II
14 novembre 18o9.
Affermi dans la résolution que j'ai prise, je commence ce soir à la mettre en pratique. J'ai préparé sur ma table à écrire bon nombre de feuillets blancs, une plume, un encrier, de la lumière et je me promène en tous sens dans ma chambre.
— Par où vais-je commencer? me demandais-je en recueillant mes idées.
D'une pensée à l'autre , je m'abandonnai aux douces réminiscences de mon jeune âge, tant et si bien qu'absorbé par elles je me promenais dans tous les sens, sans m'apercevoir que les douze coups de minuit allaient sonner. Dans cette promenade méditative et agitée, j'entends près de ma chambre le bruit d'un pas léger : la clef grince dans la serrure, la porte s'ouvre et ma mère s'avance sur le seuil :
iO l'âge heureux.
— Que fais-tu là, Victorin? me demande-t-elle avec anxiété ; encore debout ?
— Oui, j'ai besoin d'écrire pendant quelque temps. > — Ecrire I
— Je ne puis faire autrement.
— A cette heure ?
— Eh! maman, vous savez bien que pour moi les heures n'ont pas de différence entre elles.
— Bien, bien, mon pauvre blond; allons, dépêche-toi et va te coucher, me répond ma mère en posant sa main sur mon épaule.
— Je vais me hâter pour vous faire plaisir, lui répondis-] e.
Elle restait immobile, me regardant comme si elle avait autre chose à me dire : mais deux grosses larmes ayant paru aux bords de ses cils, elle se détourna pour les cacher et disparut. Je me suis hissé tomber tristement sur ma chaise.
Pauvre mère! qui lui eût dit, aux jours de mon enfance, lorsque je tressaillais dans ses bras, sous son sourire maternel si tendre, qui lui eût dit qu'arrivé à l'âge de dix-huit ans à peine, je lui aurais déjà coûté plus de larmes qu'elle n'a de sang dans les ^^eines, et pourtant sans qu'il y ait jamais eu de ma faute? Oh ! pour cela non I que le Ciel m'en garde! J'aimerais mieux mourir que devenir mauvais fils : c'est précisément pour cola qu'elle souffre pour moi, qu'elle se consume, car elle voit que le fils le plus affectueux, ainsi qu'elle a l'habitude de m'appeler, est en même temps l'être le plus tourmenté par le malheur. Moi qui l'aime mille fois plus que moi-même, je me tourmente de sa douleur j à son tour, elle souffre
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doublement et pour elle et pour moi : c'est ainsi que nous sommes parvenus l'un et l'autre à ne nous repaître que d'angoisses, et que, si nos yeux se rencontrent, ils se remplissent aussitôt de larmes amères.
Mais à quoi me sert-il de me chagriner de mes souffrances présentes? il vaut mieux en détourner ma pensée et la fixer sur les heureux jours de ma première enfance.
Tout alors était joie autour de moi. Ma famille jouissait à cette époque d'une honnête et tranquille opulence, rendue plus sereine par les douces vertus de mon angélique mère qui, comme une étoile, rayonnait dans nos cœurs et les rendait heureux. Sa beauté et son air digne étaient admirés dans Rome tout entière : par son esprit vif, juste et cultivé, elle était honorée, recherchée et accueillie amicalement par les dames les plus recommandables ; épouse d'un homme qui l'aimait comme la lumière de sa vie, plus heureuse qu'une reine, ma mère mettait tout son bonheur à rendre heureux son mari et à bien élever ses enfants. Lorsque je vins au monde, moi l'aîné de ses fils, elle n'eut rien de plus cher que la pensée de m'élever dans l'amour de Dieu et dans la pureté et la délicatesse des mœurs. Elle s'occupait de cela avec tant de sollicitude , qu'elle sacrifiait tout autre soin à celui de m'élever, renonçant à tous ses goûts et même au moindre loisir. J'étais vraiment sa seule joie et on eût pu croh-e que, sans moi, elle ne pouvait avoir ni repos, ni existence. Elle s'amusait de mes amusements, elle s'affligeait de mes contrariétés enfantines ; son plus grand plaisir consistait à m'entendre balbutier la Salutation Angélique, qu'elle m'avait apprise sans souffrir qu'aucun autre s'en occupât. Il ne me sera jamais possible d'énu-
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mérer toutes les aimables industries que ma mère mit en œuvre pour me faire grandir dans la piété et l'innocence, semant dans mon cœur les germes célestes de la bonté et de la foi.
— Mon petit enfant, je veux que tu aies un bon cœur, me répétait-elle souvent.
Et elle exigeait de moi que je lui fisse la promesse d'en avoir un excellent et de le conserver toujours tel. A un âge si tendre, je ne comprenais pas encore ce que pouvait signifier avoir un bon cœur : mais je promettais toujours pour contenter une mère si bonne, qui récompensait mes promesses et mes oui par un baiser maternel. Devenu un peu plus âgé, je m'aperçus que ma mère faisait la même leçon à ma petite sœur Colomba, et ensuite à son dernier fils, qui s'appelait Stanislas. Dans cent circonstances diverses, elle enseignait à ses trois enfants la pratique de ce précepte sublime qu'elle avait continuellement sur les lèvres et le commentait à merveille. Ses amies, plaisantant doucement et avec gentillesse, nous appelaient les enfants au bon cœur. En vérité, si notre cœur n'était pas excellent, ce n'eût jamais été par la faute de notre mèrel
Je n'oublierai de ma vie un certain jour dans lequel ma mère me conduisit visiter la basilique de Sainte- Marie-Majeure. Au sortir de l'église, et lorsque nous fûmes remontés en voiture, ma mère me complimenta de ma sage contenance dans le temple, où. j'étais resté tranquillement à genoux , pendant les quelques instants qu'elle avait passés au pied de l'autel de la sainte Vierge.
— Qu'as-tu fait, mon enfant, pendant ce court inter-
l'âge heureux. *^
vallo? me demanda-t-elle en soulevant mon petit chapeau et me caressant tendrement le front.
J'ai prié la Madone, et je lui ai dit VAve tout entier sans me tromper.
— Très-bien, et pour qui as-tu prié ?
— Pour vous, pour papa et pour que la sainte Vierge donne un bon cœur à Colomba et à moi, puisqu'elle sait que cela vous fera plaisir.
— Ohl ma belle fleur! s'écria-t-elle en m'embrassant.
Et me serrant vivement contre son cœur, elle inondait mon visage de larmes brûlantes. J'étais, autant qu'il m'en souvient, à la Cn de ma quatrième année : mais de tels souvenirs se gravent d'une façon indélébile dans la
mémoire.
Mon père était un avocat renommé et avait une trèsnombreuse clientèle. Jamais personne ne lui a contesté ni la noblesse de ses sentiments, ni la profonde connaissance de sa noble profession : c'était au point que beaucoup de personnes l'appelaient l'aigle du barreau romain. Il ne m'appartient pas de juger du mérite de cette appellation. Je puis seulement affirmer en toute assurance que mon père était un homme probe, loyal, solidement reUgieux et incorruptible. La réputation honorable de Charles Melissa a résisté aux attaques de l'envie de ses compétiteurs et aux observations acerbes de la censure et personne n'osa jamais attaquer cette bonne renommée; j'en suis fier, car c'est le seul patrimoine qu'il m'ait laissé.
Malheureusement il aimait trop le luxe et la dépense, ce qui causa, par un excessif amour du décorum, une sorte d'hallucination dans son esprit ; car il vivait en
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grand seigneur et brillait dans le monde plus qu'il ne convenait à sa position sociale. Tout cela était chez mon père bien moins l'effet du manque de jugement et de prévoyance que la conséquence de la générosité de son âme et de son amour pour les grandeurs. S'il était né prince, mon père eût été l'homme le plus libéral du monde : il était grand avec ses amis et je pourrais dire prodigue à l'égard des pauvres. Il aimait à participer à toutes les œuvres de charité chrétienne. En cela il s'accordait admirablement avec ma mère, qui était une femme l)leine de charité pour la misère et plus encore pour les jiécessités des pauvres honteux, qu'elle cherchait à soulager par des aumônes secrètes. L'exemple de mes parents m'instruisit donc principalement à l'exercice de la charité. Us m'habituèrent dès l'enfance à prendre pitié des malheureux et leur plus grand bonheur était celui de me voir compatir à leurs peines, lorsque dans la rue j'avais occasion d'offrir à quelque pauvre le contenu de ma petite bourse, la vidant dans sa main tremblante et amaio"rie. Ces souvenirs me rappellent avec bonheur un trait bien aimable de mes parents, et ce souvenir m'émeut toutes les fois qu'il revient à ma mémoire. Pourquoi le tairais-je?
Au printemps de je ne sais plus quelle année, nous trouvant dans une petite maison de campagne que nous possédions aux environs de Rocca di Papa , nous nous promenions un matin sous les allées ombreuses de ces charmantes collines ; fatigué de courir follement à la poursuite des papillons, je me mis à cueillir des fleurs champêtres que je trouvais en grande quantité et des plus gracieuses espèces sur les talus et aux bords des sentiers.
Pendant que je m'ingéniais tant bien que mal à former une gerbe avec toute la récolte fleurie, je finis par me trouver à l'entrée d'un petit pré entouré d'une haie touffue. Un petit troupeau paissait tranquillement le long de ces broussailles, et son berger, assis à l'ombre d'un châtaignier, pleurait avec désespoir et sanglotait. Je courus près de lui, et voyant que c'était un tout jeune garçon :
— Qu'as-tu, bon petit berger, lui dis-je, à pleurer et à te plaindre ainsi ?j
11 me regarda :
— Ehl mon beau petit monsieur, me répondit-il en s'essuyant les yeux du bout de ses doigts ; comment ne me plaindrais-je pas? ce matin, la Grilla est mortel
Un soupir l'interrompit.
— Pauvre garçon ! je te plains bien î Cette Grilla, est-ce ta tante, ou ta sœur ? lui dis-je avec une candeur tout enfantine.
— Non pas, répondit-il en levant les épaules ; c'était ma brebis la plus grasse et ma meilleure laitière , si vous l'aviez vue, elle était si grasse ! Le démon l'a étouffée par les mains d'une sorcière. Ahl quel malheur! quelle peine!
Baissant la tête, le pauvre garçon gémissait à faire pitié. Je m'éloignai non sans verser, moi aussi, quelques larmes; et rejoignant mes parents au pas de course, je m'empressai de leur apprendre la mésaventure du petit berger ; je suppliai mon père de me permettre de consoler le malheureux en lui offrant une petite brebis des Alpes, que mon parrain m'avait donnée à l'occasion de ma confirmation et que je soignais tout seul, ce qui
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était ma plus chère distraction pendant notre séjour à la campagne.
— Comme il te plaira, me répondit-il ; tu es le maître de disposer de ce qui t'appartient.
Aussitôt fait que dit. J'allai en deux sauts faire signe au petit berger de me suivre et je lui donnai ma chère petite bête ; il ne pouvait croire à son bonheur, mais il accepta le don et partit avec la brebis, tout joyeux et bien consolé.
Sept jours plus tard, au moment où, après avoir dîné, on prenait le café sur la terrasse de notre villa , nous voyons paraître tout à coup , sur la petite esplanade placée devant notre demeure, un fougueux et charmant petit cheval Corse, mené en main par un homme qui venait d'arriver de Rome. Je m'élançai d'un bond à travers l'escaher, pour aller admirer de près la jolie bête, sautant joyeusement autour d'elle et lissant son poil fin avec la paume de la main. Mon père, qui était descendu à son tour avec maman, s'approcha de moi, prit ma tête dans ses bras et l'appuya contre son cœur :
— Victorin, voudrais-tu de ce petit poulain-là?
— Comment donc, père?
— Eh bien ! il est à toi.
— A moi, à moi?
— Oui, il est à toi, ajouta ma mère. L'autre jour, tu as donné ta brebis pour l'amour de Dieu ; le Seigneur te rend aujourd'hui au centuple ta charité. Va, monte-le et prends-en possession.
Il en fut ainsi. Serait-il possible d'oublier jamais d'aussi gracieux enseignements ?
Il n'est donc pas surprenant qu'un homme de la trempe
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de mon père, m'ait élevé avec toutes les recherches de l'éducation de notre époque. S'étant aperçu que depuis mon enfance j'avais montré des dispositions pour les belles-lettres, il m'appliqua promptement à l'étude des langues française et anglaise, qu'il possédait parfaitement et qu'il parlait avec élégance ; à treize ans je parlais déjà ces deux langues très-couramment et avec une excellente prononciation, comme si elles m'étaient naturelles. Cette étude ne devait nullement nuire à celle du grec et du latin, que j'apprenais aux écoles publiques. Il me fallut en même temps suivre les leçons de musique que me donnait ma mère, qui pouvait passer pour être de première force sur le piano qu'elle jouait avec une perfection indiscutable, et j'y fis de tels progrès que, dans les soirées, j'étais couvert d'applaudissements. Pour ne rien perdre de mes études plus sérieuses auxquelles je me croyais mieux disposé encore, je profitai du jour de ma première communion pour supplier mes parents de permettre que désormais je ne fusse plus distrait, par les arts d'agrément, de mes études sévères, et de ne prendre d'autre distraction que celle du manège. Mon père eut peine à m'accorder cette demande et il ne le fit que pour contenter ma mère qui intercédait pour moi avec chaleur.
Charles, pas trop de choses à la fois ! lui disait-elle
une après-dînée, dans un cabinet qui touchait à la petite chambre de travail où j'étais en train d'écrire. Ce pauvre Victorin est accablé; laisse-le à ses livres. Que veux-tu en faire, au bout du compte?
— Ce qu'il doit être, parbleu 1 il faut qu'il soit accomph en tout point.
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— Mais tu lui donnes une éducation de baron et de duc, et non d'un horame de notre condition.
— De duc! et qui te dit qu'il ne le deviendra pas? Ma mère se tut. En entendant ces paroles de mon
père, je me pris à rire tout bas, mais de bon cœur, et je les crus d'un bon augure, car mon père avait l'habitude d'interrompre brusquement les questions importunes par une plaisanterie qui était toujours suivie d'un acte de condescendance. En effet, ma mère l'emporta, et depuis ce moment je fus entièrement libre de m'occuper sérieusement des études scolaires.
Après ma quatorzième année, pour me perfectionner dans la connaissance des langues et m'habituer aux élégances uitramontaines, mon père m'introduisit dans les cercles des étrangers, qui sont très-nombreux à Rome dans certaines saisons, et qu'il fréquentait lui-même. Je ne tardai pas à m'habituer aux usages de ces cercles de la place d'Espagne de la Via Condotti, accueiUi, partout où j'étais présenté, de la manière la plus aimable et la plus exquise par toute sorte de gentilshommes et de dames d'outre-monts et d'outre-mer.
Ma blonde chevelure, ma taille mince et assez élevée, mes traits Ons, mon teint déhcat, et, par-dessus tout, la pureté de ma prononciation trompèrent" assez souvent plus d'un Russe et d'un Ecossais. Je me souviens particulièrement d'une certaine baronne d'Edimbourg, qui, dans les appartements d'une lady, après m'avoir longuement entretenu sur l'azur du ciel italien, sur le Lac Majeur, sur le Vésuve et sur la coupole de Saint-Pierre, me demanda tout à coup si je me proposais bientôt de reprendre la mer pour rentrer dans notre belle patrie de
l'âge heurkux. iO
l'Angleterre. Je lui répondis que je n'avais encore nullement navigué et que j'étais d'origine et de naissance de la plus belle patrie de l'univers, de Rome; elle parut étrangement surprise et me contempla avec des yeux ébahis d'admiration 1 Etait-ce simplicité? Etait-ce adulation? Mon père en jouissait comme d'un triomphe et je fis des efforts pour avoir l'air de sourire assez complaisamment. Ces petites victoires de soirées ne m'ont jamais troublé le cerveau et je me suis aperçu, plus tard, que cette retenue m'a été favorable.
Ma mère n'aimait pas trop à me voir fréquenter ces réunions où fourmillaient un si grand nombre d'étrangers, à cause de mon extrême jeunesse, et ce qui la tourmentait plus encore c'était le mélange d'hérétiques et de catholiques parmi tous ces inconnus. J'aurais moi-même désiré attendre un âge plus mûr pour fréquenter ces sortes d'assemblées et réserver tout mon temps pour ma famille et pour mes études. Mais mon père en avait jugé autrement; il soutenait que je n'avais rien à craindre, restant constamment près de lui; ses ordres étaient absolus et il fallait obéir. Je n'ai jamais pu pénétrer avec certitude l'avantage extraordinaire que mon père croyait trouver pour moi dans cette fréquentation où l'on parlait toutes les langues de l'Europe ; quelques indices seulement m'ont permis de conjecturer qu'il avait eu le dessein de m'habituer de bonne heure à la carrière diplomatique. Quoi qu'il en fût, je souffrais du mécontentemenl de ma mère, et je n'eusse rien laissé d'intenté pour lui épargner cette peine. Enfin, une occasion favorable de la consoler se présenta : je la saisis au vol. La voici.
Me trouvant un matin avec elle, contre l'habitude, à,
parcourir le mont Pincio, ma mère commença à m'interrogei: tout doucement à propos de mes entretiens avec les étrangers et comme je l'encourageais à m'adresser des questions, elle finit par me faire celle-ci :
— Mon cher enfant, dis-le moi avec franchise; ta conscience ne te reproche-t-elle pas quelquefois de te trouver mêlé à ces sortes de réunions de mauvais augure? Tu devrais ouvrir tout ton cœur à ta mère. Sois sincère.
— En vérité, maman, ma conscience ne me reproche rien.
— De quoi parles-tu avec les Anglais protestants?
— De cent choses très-indifférentes dont on pourrait causer en pleine place publique.
— Ne met-on jamais sur le tapis quelques propos qui touchent à la religion? réponds-moi avec vérité.
La vérité est que jusqu'à ce jour je n'ai pas entendu
une seule syllabe de travers sur ce sujet ; un soir seulement deux dames irlandaises me prièrent de leur donner des détails de la manière dont on fait au Vatican la procession de la Fête-Dieu. Je leur expliquai les choses de mon mieux et voilà tout. Croyez-moi, ma mère, car c'est la pure vérité.
— Je désirais tant que cela fût ainsi î Dieu soit loué. Mais s'il arrivait que l'on entamât en ta présence des discours contre la Foi, ou qu'on lançât des plaisanteries impies contre le Pape et contre la religion, comment te comporterais-tu? Le péril est là, vois-tu, et ce péril existe toujours, crois-le bien.
— Tranquillisez-vous, ma mère, je me conduirai en chrétien dans toutes les circonstances. Si la riposte venait à me manquer, par hasard, je n'aurais qu'à pousser le
coude de mon père qui, vous le savez, a bec et ongles dans ces cas-là.
— Excellente disposition, mais qui ne suffit pas encore à calmer les inquiétudes de ta mère. Victorin, je veux te mettre entièrement sur tes gardes; si tu m'aimes, tu dois tenir compte de mon avertissement.
— Très-volontiers; et quel est cet avertissement?
— Celui de conférer de temps à autre avec Monseigneur Placide qui t'honore de toute sa bienveillance. Tu devrais, une fois par semaine, aller faire une promenade avec lui et à mesure qu'un cas difficile se présente à ton esprit, ou s'il te venait le moindre petit doute, tu devrais le lui soumettre, car tu sais combien il est prudent et instruit, et tu t'en tiendrais à ses avis.
— Ne m'appelez plus Victorin, si je ne suis pas dès demain votre conseil.
A cette réponse emphatique, la bonne mère respira largement, me jeta les bras au cou et levant vers le ciel un regard plein de joie :
— Seigneur, je vous remercie, s'écria-t-elle, de m'avoir donné en dépôt un pareil trésor!
Je fus très-exact, par la suite, à la satisfaire.
Pendant Tété de cette même année, un certain monsieur Williams, très-riche Américain des Etats-Unis, était arrivé à Rome pour s'y divertir et satisfaire ses goûts pour les voyages de plaisir; il était accompagné de ses deux enfants jumeaux, Arthur et Cléha, qu'il faisait voyager à travers l'Europe, depuis plus de six mois, pour les distraire de la douleur d'avoir perdu leur mère, malheureusement enlevée par un tourbillon du fleuve Mississipi. Je rencontrai pour la première fois le jeune homme
52 L*AGE HEUREDÎ.
dans les appartements du ministre ou consul, ou chargé d'affaires, que sais-je? de son pays; étant aussi jeune vjue moi et surtout fort aimable et très-spirituel, nous nous liâmes promptement. Nos caractères semblaient se convenir : nos liens furent presque fraternels et au bout d'une heure on eût pu nous prendre pour deux vieux amis. Arthur, très-content de moi et de mon père, voulut à tout prix nous présenter à son père et à sa sœur. La connaissance fut conclue par deux fortes poignées de main.
Je trouvais d'abord assez étrange de voir qu'une charmante et excessivement belle jeune fille , qui se tenait couchée plutôt qu'assise sur un canapé, se permît de donner à un jeune homme sa main dégantée et de serrer la mienne avec une hardiesse semblable à celle d'un caporal de grenadiers ou d'un brigadier de dragons.
Elle dut fort bien s'apercevoir que je lui tendis la mienne avec embarras et que je me gardai bien de serrer sa main et elle dut assurément me prendre pour un imbécile mal élevé. Je n'étais pas encore au courant des usages, de la civilisation soldatesque du Nouveau- Monde, que je ne changerai pas, quoi qu'en puissent penser certains individus, contre la moitié du livre de la civihté puérile et honnête de notre monde ancien. Nous nous rencontrâmes encore dans plusieurs autres circonstances et nous échangeâmes nos civilités réciproques; eux à la mode américaine, moi selon nos habitudes dont je me faisais un point d'honneur de ne pas m'écarter. Ce fut peut-être pour cela que la jeune personne traita de conduite stupide ou de manières dédaigneuses la réserve que je mettais dans mes rapports avec elle, et mes simples salutations à l'itahenne. Toutes les fois que
l'âge ilECRtUX. 23
nous nous adressions nos compliments, elle avait Tair de me faire la grimace et de me rendre la pareille, par un sourire passablement ironique, qui sentait bel et bien le mépris. Je ne me souciais guère do cela et je ne m'occupai que d'entretenir nos rapports d'amitié avec son frère, dont les manières ouvertes et gracieuses avaient éveillé toutes mes sympathies.
Un soir du mois d'août, nous nous trouvions réunis en très-bonne compagnie, dans les galeries d'un palais qui ouvraient sur un petit jardin, splendidement illuininé pour un certain jour de fête. Pendant que, devant un petit groupe de personnes, Miss Clélia laissait courir ses doigts agiles sur les touches d'un piano à queue et qu'Arthur prenait le la avec sa flûte, je ne sais plus qui vint me prier avec une grande insistance d'aller m'asseoir près de la jeune pianiste, pour y jouer avec elle quelques cavatines du maestro Verdi à quatre mains. Avec l'agrément, je dirai même avec un ordre exprès de mon père, je me rendis à l'invitation et aussitôt nous fûmes entourés d'une brillante couronne de dames et de cavaliers. Nous jouâmes parfaitement plusieurs passages d'Hernani et de Nabuchodonosor , et l'auditoire nous assourdit d'applaudissements. Tout à coup, au beau milieu d'une incomparable romance d'Haydn, soit que les notes aiguës de l'instrument qui nous accompagnait m'attaquassent les nerfs, soit que la chaleur étouffante ou ma position trop longtemps incommode sur le tabouret sans dossier, m'eussent affaibli ; le fait est que je me sentis pris par des vertiges, je me troublai et je perdis la tête. M'arrêtant tout à coup , je me levai pâle et vacillant, je défls ma cravate et je me laissai tomber sur un petit divan pour y reprendre
24 l'âge heureux*
haleine. La musique s'arrêta aussitôt et tous les regards se portèrent sur moi. On m'entoura, on me pressa à m'étouffer, m'offrant des sels, des flacons et mille autres choses capables de me rendre fou. Je me remis tant soit peu, je me relevai et sortant avec mon père, je fis quelques tours sous l'air frais du jardin ; je pris quelques gouttes d'une liqueur cordiale, et saluant la compagnie, nous nous retirâmes sans laisser trace de ce petit événement.
Dans le courant de ce même mois, il ne fut plus question chez nous de cercles, ni de veillées : mon père était devenu pensif et taciturne ; ma mère montrait un visage triste et contrarié. Je ne comprenais rien à ce changement subit; je ne devinais rien et je n'osais pas faire de questions à ce sujet.
Un jour, à mon retour d'une promenade, je fis la rencontre de Williams qui descendait l'escaher de notre demeure d'un air sourcilleux et mécontent. Il me salua :
Si votre père était un homme aussi raisonnable que
je l'avais crul murraura-t-il avec mauvaise humeur, en passant brusquement devant moi.
Qu'était-il arrivé! je ne pensais pas que mon père pût être coupable de la moindre faute; néanmoins des soupçons et d'étranges idées bouillonnaient dc^ns mon cerveau, je cherchais à lire dans chaque ride du front paternel quelque affligeant mystère, dans chaque fronce^ ment douloureux de l'œil de ma mère, mais toujours sans résultat, je notais chacune de leurs paroles, j'observais chacun de leurs mouvements; je ne découvrais rien. Tout cela me rendait d'une humeur exécrable et j'éprouvais un déplaisir bien difficile à dissimuler. L'ardent désir d'arrir. ver à découvrir quelque chose à ce sujet, me poussa
LAGE UECREUX. 2o
imprudemment d me servir d'un moyen que je condamne vivement et pour lequel je demande pardon à Dieu. Je me cachai derrière la portière d'une chambre noire, attenant à un petit salon où mes pai'ents avaient l'habitude de se retirer pour parler de leurs affaires sans être entendus, dans l'intention de surprendre leurs secrets entretiens. Après avoir échoué plusieurs fois dans mon désir, une après-diriée enfin, au moment où j'entrais dans ma cachette pour la dernière fois, mes parents pénétrèrent dans le petit salon. Mon père, qui était entré le premier, s'était vivement approché d'un secrétaire et s'apprêtait à l'ouvrir, lorsque ma mère survenant, vint lui dire en poussant un soupir :
— Fais cesser mon agonie; qu'as-tu décidé?
— J'ai décidé non ; répondit mon père d'un ton ferme et vif; je dis non. On peut renoncer pour toujours à cet espoir-là. Je vais le lui écrire.
Est-ce bien vrai? oh! sois béni! reprit ma mère;
donc...
Donc sois tranquille, mon non est immuable, quand
même le monde croulerait !
Oh ! Charles, tu me rends la vie ! C'est évidemment
l'ange gardien de Victorin qui t'a inspiré. Seigneur, je vous remercie I
La lettre que je vais écrire t'apprendra si je suis
homme de parole, répliqua mon père, et il se mit tout de suite à écrire.
Immobile dans ma cachette et retenant mon haleine, je voyais et j'entendais tout, j'éprouvais intérieurement tant de remords de mon action, que mon front était inondé d'une sueur froide et tous mes membres tremblaient.
26 l'âge heuredx.
Ma témérité m'effrayait, car je violais lâchement le sanctuaire des secrets paternels : ma conscience me reprochait cette audace et cette lâcheté , et m'appelait sourdement : indigne et traître. Je frissonnais à la pensée d'être découvert, je brûlais de honte en pensant que je venais peut-être de commettre un grand péché. J'aurais voulu avoir des ailes, ou pouvoir m'engloutir sous le sol, mais comment sortir de là?
A parti pris, pas de conseil. Je bouchai mes oreilles avec mes doigts, je m'éloignai de la fente où je m'étais tenu en observation et je m'imposai la punition méritée de ne plus écouter, de ne plus voir. Cette pénitence volontaire me coûta inQniment; pourtant je l'endurai jusqu'au bout et je ne quittai ma cachette que lorsque mes parents eurent quitté le petit salon, sans avoir satisfait ma curiosité, plein de confusion, mais content d'avoir surmonté mon imprudente présomption. Cet effort de ma part sembla avoir coupé le nœud gordien, car de ce moment mes parents changèrent de visage et reprirent leurs allures ordinaires. Je restais toutefois dans mon labyrinthe d'incertitude et dans mon obscurité première.
Le mois de septembre était arrivé et un nommé monsieur Honorius, grand ami de notre famille, était arrivé chez nous, étant de passage dans la ville; arrivé d'Ancône , où il était parvenu par le bateau à vapeur de Civita-Vecchia , il s'en retournait à Gênes, sa patrie, par la voie de mer. Au dîner de son départ, on causait à -table et on projetait de me faire partir avec lui pour aller visiter la rivière Ligurienne ; on décida au dessert que ce voyage s'accomplirait et qu'il me servirait de récompense pour les prix et les médailles d'honneur que
l'âge heureux. 27
j'avais obtenus dans le cours de mon année d'études. Je fus si joyeux de cette décision .inattendue, que je m'élançai hors de la salle à manger et courus m'occuper immédiatement de mon léger bagage. Mais quelle ne fat pas ma surprise en voyant ma valise toute gonflée et bouclée que ma mère avait déjà préparée! Je la défis pour y fourrer à grand'peine quelques volumes de poésies dont je possédais une jolie petite collection ; j'attachai son collier à un petit chien de Courlande que j'avais l'intention de mener avec moi, et poussé par l'heure du départ qui était arrivée, j'allai embrasser mon père, ma mère, Colomba et Stanislas. Toute la famille partageait ma satisfaction et je fus comblé de félicitalions et de caresses; je pris congé de tout le monde, le sourire aux lèvres et le cœur remph de brillantes illusions.
Sourire néfaste! adieu malencontreux! sinistre séparation !
Ce fut le dernier jour de ma douce existence.
lîî.
17 novembre.
J'ai éprouvé l'instant de consolation sur lequel je comptais en relisant à plusieurs reprises les pages que je viens d'écrire pendant ces deux dernières nuits. Ceci m'encourage à continuer. Je sens bien que mon esprit s'assombrit au souvenir passager et si vite envolé du beau temps des roses de ma première jeunesse, songeant que je vais désormais n'avoir plus qu'à tracer des pages semées d'épines, de tourments, de tribulations qui me déchirent encore. Mais qu'y faire, si le cours de ma vie est formé de buissons et de broussailles bien plus que d'herbes riantes et de fleurs?
Notre traversée jusqu'à Gênes fut des plus heureuses et des plus agréables : une mer d'azur, un vent favorable, un ciel de cristal, une compagnie aimable et joyeuse; j'éprouvais une telle extase de bonheur, que les yeux de
monsieur Honorius brillaient de plaisir en me regardant. Mais vers le soir d'une de nos journées de voyage, mon ardeur de contentement s'étant un peu calmée, et me sentant rappelé peu à peu à la tranquillité d'esprit naturelle à mon caractère, mes souvenirs me ramenèrent vers Rome et vers le trésor de charité domestique que j'y avais laissé. Mes parents m'apparurent alors l'un après l'autre; leurs sincères adieux se retracèrent à ma mémoire, avec leurs augures heureux et leurs douces caresses. Je pensai au double embrassement de mon père, au tendre baiser de ma mère et à la larme furtive qui, accompagnant ce baiser, avait mouillé ma joue, à l'adieu de sœur de ma Colomba, au gracieux et enfantin petit rire de Stanislas. Et au milieu de ces souvenirs, de ces pensées, leurs visages, leurs mouvements, lexpression de leurs traits se retracèrent si vivement à m in esprit, et vibrèrent tellement dans mon cœur, que je me pris à désirer de me trouver encore auprès d'eux et à regretter vivement de m'en être séparé; mon front se couvrit d'un nuage de tristesse, qui, s'épaississant à mesure lorsque je me trouvai étendu sur mon petit lit, finit par se rompre et fît pleuvoir des larmes abondantes et douloureuses. Quelque temps après, je m'assoupis et le matin, à mon réveil,- mes sens s'étaient calmés et mes pensées étaient devenues calmes et tranquilles comme les eaux sur lesquelles nous naviguions.
Débarqués dans le port de Gênes et après l'avoir parcouru pas à pas durant toute une semaine, je partis avec la petite famille de mon hôte, pour aller passer l'automne dans une délicieuse villa qu'il possédait aux environs de la ville; ce heu était un* véritable petit paradis.
Me trouvant transporté comme par enchantomont de la canicule brûlante du Capitole, à l'air si vif, si pur de cette marine et des collines odorantes de cette admirable rivière, j'en éprouvais tant de bien-être, que je n'en pouvais croire à moi-même et que je croyais rêver. Je résolus de jouir en paix des délices de ce séjour si nouveau pour moi et du calme repos qui remplaçait si doucement les bruits et le mouvement de la grande ville.
Dans les premiers moments de notre séjour, monsieur Honorius me procura avec grâce les distractions de la chasse, de la pêche, des cavalcades, des petites courses par terre et par eau , aux pays et dans les bourgades des environs, afin, comme il disait, de tuer traîtreusement le temps. Mais mon goût plus prononcé n'était pas pour ces sortes de distractions : j'eusse préféré à tous ces amusements, bons et utiles peut-être, une solitude tranquille, dans laquelle il me fût possible de m'entretenir avec mes poètes, ou de contempler le magniûque spectacle de la nature, qui se déployait devant moi avec une pompe, une lumière, une variété merveilleuses ; pour jouir de tout cela, j'avais choisi l'endroit le plus favorable qui fût au monde.
Sur la plage et à une portée de fusil de la villa, s'élevait un monticule très-boisé et dont le sommet était couronné d'un cercle épais de cyprès et de cèdres, qui offraient, de la hauteur où ils étaient placés, un magnifique spectacle de grandeur et de majesté. Autour de ce cercle ombreux qui donnait à la petite colline le nom de Rotonde, s'étendait une sorte de haie de myrthe, au dedans de laquelle couvrait un treillage de petites plantes
exotiques et sauvages, dont les rameaux s'entrelaçaient unis et serrcîs en forme de coupole, sous laquelle s'élevait, entourée d'un espalier de jasmins, une blanche statue de la Vierge Immaculée en pur marbre de Carrare.
C'était dans ce réduit fleuri et charmant, impénétrable aux rayons du soleil, que je me rendais plusieurs fois chaque jour, seul et tranquille, pour m'étendre à l'ombre sur l'herbe, ou pour m'asseoir sur le banc circulaire adossé aux odoriférantes parois du kiosque. Suivi de mon petit chien, je passais des demi -journées à m'amuser avec lui, ou à lii'e, ou encore à contempler avec admiration l'aspect magnifique du golfe qui s'ouvrait en face de moi, ou celui des charmantes perspectives qui s'étendaient à droite et à gauche.
Pendant ces diurnes loisirs où mon esprit errait d'une pensée à une autre, je me trouvais, la plupart du temps et sans m'en apercevoir, au milieu des membres de ma chère famille, me voyant tantôt à Rome, tantôt à notre villa de Rocca di Papa. Me joignant en esprit à mes parents, je me mêlais à leur conversation, m'asseyant à table avec eux, me promenant en leur compagnie, et il me semblait que je ne me détachais jamais des côtés de ma mère. J'étais tout joyeux de la sentir près de moi et de la voir toujours aussi calme, aussi sereine que d'habitude, à en entendre encore les douces et gracieuses paroles, à recevoir les œillades si tendres et si affectueuses dont elle avait la consuètude à mon égard. Que de belles et bonnes choses ne lui disais-je pas alors à mon tour ! comme je prenais soin de la contenter eu toutes choses! Quelle ferveur de docilité était la mienne! Que d'attentions! Que de respect! Cojuiie je m'étudiais à prévenir
ses moindres désirs, d'en deviner les souhaits! Je ne pouvais oublier la perturbation qui avait obsédé ma mère pendant les derniers jours qui avaient précédé celui de mon départ, ni sa conversation avec mon père dont je n'avais surpris qu'une faible partie ; ces exclamations entrecoupées de mère aimante, cette lettre mystérieusement définitive de mon père. Je sentais alors renaître en moi, plus ardent que jamais, le désir de pénétrer ce secret; je m'imaginais que, prenant ma mère à part, je lui saisissais la main, la regardant fixement dans les yeux et que j'étais sur le point de la questionner-; mais au moment de le faire, la question mourait sur mes lèvres, je baissais les yeux, je rougissais et je me trouvais bien présomptueux de vouloir me mêler des secrets de ma mère. Tous les ennuis que j'avais éprouvés, tous les doutes et toutes les craintes qui m'avaient assiégé se réveifiaient alors dans mon âme. Cette âme, vivement frappée et fortement émue, m'inspirait de nouveaux soupçons plus sombres et plus cruels que jamais, cruels au point de me faire prendre mon séjour à Gènes, si délicieux et tant désiré, pour une sorte de douloureux exil, et je me figurais être la victime de je ne sais quoi, ou je ne sais qui, privé peut-être des bonnes grâces et de l'affection de mes parents.
Ces tristes et douloureuses iUusions m'occasionnaient souvent des oppressions très-pénibles et très-fatigantes. Malheur à moi, si je ne m'empressais pas de secouer mes pensées et de m'en distraire promptement ! Il m'arrivait de m'y plonger si profondément, que j'en étais absorbé tout à fait pendant d'assez longs intervalles , et je ne m'en débarrassais que par de copieuses larmes, des fré-
DES ROSKS ATTX ÉPINES. 33
missemenls et des transpirations épuisantes. Je me jetais alors avec ferveur aux pieds de la belle statue blanche de la Vierge Immaculée et, les tenant serrés entre mes deux mains suppliantes, je levais mes regards vers son visage auguste, je répandais tout mon cœur qui se calmait sous l'œil maternel de Marie, et se relevait comme une languissante jonquille sous le rayon vivifiant du soleil naissant. 0 bienheureux petit kiosque ! Combien de douceurs n'as-tu point versées dans mon sein, mêlées à la délicieuse odeur de tes arbustes fleuris !
M. Honorius et sa femme, personne bien élevée et trèsaimable ainsi que leurs petits enfants, s'étonnaient fort de l'assiduité avec laquelle je fréquentais cette solitude et s'en plaignaient doucement, me reprochant de ne pas être un jeune homme comme tous les autres; me consacrant beaucoup trop à l'étude, me laissant aller sans modération à mes humeurs mélancoliques et bizarres, ils m'adressaient, avec ces reproches, cent autres admonestations amicales. Je tâchais de m'en défendre et de les tourner en plaisanteries ; s'apercevarit alors que je faisais la sourde oreille , mes amis changèrent de gamme et rendant plaisanterie pour plaisanterie, ils se prirent à me donner les surnoms d'ermite, de solitaire, d'anachorète de la Rotonde.
Pendant qu'un soir, au souper, on me donnait tous ces titres en riant, Joséphine, petite fille qui n'avait pas encore huit ans, se leva de table et s'approcha de sa mère :
— Maman , dois-je le dire? lui demanda-t-elle en jetant sur moi un regard furtif.
— Dis-le ; répondit la dame.
L'enfant reprit :
— Pdpa, savez-vous pourquoi Victorin passe des journées entières dans cet ermitage? c'est pour y pleurer et y soupirer.
— Tais-toi, petite méchante, interrompis-je aussitôt.
— Oui, oui, je vous ai vu, aujourd'hui mêoie, avec f.c3 deux yeux; répondit-elle avec feu,
— Je vois le naensonge qui pousse sur ton front , repris-je.
— Non, monsieur, ce n'est pas un mensonge : demandez plutôt à maman. Cette après-dînée, elle m'a permis de vous épier et je suis montée là-haut; j'y suis montée tout doucement, sur la pointe des pieds^ je me suis approchée du kiosque et, me cachant derrière un arhuste, j'ai fourré ma tète entre deux branches, et je vous ai aperçu à la fenêtre regardant la mer, poussant de gros soupirs et vous essuyant les yeux de temps à autre, avec un foulard de soie jaune. Est-ce un mensonge ou une vérité?
Je rougis excessivement à cette sortie de la petite ingénue, je balbutiai quelques phrases incohérentes, et voyant que je cherchais à détourner l'entretien, M. Honoriiis me sourit d'un air compatissant, pendant qu'un petit nuage passait mpidement sur le front de mon hôte, qui était d'ordinaire calme et souriant.
Au sortir de table, le maître du logis, passant son bras sous le mien, m'engagea à faire avec lui quelques tours de jardin à l'heure fraîche de la journée. J'y consentis volontiers et nous sortîmes. Notre promenade commença en silence et nous nous bornâmes à admirer la douce clarté de la lune qui argentait gracieusement tous les objets, éprouvant les douceurs d'un léger zéph^^r, qui
IJF.S ROSES AUX ÉPIXE3. 33
faisait frissonner les cimes des arbres, dont le froissement servait d'écho aux murmures caressants des ondes voisines. A mesure que nous avancions sous l'ombre épaisse d'une large allée d'ormeaux, mon compagnon prit un ton de familiarité confidentielle pour me gronder avec affabilité à raison de mon goût trop prononcé pour la retraite, et me laissa entrevoir le soupçon d'une grave passion qui aurait obsédé mon cœur, le livrant à une mélancolie profonde et nuisible. xM'étant obstiné à l'assurer qu'il so trompait complètement :
— Que signifidut donc vos larmes d'aujourd'hui? rcprit-il ; les larmes et les soupirs n'indiquent pas un cœur content.
, Vous êtes bien bon, monsieur Honorius, de faire attention aux petits bavardages d'une enfant.
— Soyez assuré, mon jeune ami, que ma Joséphine est une petite colombe incapable de mentir, même en plaisantant : si vous voulez être sincère, vous m'avouerez qu'elle nous a dit toute la vérité. A quoi sert de nier?
— Je ne le nierai pas : mes yeux se sont mouillés de quelques larmes, occasionnées par un mouvement de tendresse inspiré par la lettre de ma mère que j'ai reçue ce matin. Ce n'est là qu'une émotion passagère.
— Vive Dieu 1 vous êtes franc. Continuez à vous confier à moi ; c'est votre meilleur parti ; il faut décharger votre cœurl Voyons, dites-moi; votre esprit s'est-il exclusivement occupé de votre mère?
— De quoi donc serait-ce?
Mon hôte s'arrêta court :
— La funeste nouvelle de cette jeune Américaine, murmura-t-il en me serrant le bras, de cette Clélia...
— Quelle nouvelle t De quelle jeaoe personne me parlez-vous? Je ne vous comprends pas.
— Bah! vous faites l'innocent? c'est inutile, Victorin ; je sais tout, et justement parce que je sais tout, vous êtes à Gênes chez moi : à quoi vous servirait de dissimuler
ivec moi?
— Je ne comprends pas davantage. Sur mon honneur, croyez-moi, je ne dissimule pas, je n'emploie aucune feinte; qu'y a-t-il?
— Encore? madame Cintie, votre mère, ne vous a4-ellc rien écrit à ce sujet?
— En somme , monsieur ; dites-moi clair et net s'il vous plaît de vous amuser à mes dépens, ou cessez, de grâce, de me tenir ce langage. Qu'est-ce que tous ces raystères ?
Mon accent déterminé, mon air d'étonnement, l'anxiété vidente qui me torturait convainquirent mon hôte; il ' :)ntinua avec hésitation :
— Est-ce que vous n'avez pas connu à Rome une }' s AYilliams, avec laquelle vous avez joué du piano dans -^ j soirée où vous vous êtes trouvé mal tout à coup?
— Je l'ai vue, bien plus que je ne l'ai connue, je l'ai vue plusieurs fois , ainsi que bien d'autres jeunes personnes; et après?
Pourquoi vous êtes-vous évanoui pendant que vous
f .lisiez de la musique avec cette demoiselle?
— Pourquoi?... que sais-je! je crois que ce fut la f^tisue, l'excès de la chaleur étouffante qui régnait dans ce ^alon. Que me demandez-vous donc là, cher monsieur ilonorius? ne me laissez plus dans les ténèbres, éclairezmoi sur ce point, je vous prie ; votre langage ambigu me
trouble grandement. J'ai d(^jà eu une grande peine avant de partir avec vous, à raison d'une conduite étrange de mes parents à mon égard ; je les voyais affligés et chagrins : la cause de cette affliction m'est restée inconnue. Ce que vous me dites à présent ajoute des doutes à mes doutes et me plonge dans une perplexité indicible. Sortezmoi de ce labyrinthe, je vous en conjure!
Il est donc vrai que j'ai touché une corde que j'aurais dû laisser muette? J'en suis désolé! Est-ce bien possible que vous ayez été tout à fait en dehors de cela?
Par grâce, ôtez-moi de ce tourment insupportable !
m'écriai-je avec la plus vive impatience.
— Suffit ! puisque je me suis trop avancé, si je vous découvre tout le mystère, me promettez-vous de garder fidèlement le secret?
— Parole d'honneur !
— A cette condition, je vais poursuivre : Apprenez que, trois jours après la soirée en question. Monsieur Williams vint faire visite à votre père, et fit de trèschaudes instances pour le décider à vous fiancer aven sa Glle Clélia.
— Me Cancer, moi?
— Vous, oui vous, Victorin.
— 11 devenait fou !
C'est comme cela. Il ajoutait qu'il reviendrait à
Rome dans deux ans, et qu'à cette époque, on conclurait le mariage. L'épouse porterait dans son portefeuille, le jour même des noces, sa dot de cent mille dollars, et, en sus, l'espérance de cinquante autres mille. On eût accepté toutes les conditions qu'il plairait à vos parents d'imposer, même à celle d'abjurer l'hérésie, car la jeune
fille était protestante méthodiste. Seulement on exigeait que vous iriez plus tard en Amérique. Votre père demanda du temps pour réfléchir : il hésitait, il tergiversait, il était en lutte avec lui-même. Votre mère s'opposait et elle repoussa ce parti avec tant d'énergie, qu'elle l'emportai Votre père refusa. Ce fut alors que j'arrivai chez vous. On me mit au courant de l'affaire; je conseillai l'éloignement comme moyen de précaution et votre départ fut décidé, mais on vous l'annonça sous le prétexte que vous savez.
Presque hors de moi-même, pendant qu'il parlait, je l'écoutais avec des yeux démesurément dilatés. Je prononçais des mots entrecoupés, accélérant ou ralentissant mes pas, je m'arrêtais; j'avais l'air d'un homme qui fait un rêve pénible. Dès qu'il eut achevé de parler :
— Qu'ai-je entendu? ra'écriai-je avec impétuosité? Vous me racontez des choses capables de me rendre fou. Quel bandeau vous venez d'arracher de mes yeuxl*
A la bonne heure. Rendez-moi la pareille et faites
tomber un autre bandeau qui couvre les miens. Que pense votre cœur de ce refus de la part de votre famille? En est-il mécontent?
— Pas le moins du monde, croyez-le !
Ce pauvre cœur ne se sent-il pas blessé au sujet de
quelque toute petite passion?
— Que Dieu m'en garde! Quelle pensée avez-vous? Faudrait-il qu'à quinze ans, vous alliez croire que je suis déjà em, barque dans quelqu'intrigue d'amour? Quel cas faites-vous de moi? Est-ce que mon père et ma m.ère auraient eu, eux aussi, cette pensée?
— Non, Victorin; tranquillisez-vous: c'est une petite
malice de ma part pour vous éprouver. Votre père et votre mère n'ont rien craint de votre part, et la bonne opinion qu'ils ont toujours eue de votre conduite n'est nullement diminuée; je vous en donne l'assurance.
— Qui, diantre? peut avoir donné à Monsieur Williams l'idée de compter sur un enfant comme moi pour l'établissement de sa fille?
— Cela s'explique facilement ; l'affection de cette enfant. H y avait aussi là-dessous un autre imbroglio assez curieux, qui a donné fort à penser à monsieur votre père, et duquel imbroglio le digne homme n'a pas encore pu trouver le bout. Il s'agissait de certaines recommandations et des louanges les plus grandes sur votre compte, adressées par écrit à Monsieur Williams, par un certain individu qui prenait des airs de protecteur à votre égard, mais derrière le rideau. La feuille de papier que M. Williams mit sous les yeux du papa était signée des deux initiales E. M. que l'américain a obstinément refusé de dévoiler.
— Celle-là est forte I Plus vous m'en dites, plus je tombe des nues. Quelle comédie I
— Appelez-la tragédie, mon cher Victorin : me voici arrivé à la nouvelle que vous vouliez savoir et que je ne vous donne que sur lassurance que vous m'avez donnée à votre tour, que votre cœur était parfaitement Ubre. Monsieur Williams, trompé dans son attente, se fâcha, prit la poste et partit pour Naples, où il couva son fiel, puis pour Palerme, où Miss Clélia fut prise d'une terrible névrose ; une lettre de votre père m'annonçait hier qu'elle était morte.
— Morte, protestante?
— On n'en sait rien.
40 t)ES ROSES AUX ÉPINES.
— Et son père? et Arthur?
— Ils se sont embarqués pour Boston.
A la stupeur profonde que ces révélations m3 causèrent, la réflexion étant venue s'ajouter, tout doute, toute ombre de crainte disparurent si complètement de mon esprit, que je me sentais presque porté à rire de cette étrange aventure. Seulement, l'intervention de ce personnage mystérieux , qui semblait se préoccuper si chaudement de mes intérêts, m'embarrassait et me causait toutes sortes de singulières idées. L'image de Clélia, enlevée si jeune encore, et sur une terre étrangère, à la tendresse de son père et de son frère, troublait bien souvent mes rêves : même tout éveillé, je ne pouvais m'empêcher de songer à elle avec tristesse et une sorte de douleur amère.
Il ne faut pas croire que je ressentisse pour cette jeune personne une affection particulière, ou que j'eusse arrêté sur elle des espérances et des projets ; rien de tout cela. Je craignais néanmoins d'avoir été la cause, quoique innocente, de la maladie qui l'avait conduite à la tombe, cette seule pensée m'effrayait et glaçait mon sang dans mes veines. Je pris la détermination de mettre tout en œuvre et de remuer ciel et terre pour obtenir de mon père qu'il consentît à ne plus jamais me mettre en contact avec des étrangers.
Pour plaire à la famille de mes hôtes si aimables, après l'entretien que je venais d'avoir avec son chef, je pris le parti de fréquenter moins souvent mon ermitage de la Rotonde, et à l'exception des heures que j'avais pris l'habitude d'employer à mes études, sous ces ombrages silencieux, j'employais le reste des journées à causer et à
me divertir au milieu d'eux. Ils en étaient tous trèssatisfaits.
Pendant une limpide matinée d'octobre, dans laquelle je m'étais rendu à mon poste, de fort bonne heure, il m'arriva de m'enfoncer entièrement dans la lecture des Triomphes de Pétrarque, qui étaient imprimés dans un petit volume de Rimes choisies. Je me souviens que, je ne sais trop comment, étant parvenu aux chapitres où le poète chante la mort, je me sentis assailli par une tristesse, une inquiétude, une amertume d'esprit, qui m'ôtèîent tout calme, tout repos. A ces vers surtout :
La mort est, pour les bons, la fin de l'esclavage; Mais pour les cœurs de fange elle est un chàtirrfent, Contre lequel ils n'ont ni force, ni courage.
Je jetai loin de moi le petit hvre, et, le dos appuyé aux branchages, je cherchai à me distraire, tournant un mélancohque regard sur le tableau si beau et si animé de cette admirable nature qui se développait autour de moi. Pendant que j'opposais à ma tristesse toutes ces joies du soleil, du golfe, des oiseaux, des plantes qui contrastaient si fort avec les funèbres idées qui élevaient dans mon esprit une sorte de deuil, je fus soudainement réveillé par un bruit de feuilles criant sous des pas pressés et en même temps par le son de la petite voix de Joséphine, qui, en ce moment, était tremblante et agitée; l'enfant sauta lestement dans la verte enceinte comme eût pu le faire une fauvette :
— Vite, monsieur Victorin, descendez vite : mon pèro Vous attend ; il vient de recevoir des lettres pour Vbus»
Je me levai promptement, je pris l'enfant par la main et, en un instant, nous dégringolâmes du monticule.
— Donc, Victorin, me dit monsieur Honorius, venant à ma rencontre une lettre à la main; madame Cintie m'écrit qu'il faut vous envoyer immédiatement à Rome : elle vous attend d'heure en heure.
— Pourquoi cette hâte? qu'y a-t-il donc encore de nouveau?
, — Que voulez-vous? elle m'écrit que l'avocat est indisposé et qu'il désire vous voir.
— Est-il bien mal? m'écrié-je comme si la foudre venait de me frapper.
— Mais non! ce n'est pas grand'chose, et on vous désire dans l'espoir que votre vue le remettra tout à fait; ce sont là les propres expressions de votre mère. Justement le vapeur Marie-Antoinette part ce soir de Gènes; vous monterez à son bord et, jeudi prochain, vous serez dans les bras de notre avocat.
Cela fut exécuté. Je pris amicalement congé de cette aimable famille, et le soir même, c'était un lundi, je naviguai vers ma chère Rome.
Combien ce voyage fut différent de celui si agréable qui m'avait conduit à Gènes I il fut accompagné d'une pluie continuelle et d'un vent endiablé : forcé de rester sur le pont, j'éprouvai de fortes nausées et un grand serrement de cœur, une inquiétude pénible et un malaise inexplicable et douloureux qui m'obligèrent de rester cloué sur mon cadre, jusqu'à l'entrée du port de Civita- Vecchia. Quittant le bateau pour monter en dihgence, la voie ferrée n'était pas encore livrée à la circulation, j'arrivai à Rome vers l' Angélus. Je montai avec précipitation
dans une petite voiture de place, donnant mon adresse au cocher et l'ordre d'aller bon train. JI me tardait de trouver qu'un épouvantable présage, qui me poursuivait, était faux, et j'avais le frisson.
Arrivé à la place Colonna, mon véhicule fut arrêté par un convoi funèbre : je me sentis sur le point de perdre connaissance. Je me jette en bas de la voiture et m'adressant au premier venu d'entre ceux qui suivaient le convoi, je lui dis avec anxiété :
— Quel est le mort?
— Hum 1 qui le soit ? me répond-on en levant les épaules.
Je m'approche d'un autre individu à la mine plus courtoise que le premier.
— De grâce, Monsieur, à qui est ce convoi?
— Je ne saurais trop vous dire le nom du défunt, j'ai entendu parler d'un avocat.
— Mon Dieu! murmuré-je à grand'peine.
Mes jambes fléchissaient, la respiration me manquait, le cercueil était devant moi; je demandai alors à une troisième personne :
— Savez-vous le nom du mort?
— C'est l'avocat Mélissa.
Je poussai un cri terrible, et hors de moi, je me précipitai au milieu de la foule et la fendant à coups de coudes, j'atteignis la bière et saisissant l'un des bouts du drap funéraire, je m'écriai :
— 0 mon père I
Un ami de la maison, qui se trouvait par hasard non loin de là, me reconnut. 11 s'élance sur moi, me saisit à bras le corps, m'enlève et me pousse vivement dans la
voiture, où il se place près de Dioi j sur un signe de lui, le cocher reprend sa course. Inutile remède. Au détour d'une ruelle, je m'élance à l'improviste et courant à perdre haleine, de l'une à l'autre rue, j'atteins l'église : me cachant derrière un pilier, tout tremblant, plus mort que vif, je laisse sortir la foule; je m'approche de l'un des sacristains, occupés à placer les cierges dans les hauts chandeliers qui entourent le catafalque :
— Brave homme , lui dis-je , d'un air suppliant et impérieux à la fois, je veux voir mon père.
Cet homme me regarde avec un sourire ironique, et me tourne le dos, homme grossier! je me jette sur le cercueil, je soulève un coin du drap mortuaire :
Mon père! dis-je d'une voix tonnante : je veux voir
mon père!
Un prêtre survient, me prend par le bras et me dit doucement de vouloir bien le suivre. 11 eut alors une lutte douloureuse entre nous ! je dis tout ce qui me vint à l'esprit. Je suppliai, j'implorai, je conjurai pour obtenir de ce religieux, qu'il voulût bien consentir à faire découvrir le cercueil et me laisser voir ce cher cadavre I
Serviteur du Seigneur, je suis son flls aîné : j'étais
absent de Rome, lorsqu'il rendit le dernier soupir : il demandait à me voir, il m'avait appelé ; on m'a trompé 1 je ne suis pas arrivé à temps ; je n'ai pu recevoir sa dernière bénédiction, ni voir une dernière fois son cher visage. Serviteur du bon Dieu! si vous avez le cœur d'un liomme, ne m'empêchez pas de lui donner le dernier baiser.
Tout fut inutile : le corps était renfermé dans un cercueil en plomb. Ma demande était inexécutable. Je me
DES ROSES AUX Él'I.NES. 45
jetai à deux genoux, et appuyant mon visage sur le couvercle, je le mouillai de larmes, poussant des gémissements si prolongés, si profonds que les pierres ellesmêmes en auraient eu pitié. Le religieux cherchait à me calmer, mais j'étais sourd à toute consolation : il voulut me faire lever, je résistai ; il me gUssa à l'oreille de bonnes et douces paroles, je le traitai avec inconvenance, l'appelant cruel, barbare, inhumain.
Au paroxysme de ce douloureux combat, Stanislas, entrant par la grand'porte de l'église, accourt vers moi, suivi par un domestique; il se jette à mon cou, et m'ordonne, au nom de notre mère, de le suivre immédiatement à la maison. Je l'entendis, mais sans lui répondre : je le regardais d'un air stupide en sanglottant. Alors le ïlomestique me saisit dans ses bras, me force à me lever et m'entraîne hors de l'église. Je cherchais en vain de m'arracher à cette étreinte. Je me retournai pour jeter encore un coup d'oeil sur le catafalque, mais je ne voyais plus; je voulus crier, je n'avais plus de voix; une sorte de brouillard descendit sur mon âme, et je ne sentis plus rien de ce qui se passait autour de moi.
ÎV.
21 novembre.
En reprenant mes sens, je poussai un long soupir, j'ouvris les paupières et je vis , à la faible lumière d'une bougie, que je me trouvais dans un petit salon, couché sur une ottomane et entouré de plusieurs personnes, que je voyais à peine et que je ne croyais pas reconnaître. Je me plaçai sur mon séant, j'entendis pousser un cri et -je sentis en même temps les bras de ma mère autour de mon cou et mes genoux pressés par les mains de Colomba et de Stanislas. Reconnaissance cruelle 1 J'étais sur le point de défaillir encore sous ces embrassements tendres, mais désolés. Mon cœur peut bien se souvenir des affreuses angoisses de ce terrible moment, mais ma plume est inhabile à les retracer. Je regardais stupidement l'une et les autres. Ma mère était pâle, ses yeux étaient ternes et abattus, et la douleur était tristement peinte
LE VOYAGLLR. 47
sur son visage : ma sœur sanglottant , secouée par des mouvements convulsifs, était méconnaissable; mon petit frère était palpitant, et sa belle chevelure était dérangée et en désordre.
Seigneur mon Dieu ! me disais-je tout bas avec
agitation ; quels tristes visages ! quelle désolation ! Est-ce bien là ma pauvre famille? est-ce ici ma maison? est-ce possible? Et mon père? ra'écriai-je en me jetant violemment dans les bras de ma mère; et mon père?
L'infortunée poussa un long gémissement, me souleva et me serrant fortement contre sa poitrine :
Hélas ! Victorin, murmura-t-elle d'une voix étouffée;
mon enfant, calme-toi : ne va pas mourir de chagrin, tu me tuerais !
Mourir ! oh ! pourquoi ne le puis-je?
Ma seule joie en ce monde, ne dis pas cela, si tu
ne veux pas m'arracher le cœur, répondit-elle en versant un déluge de larmes qui inondèrent mon visage.
— Xon, mère chérie, non ; je ne mourrai pas, je vivrai, nous vivrons pour vous. Mais vous serez veuve et nous serons orphehns: comment pourrons-nous être encore les enfants de votre joie ?
Un sanglot l'empêcha de répondre; j'entendis pourtant, car j'étais collé contre elle, je l'entendis murmurer clairement :
Vous serez les enfants de mes larmes !
Je ne Os pas alors beaucoup d'attention à cette prédiction désolante. Jamais prédiction plus spontanée, plus fatidique ne s'échappa du cœur d'une mère. Elle et nousmêmes ne l'avons que trop reconnu.
Ici ma main tremble, mes yeux se gonflent de larmes
et mon papier en est mouillé à ne pouvoir m'en servir. Arrètons-là ces douloureux souvenirs.
Les souffrances du voyage, le deuil inattendu qui m'avait frappé à mon arrivée, atteignirent si cruellement mes forces et enflammèrent tellement mon sang, que je tombai gravement malade, et qui ne tint qu'à un cheveu que je n'allasse rejoindre, dans la tombe, l'être aimé que j'ai tant pleuré et que je pleure encore. La vie de ma mère fut sauvée, je le crois fermement, par un miracle du Ciel, qui l'avait destinée à agoniser toujours avec moi et comme moi. Ce n'est que là haut que l'histoire de nos tourments peut être complètement enregistrée.
L'effet immédiat de l'événement irréparable qui nous enleva noire père, fut le rapide et très-ruineux passage de la position aisée, que nous avions occupée jusque-là, à l'état pénible d'un véritable appauvrissement. Ceci arrive tous les jours à Rome , par la perte de leur chef, à cent familles de notaires, d'avocats, d'hommes de loi ou de tout autre père qui vit de son travail ou de son talent et ce fut ce qui arriva à notre famille qui ne possédait aucune fortune patrimoniale. Mon père, qui dépensait beaucoup au delà de ses moyens, ne sut pas calculer en vue de l'avenir. La splendeur qu'il affichait, le quartier qu'il habitait, sa mise noble et riche, son ameublement luxueux, ses brillantes soirées d'hiver auxquelles était admise la meilleure compagnie, les villas qu'il avait louées, celle fort belle dont il avait fait l'acquisition, les dîners, les fêtes, les largesses, les actes de bienfaisance lui avaient donné la réputation d'un homme très-riche et qui pouvait lutter de dépenses avec les plus opulents seigneurs de la ville. Renommée trompeuse ! il avait
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malheureusement plus de cr.'dit que de capitaux et chez nous plus d'apparences que de réahté : dettes nombreuses, lourds engagements, conventions embrouillées, un grand désordre dans l'administration de ses intérêts, désordre arrivé au point de ne pouvoir trouver moyen d'en sortir. Mort avant d'avoir pu sauvegarder nos intérêts, il nous laissa, en fin de compte, dans un triste et misérable état.
Je viens de toucher à une ancienne plaie de tout Romain sorti d'une honorable bourgeoisie et habitué aux rentes d'un emploi, d'une profession, d'un poste salarié. Tant qu'un homme vit et se porte bien, sa famille marche vent en poupe, et sur l'existence journalière il ne pleut ni ne grêle: du luxe, des amusements, on nage en pleine eau et à la grâce de Dieu. Mais devient-il malade ou meurt-il? immédiatement la mai>on de l'abondance coupe court à ses prodigalités, et souvent elle en arrive à mendier sa vie. On ne songe pas à l'avenir, on dépense à tort et à travers, on ne ramasse rien, on ne place pas l'argent qui semble brûler les goussets qui le contiennent : on n'écoute jamais les conseils d'économie et de prudence qui viennent quelquefois, donnés par les vrais amis. Ce qu'il y a de vrai, de malheureusement vrai dans tout ceci, c'est que les raisins verts mangés par le père agacent furieusement les dents de ses enfants. J'en suis un exemple entre mille.
Les réclamations, les discussions, les poursuites ne tardèrent pas à entamer notre ruine ; créanciers d'un côté, usuriers de l'autre, on commença à vendre ruineusement; pour ajouter à la mésaventure, l'apoplexie nous enleva le meilleur de nos tuteurs, et celui qui restait nous assassina proprement. Ma pauvre mère fut donc
obligée de voir le patrimoine de ses chers enfants disparaître sous ses propres yeux, avec tout ce que l'on possédait, et le peu de comptant qui restait en caisse à la mort de son mari; elle fut réduite à louer un petit entre-sol, à renoncer aux parures des femmes de son rang, à mettre en gage ses bijoux, à lésiner pour notre nourriture , enfin à boire toutes les amertumes de la misère, dont la moindre était la pénurie : quiconque n'est pas passé par là ne pourra jamais se figurer la tribulation de cette irrémédiable décadence d'une position honorable, pour tomber dans l'abjection où il faut combattre contre la misère. Plus j'en éprouve les conséquences , plus mon cœur en est ulcéré , à ce point que, si la foi ne venait pas me consoler, je succomberais assurément sous l'excès de mon chagrin.
11 me faut supporter en paix une honte pour laquelle , je le sens, mon cœur n'était pas né. Les miens, et moimême , avons épuisé nos efforts pour cacher cette honte.
Nous n'avons avoué à personne -notre déchéance; et pourtant , tous ceux qui nous connaissent nous plaignent et savent que nous sommes ruinés. Je ne vais plus en soirée ou dans les cercles pendant la semaine, ni chez nos compatriotes, ni chez les étrangers; mais, à force de privations, je me trouve encore convenablement habillé, et, pour cacher au pubhc notre pénurie, je la cache avec un soin infmi ; le monde l'ignore, semble l'ignorer, néanmoins j'entends souvent le monde dire, lorsque je suis passé: « Le pauvre jeune homme... le pauvre Victorin ! » Dieu seul et ma mère savent combien cette humiliante pitié blesse mon âme. Elle me briile, me ronge, me
martyrise. II n'est pas possible que je puisse la supporter longtemps sans en mourir.
Les événements qui m'avaient éloigné de Rome, avaient été chassés de mon souvenir pendant quelque temps par l'horrible tourbillon de malheurs et de chagrins qui m'avait assailli à mon retour. Lorsque je voulus y penser, je l'ai trouvé bien peu de chose et je n'en fis plus aucun cas ; mais j'en excepte le personnage mystérieux aux initiales E. M. qui a toujours éveillé en moi une curiosité que je ne satisferai peut-être jamais.
Au reste, ma manière de vivre n'était pas grandement changée. Sohtude et travail : l'école, l'église et la maison ; toute ma vie se renfermait dans ce cercle. Pendant que j'étudiais la rhétorique et la philosophie, Stanislas apprenait la grammau*e : nous allions ensemble, en bons frères, aux mêmes écoles, et nous rentrions toujours ensemble. Je lui servais de répétiteur, je surveillais ses dictées, et je lui enseignais les premiers rudiments de la langue française; en échange de mes soins, Stanislas, dont l'écriture est très-belle et très-nette , m'aidait à transcrire certains cahiers et à mettre au net, avec une grande exactitude, des calculs d'algèbre et des figures de géométrie.
Vers le commencement de Janvier dernier, ma mère se vit forcée d'enlever mon frère à ses études, pour le mettre en apprentissage chez un habile mosaïste. Combien ce pauvre cher enfant n'en fut-il pas désolé ! Que de larmes , que de cris en se voyant arraché tout à coup à ses livres bien-aimés, aux écoles qu'il fréquentait avec tant de bonheur ! Mais comment faire autrement, lorsque moi-même, sur qui toute l'espérance de la famille se
concentrait, moi qui n'avais d'autre manie, d'autre capacité que celle d'étudier, j'étais au moment de quitter aussi mes études, pour chercher un métier qui pût nous donner du pain ? Dieu y pourvut, et nous nous arrangeâmes de manière à ce qu'il me fût possible de commencer ma deuxième année de philosophie et de donner, le soir, quelques leçons à mon frère, pour que sa petite intelligence si vive et si lucide ne s'obscurcît pas aux durs contacts des petits carrés de pierre dure , des ciments et des outils de travail. Ma mère et ma sœur Colomba usaient leurs yeux et leurs doigts à toutes sortes de coutures et y passaient bien des nuits , pour doubler le gain par leurs labeurs. Le travail leur était procuré par une bonne et prudente petite vieille, qui avait été autrefois la couturière de la maison; c'était la seule âme au monde à laquelle nous eussions osé faire connnaitrc l'état de la détresse extrême où nous étions tombés.
Si nous avions eu le courage de révéler cette position à quelques autres personnes, nous eussions peut-être trouvé des ressources plus efficaces contre les privations , et même d'abondantes aumônes . Mais ces adoucissements qu'un orgueil moqueur nous eût probablement oETerts, eussent été trop chèrement payés, et, ce qui eût été bien pis encore, nous eussions reçu d'humiliants refus de la part d'êtres dédaigneux et cruels ! Rien ne coûte plus cher que les secours humiliants qu'il faut mendier. Nous sommes au nombre de ces pauvres honteux qui renoncent à l'or, acquis par l'humiliation et par l'importunité. Le besoin, la nudité, l'inanition, nous paraissent bien préférables à la rougeur qui monte au visage lorsqu'on est obligé de se courber et de tendre
la main. Combien cette rougeur est cuisante I 11 n'y a pas de trésor qui puisse compenser cette révolte de notre sang. Pour le comprendre, il faut l'avoir éprouvé.
De la foule nombreuse qui nous avait souri lorsque nous étions à l'apogée de la fortune, il nous restait un seul individu, auquel nous eussions pu dévoiler en toute liberté le secret de notre indigence. C'était ce monseigneur Placide, auquel ma mèr^ m'avait jadis confié , pour qu'il mît mon innocence à l'abri des dangers du monde , par ses conseils et par ses instructions , surtout dans les cas où j'aurais dû avoir des rapports avec des étrangers. Ce digne prélat était depuis longtemps un ami fidèle, un vieil habitué de notre famille, qu'il honorait d'une bienveillance toute particulière; il avait pour moi une grande affection, et il n'eiU rien négligé pour m 'être utile, n est certain que si nous avions osé le mettre au courant de notre véritable position, il nous eût aidés de toutes ses forces et nous avions eu plus d'une bonne occasion de rompre la glace. Mais par une retenue qu'inspii'ait la répugnance la plus délicate, et qui est notre croix la plus lourde à porter, nous ne pouvions nous décider à parler et nous remettions d'un jour à l'autre cette douloureuse confidence, en attendant une circonstance qui pût nous en diminuer la honte.
Pâques de 1859 s'approchait rapidement, et avec cette époque arrivait aussi le commandement d'avoir à payer le loyer de notre logis, pour lequel nous redevions deux années ; il fallait ou payer, ou voir nos meubles saisis et nous-mêmes expulsés de notre demeure. La circonstance était suprême, et ne pouvant en aucune façon satisfaire notre rigide créancier, pour ne pas être
mis sur le pavé, nous n'avions d'autre ressource certaine que celle d'avoir recours à la charité de notre bon prélat.
Le dimanche des Rameaux, dans l'après-midi, ma mère, ma sœur et moi, nous nous primes à délibérer sur la njanière d'entamer cette douloureuse affaire : fallait-il lui dire nettement où nous en étions, ou pallier la demande sous prétexte d'une gêne momentanée qui nous obligeait à lui demander un prêt gracieux ? Il fut décidé que nous ne demanderions qu'un emprunt. Nous discutâmes la question de savoir s'il fallait écrire ou aller faire la demande personnellement. Nous nous arrêtâmes à la visite. Mais qui de nous trois ferait cette visite? On commença par garder un morne silence : nous nous regardâmes en pâlissant. La seule pensée que cette corvée pouvait me revenir me fît frissonner.
— C'est à moi de le faire et je le ferai, dit en rougissant notre mère ; c'est à moi d'accepter le côté le plus pénible du sacrifice. Mes enfants, je veux vous en épargner la honte.
En disant ces mots, les yeux de la pauvre chère femme devenaient rouges et son front se chargeait de rides; sa voix devenait rauque; son trouble paraissait extrême.
— Non, maman, dit alors Colomba avec véhémence; vous n'irez pas : Victorin et moi, nous irons chez Monseigneur ; mon frère commencera à parler et je dirai le reste.
— Cela ne convient pas à maman, ni à toi, dis-je alors en étouffant un sanglot et faisant un violent effort pour me contenir, je suis l'ainé, c'est mon devoir et je pars sur-le-champ.
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Je me levai, je saisis mou chapeau et je m'apprêtai à sortir.
— Reste, Victoria, écoute! s'écrièrent toutes les deux en m'arrêtant sur le seuil et me retenant l'une par le bras, l'autre par l'épaule; tu ne le pourras pas....
— L'affection filiale et fraternelle peut tout î M'arrachant à leur étreinte, je me jetai à travers les
marches de l'escalier comme un insensé. Je les entendis se plaindre lamentablement et je disparus.
Sorti de la maison, uue sorte de brouillard épais, ou plutôt un vertige, me troubla tellement la vue, que j'y voyais à peine pour marcher et que je doublai le coin de notre rue sans en avoh* conscience. Je me sens tout à coup saisi par un pan de mon surtout et j'entends quelqu'un qui me dit d'un ton amical :
— C'est toi, j'allais précisément te chercher. Je lève les yeux, je m'arrête :
— Virginius, quel hasard? dis-je avec embarras. C'était un jeune homme qui avait fait un stage dans
l'étude de mon père.
— Qu'as-tu? tu as l'air bien effaré! me dit-il sur-lechamp.
— Moi ! repris-je en ra'efforçant de paraître gai : mon Virginius est toujours de plaisante humeur, n'est-ce pas? voyons, dis-moi vite, as-tu besoin de moi en quoi que ce soit? Je suis un peu -pressé.
— Quelle presse î moi aussi, je suis pressé de te voir m'écouter avec un peu de bonne volonté.
— Parle.
— Mon ami, entre nous soit dit, la maison Mélissa ne nage plus en pleine eau ; nous nous comprenons : eh
bien ! un petit voyage à travers l'Europe qui te remettrait à flot, et qui garnirait ton gousset de bon nombre de louis d'or, gàterait-il en rien tes affaires ?
— Tiens 1 ne Tavais-je pas dit? encore une de tes plaisanteries. Laisse-moi m'en aller, car je n'ai pas le temps d'écouter des sornettes. Une autre fois, adieu.
— Ecoute, par Jupiter! c'est toi qui dis des sornettes; je te répète sérieusement que je ne plaisante pas. Viens avec moi, et écoute-moi bien.
Tout en marchant de compagnie, Virginias m'apprit qu'un seigneur immensément riche, qui allait entreprendre un délicieux voyage de plusieurs mois, en Italie, en France, en Angleterre, en Ecosse, en Allemagne et autre part encore, cherchait un jeune homme bien élevé, instruit et parlant plusieurs langues, qui pût lui servir de compagnon de voyage, et, en quelque sorte, de secrétaire. 11 désirait surtout que ce fût un jeune romain bien né et ayant les manières du beau monde, et qu'en somme j'étais précisément l'homme qui pouvait le mieux lui convenir. Mon ami ajouta que ce Monsieur, ayant entendu parler de moi, désirait me voir. Pas la moindre dépense pour moi et beaucoup d'amusements, deux cents francs par mois d'appointements, des égards, des honneurs, de bonnes connaissances et des présents pardessus le marché. Virginius m'en dit tant, qu'il me fascina.
Cette offre inattendue me prenait au dépourvu. Mon âme éblouie me fit pfrnser que le Ciel m'envoyait un événement heureux pour nous tirer tous d'embarras. J'hésitai cependant : j'étais fortement tiraillé entre oui et non; poussé par Virginius, je consentais; le moment
d'après, je ne voulais plus. Uref, entre vouloir et ne plus vouloir, mon agitation arriva au point de me troubler l'esprit, et, en désespoir de cause, je pris le parti de risquer le coup.
iNous nous mines immédiatement en route pour nous rendre à lliotel de ce voyageui'. Prenant le chemin de Hipetta, nous nous arrêtâmes devant Un édilice dapparence noble et grandiose. Virginius regarda autour de lui.
— C'est ici; me dit-il.
Au moment d'entrer, je me repentais de ma détermination.
— Où me conduit-il? que vais-je faire? et mon Seigneur? et ma mère? pensai-je avec amertume contre moi-même.
Après avoir traversé une cour, nons montâmes à un premier étage.
— Nous y sommes, dit l'autre, et, s'arrètant devant une grande et haute porte en bois de noyer verni, ornée de dorures et de fleurons en métal, il saisit le cordon de la sonnette.
— JNon, écoute, arrête; lui dis-je en lui retenant la main.
— Qu'y a-t-il?
— Je ne voudrais pas... il vaudrait mieux attendre à demain.
— Allons donc, l'indécis ! marmotta-t-il en sonnant. Je perdis toute assurance, je frissonnai et je me tus.
— Qui est là? cria une grosse voix du dedans.
— Bons amis, répond mon compagnon en frappant deux fois du pied sur le seuil.
58 LE VOYAGEUB.
On nous ouvrit : un domestique en livrée se montra devant nous.
— Est-il chez lui? demande hardiment Virginius. Le domestique dit oui d'un signe de tête, et, sans prononcer un mot, il nous indique une double porte. Je traversai avec nne certaine inquiétude une enGlade de pièces richement meublées, et je pénétrai avec mon compagnon dans un très-grand salon, dont le parquet était couvert d'un sompteux tapis, et qui était meublé d'une manière splendide et orné de riches porcelaines et de tentures soyeuses; l'ameublement était garni de belles étoffes de soie amaranthe, brodée de belles fleurs de divei*ses teintes.
Deux personnages à figures laides et sinistres se promenaient dans ce salon, causant entre eux et semblaient attendre d'être reçus par quelqu'un. Nous voyant entrer, ils firent entendre une sorte de toussottement, tout en faisant à Virginius un léger signe amical; ils me lancèrent un regard de travei's et se retirèrent dans un coin de la chambre pour y causer tout bas. Un valet de chambre, entré derrière nous, traversa le salon pour aller nous annoncer à son maître ; revenant vers nous, il nous introduisit immédiatement.
Présenté par Virginius, je me vis dans un charmant cabinet parfumé, splendide, tendu de soie verte brochée, et devant un petit homme chauve , enveloppé dans une robe de chambre, portant une barbiche claire-semée, ayant une physionomie agréable et des yeux très-vifs. Cet individu, après nous avoir adressé un petit sourire assez sardonique :
— C'est Victorin Métissa, n'est-ce pas? demanda-t-il
€n quiitant un grand fauteuil de damas de soie bfeu-deciel, où i! était plutôt couché qu'assis, tenant dans une main une pipe turque en forme de serpent, et dans l'autre main le Journal des Déhritf;.
— C'est lui, répondit Virginius en s'inclinant; je vais attendre dans l'antichambre où je serai à vos ordres. Il se retira.
Me voilà seul en présence d'un inconnu, confus et courroucé contre moi-môme pour m'ètre imprudemment aventuré. Je tâchai de faire bonne contenance et de me donner un petit air délibéré. L'inconnu me fit asseoir près de lui :
— Victorin Mélissa ! Victorin Mélissa I répéta- t-il dodelinant de la tôte et fixant sur moi son regard pénétrant, si pénétrant que, ne pouvant en soutenir la perçante lumière, je baissai les paupières, élevant mes regards sur une peau de tigre qui se trouvait sous mes pieds. Bien ! bien ! continua-t-il en parlant avec un accent à peu près toscan ; Virginius vous a parlé de mes désirs, n'est-ce pas?
— Oui, monsieur, il m'en a dit un mot, repris-je timidement et à voix basse.
— Prenez courage, mon beau garçon ; vous avez l'air tout effrayé, de quoi avez-vous peur ici? est-ce de moi?
— Non, monsieur; pouvez-vous le croire?
— Quel âge avez-vous?
— De dix-sept à dit-huit ans.
— Parfaitement, dit-il en souriant et en m'examinant avec complaisance. Vous devez être bien délicat; je vous trouve un peu maigre et l'air souffreteux ; vous souffrez peut-ôtre?
— Mais... non... gvàce au Ciel... murmurai-je, montrant un embarras manifeste, tout en essuyant quelques gouttes de sueur froide, me mouchant' et cherchant à ëclaircir mon gosier.
— Rassurez-vous donc : qu'auriez-vous à craindre?
— Je n'ai rien à craindre, monsieur ; la nouveauté de la position me...
— Si ce n'est que cela, notre rencontre ne va-t-elle pas bientôt cesser d'être une nouveauté?
— Reste à savoir.
— Savoir quoi? votre ami ne vous a-t-il pas mis au courant de toutes mes intentions? Ne vous conviendraientelles pas?
— Je ne dis pas cela. Monsieur.
— Que peut-il donc y avoir? je ne vois pas....
— Je suis encore mineur, et je ne suis pas mon maître ; je suis étudiant, fils aîné de famille et j'ai une mère.
— Une mère? bah! qu'importe! je vous réponds de son consentement, moi !
— Comment cela se pourrait-il? connaî triez-vous ma mère?
— Parbleu! si je la connais! Victorin, ta mère est r Italie?
— Cela est possible, monsieur; mais, avant tout, ma mère s'appelle la veuve Méhssa.
— Quelle veuve? quelle Mélissa? ta mère est l'Italie, je te le répète : malheur à toi, si tu méconnais cette mère-là !
— Ceci importe fort peu, répondis-je avec chaleur; certes, je ne renierai pas ma patrie ; je ne suis pas si lâche : je l'aime et je l'honore aussi bien que n'importe
LE VOYAGEUR. Gi
qui. Toutefois, pardonnez-moi, monsieur, si mon respect filial...
— J'ai compris, m'interrorapit-il sèchement.
Allant vers un secrétaire, il l'ouvrit, il prit un portemonnaie en cuir de Cordoue, à fermoir d'acier et le plaçant sur mes genoux :
— Il y a 1h vingt Napoléons d'or, ajouta-t-il en fronçant les sourcils ; réfléchis sérieusement ; je te donne cinq jours pour me. répondre et pour prendre une décision. Si la tendresse efféminée pour la nourrice qui t'a donné son lait, l'emporte sur le saint amour maternel, à ton aise ; mais malheur à toi ! tu t'en mordras les doigts.
Cette action et ces paroles si étrange?, me frappèrent d'étonnement et éveillèrent mon dédain. Me levant par un mouvement mêlé d'énero^ie et de trouble :
— Je vous remercie, monsieur; veuillez m'excuser, mais je n'accepte d'argent de qui que ce soit.
En disant cela, je plaçai le porte-monnaie sur une petit table.
— Garde cela, me dit-il impérieusement, en me foudroyant d'un regard qu'il me glaça.
Nous nous arrêtâmes, moi tremblant et confus, tenant l'or dans ma main, lui, me regardant avec fixité.
— Victorin Mélissa ! reprit-il en adoucissant son regard et en ramenant sur ses lèvres un petit sourire plein de charme, tu crois me traiter en inconnu; ah! ah! mon pauvre petit oiseau, je te connais, et si tu savais combien je te connais !
Il s'approcha d'une table couverte de papiers roulés et de feuilles écrites, il se prit à y fouiller à deux mains : prenant un feuillet, dans ce fatras, il me le tendit en disant :
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— Lis cela.
Je lus. C'était, sous forme de lettres, une très-minutieuse description de ma personne , de mes qualités morales, de toute ma courte vie, avec des éloges, des réticences, des appréciations, et tout cela avec une si grande exactitude, que je fus sur le point de perdre les sens, me voyant si parfaitement retracé sur ce papier. Je courus des yeux au bas de la page, et j'y lus les terribles initiales E. M. J'en fus abassoudi d'une manière que je ne saurai jamais retracer.
L'inconnu, souriant de ma stupeur :
— Que t'en semble? me demanda-t-il.
— Par grâce, Monsieur, qui a écrit cela?
— Ne t'en embarrasse pas, me répondit-il en agitant une sonnette d'argent.
Il me jette les bras autour du cou et il m'embrasse. Le valet de chambre entrait en ce moment!
Adieu, et au revoir dans cinq jours, me dit-il tout
haut en me congédiant.
Je sortis du salon presqu'en tâtonnant. Virginius prit mon bras et les deux individus qui étaient dans la première pièce au moment de notre arrivée, partirent d'un énorme éclat de rire très-inconvenant; nous marchâmes en grande hâte jusqu'à la double porte de sortie. Virginius me dit d'un air aimable qu'il était obligé de rester et de me laisser partir seul, ajoutant que nous nous reverrions le lendemain ; nous nous séparâmes et c'est à peine si je voyais les marches de l'escalier, tant était grande mon émotion.
Je gagnai tant bien que mal la porte cochère et la rue; arrivé là, je respirai largement et j'enfilai presque au pas
de course, la première ruelle qui m'éloignait de ce lieu, qui me semblait ensorcelé; je marchai si vite que j'atteignis promptement la grande rue du Corso, que je suivis dans toute sa longueur. Mes membres continuaient à trembler, mon cœur battait fortement dans ma poitrine et j'avais un grand mal de tète; enûn, mon trouble était si grand et mes idées si confuses, que je touchais prèsqu'au délire. J'avais absolument besoin d'un moment de répit; je n'avais pas l'habitude d'entrer dans un café. Voyant apparaître non loin de moi l'égUse de Saint- Charles, j'y entrai précipitamment. Le temple était silencieux et désert. Je voulus me mettre à genoux, mais ne pouvant m'y tenir, j'allai m'asseoir sur un banc, et soupirant à plusieurs reprises, je me recommandai à Dieu pour qu'il daignât me rendre à moi-même. Sentant renaître un peu de calme dans mon âme, je commençai à passer en revue ce qui venait de m'arriver, doutant presque que tout cela ne fût qu'un rêve. M'étant toutefois assuré que je ne rêvais pas et que je n'avais nuUement rêvé, je portai au hasard la main à ma poche et y sentant le porte-monnaie qu'il m'avait semblé avoir posé sur une table :
— Tout cela est donc vrai? me dis-je avec hésitation : quel est donc cet homme? Comment a-t-il pu me tenir un si étrange langage? Pourquoi m'a-t-il forcé de garder cet argent? et dans quel but? Le mystérieux inconnu qui signe E. M. ; est-ce le même qui s'occupa de moi, il y a trois ans, en écrivant à l'Américain? on doit le croire. Ahl si c'était une trahison I Mais Virginius n'en est pas capable. Apprendrai-je tout à ma mère? Hélas! quelle afiliction tout cela pourrait lui causer! On peut encore
porter remède à cela : je n'ai rien promis. Mais que faire de ces vingt pièces d'or; que faire? Et quand vais-je aller chez monseigneur Placide? Si je dis à la maison qu'il n'était pas chez lui, je mentirai! Oh! non! mentir à ma mère, ce serait pour la première fois! non, jamais!
Pour me tranquilliser, je cherchai à évoquer l'événement au tribunal de la conscience, et il me sembla que je n'étais coupable d'aucune faute. Néanmoins je me blâmais d'avoir eu trop promptement confiance au dire de Virginius et de m'être laissé entraîner à agir sans avoir pris conseil, et je trouvai que j'étais imprudent, sot, peu courageux en me laissant aller à une timidité intempestive, refusant de me montrer aussi pauvre que je l'étais, devant notre bon prélat ; mais si cela était une faiblesse, ce n'était pas, après tout, un péché. Pour m'en convaincre, dirai-je toutes les excuses que m'offrait l'amourpropre? Pendant que mon esprit flottait à travers toutes ces pensées, le jour commençait à baisser, et l'heure me pressait : il fallait prendre un parti , je fis un appel à toutes les forces de mon âme, je quittai le banc de l'église, décidé à me rendre de suite chez Monseigneur. Mais quelle répugnance! Quel frisson parcourut alors toutes mes veines ! Je me jette à deux genoux, je récite un Souvenez-vous, et, poussé par la répugnance d'une part et d'une autre par la faveur du devoir, je jure à la sainte Vierge que j'irai, que je courrai chez lui, mais seulement par respect et par amour pour elle. Cette prière fut un baume pour mon âme, et ce baume, se répandant dans tous mes membres, y rappela toute leur vigueur. Je marchai, cherchant à me distraire autant qu'il me fut possible de le faire : je frappai pourtant à cette porte avec
frayeur. La donieslique qui vint m'ouvrir apprit que Monseigneur dînait en ville ce jour-là. Je le dirai malgré moi, le contentement me Gt battre le cœur. Je pensai que tout était sauvé, puisque je n'aurai pas besoin de mentir : je rentrai chez moi d'un bon pas.
— Est-ce Victorin? Que tu as tardé à rentrer! s'écrièrent tous à la fois mes bien-aimés; et m'entourant anxieusement : comme tu es essoufflé I eh bien! ajourent-ils, l'as-tu vu? Que t'a-t-il répondu?
— J'y suis allé... il dînait dehors... mais n'importe, j'y retournerai demain.
Ma mère jeta sur moi un regard exprimant la pitié et la terreur : je me hâtai de prendre un air dégagé et de parler d'autre chose. Ma mère restait muette.
Assez tard dans la soirée, après m'ètre mis au lit, ma mère paraît à mon chevet, et m'ordonne de n'avoir pas à retourner le lendemain chez le prélat ; elle s'y rendrait elle-même ; je ne devais plus me charger de cela.
— Vous! je ne le permettrai jamais, lui dis-je résolument; pourquoi n'y retournerais-je pas?
— Parce que je le veux ainsi : aujourd'hui, tu as assez souffert; tu es rentré pâle comme la cire et peut-être... je crains... je ne voudrais pas m'en convaincre.
— Quoi, maman?
— Mon Victorin ! y es-tu vraiment allé ?
— Oui, j'y suis allé. Oh ! quant à cela, dois-je en faire le serment ?
— Non, mon enfant! reprit ma mère avec horreur; et, après m'avoir regardé d'un air compatissant, elle reprit: je te crois, mon pauvre orphehn! tu comptes donc y retourner demain?
ViCT. 6*
— Certainement ! sans aucun cloute : c^est une affaire entendue; demain, dans la matinée, et vous ne pourrez pas m'en empêcher.
En prononçant ces mots, je pris ses deux mains dans les miennes et j'ajoutai d'un air suppliant :
— Vous me l'accordez, n'est-ce pas?
Elle poussa un gros soupir :
— Si tu le veux ainsi, dit-elle, va, et que Dieu t'accompagne 1
— Merci, ma mère, oh! merci I lui répondis-je posant mes lèvres sur ses mains.
Ma mère alors, retirant une de ses mains, la posa maternellement sur ma tête, et, de son autre main, elle me frappa gracieusement sur la joue, pendant que deux petites larmes coulaient doucement sur son visage :
— Dors bien, mon pauvre ange ; dors en paix. Elle se retira.
Tu ne sa\^ais pas, ma bonne mère, par quelles cuisantes pensées mon sommeil devrait être troublé pendant toute cette nuit , pensées qui devaient m'enlever toute paix.
2o novembre.
C'est une triste affaire que celle d'aller chercher dans ses souvenirs et de mettre par écrit les événements douloureux qui ont désolé une époque de notre existence déjà passée, lorsque le présent est encore également amer. Toutefois cette tristesse, je viens de l'éprouver, n'est pas de celles qui déchirent absolument le cœur et même elle ne déplaît pas ; quelquefois aussi cette tristesse plaît et arrive à récréer l'àme, d'un je ne sais quel sentiment de plaisir qui ressemble beaucoup à une jouissance que l'on éprouve, mais qu'on ne saurait exprimer. J'ai éprouvé ce sentiment-là lorsque j'ai commencé à ébaucher ce résumé de mes souvenirs, et maintenant je l'éprouve mieux encore au fur et à mesure que ces notes prennent de l'étendue.
Retracer ici les étranges et bizarres idées qui se cho-
quaient dans ma tête, pendant la nuit dont je viens de parler, de faire en même temps le procès de ces idées, qui se livraient une bataille acharnée, ce serait impossible. C'était un fouillis de pensées , un désordre de conjectures, un acharnement de soupçons, un combat de sentiments, une véritable tempête en un mot. La figure du personnage inconnu, près duquel Virginius m'avait introduit, ses paroles tronquées, ses brusques mouvements, ses insinuations, ses menaces, ce foudroyant regard, cette séduction de l'or, ce mystère du feuillet aux fatales initiales, cette ambassade et ce traître baiser; tout cela revenait à chaque instant dans mon imagination : mais avec des couleurs chargées , des teintes noires qui me faisaient frissonner et me le faisaient prendre pour un guet-apens ténébreux , une embûche dans laquelle je me repentirais fort de m'être imprudemment laissé prendre, j'en frémissais et je m'agitais furieusement dans mon lit, comme si une flèvre ardente me dévorait. Au milieu de tous mes soupçons, j'en concevais un qui me faisait croire que dans tout cet imbroglio il pourrait bien y avoir quelque trame ourdie par les membres d'une secte, et que les belles caresses de ce monsieur pourraient bien être un hardi trébuchet dressé pour m'y faire tomber. J'avais entendu parler et j'avais encore plus lu au sujet de ces tanières de conspirations et je les haïssais de toute ma haine, me sentant oppressé à la seule pensée d'avoir pu y butter, ne fût-ce que légèrement et du bout du pied ; les cheveux m'en drassaient sur la tête, par l'épouvante.
Deux Uvres avaient, plus que tous les autres, eu le pouvoir de rendre exécrables à mes yeux toutes les
sociétés secrètes, n'importe le nom qu'elles prissent et m'avaient appris à les éviter avec horreur : ces livres sont le Juif de Vérôme et le Lionello du P. Antoine Bresciani. Je n'exagère pas en disant que j'ai lu ces deux livres au moins trois fois. Et à ce propos, dans le combat que j'ai soutenu contre moi-même pendant cette nuit-là, je me souvins de certaines particularités, dont la valeur exige que je les consigne ici. Ce sera une «digression, mais elle ne sera pas hors de propos.
D'abord je dois dire qu'alors je ne connaissais pas encore l'auteur des deux ouvrages cités : J'avais un grand désir de le connaître et de lui parler. J'étais certain qu'il n'avait dit que la vérité, et que les relations qu'il en donnait n'étaient nullement des œuvres de son imagination. Toutefois, j'eusse été charmé de l'entendre en personne me confirmer ce qu'il avait écrit. Monseigneur Placide était assez familier avec le révérend Père. Connaissant mon désir, il promit de le satisfaire à la première occasion. En effet, il y a trois ans et demi environ, un soir, pendant que nous nous promenions sur la pente du mont de Marius, nous rencontrâmes le Père qui descendait la pente tout doucement en compagnie de l'un de ses confrères. 11 s'arrêta immédiatement et salua Monseigneur Placide avec une jovialité toute gracieuse, et celui-ci ne tarda pas à me présenter, lui disant que j'étais un de ses lecteurs les plus assidus, mais en même temps un des plus incrédules au sujet des histoires sectaires qu'il nous avait racontées dans son Lionello. L'aimable rehgieux sourit gracieusement et entrant aussitôt en matière, il commença à se justifier avec tant de bonne foi et de perfection, que je me sentis
tout prêt à lui demander pardon et à lui dire que Monseigneur avait voulu plaisanter. Pour ne pas quitter trop vile son aimaible compagnie, je lui demandai s'il nous permettait de redescendre avec lui jusqu'à la porte Angélique.
— Certes, je le permets et j'en suis enchanté! reprit-il.
Alors Monseigneur, voulant me laisser toute liberté de parler, prit le bras du compagnon du célèbre écrivain et me laissa en présence de l'auteur de ces ouvrages que j'avais lus et relus, et qui avaient si longtemps excité ma curiosité : je pris sur moi de l'interroger avec confiance, lui demandant comment il avait pu connaître tant de mystères appartenant aux sociétés secrètes de notre époque. Il me répondii tout simplement que la divine Providence lui avait envoyé de rares occasions de découvrir ces mystères et des rencontres extraordinaires, peut-être parce qu'elle voulait qu'il écrivît pour mettre en garde l'imprudente jeunesse. Il me fit part de quelques anecdotes et, parmi d'autres, il me raconta celle que je vais rapporter, et qui est restée gravée dans ma mémoire, au point qu'il me semble que je l'entends sortir de ses lèvres.
Dans l'un des derniers hivers que j'ai passés à
Turin, j'eus un certain soir, à une heure assez avancée, la visite d'un jeune homme qui m'était inconnu , mais dont la mine, les manières et le costume étaient également très-distingués. Il paraissait n'avoir guère que vin^t-cinq ou vingt-six ans. Ce jeune homme me dit franchement qu'il avait appris à me connaître au moyen de la simple lecture de mon Thyonide, Il me pria de
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vouloir bien écouter paternellement quelques-unes de ses idées, qu'il désirait me communiquer sous le sceau du plus grand secret, et je l'encourageai à s'épancher avec moi autant qu'il jugerait convenable.
» Il témoigna le désir que je fisse interdire ma porte. Je me levai et allai fermer l'entrée de ma chambre à double tour. Il se décida alors à me confier toute sa pensée. Juste Ciel! que n'entendis-je pas sortir de tristes choses de la bouciie de ce plus qu'infortuné jeune hommel II était rivé à la secte Carbonique de France et à la Jeune- Italie, et il occupait les grades les plus élevés dans ces deux ordres, et étant riche et très-inconnu, il voyageait continuellement pour les Frères et Amis. Il passa plus de trois heures près de moi en pleurant et soupirant, poussant au millieu de ses sanglots d'effroyables imprécations contre le jour maudit où il se laissa prendre dans ses terribles filets. Mais il ne fut pas possible de le décider à briser ses liens. « Mon père, je ne crois plus à rien : Je n'ai plus de foi, plus de Dieu, plus d'amour, plus de paix. Je suis un démon. Je n'ai plus d'espoir que dans la tombe. » J'obtins de ce malheureux qu'il ne partirait pas le lendemain pour la Suisse, comme il l'avait décidé, sans venir me revoir. 11 me le jura et prit congé l C'était à minuit. Le lendemain de fort bonne heure, il arriva exactement. Il s'entretint avec moi pendant une bonne demi-heure, et il la passa entièrement à pleurer. Mais au moment où la diligence était sur le point de partir, ne pouvant plus tarder à y prendre place, il 'se jeta dans mes bras, m'inondant de ses larmes, serra à plusieurs reprises mes mains , qu'il ne pouvait se lasser d'embrasser et se sépara de moi en disant : « Mon père,
je VOUS remercie. Je me souviendrai de vous éternellement : souvenez-vous de moi. Qui sait? » En prononçant ce dernier mot, il disparut à mes jeux.
« Plusieurs années plus tard, me trouvant à Rome, il m'arriva un jour une lettre venant de F'rance. Elle m'était adressée par un prêtre dont le nom et la signature m'étaient entièrement inconnus. Mais cette lettre me fut douce, bien douce ! elle m'annonçait que ce jeune homme, au moment de mourir, avait renié Satan, était revenu à son Dieu et avait chargé le digne prêtre qui m'écrivait de s'informer du lieu de mon séjour et de me faire savoir qu'avant de mourir, il s'était réconcihé avec Jésus-Christ et avec l'Eglise, devant sa conversion aux entretiens qu'il avait eus avec moi, pendant une certaine nuit, à Turin.
> Le bon religieux ajoutait que ce cher jeune homme avait rendu le dernier soupir avec des sentiments dignes d'un ange du Seigneur. Que vous eu semble, mon cher Victorin? >
— Mon père, répondis-je avec attendrissement, il me semble que vous devez être bien heureux.
Je fus obligé de m'arrêter là, car nous étions arrivés à la porte Angélique, et Monseigneur nous rejoignit pour prendre congé du Révérend Père et lui souhaiter la bonne nuit.
Le souvenir de cette aventure ne fît qu'accroître l'anxiété et la terreur que mes doutes cruels me causaient.
— Est-ce, n'est-ce pas? me répétais-je mentalement; pensé-je juste? Me trompé-je? Comment le savoir? Comment m'y prendre? il faut demander conseil à un ami
fidèle au courant des perGdies humaines. Qui sera cet ami-là? Sera-ce le Père franciscain auquel j'ai l'habitude de me confesser? Il est en Ombrie où il prêche le Carême. Qui donc? Monseigneur Placide?... Hélas I ne fais-je pas un prodige de courage, un effort miraculeux sur moimême, si je parviens à lui faire connaître les besoins de notre misérable position? Lui en dire plus encore... oh non 1 le cœur me manque, rien que d'y penser ! Et si j'allais exposer mon cas à l'auteur du Juif de Vérone et de Lionello? Je ne le connais pas assez! Je ne lui ai parlé qu'une fois. Et si ce que je suppose n'était pas?... et si c'était vrai ? Quelles ani^oisses ! Quelle mort cruelle I
Je me dressai rapidement, saisissant ma tête à deux mains. Je trouvais toujours de nouveaux motifs d'augmenter ma terreur : je frissonnais des pieds à la tète. Je me recouchais et je me démenais douloureusement. Je n'avais ni trêve ni repos. Si une pensée consolante venait parfois diminuer mes anxiétés, tout aussitôt l'inconnu aux initiales, si parfaitement informé sur mon compte, se présentait comme un spectre devant moi, et j'étais sûr que ce devait être toujours le même individu qui avait jadis parlé de moi avec l'Américain, puisqu'il reparaissait sur la scène, sous le même masque.
— Que peut me vouloir cet homme ? me demandais-je alors, m'alambiquant l'esprit; m'espionne-t-il dans une intention perverse, ou par affection pour moi? Je n'en sais rien. Qui a pu le mettre si exactement au courant? Enigme. Qui donc peut-il être? Gomment le diviner? Si je pouvais être sûr que cet E. et cet M. sont les initiales de ses nom et prénom véritables, encore; mais
qui me dit que ce ne soient point là des symboles usuels parmi les sectaires? et quand même ces lettres indiqueraient un nom véritable et un vrai prénom , comment savoir quels sont Tuu et l'autre?
Ainsi, de problème en problème, d'induction en induction, je passai une grande partie de cette nuit-là à divaguer, cherchant les moyens les plus praticables pour sortir de ce labyrinthe , si labyrinthe il y avait, et de couper court à tout retard, à toute hésitation. Le jour était venu et je n'avais pas fermé l'œil, étant encore à trouver Texpédient auquel je devais m'arrèter. Je me levai et je sortis de la maison au petit jour, pour que ma mère ne s'aperçût pas de mon air abattu qui lui eût infailliblement appris ma douloureuse insomnie. J'errai longtemps dans les rues comme un véritable insensé, jusqu'à sept heures du matin, et je finis par me rapprocher de la demeure de mon prélat. Je ne voulais pas encore monter chez lui ; car l'heure était trop matinale, et je tâchais d'arranger dans ma tête le discours que je devais lui tenir et le moyen de colorer convenablement ma pénible demande d'un emprunt, si je parvenais toutefois à avoir le courage de la lui adresser. Au détour d'une ruelle qui faisait face à la porte cochers de sa demeure, je me trouvai face à face avec le prélat luimême, qui rentrait.
— Bonjour à vous, mon chez Victorin, me dit-il en m'apercevant. Où allez-vous donc de si bonne heure?
— Monseigneur, lui répondis-je, m'inclinant pour lui baiser la main , cherchant à dissimuler ma première ^ impression ; je passais par ici.
. — Veniez-vous chez moi?
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— Ce ne serait pas une heure convenable pour aller voir un personnage comme vous, Monseigneur.
— Pourquoi pas! Je me lève toujours avant le soleiL Vous voyez, mon brave Victorin; mais comment allei:vous?
— Cela va tant bien que mal... dans cette saison,
— Je comprends bien que vous devez vous en ressentir, vous avez l'air plus abattu que d'ordinaire ; et la maman?
— Elle va bien, merci.
— J'en suis bien aise. Je comptais justement aller la voir aujourd'hui; il y a longtemps que nous ne nous sommes vus, pauvre madame Cynthie ! A propos : est-ce vous qui êtes venu me demander hier soir?
— Oui, Monseigneur.
— Je le disais bien ; à mon retour (j'avais été dîner chez un ami) ; ma gouvernante me dit qu'un beau jeune homme blond et mince, élégamment vêtu, mais un peu pâle, qu'elle avait pris entre chien et loup pour un petit Anglais, s'était présenté pour me voir. Parbleu! ce doit être Victorin, me suis-je dit et je ne me suis pas trompé ; ma foi, je suis enchanté d'avoir deviné juste! bien, très-bien! vous allez déjeuner avec moi ce matin... non pas avec moi, car j'ai déjà pris une petite tasse de chocolat.
Nous entrâmes dans le vestibule et nous gravîmes l'escalier; le prélat, appuyant sa main droite sur mon épaule et tenant la rampe de l'autre main, me dit :
— Ces marches me mettent hors d'haleine... nous parlerons là-haut... oh! le vieil asthmatique... ce n'est pas étonnant ! avec soixante-huit années sur le dos !
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Posant lentement un pied après l'autre, nous Qnîmeâ par atteindre sa porte et nous pénétrâmes dans son petit appartement. Pendant qu'il déposait son manteau dans une autre pièce et changeait d'habit, il me fit asseoir dans une petite salle à manger oii le déjeuner me fut aussitôt servi. Je n'avais certes pas envie de manger. Je mâchais mou et j'avalais à contre-cœur. NicoUn, le valet de chambre de Monseigneur, petit homme tout frétillant, tournait autour de moi et me reprochait de faire la petite bouche et ne pas avoir un appétit de jeune homme. Tout en ayant l'air de l'écouter, je roulaisj dans ma tête, un projet qui était subitement surgi dans mon cerveau et qui occupait entièrement mon esprit. Ce projet consistait à attendre, pour parler de l'emprunt, la visite que Monseigneur m'avait annoncée vouloir faire ce jourlà même à ma mère, et chercher si les vingt louis.... oh 1 honte cruelle 1
Je ne trouvais aucun moyen ni de rompre la glace avec Monseigneur, ni de parler de cet or maudit.
Lorsque le bavard valet de chambre fut parti et que Monseigneur vint me rejoindre, quoiqu'il eût commencé avec moi, la plus familière, la plus amicale causerie du monde, sur toute sorte de sujets, je n'eus jamais le courage de le mettre sur la voie que je pouvais à bon droit appeler douloureuse. Don Placide eut beau me mettre à plusieurs reprises sur la question délicate de nos intérêts domestiques, des calamités qui nous avaient frappés, de la cherté des denrées et des prix de loyer, m'offrant, pour ainsi dire, la partie belle et la balle au bond; je ne me sentis pas capable de gagner l'une, ni de pousser l'autre ; j'étais retenu par le faible ûl d'espérance, qui me permet-
tait de différer jusqu'à la deuxième partie de la journée l'exécution de mon supplice, et peut-être même de pouvoir parvenir à m'y soustraire entièrement. Je frappe ma poitrine et je fais mon mea culpa : je n'eus pas la force de me vaincre ; je cédai lâchement, et de l'emprunt il ne fut nullement question ; je pris congé de Monseigneur, emportant le maigre espoir de trouver, dans l'après-dîner, une nouvelle et plus favorable occasion de mettre enfin cette triste affaire sur le tapis. Elle ne se présenta pas. Sotte timidité, déplorable pauvreté d'esprit : oui, je le reconnais parfaitement pour moi-même, comme je l'aurais reconnu à l'égard de tout autre; je dois dire pourtant qu'il est plus facile de condamner autrui que de bien agir soi-même 1
A peine descendu sous le vestibule, je me repentis de ma faiblesse et j'en eus du remords : comment ra'excuser près de ma mère sans mentir? Le repentir était bien tardif et je n'avais plus le temps de libérer. Je pris en grande hâte le chemin de la fontaine de Trévi, et, frappant à coups redoublés à la porte de Virginius, je me pris avec lui, comme on dit, à bras le corps. Je jouais une partie qui, si elle tournait à bien, m'eût rendu bien heureux I
Mon ami, lui dis-je d'un air résolu, laissant de côté
tout compliment : tu vas me dire sur-le-champ quel est le personnage chez qui nous avons été hier : voici son argent, je ne veux plus en entendre parler.
Qa'est-ce qui te prend? si tu veux savoir ce qu'il
est, retourne chez lui et tu le sauras.
— Non ; tu vas me le dire ici et sur-le-champ, je le répète : quant à moi, je n'y remets plus les pieds.
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— Mais qu'as-tu donc dans la tête, ce matin?
— J'ai que je n'aime nullement tous ces secrets et que Je veux savoir sur quelles eaux je dois faire voile.
— Laisse venir le temps et tu le sauras.
— C'est bien : prends ce porte-monnaie, rapporte-le à ton maître, et dis-lui que ne me sentant pas disposé à le «ervir, je n'accepte point ses offres.
En disant ces mots, je jetai l'argent sur une chaise.
— Moi, me charger de cela? tu te trompes, l'ami: ■si tu veux faire de la mauvaise besogne, agis à ton aise ; t;ela te regarde ; mais. . .
— Je ne me suis engagé avec personne, j'ai voulu être libre et je suis libre.
— Je ne m'embarrasse pas de cette affaire seulement, je crois devoir t'avertir de bien prendre garde à ce que tu vas entreprendre, car avec ce monsieur-là on ne plaisante point.
— Je ne plaisante ni avec lui, ni avec toi. Nous nous sommes entendus.
Je me disposais à m'en aller. Virginius, jetant après moi le porte-monnaie :
— Holà I me criait-t-il, tête brûlée : cet argent est à toi , et j'ai des ordres très-précis de ne pas le reprendre.
— Je te jure à mon tour que je ne le reprendrai plus, murmurai-je tout en ramassant le porte-monnaie.
— Et qui te charge de le reporter à son maître qui n'en veut à aucun prix? il est à toi, je te le répète.
— Et que faut-il que j'en fasse?
— Nigaud, peu fortuné 1 Vas-tu te trouver embarrassé pour te servir de ces soixante-dix écus passés, n'est-ce pas? bénis donc le sort, malheureux I
— Je ne suis pas tout à fait de ton acabit, soit dit sans t'offenser; il y aurait là mille écus, n'étant pas à moi qu'ils ne resteraient pas attachés à mes doigts.
— Encore 1 je parle donc à un sourd? si cet or te brûle les mains, va le jeter dans le Tibre et que le diable t'y étouffe. Bah I se faire tirer l'oreille pour empocher une misérable bagatelle de vingt petits napoléons !
Pendant cette aigre discussion, j'hésitais entre le scrupule et la confiance et je ne savais à quel parti m'arrêter. Après avoir, pendant quelques moments, tourné autour de la question :
— En somme, m'écrié-je, tendant le porte-monnaie à Virginius sur la paume dé ma main : cet argent, est-ce un don des arrhes?
— C'est un don, répondit l'autre.
— Peux-tu me l'assurer ?
— Je te l'affirme.
— Et ce don m'est-ii acquis, quand même je me refuserais à accompagner ce Monsieur dans son voyage?
— Oui, il t'est acquis.
— Tu me Taffirmes?
— Je te le jure.
— Je le garde donc , nour m'en servir selon ma volonté.
— Sans aucun doute.
— Tu remercieras ce seigneur de ma part, et tu lui diras que je suis fâché de ne pouvoir le satisfaire?
— Comme tu voudras.
— De cette manière, nous sommes donc d'accord ?
— Parfaitement.
— Tu feras ma commission?
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— Comme un perroquet.
Tout étant ainsi convenu, je quittai Virginius et fus à mes affaires. La nécessité est toujoui-s une mauvaise conseillère. Pour bien agir en cette occasion, la prudence me faisait une loi de garder religieusement cette somme, ou de ne l'employer qu'après avoir suivi les conseils d'une personne sage et prévoyante, au bout d'un long espace de temps. Mais à qui pouvais-je avoir recours? Après tout, me trouvant sous les coups d'éperon de ce féroce tyran qu'on appelle le besoin, encouragé par raiguillon très-puissant de l'amour filial, et beaucoup aussi par celui de l'amour-propre, je n'eus pas le temps de réfléchir mûrement, ni de choisir les règles les plus exactes de la circonspection. Ma tendresse pour ma mère, l'amour pour mes frère et sœur, mon zèle pour ma famille , le sentiment de l'honneur ne me laissèrent pas examiner la profondeur de mon action. Je me recueillis : ma conscience était tranquille. Je me décidai donc à exécuter le plan que j'avais adopté.
Entrant dans le premier café que je rencontrai , je demandai un cabinet reculé où je m'assis tout seul. Je me fis servir une orangeade par le garçon, et de quoi écrire, avec un peu de ficelle. Tout/ela me fut apporté. Je bus l'orangeade et, sûr de n'être vu de personne, je sortis le porte-monnaie de ma poche, je comptai les pièces d'or; il y en avait bien vingt. J'écrivis en belle ronde : Dieti n'abandonne pas les siens; servez-vous de cela et gardez le silence.
J'enveloppai dans la feuille de papier le porte monnaie qui, ayant la forme d'un petit hvre, pouvait facilement prendre la forme d'une lettre fort épaisse, que
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j'attachai en croix avec la ûceKe; j'allumai une bougie et je cachetai le tout aux quatre coins ; j'écrivis sur le paquet, imitant les caractères d'imprimerie : A Madame Veuve Mellssa, une main amie : je mis le pli dans ma poche, je payai la légère consommation et je pris ea toute hâte le chemin de chez moi.
En m'approchant de la maison , je regardai attentivement les fenêtres de notre logement, les persiennes étaient ouvertes, les châssis fermés et personne ne paraissait contre les vitres; je me lançai d'un trait dans le vestibule, au fond duquel se trouve l'escalier, et, en montant les marches, je me recommandais à tous les saints du Paradis, les suppliant de m'aider à mener à banne un le projet que j'avais conçu.
J'atteignis doucement le seuil de notre appartement et je prêtai l'oreille : silence profond. Je tirai le pli de ma poche et je l'accrochai à un petit clou qui ressortait un peu à l'un des coins de la serrure; je fis le signe de la croix , je sonnai fortement et je i^gagnai la rue au pas de course, m'éclipsant par la premièi^ ruelle avec la promptitude de l'éclair.
Après m'ètre éloigné autant qu'il le fallait pour n'éveiller aucun soupçon , j.e ralentis le pas et repris haleine, me croyant soulagé d'un poids aussi lourd qu'une masse de plomb. En même temps je sentis les battements de mon cœur se calmer, une douce chaleur me ranima et la joie succédant aux sentiments douloureux qui m'avaient agité, je me sentis satisfait de ce que je venais de faire et j'en rendis grâces au Seigneur. Je me reprochais néanmoins tant soit peu de n'avoir pas songé à me faire donner par Virginius un petit mot écrit, ce qui
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eût été pour moi une plus grande précaution; mais l'allégresse qui succédait à toutes les angoisses par lesquelles je venais de passer, ne me permettait pas de mal augurer de cet oubli de ma part.
Enfin, après avoir fait plusieurs tours par la ville, comme un simple flâneur , je rentrai à la maison , et ra'armant d'assurance , je saisis le cordon de la sonnette.
Ce fut Colomba qui vint m'ouvrir et je lus aussitôt sur son visage, un air d'anxiété et de mystère.
— L'affaire a réussi; pensai-je en moi-même; et j'ajoutai tout haut, sans donner le temps à ma sœur, de proférer un seul mot : J'y suis allé 1
Et je dis cela d'un air dégagé.
— Chez Monseigneur?
— Oui, et il viendra nous voir aujourd'hui.
— Lui as-tu demandé?...
— Où est maman?
— Attends ; écoute , me dit-elle en me touchant le coude en baissant la voix ; tu ne sais pas qu'on nous a fait une aumône?
— Qui cela?
— Ma foi, un ange du Paradis, je crois.
En ce moment, ma mère paraît, et venant à ma rencontre :
— Victorinl où as-tu donc passé toute la matinée?
— J'ai été chez Monseigneur Placide , et aussi faire un tour de promenade.
— Hélas I lui as-tu parlé ?
— Voici , maman. Je l'ai rencontré qui revenait de dire sa messe, et m'ayant dit tout de suite qu'il avait
l'intention de vous rendre visite ce soir, j'ai cru bien faire de ne pas entrer en matière de butjen blanc.
— C'est Dieu qui t'a inspiré, mon enfant, te tenant compte de ta bonne volonté : viens ici.
Me menant avec Colomba dans sa chambre, elle déploya le pli, en lira le porte-monnaie et me montra l'argent, versant quelques modestes larmes de contentement ; ma mère m'apprit tout ce qui s'était passé , me taisant part de ses conjectures et des pieuses réllexions de ma sœur.
Je pris mon air le plus riant pour fêter cet événement heureux : et tout en pleurant sincèrement de joie pour avoir apporté quelques consolations à ma pauvre mère, je faisais semblant de tomber des nues à cause de cet événement si étrange et si heureux qu'il nous eût été possible de le désirer. Je finis par m'écrier :
— Je ne suis pas étonné, chère maman, en voyant de quelle fanon miraculeuse Dieu daigne venir à notre secours. Dans nos beaux jours , vous avez toujours été si charitable, si généreuse, que la parole de l'Evangile ne pouvait vous faire défaut. Quels admirables moyens le Ciel daigne employer pour venir à noire secours ! Ce papier dit la vérité : Dieu n'abandonne pas les siens. [
— Mais qui peut avoir déposé cela à notre porte? reprit l'ingénue Colomba levant les bras et les yeux au. ciel; c'est Tange gardien de maman?
— Ne nous occupons point d'en savoir davantage, mes chers enfants ; ce serait inutile, et cela ne servirait qu'à nous faire perdre la tète et nous attrister. Jouissons en paix de cette charité et quelque puisse en être Taukur, prions pour lui. Demain, oh! oui, demain! nous
irons tous ensemble faire nos Pâques à la paroisse, et je veux qu'avec le Seigneur nous puissions payer le prix de la reconnaissance à notre bienfaiteur.
Une âme aussi sensible, aussi exquise , aussi délicate que celle de ma mère, dut faire, assurément, un effort presque surhumain pour comprimer et retenir le sentiment de confusion que dut lui inspirer la généreuse et délicate conduite que tint la personne aussi digne, aussi honorable que chrétienne, qui était venue si providentiellement à votre aide. La courageuse femme se contint et but jusqu'à la lie, sans le laisser paraître, l'amertume de son humihation ; elle dissimula si parfaitement devant nous, que j'en fus tout à fait édifié. Combien elle était loin de soupçonner dans cette aventure une tendre astuce de son Victorin I
J'étais littéralement ivre de joie. Cette joie resplendissait si clau'ement sur mon visage, que je semblais être entièrement redevenu le Victorin de jadis, lorsque je souriais à tout, car tout se peignait en rose à mes yeux. Ma mère en éprouva un surcroît de bonheur, car elle prenait toujours la part la plus vive à mes sentiments de satisfaction. Rendant notre conversation intime, je l'épiais furtivement et je retrouvais par instant sur soq front un rayon fugitif de notre bonheur passé.
Ma mémoire éprouve quelque peine en cherchant à goûter le souvenir heureux de cet événement. Ce fut, au milieu de nos souffrances si aiguës, quelque chose de comparable à la fraîche oasis que le voyageur, perdu dans les sables arides du désert, rencontre par un hasard heureux, au bord d'un frais ruisseau, sous l'ombre d'un bois de palmiers. Avec tout cela, qu'était-ce en définitive
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que ce subside de vingt pièces d'or? Pouvait-il nous tirer tout à fait de notre misère? Nous délivrerait-il une fois pour toutes des occasions de craindre et de rougir? Rien moins que cela : je ne le comprenais que trop. L'homme est ainsi fait. Le Tasse l'avait déjà dit :
L'attente du malheur est cent fois plus amère Que le malheur lui-même....
H me semble, au contraire, que nous nous réjouissons bien plus lorsque nous échappons à un malheur imminent que nous ne nous effrayons d'un malheur à venir. Nous n'eûmes besoin de témoigner au bon prélat, qui, le soir même, fut très-exact à rempUr sa promesse, que de renouveler nos remercîments pour les mille preuves de bienveillance qu'il nous avait déjà données et de le prier de vouloir bien nous les continuer pour l'avenir. Le jour suivant, prenant quarante écus et les enveloppant dans une feuille de papier, je courus à perte d'haleine chez notre rigide propriétaire, pour lui payer les termes de loyer échus ; cet homme, s'étant radouci à la vue des espèces, consentit immédiatement à renouveler notre bail pour une autre année. Nous achetâmes les objets de première nécessité, et, par l'entremise de la vieille couturière qui donnait du travail à ma mère, nous retirâmes plusieurs objets de valeur du Mont-de-Piété, les ayant engagés par la même entremise. Cela fît que l'argent qui nous restait encore, se réduisait à la simple sonmie de trente-quatre écus, ce qui me permettait à peine de renouveler d'une façon passablement décente ma toilette d'été, selon la volonté très-expresse de ma mère qui ne connaissait que trop bien mon malheureux goût de parure.
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Le jour solennel de Pâques était amvé et j'étais moimême occupé à étudier dans ma chambre lorsque Stanislas vint me dire qu'un jeune homme qui avait sonné à la porte de l'étage placé au-dessous du nôtre, avait demandé après moi. Je me lève aussitôt et je sors sur le palier ; c'était Virginius qui, me voyant paraître, monte à ma rencontre et me dit en souriant avec une certaine ironie :
— Eh bien?
— Et bien ! quoi? lui dis-je étonne.
— La réponse?
— A qui?
— Au monsieur de dimanche dernier.
- Mais ne t'ai-je pas chargé lundi de lui porter ma réponse?
— Lundi, tu n'avais pas ta tète.
— Comme à présent, absolument. Que diantre I ne m 3 suis-je pas expliqué assez clairement?
— 11 est donc bien avéré que tu refuses positivement?
— Positivement!
— Escroc ! coquin 1 rends le porte-monnaie.
— Le porte-monnaie? ne m'as-tu pas juré qu'il était à moi?
— Comment, à toi? rends-le, je te le répète, car pour me tromper...
— Tu m'as donné ta parole.
— Parole ou non, rends l'argent. Ce monsieur part après-demain. Or tu pars avec lui et nous sommes quittes, ou tu restes, alors remets-moi sur-le-champ les quatrecents francs. C'est ainsi qu'il l'entend.
— Mais je... sur ta parole...
UN BON MO y EN. 87
— Ma parole est, qu'on te donne du temps jusqu'à demain, à cette même heure. Si tu ne me rends pas les napoléons, ou si tu n'acceptes pas ToCfre qu'on t'a faite, malheur à toi! Tu seras cité en justice, à l'instant même; moi et deux autres personnes servirons de témoins, et si tu ne verses pas la somme sur le tapis, tu iras coucher dans les prisons de la pohce. C'est bien entendu. A demain.
En disant ces mots, il disparut à travers l'escalier.
M'élançant sur la première marche de l'étage, je le rappelai; il n'était plus là. Je m'arrêtai immobile et pensif; je frémissais de colère et je serrais avec fureur ma tête dans mes mains :
— Je suis trahi I m'écrié-je en frappant des pieds, puis, je courus avec désespoir m'enfermer dans ma chambre.
28 novembre.
La subite apparition de Virginius et ses audacieuses menaces, faites avec tant de brutalité et de fourberie, remuèrent tout mon sang et me firent presque perdre la raison. Je parcourais d'un pas incertain et vacillant ma pauvre . chambrette, fermant les yeux, me frottant le front, comme pour chercher à me tromper, et prenant tout ceci pour un affreux cauchemar. Dans cette promenade d'aveugle, m'étant heurté contre une chaise assez rudement pour en être presque renversé, et ne pouvant plus me soutenir sur mes jambes, je me laissai tomber de toute ma hauteur sur mon petit lit, et, rouvrant les paupières, je fixai le plafond en poussant une sorte de gémissement de rage. Dieu du ciel ! je ne me serais jamais cru capable d'éprouver un tel excès de colère.
J'eus toutes les peines du monde pour m'empOcher de pousser des hurlements furieux et de me livrer aux actes de la plus aveugle fureur. Je me surpris tout prêt à lancer une imprécation que j'eus bien de la peine à retenir entre mes dents. Oh ! oui, j'eus une bien grande peine à étouffer dans mon gosier les paroles insensées que l'indignation m'inspirait, mais que la conscience me reprochait hautement.
Je me levai en soupirant, j'allai m'asseoir près d'une table, levant les mains au ciel, puis m'en recouvrant le visage, je finis par fondre en larmes; elles me soulagèrent un peu, calmant l'ardente indignation qui me bnV.ait la poitrine, et chanj^eant ma rage en profonde mélancohe. Je n'avais pas encore tout à fait cessé de pleurer, que j'entendis légèrement frapper et remuer la clef dans la serrure, puis la voix de Colomba qui m'appelait pour le dîner. Je m'élance vers la porte, je pousse le verrou tout en disant à ma sœur que j'allais descendre et je me hâte de mettre tout en œuvre pour faire disparaître les traces des impressions qui venaient de m'agiter si fortement. Je plongeai mon visage dans l'eau, me mouillant les yeux et je frottai rapideinent mes joues avec la serviette, pour faire disparaître la trace des larmes et le redoublement de ma pâleur; puis j'arrangeai ma chevelure et j'allai prendre place à table.
— Qu'as-tu, Victorin? me demanda ma mère avec un certain trouble ; on dirait que tu as pleuré.
— Vraiment, vraiment 1 répétèrent Stanislas et ma sœur en m'examinant.
— Bahl dis-je en cherchant à paraître gai, j'ai les yeux tant soit peu échauffés; ra se comprend, au mois
d avril le sang fuit un mouvement, et l'homme, lui aussi, refleurit au printemps.
— Mais tu pâlis à vue d'œil 1 répliqua ma mère de plus en plus troublée; Victoria , souffrirais-tu peut-être?
' — Allons donc, répondis-je, en m'efforçant de pousser un éclat de rire; vous allez me faire croire que je suis au plus mal, que je suis mort; parbleu, vous êtes capables de me rendre vraiment malade I
Me tournant alors du côté de la petite vieille couturière, qui, je l'ai dit, procurait de l'ouvrage à notre mère et qui , ce jour-là , mangeait un morceau avec nous :
— Madame Nanna, je vous souhaite un beau jour de Pâques, lui dis-je avec une désinvolture affectée; quel beau jour, n'est-ce pas? on dirait un beau soleil de Mai.
Je fis si bien, qu'à force de plaisanter et de dire des riens, je parvins à détourner le commencement des soupçons : pendant le dîner et même après, il ne fut plus question de pleurs, ni de pâleur.
J'avais beau faire semblant d'être gai et me répandre en bavardages et en plaisanteries; malgré moi, je me sentais intérieurement agité par un reste de colère et par un remords qui m'occasionnait de temps à autre de rapides mouvements convulsifs et des agacements nerveux que je m'efforçais de cacher sous des éclats de rire forcés. Je n'étais pas sans craintes que ma mère, qui jetait sur moi des regards à la dérobée, ne finît par s'apercevoir de quelque chose et qu'elle ne me contraignît à lui cacher, par des faux-fuyants bien pénibles, cette dure vérité que je n'eusse voulu lui apprendre à aucun prix. Il n'en fut point ainsi.
Au sortir de table , je me retirai pour m'apprêter à sortir ; ma mère en ût autant de son côté avec Colomba. Je descendis l'escalier avec elle, ne les quittant qu'au seuil de la porte cochère : elles eussent désiré que je les accompagnasse à l'église, pour ensuite faire un tour de promenade , ce qui m'eilt fait assurément grand plaisir ; mais pouvais-je employer cette journée à me divertir? Je trouvai des prétextes qui semblèrent les satisfaire. Elles me proposèrent la compagnie de Stanislas : je m'en défendis et nous nous séparâmes, elles, pour aller prier à l'église, moi, pour courir n'importe où, dégonfler ma bile et chercher à trouver quelque expédient pour sortir de ce buisson épineux.
La honte, ma plus impitoyable ennemie, se présenta cette fois à mon esprit sous son aspect le plus terrible. J'eus beau m'alambiquer l'esprit , pour tâcher de rendre moins lourdes les affreuses menaces de Virginius; j'eus beau me dire, que dans mon cas, une citation n'était pas facile à obtenir, espérer que ce jeune homme avait ainsi parlé pour m'intiraider, et qu'en substance, il n'avait d'autre but que celui de me faire céder devant les volontés de son noble protecteur ; il restait toujours avéré que la menace avait été faite , que l'argent était dépensé, qu'il m'avait ajourné au lendemain , qu'une perfidie pouvait fort bien avoir lieu, et que, cela supposé, il s'en suivrait un préjudice très-grave pour ma famille, une peine affreuse pour ma mère et pour moi, un tort, un déshonneur, une affreuse confusion. Je pris toutes les petites rues solitaires qui entourent le Latran et je suivis les allées ombreuses de Sainte-Croix, marchant entièrement absorbé dans mes douloureuses pensées, m'agitant.
faisant craquer les os de mes doigts, et souffrant les spasmes d'une mortelle angoisse. Je ne voyais aucune issue qui ne m'offrît un désagrément ou une humilialion.
N'importe comment, me répétais-je à moi-même, j'accepte le fait; mais ce vilain traître de Virginius, Jion, il ne l'emportera pas, ce gros renard d'étranger ne me mettra pas dedans. Pour rien au monde, je ne me laisserai prendre dans ses filets !
J'étais effrayé néanmoins par le doute de ne pouvoir me débarrasser de cette intrigue assez secrètement pour que ma mère ne s'aperçût de rien. Je pensais à la terreur qu'elle eût éprouvée, si elle parvenait à savoir dans quelles embûches j'avais manqué de tomber! Je répugnais à ridée que ma mère pût savoir que j'étais l'auteur du secours inconnu, au moyen duquel j'étais parvenu à lui donner quelques consolations. La seule pensée de la douleur maternelle me faisait mille fois plus souffrir que ma propre douleur, et je préférais sans hésiter à l'incertitude d'un petit chagrin pour elle, le déshonneur certain que je prévoyais devoir être imminent pour moi ! Malgré ces douloureuses difficultés et le tourment que me causaient les combats qui m'agitaient, je reculais devant un parti clair et décisif. J'avais moins peur du brouillard que de la plus pure lumière et la situation entre des espérances indécises et des craintes certaines me semblait plus supportable qu'une détermination inflexible comme une barre de fer. 11 ne m'était pourtant pas possible de choisir. Entre deux maux, j'eusse désiré le moindre; je pensais que j'atteindrais ce but, mais la force me manquait pour faire ce choix. Je me disais :
— Ma tête n'y tient plus ; je me fais des illusions ; je
n'y vois plus clair, je vois tout de travers : je penserai à tout cela. La nuit porte conseil. Il y a des cas extrêmes, où la situation entre deux dangers égaux semble le moins grand des malheurs.
J'étais mon propre cas présent. Je rentrai chez moi aussi tourmenté que j'en étais sorti. Je comptais rentrer immédiatement dans ma petite chambre, y passer la soirée tout seul, pour délibérer à l'aise sur la manière d'ourdir la trame qui aurait pu, de façon ou d'autre, me tirer de peine. Je ne pus parvenir à accomplir cette détermination. Ma mère, surprise de me voir entrer si promptement, et de voir que, dans cette joyeuse soirée de Pâques, je n'avais pas été jouir de la merveilleuse illumination de la coupole de Saint-Pierre, me pria si instamment de m'y rendre pour aller rejoindre Stanislas et ma sœur, qui s'y étaient eux-mêmes rendus en compagnie de nos voisins, que, pour ne pas la mécontenter, après m'être enveloppé dans un cache-nez pour me garantir de la brume, je me mis en route pour Saint-Pierre.
La foule des curieux qui allaient voir la fête et qui fourmillaient dans toutes les rues, depuis le pont Saint- Ange jusqu'à la place Valicane, éblouissait rnes yeux. La gaîté et le contentement que je hsais sur tous les visages de la population, contrastaient si étrangement avec la peine mortelle qui m'accablait, que je ne pouvais le supporter. Je m.archais au milieu de tout ce monde comme eût pu marcher un mort parmi les vivants. J'errai longtemps de côté et d'autre , à la recherche de la compagnie indiquée par ma mère et je ne parvins pas à la rencontrer. La nuit arrivait et le flot des spectateurs grossissait démesurément ; je me blottis dans une
encoignure et j'entendis le son de Tliorloge annonçant l'heure à laquelle éclate tout à coup, sur l'immense façade, cette illumination unique dans le monde entier et qui laisserait croire que la grande basilique est tout à coup incendiée.
Après ce magique changement de scène, j'entrai sous la colonnade qui conduit au faubourg du Saint-Esprit, d'où les voitures débouchent vers la Longara. Pendant qu'en rasant le portique, je m'arrêtais d'instant en instant pour adtnirer la brillante perspective, un groupe de dames et de messieurs passa près de moi, allant à la recherche des voitures qui attendaient leurs maîtres sous les arcades ; s'arrêtant devant moi, ce groupe admirait à son tour ce spectacle dont la vue ne lasse jamais. Au même instant, je vis passer rapidement un jeune homme, qui jeta imprudemment sous la colonnade un bout de cigare allumé qui alla frapper au flanc l'un des deux fougueux chevaux attelés à un landau ; atteint par la brûlure, l'animal se cabra, et, entraînant son compagnon, se précipita avec la voiture sur le groupe placé devant moi.
— Mon Dieu I ma fille 1 s'écria terrifiée l'une des dames avec l'accent du désespoir.
Qu'aperçois-je? hélas I une jeune fille renversée entre les deux jambes de devant du cheval emporté et le train de la voiture sur le point de passer sur elle. Le cocher cherche à reculer. Je ne m'arrête pas à raisonner ; je m'élance audacieusement, je saisis la jeune fille par le milieu du corps et je parviens à l'arracher de là, au moment où l'animal furieux, lançant d'horribles ruades, allait l'écraser. Les pieds du cheval déchirèrent la robe
FAUX-FL-VANTS. 9^
(le Ta jeune 011e, mais il n'y eut pas d'autre mal : ni elle, ni moi ne fûmes atteints. Ces clames et ces messieurs également effrayés nous entourèrent au même instant. L'une des premières, que je- pensai devoir être k mère de la jeune personne, prit en gémissant la jeune fille entre mes bras et on la transporta inanimée dans une boutique, pendant que je me baissais pour ramasser mon cache-nez et le remettre autour de mon cou, cherchant par où je pourrais m'esquiver. Je ne pus le faire : je me sentis pris par les deux bras et serré sur la poitrine d'un monsieur qui s'écria :
— Ne pourrai-je au moins offrir mes bien vifs remercîments au sauveur de ma Glle?
— Non, monsieur, adressez ces remercîmeuts au Seigneur, lui répondis-je en cherchant à caclier mes traits dans les larges plis de ma grosse cravate.
— Que je le connaisse, au moins ! reprit-il, me saisissant par un pan de mon par-dessus ; à qui dois-jo donc la vie de ma chère enfant?
— A un malheureux, répondis-je en me jetant de côté.
— Ne pourrais-je faire quelque chose? ajouta-t-il avec emphase; tout ce qui m'appartient est à vous.
Je devins écarlate et je murmurai je ne sais quelle phrase, qui voulait dire : Vingt napoléons d'or.
— Vingt napoléons d'or? mille, s'il le faut, s'écriat-il, mais à qui? comment vous les offrir? je ne les ai pas sur moi!
J'étais sur des charbons ardents, et j'hésitais à marchander une bonne action : j'étais confus : dire mon nom folle faiblesse ! je ne voulais pas ; la nécessité me fit hardi et m'inspira une subtihtc.
96 FAUX-FUÏAN'TS.
— Vingt, et pas plus, repris-je ; si vous le voulez bien. Demain, avant midi, poste restante, en billets de banque , dans une lettre , à l'adresse de.... Joseph Maglioli.
— A Joseph Maglioli, ce sera fait.
— Remerciez Dieu, mon bon monsieur, dis-je avec force en échappant à ses étreintes.
— Adieu, ange bienfaisant ! me cria-t-il d'une voix attendrie.
Prompt comme l'éclair je me perdis dans la foule et j'atteignis le plus vite possible le passage du pont.
L'ayant traversé, je pris, à toutes jambes, la route de ma demeure, marmottant tout seul et gesticulant à la manière des fous. La crainte d'être suivi et reconnu me donnait des ailes; le plaisir d'avoir rendu un grand service me soulageait inGniment , et la ressource inespérée sur laquelle je comptais dilatait mon cœur, qui était devenu léger comme un papillon. A peine rentré, je m'enfermai dans ma chambre, je me couchai et je restai entre le sommeil et la veille jusqu'au matin de ce jour où mon sort devait se décider.
L'adresse que j'avais donnée au père de la jeune personne sauvée par moi, m'était venue en tête, au hasard, et j'avais prononcé ce nom pour cacher le mien , sans penser qu'il pouvait y avoir dans Rome plus d'une personne portant ce nom-là. Ne serait-ce pas bien fâcheux qu'un véritable Joseph Maglioli me précédât au bureau de la poste restante, et qu'il prit l'envoi à ma place? Ce doute me saisit au saut du lit et me tortura l'âme à me rendre presque fou. Je fus dans cett® douloureuse anxiété jusque vers les neuf heures, où je
PACX-FUYAXTS. 97
me mis en chemin pour aller chercher la lettre tant désirée. Ma mère aurait voulu ne pas me laisser sortir, car elle trouvyit que j'avais mauvaise mine , et , depuis la veille, elle craignait que je ne fusse nialade.
— Mais non, ma mère; votre tendresse vous trompe, je ne suis nullement souffrant.
— Comment se fait-il donc que tu sois si pâle?
— Je n'ai pas assez dormi : voilà tout.
— Donc tu souffres?
— Vous voulez absolument que je sois malade?
— Sais-tu ce qui en est? donne-moi ton pouls. Je le lui présentai et ma mère le saisit ;
— Ton pouls est fébrile.
— Bah ! ce doit être un petit mouvement nerveux , qui disparaîtra aussitôt que j'aurai fait quelques tours en plein air. Voulez- vous me permettre d'essayer?
Elle leva les épaules et je sortis.
Arrivé à la poste, je présentai au guichet une carte sur laquelle j'avais écrit au crayon le nom de Joseph Maglioli. Un des employés tira d'un casier un paquet de lettres, les parcourut très-rapidement jusqu'à la dernière, et, sans me regarder, il proféra nonchalamment ces mots :
— Il n'y a rien !
Je sentis mon cœur se briser.
Quelle agonie? quel parti prendre? J'ôtai mon chapeau, je passai ma main sur mon front, et, après avoir un instant réfléchi, je pris une détermination désespérée, qui pour moi était la dernière ; celle de courir chez Monseigneur Placide, tomber à ses genoux et lui apprendre ma mésaventure tout entière. Je me disposai à exécuter cette détermination. En chemin , j'eus l'idée qu'il me
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restait assez de temps pour voir Virginius et m'assurer si, la veille, il avait voulu plaisanter ou agir sérieusement. Cette fois encore je me laissai entraîner au parti le plus lâche, et je revins sur mes pas lorsque j'étais déjà parvenu en vue de la porte cochère de Monseigneur. Cette continuelle contradiction, je dois en convenir, me paraissait indigne à moi-même. Mais je reprenais courage en considérant que
Eq ce bas monde, hélas ! toujours changeant, Changeant soi-même, on peut sembler constant.
Arrivé chez Virginius, je frappai et j'entendis aussitôt un pas de femme qui vint m'ouvrir.
— C'est vous, monsieur Victorin? s'écria-t-elle tout en larmes, entrez et soyez béni! C'est Dieu qui vous envoie comme une providence.
Cette femme était la mère de Virginius.
— Qu'est-il donc arrivé, madame Marguerite?
Elle poussa un soupir et me fit signe d'entrer et de parler bas. M'introduisant dans la petite entrée, après avoir doucement laissé retomber le pêne dans la serrure, la pauvre femme se reprit à pleurer et à prononcer des mots à demi-étoufTés. Je cherchais à la calmer de mon mieux, mais je ne sais vraiment comment je pus m'y prendre, car en fait de calme, j'en avais bien plus besoin moi-môme, que je n'en pouvais donner à autrui. Toutefois, la vieille dame parut reprendre un peu courage :
— Ah! monsieur Victorin! coramença-t-elle, vous qui aimez tant madame votre mère, venez à mon aide par charité et sauvez-moi du desespoir ! Je suis la plus
infortunée des mères? Croiriez-vous que mon Virginius?...
Ici, de nouveaux sanglots lui coupèrent la parole.
— Madame Marguerite , par pitié , ne vous affligez pas de la sorte. Qu'est-il arrivé à Virginius? Est-il malade?
— Plût à Dieu ! répliqua vivement la dame , en levant les mains au ciel ; quand même il en mourrait ! oh ! oui , très-sainte Vierge , si vous l'appeliez après une bonne confession, je serais moins affligée !
— Que dites-vous donc là? Il n'y a pas de mal sans remède.
— Pour moi, il n'y a d'autre remède qu'un miracle. Sachez qu'on a perdu mon enfant; on l'a rendu plus méchant qu'un démon. Les mauvais camarades auxquels il s'est aveuglément abandonné, l'ont entièrement gâté, et vous ne pouvez vous imaginer jusqu'à quel point il l'ont perverti. Il était si bon lorsqu'il allait chez monsieur votre père, que Dieu lui fasse paix ! Il était si docile, si pieux ! Maintenant c'est un tigre, il n'a plus pour moi le moindre respect; il jure comme un païen ; il ne connaît plus ni église, ni sacrements; il ne lit que des livres excommuniés ; il passe toutes ses nuits hors de la maison, et il ne me dit jamais où il va. Il s'est fait chasser déjà deux fois de son emploi, et depuis trois mois il se promène sans faire la moindre chose. Il joue par-dessus tout cela et jette l'argent par les fenêtres ; il me vole; il vend ou il met en gage jusqu'à la batterie de cuisine; malheur à moi, si je me permets de lui adresser le moindre petit reproche ! il me saute au visage et me dit des choses qui me font frémir. 0 mon bon Seigneur
BÎBLKJTHÎCS \
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du paradis, quelle croix 1 Je meurs à la peine! Pour combler la mesure, il s'est, dans ces derniers temps, étroitement lié avec un certain mauvais drôle qui se fait passer pour marquis , et qui ne doit être autre chose qu'un franc-maçon avec lequel il veut partir demain, pour aller s'enrôler au Piémont, en qualité de volontaire, pour faire la guerre contre les Autrichiens.
— Vous me faites frémir, madame Marguerite, dis-je, car ce premier rayon de lumière me faisait voir bien plus clair que je l'eusse pensé; est-ce possible?
— Si c'est possible? Que trop, et que n'en est-il autrement! Précisément à l'instant où vous frappiez, j'étais en train de combattre son désir : je l'ai supplié, je me suis même jeté à ses pieds : oh! enfant dénaturé! il m'a repoussé rudement, et... le dirai-je? il m'a accablé de malédictions.
La pauvre femme cacha son visage dans ses mains ; je me sentis venir la chair de poule et mes cheveux se dressèrent sur la tête , par un sentiment d'horr£ur. Je restai muet et immobile, l'œil fixé sur ces pauvres mains entre les doigts desquels coulaient tant de larmes!
— Je verrai, murmurai-je enfin, si je puis parvenir à le faire changer d'avis; mais ce sera difficile...
— Oh! oui, mon cher monsieur Victorin ! s'écriat-elle en essuyant ses larmes avec son tablier; essayez de le dissuader, vous qui êtes le miroir des bons fils, l'ange , la joie de votre mère ; oh ! bienheureuse madame Cynthie !
— Qui est là? demanda brutalement Virginius du haut d'un petit escalier, en se montrant revêtu d'une casaque de toile rouge.
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— Ami, c'est moi, répondis-je, en montant à sa rencontre, pendant que sa main s'esquivait par une porte de côté.
— Toi? comment es-tu ici? quelles nouvelles m'apportes-tu?
— Nous allons causer, répondis-je en lui prenant amicalement le bras et entrant dans sa chambre d'un air confidentiel.
Dans cette pièce, tout était en désordre, meubles, vêtements, linge et effets de voyage ; on eût dit qu'on préparait un trousseau de noces. Quoique la vue d^ce triste jeune homme me portât à des mouvements de colère, je tâchai de faire montre d'humeur gaie et je me jetai nonchalamment sur la paillasse du lit, qui était relevée et nouée en ballot et je me pris à parler adroitement des vingt pièces d'or. Cet homme fut ferme et inébranlable sur l'article de la restitution. Tout ce que je pus obtenir en le flattant, ce fut qu'il attendrait jusqu'après quatre heures de relevée. Après ce laps de temps, je rendais l'argent, ou je resterais entièrement à la disposition de l'inconnu. Cette conclusion déplorable me fit mal au cœur. Je n'osai dire mot, ni de son départ, ni de l'angoisse qui dévorait sa pauvre mère. Nous convînmes de nous trouver sur la place Colonna, à l'heure indiquée, et je pris congé sur-le-champ.
J'allais donc d'Hérode à Pilate ; il ne fallait plus reculer devant la honte et la répugnance. Je m'acheminai cette fois vers la demeure de Monseigneur, aussi résigné que peut l'être le condamné qui marche à l'échafaud. Pendant que j'allais absorbé dans mes pensées, voyant que je n'étais pas éloigné des bureaux de la poste, je me