiré de dessous les pieds de deux chevaux furieux une Gisèle, et qui, pour cela, a reçu cent écus de récompense de la part du comte Horace, père de cette Gisèle? Est-ce toi, ou n'est-ce pas toi?
-oO MOI ET r'A.-> ilOI.
— Que nie dites-voue, luaman? m'écriai-je, me mettant tout à coup sur mon séant.
— Réponds-moi à propos, et fais en sorte que, dans ta réponse, je puisse reconnaître mon Victorin d'autrefois. Dis-moi la vérité, est-ce toi, ou n'est-ce pas toi?
— Qui a pu?...
— Réponds, oui ou non,
— Et bien! murmurais-je d'une voix à peine intellijjible; c'est moi... et ce n'est pas moi.
— Que Dieu en soit loué! à la bonne heure, tu as dit la vérité : bravo !
Me serrant les bras d'un air content :
— Toi, et pas toi? répétait-elle ; toi, et pas toi?
— Oui,, moi et pas moi, répliquai-je, me sentant rougir.
— Sache maintenant que je connais toute ton histoire du commencement jusqu'à la fin ; oaiy d'un bout à l'autre.
— Pr lisante?- vous? Il n'y a qu'un ange qui puisse vous l'avoir apprise.
— Oui, c'est u;i ange, mais un ange qui, dans ce moment-là, ne savait pas ce qu'il disait.
— Je ne comprends pas.
— C'est toi, mon bijou, qui m'as tout découvert.
— Moil et quand?
— Au plus fort de ta fièvre et de ton délire ; tu avais lair si calme et tu parlais tellement que tu répondais à ma voix comme un sansonnet.
— Vraiment? m'écriai-je en me tordant et en cachant mon visage sous les draps.
— Oui, vraiment; tu as tout dit avec une ingénuité
noi i:t pas moi. 1 <\
qui m'a fuit roniiaître ton c.œuv (ilus limpide et plus transparent que je ne l'avais jamais vu lorsque tu avais tout ton bon-sens.
Je ne saurais jamais dire quels furent en cet instant mon dépit et ma honte. Toutefois, ma mère, émue de ma propre émotion et attendrie, s'efTorra sur-le-champ de me donner des consolations, et ses efforts furent tellement efficaces, que je me sentis bientôt rendu au calme le plus doux. Lui saisissant la main et la serrant fortement dans les miennes :
— Me promettez-vous, lui dis-je avec impétuosité, de garder un éternel secret sur les révélations que vous avez surprises en les arrachant de ma bouche?
— Et à qui donc penses-tu que je puisse jamais les révéler? Sois assuré, mon enfant, que tes secrets mourront avec moi.
— Quel gage m'en donnez-vous? Cette bague! repri<je, tirant de son doigt an petit anneau d'or.
— L'anneau, garde-le, si tu le désires; mais ta mère n*a pas dégage plus précieux à t'oîîrir que celui de sa parole.
— J'accepte celte parole, ajoutai-je, et je m'en contente parfaitement. Mais je vous demande en grâce que vous me rendiez cette lettre, qui pourrait faire peut-être notre bonheur.
— Mon cher enfant, je n'ai pas la lettre et je ne l'ai pas même vue. Celle que j'ai lue n'est qu'une copie que, dans ton délire, tu m'as dit de conserver, dans le petit tiroir à gauche de ton secrétaire. Je ne sais pas où peut être la lettre originale.
— Elle est donc perdue? et cette perte est irréparable !
— Patience ! elle nous tombera peut-être sous la main
au moment où nous n'y penserons plus. Arrive que pourra, tùche de te rétablir et oublions le passé.
lien est des peines de l'esprit comme des maladies du corps.
Dès que les humeurs peccantes ont disparu, on redevient bien portant ou tout au moins on éprouve quelque soulagement. Cela arrive également pour les affections morales. Ayez une personne à laquelle vous puissiez communiquer vos peines et soulager par là librement votre cœur, vous sentez tout aussitôt votre respiration plus libre et votre esprit plus calme et plus résigné. A ce sujet, je reconnais toute la vérité de ce qu'on m'enseignait lorsque j'étais encore enfant : c'est-à-dire que pour nous autres catholiques, la confession sert si utilement à soulager l'àme pécheresse et repentante, que le Rédempteur faisant de la confession un sacrement, a pourvu, par un remède divin, au besoin le plus impérieux du cœur humain. Il est certain que d'avoir versé dans le sein maternel toutes mes angoisses, toutes mes inquiétudes, tous mes doutes si pénibles, cela me servit et me soulagea bien plus que je ne l'eusse pensé : la bonté avec laquelle ma mère me plaignit, les consolations déhcates qu'elle me donna eurent pour moi le résultat d'un calmant salutaire, qui me rendit un peu de paix et assez de santé pour me remettre à l'étude.
Les cours publics de droit venaient de s'ouvrir à l'Uni vemté, et je suppliai instamment ma mère de me permettre d'y assister. Elle n'avait pas l'air de s'y opposer, mais elle hésitait à m'accorder cette permission.
Elle me disait qu'elle avait écrit à Monseigneur Placide, qui était toujours à Naples, pour lui apprendre ma mésa-
iiui l:t l'AS MOI. 2j.i
venture et lui doniander ses excellents conseils; elle voulait attendre la réponse déflnitive de monseij^neur avant de rien décider. Cette réponse n'arrivait jamais. Pour ne pas me laisser trop longtemps dans une douloureuse incertitude, ma mère consentit enfin à me laisser aller à l'Université ; mais nous n'avions pas assez d'argent pour que je pusse me procurer les livres nécessaires; ma récente maladie avait absorbé le plus clair de nos minces moyens pécuniaires.
La première fois que je me rendis à la leçon du matin, je me rappelai Biaise et sa secrète invitation d'aller le rejoindre à l'église de Saint-André de la Vallée. En revenant du cours, j'entrai dans celte église et je l'aperçus assis, récitant son rosaire, près de la chapelle de la Piété. Il s'en fallut de bien peu, que le bon vieillard ne m'embrassât devant tout le monde, Nous sortîmes de l'église : nous pai'courùmes lentement plusieurs rues, tout en causant avec tant d'abandon, qu'il nous semblait être à cent lieues de toute personne vivante. Je tirai tout doucement les vers du nez à mon Biaise, tant et si bien qu1l m'apprit tout ce que je désirais savoir.
Il m'assura d'abord qu'on n'avait eu, dans l'hôtel, aucune connaissance de la lettre qui me tenait tant à cœur. Je le crus parfaitement, car Biaise est un petit vieillard franc et sincère comme l'innocence. Il ne pouvait se consoler de la manière ignominieuse avec laquelle on m'avait chassé : il se rembrunissait fortement toutes les fois qu'il était question de nommer le sieur Molesti, m'assurant que c'était lui qui m'avait desservi, et que ce prétendu vol de papiers était une trahison ourdie par re misérable pour me perdre. 11 entoura ce récit de tant vicT. 22
de conjectures que... Mais je ne veux plus revenir sur l'article de mes soupçons : j'ai pardonné à cet homme et cela suffît.
Biaise me parla longtemps de la comtesse Mélanie, et il m'en dépeignit le triste état avec des couleurs si vives, que mon âme en fut fort troublée, et, depuis ce moment, je ne pus penser à elle sans verser des larmes.
— Vous ne sauriez croire, me dit Biaise entre autres choses, et je vais les consigner ici pour que ce récit ne sorte pas de ma mémoire ; vous ne sauriez croire combien elle est désolée. Elle a changé d'appartement, disant que chaque pièce de l'ancien lui rappelait votre présence. Il n'y a pas moyen de la faire sortir pour prendre un peu d'air. Elle envoie sa fille promener en voiture, tantôt avec sou père, tantôt avec sa gourvernante : elle a protesté que son désir était désormais de vivre seule, retirée comme un ermite, loin de tous les hommes. Elle a toute l'apparence d'une statue d'albâtre. Elle ne reçoit et ne rend plus de visites; bienheureux celui qui parvient à lui arracher un mot ! Elle désespère son mari par ses reproches, par ses bouderies. Je la crois tout à fait folle. La sottise du comte vous a fait du tort, mais croyez bien à ce que vous dit ce pauvre vieillard : elle lui en fait beaucoup plus encore à lui-même. L'autre soir, je l'ai vu se frapper la tête à coups de poing, et j'ai entendu qu'il disait que, sans le point d'honneur, il se jetterait à vos genoux pour sauver la raison de cette pauvre femme. Ces grands seigneurs sont tous de la même trempe : ils agissent d'abord, ils réfléchissent' après.
— Nous nous séparâmes, et, à peine rentré chez moi, je fis connaître à ma mère mon entretien avec Biaise.
iiOI ET PAS MOI. 2oo
J'avouerai que lorsque je lui appris les nouvelles folies de la comtesse, nous pleurâmes tous deux sans pouvoir nous en défendre.
— Tu causeras donc la mort de cette bonne dame qui a été ta bienfaitrice? me dit-elle en pHlissant tout à coup et fixant sur moi un regard si interrogateur, qu'il me donna le frisson.
— Moi? dites plutôt le comte Ilomce ; c'est lui qui la tue.
— I.e comte! mais Biaise ne t'a-t-il pas dit qu'il te ra[)pellerait? Mon enfant, écoule la mère...
— Ah ! je devine votre pensée, m'écriai-je avec une emphase craintive; non, non, je ne le puis. Demandezmoi tout mon sang, mon cœur, ma vie, je suis prêt : mais le sacrifice de mon honneur? Que je retombe dans cet enfer? N'en parlons plus; je vous le demande au nom de l'amour que vous avez pour moi.
— Victorin, tu m'as répété cent fois que tu regardais la comtesse comme ta seconde mère, et qu'elle t'aimait tant !
— C'étaient des hyperboles. Vous seule êtes ma mère, je ne puis en avoir deux.
— Cède, mon enfant, insista-t-elle en me jetant les bras au cou et en sanglotant ; je t'en conjure, suis mon conseil. Va, présente-toi chez le comte. Plus tard, tu me béniras.
— Ma chère mère, vous me demandez l'impossible. Je vous répète cela , parce que c'est la vérité : pour l'amour de vous, je donnerais, si je les avais, mille existences ; mais l'honneur? oh! l'honneur!... Maman, ne me faites pas dire des sottises.
Elle se tut et je fis comme elle. Si je m'en souviens bien, c'était la première fois que je contredisais ma mère
2j0 moi et tas moi.
et refusais de lui obéir. Le remords que j'en ressentis fut acerbe, intolérable. Une beure plus tard, cbercbant ù calmer ce remords, je pris ma mère à part, je lui demandai pardon et je lui fis une proposition qui me parut assez raisonnable. Ce fut de soumettre la question à l'arbitrage de monseigneur Placide : il arrangerait les exigences d(3 mon bônneur et les convenances du comte ; on lui écrirait tout, même le secret de la lettre que j'avais perdue : on lui demanderait son entremise et sa décision. L'expédient plut, je dirai mieux, ne déplut pas à ma mère, qui s'en contenta : mon bistoire en est là.
Depuis plus d'un mois on adressa à Naples lettres sur lettres, et nous ne recevons pas une seule virgule en réponse. Que de peines et quel martyre! Par pitié pour ma faiblesse, ma mère ne dit mot : mais je lis sur son visage triste et décoloré toutes les transes d'une angoisse sans trêve. Je souffre de la plus cruelle douleur pour elle et pour la comtesse. Ma mère ne peut me regarder sans qu'aussitôt ses yeux se remplissent de larmes : je ne puis la regarder sans tressaiUir. Ma conscience n'est pas tranquille : il me semble que, par suite d'un faux point d'honneur, je suis la seule cause des souffrances de ma mère et des malheurs de la comtesse. Je lutte constamment avec moi-même pour me soustraire à cette imputation ; je ne puis y parvenir. Que suis-je donc devenu? Il me semble quelquefois avoir changé de nature, m'êtro partagé en deux individuaUtés, la mienne et celle d'un autre ; être devenu ce moi et ce pas moi dont j'avais parlé à ma mère. J'ai tâché jusqu'ici de me distraire en confiant ces mémoires au papier r me voilà arrivé à 1h dernière ligne, où irai-je chercher une autre distraction?
FP.àiiE marie:
29 décembre.
Ces jours passés, n'ayant plus rien à ajouter à mes souvenirs, et pensant que ma situation actuelle restera invariablement la même, Dieu sait combien de temps encore, je me suis senti pris par de tels accès de mélancolie que, sans m'en apercevoir, j'ai commencé à désirer la mort. Je n'eusse jamais voulu éprouver un si détestable désir ! J'ai donc combattu tant que j'ai pu pour le repousser loin de moi. Pourtant, à cbaque instant, à peine étais-je rentré en moi-même après les incursions mentales que je fais continuellement à travers la forêt sauvage de mes réminiscences, que cet affreux désir se retrouvait tout formé au milieu de mon cœur, comme une de ces fleurs qui poussent sans culture sur leur terre native ; j'avais beau en distraire ma pensée avec dédain. Malgré moi ce désir me poursuivait à la maison, m'accompagnait dans la rue et obsédait mon âme lorsque je parlais, lors-
2d8 FRÈRE MARIEN.
que je me taisais, lorsque je faisais n'importe quelb chose : il attristait mes songes, il remplissait mes veilles d'amertume.
Plus d'une fois j'eus peur d'être possédé par un malin esprit et même par le démon. Je me souviens enfln d'un certain avis qui m'avait souvent été donné ; on m'avait dit que pour se délivrer des obsessions importunes, l'homme ne saurait trouver de meilleur remède que le travail.
— Il faut donc m'occuper, me disais-je ; mais de quoi m'occuperai-je? A l'étude? Je n'ai ni livres, ni tranquillité d'esprit, et, après tout, je ne me sens nullement disposé à m'occuper de toutes les fadaises des éléments du droit.
— Il faudra pourtant que tu te mettes en état de passer ton examen, me disait une voix intérieure.
— L'examen? répondais-je à cette voix, il ne me faut qu'un mois pour me disposer convenablement à le subir. C'est un pont sur lequel il n'y a pas d'âne qui ne puisse passer. Sais-tu, Victorin, ce que tu devrais faire? Prouve-toi bien à toi-même qu'il te faut reconquérir la paix, et laisser passer l'eau sous le pont. Si tu fais cela, tu te convaincras entièrement de la vérité de ce proverbe : on n'a que le mal qu'on se donne. Monseigneur est muet depuis plus d'un mois et demi : grand bien lui fasse! Je suis offensé dans mon honneur et chassé d'un emploi lucratif: pourvu que ma conscience soit pure, que doivent m'importer mon propre intérêt et l'opinion des autres? Quel est, à la fin, cet honneur dont je suis si follement jaloux?
Ce n'est qu'un rêve ou que l'ombre d'un rêve, Qu'un souffle, hélas ! subitement enlève.
FRERE MARII
Le comte Horace est extrême qu'il a faite : qu'il apprenne à obligé de lui donner des leçons tesse Mélanie est sur le seuil de la démenceTlant pis pour elle! je ne suis pas chargé de guérir les têtes qui perdent la cervelle. La lettre à Joseph Maglioli a pris la clef des champs : qu'elle se promène à sa guise. Une tempête de malheurs nous a terrassés au point de nous réduire à vivre de charité : Dieu n'a pas un registre pour y inscrire les oubliés : bien fou qui se tourmente pour les malheurs du lendemain 1
Si j'avais le courage de raisonner ainsi et d'agir selon ce raisonnement, sentant ce que je pensais, nul doute que mes angoisses n'eussent de beaucoup diminué. Mais cette façon de faire, conmie on dit, du mal au mal, et de jeter les ennuis par-dessus les épaules, ne peut être dans mes habitudes; je suis trop le fils de ma mère.
Pour ne pas parler du reste, cette bonne mère s'attriste tellement outre-mesure de l'état de la comtesse, que, eussé-je même un cœur d'acier, je serais obligé de ra'atlendrir et de souffrir avec elle. Elle semble comprendre parfaitement que ce n'est pas à moi de faire le premier pas vers le comte, avant qu'un intermédiaire recommandable ne s'occupe de cette triste affaire : elle a aussi l'air de comprendre que ce n'est pas le bon vouloir qui me manque, mais que c'est le pouvoir; elle approuve mon choix du prélat pour médiateur. Elle loue ma détermination de fermer un œil sur le grand tort que le comte m'a fait; elle semble comprendre tout et tout approuver. Cela n'empêche pas néanmoins, que dans cette conjoncture douloureuse et continue, elle ne souffre un véritable
260 FRÈIŒ MARIEX,
raartyre secret, doiil son front plissé et ses joues pâlies et pendantes sont les visibles témoignages. Comment poarrais-je être indifférent à cette souffrance de ma pauvre mère?
L'autre jour, je m'arrêtai ici, jetant ma plume, bien déterminé à ne plus la reprendre, si ce n'est pour noter les petits événements qui pourraient m'arriver par la suite. Ce qui va suivre est, selon moi, un de ces petits événements.
Hier, vers les trois heures de l'après-midi, pendant que j'étais occupé à copier quelque page d'un auteur que i'on commente dans notre coui*s et que je ne puis acheter, faute d'un écu, j'entends un petit coup bien timide de la sonnette de notre porte d'entrée. Ma mère et Colomba étaient montées au troisième, chez une voisine malade, qu'elles assistent avec une grande charité. Voyant que j'étais seul à la maison, je me lève et je vais ouvrir. Voici du nouveau. Un très-grand et très-fort jeune homme, revêtu de la bure grossière des moines, avance la tête dans l'antichambre :
— Deo gratias! prononce-t-il en me saluant avec humilité; est-ce ici que demeure Monsieur Victorin Métissa?
— A votre service, répondis-je avec respect ; veuillez entrer.
11 entre, et, avec lui, les yeux baissés et à peine entr'ouverts, entre aussi son compagnon, un tout jeune homme tellement recueilh et d'un air si candide, qu'on eût pu le prendre pour un enfant sous le capuchon. Je fis entrer les deux moines dans le salon, les forçant presque à s'asseoir, et je commençais à me mettre à leurs ordres, lorsque le grand et gros moine se prit à me dire :
mÈRE MARIf.N. 2GI
• — Nous sommes deux novices de l'ordre de Saint- Fr.inçois, et je désirerais voir en particulier Monsieur Victorin : seriez- vous assez bon pour daigner m'annoncer?
— Victorin est à vos ordres, répondis-je d'un ton très cérémonieux.
— Mille pardons, monsieur; nous n'avions pas l'honneur de vous connaître, répondit- il en rougissant et me 1 inçant un coup d'œil très- vif.
— Vous n'avez nul besoin de me demander pardon ; si vous désirez passer dans mon cabinet de travail, veuillez me suivre, et vous pourrez me parler en toute liberté. •
Le moine se leva immédiatement, et l'autre, s'inclinant gracieusement :
— Je vais vous attendre ici, dit-il tout bas à son compagnon, et dire en attendant mon chapelet.
Je souris au cher petit frère , et le saluant de la main, je marchai, suivi de l'énorme grenadier en soutane vers mon cabinet, sans être trop rassuré pour mon propre compte et éprouvant un petit tremblement de cœur. Lui cédant le pas et laissant à tout hasard la porte du cabinet entre-baillée, je me tournai vers lui et je lui montrai un siège. Mais quoi? le colosse se jette précipitamment à mes pieds, les saisit, les embrasse, puis, croisant les bras sur sa poitrine, levant vers moi son visage inondé de larmes :
— L'àrae d'un homme qui vous a trahi attend votre pardon 1 s'écria-t-il d'une voix sombre et sanglotante. H m'a chargé, par son testament, de venir vers vous, à sa place, de serrer vos genoux, jusqu'à ce que vous m'ayez exaucé.
— Quel est celui qui vous envoie? levez-vous vite! m'écriai-je au comble de la terreur et cherchant à le soulever par les coudes.
- — Ah! Monsieur Victorin I 11 était à l'article de la mort, et je lui ai juré d'obtenir de vous son pardon : non, je ne me lèverai pas avant d'avoir entendu sortir de vos lèvres cette parole divine : pardon !
— Mais à qui dois-je accorder mon pardon?
— A Vir,i;'inius.
— Mon Dieu ! Qu'est-il advenu à ce malheureux?
— Ne le nommez pas ainsi, il est mort repentant et p iiitent.
— Mort?
— Oui, mort dans mes bras; dans ces bras que je tends vers vous, il a rendu son âme rachetée, serrant la main qui presse la vôtre en ce moment : <s Je meurs content, murraura-t-il dans son dernier râle; je meurs content si tu me promets de me réconcilier, après ma mort, avec Victorin Mélissa, que j'ai cherché à séduire, comme un lâche hypocrite que j'étais ! » Je le lui ai juré ; et vous?
— Levez-vous, car non-seulement je lui pardonne, mais j'ofîre à Dieu ma propre vie, si elle pouvait servir à lui donner plus promptemenl le paradis.
Ces mots, prononcés avec la plus chaleureuse expression, firent éclater les pleurs les plus abondants des yeux du jeune moine, qui m'embrassa de nouveau les pieds, puis se releva presque étouifé par les sanglots. Mes paupières étaient mouillées et mes joues brûlantes; mes jambes tremblaient et mon àme était tellement émue, que je pus à grand'peine prononcer quelques mots de
consolation adresses à mon interlocateur agité. Après s'être un peu remis, le moine colossal, cédant à mes instances, s'assit sur le siège que je lui avais indiqué et, pendant qu'il cherchait à se remettre tout à fait, je lui dis affectueusement :
— Me permettez-vous, s'il vous plaît, de vous demander à qui j'ai l'honneur de parler?
^ — Vous parlez à un scélérat indigne de votre présence. Je suis aujourd'hui le frère Marien, dans le monde, on me nommait Alcibiade; je suis issu d'une bonne famille de la Romagne où je suis né, et la cicatrice que vous voyez descendant de ma joue à mo.i menton, doit vous dire que j'ai servi et combattu.
— Où? et quand?
— Dans les Chasseurs des Alpes, au printemps dernier.
— Sous Joseph Garibaldi?
— Précisément.
— Dans quels combats vous êtes-vous trouvé? Et Virginius en était aussi? Peut-être a-t-il été blessé mortellement dans un de ces combats? Mon cher frère Marien, parlez, car je suis très-curieux de l'apprendre.
— Je répondrai à une question après l'autre, dit-il en relevant la tête et la penchant sur son épaule droite, comme s'il cherchait à cacher sa cicatrice ; mais dans ce mouvement il laissa à découvert le côté gauche de son cou, qui portait un signe rouge en forme de grosse cerise. Je quittai Bologne où j'étudiais les lois à l'Université, sans en donner la moindre connaissance à ma mère : je partis en cachette, me rendant par Livourne, à Gênes, et je m'y enrôlai dans les volontaires qu'on en-
gageait pour le compte de Garibaldi. Au commencement de 1j guerre, je me trouvai parmi les hommes que ce chef poussa à la prise de Varèse. Après ceci, je fis des ioUes, bien plus que des prouesses, dans le choc terrible de Trepenti, où, par suite d'une bévue solennelle du général, nous nous heurtâmes contre l'arrière-garde de l'armée autrichienne, qui se rassemblait au delà du Mincio. Le choc fut effroyable, et je puis vous affirmer que les Allemands nous payèrent bien au delà de nos mérites et avec usure ! Nous crûmes l'avoir échappé belle en nous retirant à la débandade, après avoir laissé un grand nombre des nôtres sur le champ de bataille, où ils furent écrasés par la mitraille ou faits prisonniers. Quelle fleur de la jeunesse itaUenne s'éteignit dans cette funeste journée ! Avec un peloton de volontaires, je me réfugiai derrière une haie très-épaisse, et je m'étendis tout de mon long dans un fossé, afin d'échapper à la poursuite d'une escouade de chasseurs tyroliens, qui nous foudroyaient d'une hauteur placée à un demi-mille de distances. Mais voici que tout à coup un escadron de Hulans qui nous avait aperçus, brise la haie à grands coups de piques et nous tombe sur le corps. Moi et deux autres chasseurs, nous parvînmes à arracher la pique à l'un de ces hulans qui, s'étant jeté sur moi, allait mo traverser d'outre en outre. Prompt comme l'éclair, ce cavalier tire son sabre, et m'en détache un coup que je parai de mon mieux avec la crosse de ma carabine : mais je ne fus pas assez leste à la parade pour éviter un coup de manchette sur la figure; sans la baïonnette d'un camarade qui amortit le coup, et sans un coup de pistolet lâché par un autre camarade dans la tempe de cette
furie, ni;i tôle oui iHé inévitablement détaclice de mon corps. Dieu eut pitié de moi I
En prononçant ces mots, le moine s'animait, regardant modestement le nœud de son cordon qu'il roulait entre le pouce et l'index de sa main gauche , se frappant de l'autre main, et de moments en moments, le creux de la poitrine : de mon côté, je le regardais et je l'examinais avec curiosité. En vérité, l'air de dévotion et de componction qu'il se donnait par une volonté impérieuse, faisait un contraste bizarre avec ses formes athlétiques et et avec sa contenance indomptable et toute soldatesque qui se trahissait sur son front majestueux, par ses traits hardis et la puissante encolure de toute sa personne. J'eusse pu le prendre pour une statue de Canova, paraissant devant moi sous le froc d'un Franciscain.
Avant les yeux raeuiliés, le cou tordu, Et se frappant le cceur à bras tendu.
Cette idée et ces vers passèrent soudainement dans ma pensée, mais revenant à l'habitude du raisonnement, et désirant avec avidité apprendre du nouveau, je demandai :
— Virginius était-il là avec vous?
— Non, il était dans les Chasseurs des Apennins du général Ribotti, qui n'ont pas eu à goûter les balles des Croates. Il a fait , lui aussi , ses tristes preuves à la défense de Pérouse, où il accourut des confins de la Toscane avec une horde de chenapans, pour soutenir les factieux contre les Suisses du Pape. Je n'ai connu Virginius qu'après la paix de Villafrauca, lorsque, après le
2CG FRÈRE MARIt.W
licenciement des corps volontaires, je pas?>ai, à ma honte, sous le drapeau des Romagnes révoltées. On nous incorpora, Virginius et moi, dans la même compagnie à Bologne, et nous devînmes amis intimes; Dieu le voulut ainsi pour notre salut. Virginius, corrompu et rempli de tous les vices, conservait néanmoins au fond du cœur la foi et la dévotion envers la ti'ès-suinte Mère de Notre- Seigneur, que le mauvais démon des sectes ne parvint jamais à en arracher entièrement.
— Etait-il vraiment afîiUé aux sociétés secrètes?
— Que trop ! Pourquoi l'était-il? C'était la seule différence qu'il y eût entre lui et moi. J'ai été comme lui et plus que lui un mauvais drôle, mais il n'a jamais été possible à qui que ce fût de ra'entraîner à donner mon nom sur les rôles de r^s sortes de congrégations. Je les abhorrais; je dois cela à quelques lectures démon plus jeune âge, qui m'inspirèrent une haine invincible pour la franc-maçonnerie, la carbonarie et toutes les diableries semblables inventées par Satan, lesquelles, sous prétexte de hberté, font d'un citoyen un esclave et le mettent en contradiction avec sa conscience. Ah ! monsieur, que ce fut heureux, [>our moi!
— Heureux, assurément !
— Vous pouvez le croire; je continue. Dans le courant de septembre, on nous transféra à Rimini, pour garder la frontière, menacée, disait-on, par les pontificaux du général Halbermatten , qui s'apprêtaient à envahir les Légations. Vous dire les sacrilèges, les infamies commis par la lie qui infestait notre bataillon, ma bouche ne le pourrait jamais, et vos chastes et pieuses oreilles ne sauraient l'entendre. Virginius fit deux belles
actions dont, grâce à la miséricorde de Notre-Seigncur, je pris ina pari, tout indigne que j'étais, deux actions qui amenèrent notre conversion. D'abord nous tirâmes des griffes d'un jeune officier vénitien, une jcujie fille de la contrée ; rolRcier l'avait enlevée avec une barbarie digne d'un Ostrogotb. Ayant eu connaissance de ce rapt, nous nous mimes aux aguets, et, nous jetant sur la carriole enlrainée au galop sur laquelle la pauvre enfa-^.t avait été garrottée et bâillonnée, mettant nos poignards à la main, nous coupùni-es ses liens et nous la rendîmes à sa famille.
Combien cette pauvre créature ne fut-elle pas reconjiaissante! Elle prit à son cou deux petites médailles, et, ne pouvant nous donner autre cliose, elle nous les présenta, ajoutant que tant qu'elle vivrait, elle prierait pour nous la sainte Vierge. Marie l'a exaucée.
Ici, le moine s'arrêta un instant , tourna ses regards bumides de larmes vers une imai^e de la Vierge suspendue dans nia cbarabre, soupira et ajouta :
— Quel(iues jours après, Virginius et moi faisions une ronde avec un peloton. Nous nous arrêtâmes un moment sous l'ombrage de quelques gros cliênes. Dans le tronc d'un de ces arbres était creusée une petite nicbe, où quelque pieux villageois avait placé un bas-relief en terre cuite, représentant la bienbeureuse Vierge Marie. A celte vue, quelques-uns de nos compagnons se prirent à blasphémer et à lancer des cailloux contre la sainte image. D'un seul élan, Virginius saute sur le tronc, saisit" les bas rameaux, retire l'image, la cache dans sa poitrine, et, se laissant couler au pied de l'arbre, il s'écrie d'une voix tonnante : « L'infâme qui a fait cela va avoir affaire
208 FRKRE ilARlEN.
à nous deux ! )■> Aussitôt dit qut3 lait. Lu querelle commence, les sabres sont tirés, et Virginius frappant d'estoc ut de taille se défendait bravement. Je parais pour mon compte et pour le sien, faisant le moulinet et frappant des coups désespérés. Mais un petit serpent, natif d'Imola, l'attaque traîtreusement par derrière et lui donne une estocade dans le fémur. Virginius tombe; je me jette sur lui, et, saisissant le bas-relief, je le cacbe à mon tour dans ma poitrine; puis, me relevant, je me mets à la poursuite du misérable qui fuyait à toutes jambes, à travers champs. Je ne pus l'atteindre, mais le gredin ne parut plus au milieu de nous.
— Quelle affreuse scène I*'m'ecriai-je avec horreur ; et Virginius expira sur le coup?
— Non, Monsieur; k blessure ne fut pas mortelle. Réconcilié avec mes adversaires, nous transportâmes le blessé sur un petit brancard à fourrage jusqu'à Rimini où il fut soigné avec tant de diligence, que la blessure se ferma bientôt et qu'il commençait à quitter son lit et à se soutenir debout. Vues saintes et cachés du Seigneur 1 le mal serpentait sournoisement dans ses entrailles. Tout à coup , Virginius fut pris d'une fièvre ardente suivie d'inflammation, et moi qui ne le quittais ni le jour, ni la nuit, m'apercevant que le médecin murmurait tout bas, j'eus l'inspiration de lui dire sans cérémonie qu'il était temps de penser à son âme. Le malade me comprit et me pria de lui amener un prêtre. Ce n'était pas chose facile : deux sicaires de la secte s'étaient placés à l'entrée de l'escalier et ne laissaient pénétrer personne près de Virginiu^ pour peu que l'on sentit en eux la moindre odeur de prêtre ou de moine.
— Plaisantez-vous?
— Monsieur Victorin, !a chose est ainsi! Ces misérables ne cacliaient f)as leurs intentions. Je parvins pourtant à me jouer d'eux comme il faut. Ayant jeté mes vues sur un certain don Gaëtan, excellent petit prêtre d<'S environs, assez courageux, assez zélé pour se laisser mettre en pièces, s'il s'agissait de sauver une âme chrétienne, je lui fis connaître l'urgence, et je l'engageai à se déguiser et à se faire passer pour un proche parent de Virginius, (nous sommes tous parents par Adam), et à vefiir avec moi après le coucher du soleil, prétextant un vif désir de voir son parent. Le prêtre accepta et la ruse réussit à merveille. 11 le confessa, lui doima le Saint- Viatique et r Extrême-Onction, et me chargeant de la recommandation de l'âme s'il venait à agoniser pendant la journée, il se retira. Le changement de Virginius fut un vrai prodige. Quels sentiments ! quelle contrition ! Je fondais en larmes et mon cœur était tellement changé (|ue j'avais peine à le croire moi-même. Le lundi suivant, vers dix heures, je m'aperçus que mon ami respirait très-difficilement, se refroidissait et que sa face devenait livide. Je me hâtai de remphr mon devoir, je reçus son testament verbal; je lui jurai de me rendre aussitôt que possible à Rome, pour transmettre ses derniers désirs à sa mère, à vous et à d'autres individus dont il me dicta les adresses. Le nom de Marie sur les lèvres, et serrant ma main qui lui en présentait l'image, il s'endormit dans la paix des élus.
L'émotion du narrateur et la mienne au moment où je fixais mon regard extatique sur son noble visage, était arrivée au point d'inonder nos joues d'abondantes larmes, yic-^ 23
et de mon côté j'éprouvais, par surcroît, les frissons d'une sueur glacée, qui faisaient tressaillir toute ma personne.
Après une pause pendant laquelle il poussa deux longs gémissements , le moine reprit , tout en essuyant ses larmes :
— Après avoir payé à Virginius le tribut de l'amitié, j'obtins un congé, je rentrai dans ma patrie et je rendis ma mère -heureuse par le changement de mes anciennes habitudes ; elle n'en pouvait revenir. Je me procurai trèssecrètement un sauf-conduit et pris nuitamment la route de la Marche d'Ancône, passant une semaine à Lorette. Je lavai soigneusement mon âme aux pieds d'un bon religieux, qui m'encouragea, me conseillant de me consacrer entièrement à Dieu, puisque je sentais intérieurement son doux appel. Je passais des journées entières à jeûner et a prier dans la Sainte-Maison, afin d'implorer les lumières du Ciel, et j'eus le bonheur de les recevoir : je m'aperçus à l'évidence que le Seigneur voulait que j'entrasse dans l'ordre des Franciscains de Rome. J'obéis à la sainte vocation, et je suis si heureux de mon nouvel état, que je ne le changerais par pour toutes les gloires de mille royaumes.
— Vous êtes bien heureux, njon bon frère Marien, car vous avez eu une vocation bien belle et bien évidente ! ajoutai-je, pour le tenter à s'ouvrir tout à fait avec moi.
— Ah oui! belle, et, je le crois, bien évidente. En voulez-vous la preuve? Je ne ferai pas de mystères avec vous, d'autant plus que connaissant cette preuve, vous, pourrez en éprouver de la consolation. Un dimanche.
dans la Sainte- Maison, m'apparut, peut-être visiblement, peut-ôtre aussi inlellectuellenient, je n'oserais pas en décider, mais il m'apparut la gracieuse image de la Mère du Seigneur. Je suis si bien sûr que c'était elle, qu'il m'est impossible d'en douter : elle daigna me faire connaître ce que je devais faire et, entre autres choses, elle me dit que, arrivé à Home, je n'eusse pas à oublier de me rendre chez vous pour remplir la mission dont Vii'ginius m'avait chargé, car, ajouta-t-elle, j'aime Viclorin.
— Mais quelle est donc cette mission? interrompisje, faisant semblant de ne pas trop croire à sa vision, qui eu vérité me semblait étrange.
— Voici, il m'a chargé d'obtenir de vous, n'importe à quel prix, son pardon pour une trame qu'il vous avait tendue vers Pïiques de cette même année, pour vous faire tomber sous les griffes d'un certain étranger de la plus mauvaise nature; de vous dire que cet homme était l'un des plus ardents enrôleurs des sectes, qui avait formé le dessein de vous éloigner de Rome, de vous faire entrer aux Volontaires et de vous exposer au feu le plus meurtrier dans la première bataille ; que si vous n'étiez pas tué par un bon coup de mousqueton, Virginius lui-même avait été chargé de tirer sur vous au plus fort du combat, et surtout de ne pas vous manquer. Il m'a également dit de vous faire connaître que la remise des vingt pièces d'or que vous savez, était un piège pour vous contraindre, par la violence, à tomber dans le filet : qu'il y a à Rome un vieux franc-maçon (un des chefs) qui vous est inconnu, lequel a reçu Tordre exprès de tramer votre perte d'une façon ou d'une autre ; que vous devez avoir vu cet homme assis à la table de l'étranger
272 FRÈRE MARIEX.
en question, et qu'il s'appelle Elpidius Molesti. Il m'a recommandé de vous dire de vous garder de ce misérable comme d'une vipère. Virginius n'avait pu en savoir davantage; il désirait vivement que tout cela vous fût très-e.actement rapporté.
— Dieu de bonté! qu'entends-je? dis-je avec un frémissement qui me fit reculer avec ma chaise.
— Ne vous effrayez pas. Cet Ellpidius, auquel j'ai deux petits mots à dire de la part de Virginius et qui demeure dans la maison d'un certain comte dont il est l'intendant, ne pourra désormais vous faire beaucoup de mal. J"ai été pour le voir aujourd'hui, afin d'exécuter ma commission : le concierge de Thôtel m'a dit que cet individu était au plus mal, par suite de deux attaques successives d'apoplexie et qu'on n'espère nullement le sauver.
— Frère Marien, vous me donnez là des nouvelles incroyables; j'en suis abasourdi 1
— J'ai obéi à ma conscience et je suis satisfait. Mais vous, pour l'amour de la divine Marie, qui vous aime tant, n'ayez pas de crainte et mettez- vous entièrement sous sa sauvegarde.
11 se leva, et, après m'avoir redemandé le pardon de Virginius et recommandé de prier pour lui, il rejoignit son petit compagnon et tous deux prirent religieusement congé.
Après leur départ, les ayant accompagnés jusqu'au seuil de notre porte, je m'y arrêtai immobile comme si mes pieds eussent été subitement rivés au sol; mon étonnement était si grand que j'en perdais presque le sentiment de mon ôtj'e. Mais aussitôt un tourbillon d'idées confuses
FRtUL: U ARIEN. •JîiJ
me repoussa, ou, pour mieux dire, me reporta dans nia cliambre, où, appuyé sur un des coins de mon bureau, je me pris à fixer obstinément la muraille qui me faisuit fiice, passant alternativement la main sur mes cheveux, sous mon menton, avec un mouvement fébrile, 'nquiet, troublé, en proie à mille impressions opposées de tendresse, de colère, de soupçon, de remords, d'espérance, de repentir, d'amertume, de joie ; ne me reconnaissant pas, doutant des autres et de moi-même et brûlant d'apprendre la vérité sur tout ce qu'on venait de me révéler. Tout à coup une idée prédominante s'empare de mon esprit, je ne balance plus, je ne raisonne pas : je me secoue, j'achève de m'habiller, je sors et je prends sans retard le chemin qui conduit au palais du comte; mais arrivé là, je m'arrête et je passe et repasse devant la porte coohère : j'eusse voulu apercevoir quelqu'un qui pût m'apprendre l'état du ministre. « Je verrai par moi-même, me disais-je, si le frère Marien est en réalité le 'converti dont il a l'apparence, ou s'il est un drôle qui a voulu me mystifier. Quelles découvertes! Ma foi, comme j'avais deviné du premier coup ! Elpidius un sectaire? Le même homme que celui qui dînait avec le voyageur? J'avais donc frappé juste; ah! le cœur qui prévoit le mal se Irompe rarement ! Fou que j'étais, lorsque je craignais de porter des jugements téméraires. Voyez cela : pourquoi tous ces francs-magons m'en veulent-ils?... Pour me perdre? me tuer? Que leur ai-je donc fait? Voilà l'exphcation de la haine d'Elpidius, de toute sa bile contre moi. Ah ! il ne faut plus en douter ; il est l'auteur des écrits portant les initiales E. M. Hum! sainte Vierge, venez à mon
lide et empêchez-moi de lancer des imprécations contre mon prochain ! »
Tout en me parlant à moi-même, je tourne autour du palais sans rencontrer àme qui vive à laquelle il me soit possible de m'adresscr. Le temps court et ï Angélus sonne : personne ne parait. Je désire pourtant de toutes mes forces d'avoir le moindre petit indice sur ce qui se passe en ce moment. M'introduire dans le vestibule? dans les écuries? Aller à la recherche du palefrenier Valère? De petit Pierre le marmiton? de Biaise? Malheur si le comte l'apprenait 1 II pourrait s'imaginer que je cherche à rentrer chez lui. Quel parti prendre?
En cet instant je me rappelle une petite boutique de mercerie, placée dans la ruelle qui se trouve derrière l'hôtel. J'y rentre tout à coup, et, feignant d'être tout nouveau-venu dans le quartier, je demande avec politesse de quel côté je pourrais trouver la grande entrée du palais.
— Prenez à gauche, tournez le coin et rasez la muraille à droite : la. porte cochère est éclairée par deux candélabres au gaz. Vous ne pouvez pas vous tromper, Monsieur ; me répondit la mercière.
— Mille remercîments; monsieur le comte est-il à Rome?
— Oui, il y est.
— Et ce vieillard, grand, sec?...
— Vous voulez dire l'intendant?
— Oui.
— Ah 1 le pauvre homme ! il ea est à sa vingt-troisième heure.
— Comment cela?
FRÈRt ilARlblN. 273
— Les attaques le tuent. I.a feinine du cocher rn'a dit, ce matin, que les médecins l'ont condamné et on l'a remis entre les mains du prêtre.
— Je vous remercie de nouveau.
Je n'en demandai pas davantage et je m'éloignai surle-champ.
8 janvier, 18G0.
Ne point parlera ma mère de la visite du frère Marien, des nouvelles si étrangement singulières qu'il m'avait données et de la grave maladie d'EIpidius, dont j'avais pris moi-même soigneusement connaissance, ce n'eût été ni prudent, ni sincère de la part d'un fils respectueux. Néanmoins, il me semblait dur, bien dur de causer à ma mère de nouvelles appréhensions en lui donnant des renseignements si néfastes. Je restai donc longtemps indécis entre les impulsions de ma conscience et les craintes que m'inspirait ma tendresse filiale. Je me décidai à laisser passer cette nuit-là et le lendemain, qui était justement le jour de la fête de Colomba, et de remettre mes révélations au surlendemain dimanche, premier jour de l'an.
— lionne nuit, maman, et que Dieu vous accorde un plus heureux commencement d'année 1 lui dis-je le samedi
avant d'aller me coucher et lui baisant la inam selon mon habitude, mais avec plus de chaleur qu'à l'ordinaire.
— Que Dieu te bénisse, Victorin, et qu'il exauce tes vœux.
— Oh! oui, je souhaite pour vous, pour moi, pour Stanislas et pour Colomba, qu'il ne nous arrive plus jamais une année aussi cruelle que l'année 1859.
— Que ce souhait puisse s'accomplir pour vous et pour moi, mes chers enfants, à la volonté du Seigneur! Ayez toujours sa sainte crainte et vous serez heureux.
Elle me donna une petite tape amicale sur la joue :
— Aie bon espoir, mon blond, dit-elle en me souriant ; aie bon espoir pour la nouvelle année; mon cœur me dit que cet espoir ne sera pas trompé.
Elle nous embrassa tous les trois, et chacun de nous se retira dans sa chambre.
A peine étais-je couché que, contre mon attente, je m'endormis sur-le-champ, et mon sommeil fut si calme et si profond qu'il ne me laissa aucun souvenir, pas même en songe, des soucis qui avaient préoccupé pour moi cette journée, ainsi que des anxiétés des jours qui devaient suivre. Je me levai à l'aube et, après avoir rempli à l'église mes devoirs de chrétien, j'eus à cofiàlï»U^..fortement avec moi-même, avant de me décider', én/Jagbh jour de réjouissance comme celui-là, à troubler ma mère par les nouvelles ingrates qu'il fallait pourtant lui faire connaître. Je finis par surmonter toutes mes répugnances, et, après un assez bon nombre de préambules, en dépit > d'un grand battement de cœur, je lui appris tout.
Pendant que je lui {)arlais, ma mère m'écoutait attentivement et ne montrait aucune émotion : mais, de temps
viCT. 24
à autre, son œil s'animait et sa paupière s'abaissait, et quelquefois aussi son regard se tournait vers moi d'nn air compatissant, et son visage rougissait et pâlissait tour à tour ; on eût dit qu'elle éprouvait un choc intérieur de sentiments impétueux. Lorsque j'eus fini mon récit, et au moment où je cherchais à le mitiger par des paroles consolantes, car je craignais de lui avoir causé beaucoup de peine, ma mère, laissant percer sur son visage une sérénité qui semblait voiler d'un tissu d'or le combat intime de son âme :
— Mon flls, dit-elle, il n'est pas nécessaire que tu cherches à consoler ta mère. Les faits que tu viens de m'apprendre parlent tout seuls et me rassurent plus que ta ne saurais le penser. J'y vois le bras du Seigneur qui a sur toi quelques desseins de miséricorde. Victorin, crois à cette femme, qui en sait un peu plus loin que toi-même, (iarde un bon espoir de cette nouvelle année et confie-toi dans la bonté de Dieu, qui, après tout, est ton Père.
En prononçant ces mots , sa voix tremblait et son visage prit un certain air de mystère, qui m'impressionna et m'arracha un sanglot demi-joyeux, demi-plaintif, qui servit de réplique à la sortie de ma mère. Elle resta muette et j'imitai son silence ; nous nous regardions en face comme si nous étions réciproquement étonnés l'un de l'autre, lorsqu'un coup de sonnette retentit.
— Colomba, va ouvrir! s'écria ma mère comme si elle se réveillait en sursaut.
Colomba rentra aussitôt dans la chambre une lettre à la main.
— Maman, c'est pour vous; elle doit être de Monseigneur , car elle est timbrée de Naples I
— Oui! s'écria-t-elle avec joie après y avoir jeté un coup d'œil ; c'est sou écriture. Mon Dieu, que va-t-il nous dire? inurniura-t-clle en décachetant la lettre.
Après l'avoir ouverte, elle se prit à la lire sérieusement et en silence.
Je m'étais levé avec agitation et appuyant mes deux mains sur la table, pour ne pas avoir l'air de rire pardessus l'épaule de ma mère, je tournais mes regards du côté de Colomba, qui, pâle et inipiiète, regardait tantôt ma mère, tantôt moi. Un. moment après, maman commença à parier :
— Qu'est cela? s'écria-t-elle tout à coup ; écoute ceci : (( Je suis resté jusqu'à présent à Bénévent et à Salerne :
je suis rentré à Naples la veille de Noël et j'y trouvai, à ma grande surprise et à mon plus grand déplaisir, vos quatre lettres.
» Vous comprendrez donc que je ne suis nullement coupable envers vous de ne pas vous avoir répondu et vous me pardonnerez mon silence. Pauvre Victorin ! sa disgrâce me déchire l'âme. Le comte m'a écrit deux fois à ce sujet, et s'étant aperçu qu'il avait agi avec trop de précipitation, il me prie très-instamment d'êtrj son interprète auprès de vous, cherchant tous les moyens capables de faire revenir au plus vite votre fils chez lui. L'amourpropre, qu'il nomme point d'honneur, lui défend de faire les premières démarches : mais il se montre tout à fait désolé de son erreur, et il reconnaît entièrement ses torts, puisque, dit-il, non-seulement il n'existe absolument rien qui puisse prouver conti'e la conduite de Victorin, mais il a acquis la certitude qu'un cas fortuit a seul fait tomber les titres en question dans les mains des
adversaires, par une erreur d'un homme de loi ; il comvient qu'il n'a agi que d'après de simples soupçons qui lui avaient été inspirés par El{)idius. Une lettre dernière du comte que j'ai reçue hier, m'annonce qu'Elpidius est à l'article de la mort. Enfin, Horace a un très-pressant besoin du jeune homme, pour qu'il le seconde dans l'immense fatras des afïïiires, pour qu'il tranquillise en même temps la comtesse, qui n'a plus ni paix, ni repos et le tourmente sans rémission ; il compte sur lui pour retrouver un peu de la tranquillité domestique qu'il a perdue, m'apprend-il, depuis qu'il a fait la sottise de chasser son secrétaire. Je lui écris par le courrier de ce jour, pour lui dire que je vais faire tout au monde pour le servir dans cette circonstance; mais j'ajoute que je trouve convenable de n'agir définitivement qu'après mon retour à Rome, qui aura lieu vers le quinze de ce mois; je suis parvenu à arranger mes petites affaires plus facilement que je ne l'avais pensé. Dites à Victorin qu'il ne cherche pas à savoir des nouvelles d'Elpidius, et qu'il s'abtienne de parler à aucun des serviteurs d'Horace : c'est là une précaution qu'il ne faut pas négliger. Dites- lui aussi de ne pas trop se préoccuper de ce qui est arrivé et assurezle de ma part qu'un souffle suffira pour apaiser cette bourrasque. Je suis bien aise, d'apprendre qu'il désire fréquenter les écoles de la Sapienza. Au revoir. »
— Ne t'avais-je pas dit, mon chéri, que tu devais avoir bon espoir pour l'année qui va commencer? ajouta ma mère toute joyeuse.
Et me tendant la lettre, je la pris avidement, et pendant que je la dévorais, Colomba, s'approchant de sa mère ;
LE NOUVEL AN. "i^^ 1
— Combien je me réjouis, ma bonne maman, murmura-t-e!le tout bas d'une voix caressante; que je suis heureuse de voir que le Soigneur daigne enfin vous envoyer une consolation I Viclorin est donc reconnu innocent, n'est-ce pas? que c'est beau! innocent! innocent!
Depuft ce moment, mon pauvre cœur s'est trouvé en butte à toutes les contradictions. Il n'y a pas eu de sensation agréable ou douloureuse par laquelle il ne soit passé subitement plus de cent fois. Point de sentiment, pour bizarre qu'on puisse l'inventer, avec lequel il n'ait eu à lutter péniblement, tâchant de se soustraire à son obsession ; toute passion, sombre ou joyeuse, a tenté d'y trouver un refuge. Ces jours passés, j'étais effrayé de l'arrivé de Monseigneur, qui devait me réconcilier avec le comte, hier, je soupirais tellement après cette arrivée, qu'il me tardait mille ans de revoir le prélat. Un jour je me sentais tout réjoui par la pensée de mon retour au palais du patron, dont je redeviendrais le Benjamin; le jour suivant, cette même idée me fait tellement frissonner et frémir, que je préférerais la nécessité d'aller mendier mon pain dans la rue. Dans la matinée, les plus belles espérances du monde me chatouillent agréablement la fantaisie, et me ravissent ; le soir, je suis envahi et brisé par une mortelle douleur. Je brûle tout à coup du désir d'aller calmer toutes les anxiétés de cette pauvre comtesse; mais, un moment après, je ne m'en soucie plus et je deviens froid comme glace devant le souvenir de toutes ses maternelles bontés. Je vois apparaître dans mon imagination le sombre et rechigné visage de l'intendant, tel qu'il est, ou tel que je me le figure, et cette vue réveille toute ma haine, mais cette haine s'éteint immé-
vicT. 24*
diatement au souvenir du pardon que je lui iii accordé et
je ne vois plus Elpidius que râlant son dernier soupir; je
le vois même étendu immobile dans son cercueil, j'en ai
pitié et je me repens de ne l'avoir pas traité avec la
mansuétude qui, peut-être, lui était due. Je me vois
suivi par un sicaire de la secte et j'en tremble d'effroi;
je vois l'ombre de Virginius et je deviens tout triste;
je vois la Ogure de l'enrôleur et je m'indigne : de là des
conjectures, des soupçons, des conséquences, ensuite
des ambiguités, des démentis, et j'en suis courroucé
contre moi-même. J'entends ma mère qui m'adresse des
présages heureux, et je reprends courage : j'entends le
frère Alarien qui me répète la douce vision de la Vierge,
j'en suis émue, je tombe à genoux devant la Reine du
• Paradis, je pleure et je me calme. Ainsi, mon cas n'est
•s autre qu'une volonté qui ne veut pas, une crainte qui
espère, une assurance qui nie, une haine qui aime, une
fuite qui court à une recherche, une douleur qui fait
jouir; enQn, une suite d'oppositions et de combats qui
auraient tout l'air de la folie, si ce n'était le centre de
tout mouvement, le but de tout désir, le rayon de toute
ardeur, réunis dans cette divine Xotre-Dame, qui dans la
Sainte-Maison de Lorette a dit à Alcibiade : faime Victorin !
Que ce mot si beau soit vrai ou faux, il n'en est pas
moins certain que j'ai éprouvé un bien immense de
l'avoir entendu sortir de la bouche de Frère Marien et
que mon cœur en a ressenti une joie qu'il me serait
impossible d'expliquer. Je me complais à le croire vrai.
C'est pour cela que l'autre jour, fête de l'Epiphanie, me
trouvant vers le soir près de la fontaine de ïrévi, je
m'acheminai en droiture vers l'église de Saint-André
delle-Fralte où se trouve l'image miraculeuse de la Vierge qui convertit le juif Alphonse de Ratisbonne. J'entrai, je me jetai à genoux devant la balustrade de la sainte petite chapelle, et j'y restai assez longtemps, méditant les mots si chers qui ont si bien soulagé et adouci mon âme, je sortis de l'église tout consolé et rempli d'espérances indéterminées, lorsque m'acheminant de la petite place de cette église vers la rue de la }lcrn, une voiture fermée débouche au grand trot de la rue de la Propagande et passe à mon côté ; je me gare ; mais quoi ! la comtesse Mélanie était dans celte voiture. Mes yeux rencontrent ses regards : me reconnaître, mettre précipitamment la tête à la portière et tendre les mains vers moi, criant au cocher :
— Arrête !
Ce ne fut que l'aiïaire d'un éclair. Les chevaux s'arrêtent : tout étourdi, je fais un pas en avant et deux en arrière, j'ûte mon chapeau, je balance : je sois sur le poitit de poursuivre mon chemin, mais je m'approche machinalement du marchepied de la voiture, et si je ne m'étais pas accroché à la poignée de la portière, je serais tombé à la renverse.
— Paull Viclorin! dit la dame avec anxiété.
— C'est lui, où est-il? c'est lui 1 répète la jeune Olle s'élançant près de sa mère, qui se penchait vers moi, pour me saluer.
Je m'inclinai devant les deux dames, mais mou tremblement et ma surprise m'empêchèrent de prononcer un seul mot. La comtesse, à son tour, ne pouvait reprendre la parole, mais d'un geste rapide, elle ouvrit la portière, me faisant impérieusement signe de monter.
284 LE NUIIVEL AN.
— Ûb 1 non, mille grâces, lui dis-je en reculant.
— Vous ne voulez pas monter? Oui, montez; il y a place, reprit la jeune fille.
— Panl, ajouta la comtesse avec un regard qui m'atterra, vous me refuseriez?
Je m'approchai, et prenant un air souriant :
— Madame la comtesse, répondis-je, veuillez ne pas vous offenser de mon refus : ce n'est pas par malhonnêteté que je refuse, c'est par devoir. Que dirait monsieur le comte, s'il apprenait cela?
— Il en serait enchanté, reprit la jeune personne ; vous ne sauriez imaginer jusqu'à quel point il vous désire ! Et maintenant qu'Elpidius est condamné par les médecins... vous ignorez peut-être qu'il a eu deux attaques I
— Comme tu es maigri 1 mon Paul, interrompit la comtesse, après m'avoir regardé attentivement; vous me semblez avoir diminué de moitié, depuis que je ne vous ai vu : pauvre enfant! Voyons, montez vite, car j'ai tant de choses à vous dire !
— Obéissez, Victorin, s'écria Gisèle avec impatience et les larmes aux yeux ; donnez cette satisfaction à maman, si vous saviez tout ce qu'elle a souffert pour vous!
En disant ces mots, par un mouvement impétueux et peu réfléchi, elle me saisit la main que je tenais appuyée sur le bord de la portière ouverte, et de sa main gauche elle me prit par le nœud de la cravate. J'eus beau chercher à lui échapper : la petite étourdie serra si fortement mon doigt du milieu que je fus obligé de me tordre pour le lui retirer, et, dans l'impétuosité de mon effort, j'enlevai de sa main une bague qui resta dans la mienne. La
LE NOUVEL AN. 28b
mère gronda sa fille de son inconvenance, et voyant ({u'il était irnposî-ible de nie faire monter par force dans sa voiture :
— Vous m'accorderez au moins la faveur de vous parler ici en plein air, ajouta-t-elle :
Appelant son valet de pied, elle lui donna l'ordre de faire raîiger de côté les chevaux et la voiture, pour ne pas empêcher la circulation. Dès que cet ordre fut exécuté, je m'approchai timidement du marchepied et je tendis la petite bague à Gisèle qui, d'un air mortifié, me dit qu'elle ne la reprendrait pas si je ne consentais point à monter dans la voiture. Je fis la sourde oreille,
— Dites-moi, reprit la dame d'un air tout Lienveiuant, vous êtes donc bien fâché contre Horace? Sachez qu'il en est au désespoir, et si fort, qu'il me serait impossible de vous l'exprimer. Son procès prend une assez bonne tournure; on en est venu à un arrangement par compromis, et lundi prochain on doit rédiger l'acte notarié, qui lui accorde un assez fort dédommagement pécuniaire. Mais malgré tout cela, mon mari n'a pas de repos à cause de l'indigne conduite qu'il a tenue envers vous. Que voulez-vous? Il y a eu une niai heureuse équivoque. Vous lui en voulez donc beaucoup?
— Le bon Dieu m'accorde la grâce de n'avoir de fiel contre personne, répondis-je; mais ne pas avouer que sa manière de me traiter ne m'ait vivement blessé, ce serait un mensonge. Madame la comtesse, vous autres grands seigneurs, vous croyez assez légèrement que les pauvres gens ne font pas grand cas de leur réputation ; vous vous trompez. Je vous atteste que, après le salut de mon àmo, rien ne m'est plus cher (jne mon honneur et que j'en
286 LE iNOUVEL AN, j
considère l'intégrité bien au-dessus de l'existence. Mais, après tout, je suis chrétien et j'ai pardonné.
— Cœur d'ange! s'écria- t-elle avec la plus grande émotion.
— Je dirai donc à papa que vous allez revenir, reprit la jeune fille; oh 1 combien il sera content! Nous aurions été vous chercher chez vous, mais personne n'a pu nous donner votre adresse. Où dois-je lui dire que vous demeurez?
— Il n'est pas nécessaire que vous vous occupiez de ces bagatelles.
— Tiens-toi donc tranquille, petite bavarde, lui dit sa mère; laisse-moi parler à Victorin. Sais-tu ce qu'il y a? descends de voiture et va faire une petite visite au Saint- Sacrement à l'église de Saint-André; Xavier t'accompagnera.
La jeune fille fit une petite moue et parut assez mécontente; mais, exécutant promptement l'ordre maternel, elle mit pied à terre.
Madame Mélanie, prenant alors un air demi-suppliant dcrai-impératif :
J'ai à vous communiquer un secret très-important,
qui nous met, Horace et moi-même, dans un grand embarras. Nous attendions Monseigneur Placide pour lui demander un conseil à ce sujet ; mais, puisque la Providence vous a placé sur notre chemin, je ne puis m'empêeher de vous confier ce secret. Mais il faut que vous m'avouiez toute la vérité, mais tout entière, l'entendezvous, sans la moindre retenue?
— Parlez, madame , répondis-je d'un air assez embarrassé.
— La semaine dernière, une femme de chambre qui faisait le salon blanc, a trouvé un papier et ce papier était... pourriez-vous le deviner? La lettre de mon mari à Joseph Maglioli ; celle, précisément, qu'il lui adressa dans la soirée de Pâques dernière. Ce salon avait été fermé à la clef le jour où vous quittâtes notre maison ; je n'ai [)lus eu le courage d'y remettre les pieds ; personne n'y était entré depuis ce jour: le sopha est justement celui sur lequel vous vous êtes jeté après la cruelle sortie d'Horace. Donc, cette lettre doit être tombée de votre poche, n'est-ce pas ?
Mes jambes ilageollaient, ma respiration était oppressée et sifflait dans ma poitrine; nayaiit pas la force de prononcer un seul mot, je levai les épaules d'une façon qui ne signiQait absolument rien. Après avoir ajouté plusieurs autres remarques, la comtesse poursuivit :
— Victorin, ne cachez point la vérité, ne vous trahissez pas vous-même. Horace, inconsolable de l'outrage qu'il vous a fait, m'a juré que, si vous étiez le sauveur de Gisèle, il vous prendrait chez lui comme son propre enfant et que plus trad, il vous la donnerait pour femme, vous imposant le nom de Paul, et vous instituant, autant que possible, héritier de toute notre fortune. Je serais alors au moins votre mère d'adoption. Donc, par pitié pour vous, pour Horace et pour moi, dites la vérité : Estce vous, ou n'est-ce pas vous qui avez égaré cette lettre?
Ne pouvant parler, je fis de la tête un signe affirmatif.
— Oh Paul ! et c'est vous qui êtes Joseph Maglioh?
— Oui, dis-je enfin, ce soir-là, je crus nécessaire do devoir prendre un nom fictif.
— Et vous nous avez fait un mystère jusqu'à....
288 LE NOUVEL x\\.
En ce moment, Gisèle, qui était de retour de l'église, montra son joli visage à la portière opposée. Sa mère, cherchant à lui cacher les émotions violentes qui l'agitaient, recommença ses instances très-pressantes pour m'obliger à entrer dans la voiture, afin de me rendre immédiatement à l'hôtel avec elle.
— Dans trois jours, je m*y rendrai sans faute, afin de donner à monsieur le comte les détails nécessaires concernant l'affaire de cette lettre.
En disant ces mots, je déposai la petite bague sur les genoux de la jeune fille qui avait repris sa place dans le carrosse.
— Dans trois jours? c'est trop long : pourquoi ne viendriez-vous pas dimanche?
— Non, madame, lundi.
— Mais où demeurez-vous? Ne pourrions-nous aller, Horace et moi, vous prendre chez vous?
— Madame, permettez-moi de vous dire que cela ne peut se faire qu'après la conclusion du procès de monsieu le comte. Vous avez bien voulu m'assurer que cette conclusion aura lieu lundi?
— Sans nul doute.
— Lundi, je serai dans votre antichambre. Mes trèshumbles respects 1
— Au revoir I
Le cocher donna avec sa langue le signal du départ à ses chevaux, la voiture s'éloigna, tandis que les deux dames penchées aux portières me saluaient. Leur rendant de loin leur salut, je remettais mon chapeau sur ma tête, lorsque je sentis un objet très-froid descendre de mon occiput dans mon cou ; j'y porte la main ; c'était la petite
bague que fiisèlc avait en cachette rejetée dans mon chapeau, au moment où je prenais congé de sa mère.
J'examine cet anneau et il me semble que je ne le vois pas pour la première fois ; je le regarde attentivement, et :
— Parbleu I c'est ma bague.
Depuis plusieurs mois j'avais efîectivement perdu une bague cfue je portais d'habitude à mon petit doigt, et je ne savais ni comment ni où je l'avais perdue. L'anneau que j'avais sous les yeux me faisait absolument l'effet d'être celui que j'avais perdu : une simple petite baguette en or, gravée d'une guirlande de fleurs si petites, qu'il fallait une loupe pour découvrir qu'elles formaient les lettres de mon nom en caractères teutoniques. Je reste étonné et perplexe. Arrivé à la maison, je m'empresse de soumettre la bague au grossissement d'une loupe. Plus de doute : c'était ma bague, la guirlande formait bien mon nom et mon prénom.
Ce fait, ce que la comtesse m'avait dit, ce que je lui avais répondu et la promesse que je venais de lui faire, me mettaient et me mettent encore en ce moment presqu'entièrement hors de moi. Que va-t-il m'arriver? A quoi vont aboutir tant d'événements inattendus? A l'accomplissement des rêves de Bel-Olmo, des pronostics de Biaise, des souhaits de ma mère? Elle, à qui je n'ai rien caché de tout cela, m'encourage de plus en plus à compter sur la nouvelle année, et m'adresse des exclamations qui me semblent inintelligibles. Je suis dans un imbroglio de prévisions, d'idées fantasques à n'en jamais trouver le fil. Que Dieu me conserve la cervelle intacte I Le lundi en question arrive demain. Nous verrons ce qu'il amènera.
vicT. 25
4 mai 1861.
Je n'aurais peut-être jamais pensé à transcrire sur le papier la conclusion de mon drame, si Clet ^Yilson, converti au catholicisme, n'était revenu avec ses deux sœurs en Italie et, devenu par suite mon a[ni très-intime, nô m'avait pas, pour ainsi dire, poussé à mettre la dernière main à ce travail. Si les chapitres qui précèdent n'ont été qae des élans arrachés à ma douleur, que ceux qui vont suivre soient un tribut payé par moi à l'amitié. Quel plus noble et plus beau sentiment eût pu couronner l'histoire des aventures et des passions de man adolescence? Je vais donc, pour l'amour de Clet, revenir sur mes pas, partant de dix-huit mois en arrière, et renouant le fil de ma narration du point où je l'arrêtai dans la soirée du dimanche, 8 janvier 1860. , , •
Le lundi 9, vers dix heures du matin, je me présentai
CHOSES INCROYABLES. 29 î
très-exactement à l'hôtel du comte. En remontant les degrés que j'avais descendus quelques semaines avant, portant au front l'empreinte d'une infamante calomnie, et revoyant les parois et les objets, qui me rappelaient les tristes journées du mois d'octobre, j'éprouvais un malaise si aigu, qu'il me fit entièretnent refîet d'un fort accès de fièvre. Mais, à force de me commander à moi-même, je m'avançai jusqu'à la porte d'entrée des nobles appartements, je sonnai, et, au bout de quelques instants, j'avais franchi le pas le plus diflicile, qui est toujours celui du seuil.
A peine entré dans le premier salon d'attente, je vis arriver Biaise tout joyeux, qui me dit avec bonheur, qu'il se félicitait d'avoir été pour moi un oiseau de bon augure, commentant le proverbe : « Dieu est pour tous » et faisant quelques allusions mordantes sur Elpidius, qui ne me firent pas bien plaisir. Il m'eût retenu bien plus longtemps encore si, par bonheur, Gisèle n'avait pas paru au fond d'un autre salon dont la porte était ouverte ; m'apercevant de loin, elle courut vers moi en s'écriant :
— Victorin ! Voilà Victorin !
Je m'empressai d'aller au devant d'elle, et lui faisant signe de se taire :
— Monsieur votre père est-il chez lui? lui demandai-je tout bas.
— 11 est dans son cabinet et il vous y attend avec impatience 1 je cours vous annoncer.
— Non, un instant : reprenez d'abord votre bague. Qu'est-ce que vous avez fait vendredi soir, hein?
— Je ne puis la reprendre; remettez-la à papa. Il me l'a donnée mardi de l'autre semaine, me disant que si
nous vous rencontrions, ou nous vo porte comment, j'eusse à la remettre entre vos mains. C'est pour cela que, l'antre jour, étant en voiture, j'eus l'impolitesse de vous saisir à la cravate. Ma mère s'en fâcha et m'en gronda beaucoup à notre retour, et pour me punir, depuis vendredi soir, elle me tient rigueur et ne m'adresse pas un seul pelit mot gentil. Vous devriez bien lui en parler tant soit peu pour qu'elle me pardonne.
Disant cela les yeux baissés et laissant échapper deux petites larmes, Gisèle poussa un soupir.
Je luttais plus que jamais au milieu de mes incertitudes, et j'étais sur le point de demander à la jeune personne, si elle savait comment le comte avait pu entrer en possession de ma bague, lorsque, averti probablement par le son de la voix de sa iîlle, le comte paraît, m'aperçoit, devient de toutes les couleurs, s'approche de moi avec un certain air dégagé, qui cachait mal un terrible combat intérieur. Rougissant comme le feu, je m'incline et je balbutie je ne sais quel compliment, auquel il me répond en me serrant fortement le coude et me faisant entrer dans sa chambre. Lui aussi avait l'air très-embarrassé : il cherchait ses phrases et avait grand'peine à les prononcer ; les traits de son visage, ses regards, le tremblement de ses lèvres indiquaient clairement qu'il luttait avec énergie, pour dissimuler une émotion qui bouleversait son cœur. Pour moi, j'avais peine à croire que j'étais en sa présence. Nous nous regardâmes réciproquement en silence pendant un bon espace de temps, comme si nous nous défiions mutuellement à qui parlerait le premier; mais, ne pouvant plus endurer notre commune confusion :