‹ Victorin, ou, Les Aventures d'un jeune romainChapitre 4 sur 11 · VII · texte numérisé non relu

VII

1" décembre. Pendant que, tenant la lettre à la main et le fixant du regard, je ne savais à quel parti m'arrèter, une voix dit de l'intérieur des bureaux, avec une grande brusquerie :

— Place ! retirez-vous, vous êtes servi : dépêchez-vous et faites place aux autres.

Choqué de cet impertinent avertissement, je me retirai de côté, et, avec un certain mouvement de dépit , je déchirai l'enveloppe de la lettre près du cachet.

— Ce qui est fait est fait, dis-je en moi-même.

Et j'achevai d'enlever l'enveloppe, tenant les yeux fixés sur l'empreinte du cachet en cire azurée, qui, sur un petit écusson surmonté d'un cimier, portait un chiffre déchiqueté et mal empreint. Je déployai le feuillet qui ne contenait que quelques lignes et une seconde enveloppe cachetée portant la même adresse. Je suis frappé d'étonnement et de curiosité. Mais avant d'ouvrir le second pli,

je parcourus avidement le premier et je lus ce que je transcris mot à mot :

a Très-honoré Monsieur,

» J'ose espérer qu'un retard de quelques heures ne portera pas préjudice à vos intérêts. Hier soir, pendant que j'étais au moment de partir, me fut remis le papier ci-inclus, pour que je voulusse bien le jeter à la poste pour Rome. La préoccupation de manquer le train du chemin de fer, me ût oublier de le faire, et ce ne fut que cette nuit, après avoir dépassé la station de Palo, que je me suis aperçu de mon oubli.

).. Veuillez me pardonner cette faute involontaire.

» Votre trèsihumble serviteur,

)> De V. S.

» Civita-Vecchia, trois heures du matin. »

Je lève les épaules, je respire et j'attaque immédiatement le second pli que je décachette, frémissant d'espoir et d'anxiété. Je trouve dans ce second feuillet cinq beaux billets de banque de vingt écus. Comme mon cœur battit dans ma poitrine! le comble de ma joie fut tel, qu'il ne me fut pas possible de retenir un petit cri et que j'eus grande peine à me soutenir sur mes pieds. Me cachant tout à fait derrière un piUer, après m'y être adossé, je commençai à lire , tenant le papier entre le pouce et l'index qui tremblaient. Voici cette lettre. « Cher Bienfaiteur,

» Je m'empresse avec la plus grande promptitude possible de remplir la promesse que je vous ai faite tantôt près de la colonnade de Saint-Pierre. Combien je rougis de me borner à récompenser une action que la moitié de

" fortune eût à peine pu satisfaire! Mais il n'y a pas

PIEGES ET MENACES. lOî)

de ma faute. Vous avez voulu imposer une limite forcée à ma reconnaissance. Pourquoi avez-vous été si excessivement modeste? Si cela vous convient, soyez certain que j'en suis grandement fâché. J'en souffre beaucoup plus que vous ne sauriez le penser. Mais le temps presse et ne me permet pas de vous faire cormaître entièrement toute la portée de ma reconnaisante affection.

» Qui que vous soyez, ô généreux jeune homme, agréez, je ne dirai pas le léger témoignage de gratitude ci-inclus : cela n'est rien ; mais agréez le chaud et très-sincère remercîment d'un père, qui, après Dieu , doit à vous seul la chère enfant unique de son amour, que vous avez arrachée à une mort inévitable. Que je serais heureux, s'il m'était permis de soulever le voile mystérieux dans lequel vous vous enveloppez et de pouvoir, dès ce moment, vous compter au nombre de mes amis les plus chers ! Vous m'avez dit que vous étiez malheureux. Est-ce bien vrai? Si cela était, je vous déclare que la pensée de vous devoir tant et de ne rien faire pour vous trouble cruellement le pur bonheur de me voir encore, grâce à vous, le père d'un ange terrestre. 0 Joseph ! si Joseph est votre vrai nom, sauveur de ma fille! mon cœur exige que je m'offre à vous, en toute rencontre. Le Ciel n'a été avare envers moi , ni en fortune , ni en excellentes relations. Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour vous être utile. Il suffira pour cela que vous me fassiez franchement connaître tous vos besoins : vous pourrez le faire en mettant tout simplement à la poste, un petit billet adressé à Monsieur Elpidius Molesli, et en tête de votre lettre les mots : Cher comte. A cette adresse toutes vos lettres me parviendront assurément.

« Adieu, jeune homme magnanime. Donnez-moi souvent la consolation de vous adresser à moi, et, en attendant, soyez mille fois béni par un père et une mère, auxquels vous avez rendu la vie et qui brûlent du désir de vous montrer leur gratitude éternelle.

» Le jour de Pâques, 10 heures du soir.»

A ces derniers mots de ma lecture, deux grosses larmes perlèrent à mes paupières, et, dans un mouvement de tendresse, je posai mes lèvres sur ces lignes qui exprimaient avec tant de douceur un sentiment si noble, et j'y imprimai un baiser bien affectueux. Reprenant la lecture de ce papier, j'en examinai attentivement chaque phrase , chaque .mot , chaque virgule , et je sentis à plusieurs réprises monter à mon front une petite flamme de honte et de repentir, comme si j'avais fait perdre beaucoup de son prix à un acte courageux de charité chrétienne, en exigeant une récompense pécuniaire. 0 mon pauvre cœuri tu as toujours été et tu es toujours le même; bon, selon moi, par ta pente naturelle, mais toujours condamné, par une implacade nécessité, à combattre ta volonté native. Contraste cruel, qui me consume dans la plus belle fleur de l'âge !

Je restai quelque temps appuyé contre ce pilastre, comme une statue, regardant tour à tour la lettre et les billets, en proie à mille sentiments tumultueux qu'il me serait bien difficile d'exphquer par des mots. Cette lettre, si bienveillante et si réservée, la déUcatesse des pensées qu'elle exprimait et la courtoisie des termes qu'elle employait, la chaleur, la franchise, et la générosité des ofTres qu'elle contenait, la convenance exquise avec lac^uelle son auteur respectait le secret de mon identité,

tout en m'accordant la facilité de correspondre avec lui au besoin, tout enfin me donna lieu de penser que ce personnage devait être un homme de la plus haute importance, car ce seigneur, ce comte allait jusqu'à me donner la quahté excessive de son bienfaiteur. Lt les initiales du nom qu'il signait, si parfaitement identiques avec celles de ce nom mystérieux!... Rien ne m'échappa. Je me perdais en conjectures extravagantes, et j'en tirais les plus étranges pronostics.

— Voyons une chose après l'autre, me dis-je, tachant de mettre un peu d'ordre dans mes idées ; à quoi bon me troubler la cervelle et me rendre fou précisément dans un moment où j'ai le plus grand besoin de tout mon bon sens? Rentrons gaîment à la maison !

J'eus une peine infinie à dissimuler pendant le dîner et à ne pas laisser apercevoir toutes les impressions que j'éprouvais à l'œil perspicace de ma mère et à la finesse de ma sœur, craignant à chaque instant d'être trabi par un mot imprudent, un mouvement hasardé, ou même par une respiration trop pressée. Heureusement, rien ne transpira, quoiqu'il me sembla voir sur le visage de ma mère une expression de je ne saurais dire quelle tristesse, qui devait néanmoins provenir de la langueur qui apparaissait depuis quelque temps sur mon propre visage.

A quatre heures, j'avais déjà changé mes billets de banque contre vingt pièces d'or, que je plaçai dans le porte-monnaie que m'avait forcément fait prendre le terrible inconnu et, au premier coup de l'horloge, je me promenai tout seul sur la place Colonna, attendant Virginius. Je le vois rapidement s'avancer vers moi, par la

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route du Mont^Citorio. Je lui tends gaîment la main ; il la touche très-froidement.

— Eh bien? me demaude-t-il d'un ton moqueur.

— Je suis en mesure de vous satisfaire, lui répondisje tranquillement.

— Quoi! tu as l'arp^ent?

— Le voici sonnant et brillant, ajoutai-je en tirant le porte-monnaie dont je pressai le ressort, et je comptai les vingt pièces sous son nez.

Le misérable parut abasourdi et devint blanc comme un linge, mais reprenant un air dégagé :

— Et le porte-monnaie est vraiment le même ? demanda-t-il.

— Précisément le même, comme ton nez d'aujourd'hui est celui d'hier.

— Est-ce possible? reprit-il en se secouant vivement et posant son poing fermé sur la hanche droite.

— C'est ainsi et pas autrement. Tu vas me faire le plaisir d'entrer avec moi chez l'écrivain public qui nous fait face, pour me donner un reçu sur papier-timbré ; après quoi, je te remettrai le dépôt de l'argent que j'ai reçu.

— A moi? dit-il en relevant la tète et grinçant des dents; à moi?

— En voilà bien d'une autre ! et à qui donc le remettrais-jc?

— Au diable, qui puisse t'étrangler! Je ne m'embarrasse plus de ces sottes affaires !

— Comment? ne m'as-tu pas dit de prendre garde à moi, si je ne te remettais pas en beaux deniers comptants l'argent qu'il fallait rendre à ce seigneur?

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— Je te répèle que je ne me mêle pas de cela : c'est toi qui l'as empoché, c'est à toi de le rendre,

— Mais à qui le remettre?

— A celui qui te l'a donné.

— Ahl traître et trompeur infâme 1 m'écriai-je dans un accès de furieuse colère ; est-ce ainsi que tu te moques de mon honneur, foulant aux pieds les saintes lois de l'amitié?

— Bah! ton honneur!.,,

— Sais-tu bien ce qu'il y a, méchant renard? pour être beau, un jeu doit être court.

En prononçant ces mots, je lui tourne dédaigneusement le dos et je m'éloigne.

Cet homme court après moi, et me saisissant par un coude :

— Il est bien entendu, murmura-t-il à mon oreille, que ce soir, à huit heures, la police et la force armée viendront chez monsieur le chevalier de Saint-Carlino : grand bien lui fasse !

A cet excès d'audace , j'éprouvai un double mouvement de rage et de terreur, je voulus d'abord mépriser ta menaçante bravade de ce misérable ; mais, comprenant que ce gredin était capable de commettre un pareil acte de perfidie, pensant à ma mère que je plongerais dans une consternation mortelle :

— Mon Dieul m'écriai-je en lançant vers le ciel un regard éploré et faisant un suprême effort [)0ur étouffer mon courroux, voyons, conduis-moi au moins et introduis-moi chez ce personnage.

— Quant à cela, oui, répondit-il d'un air triomphant allons.

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— Réjouis-toi, scélérat; tu l'emportes, murmurai-je tout bas ; si ce n'était pour ma mèrel...

Je ne me souviens guère des mots que j'ai changés en chemin avec ce faux ami. Mon âme était tout à fait absorbée par la pensée du nouveau danger auquel je courais, prévoyant les embûs^hes, les tromperies, les séductions, peut-être même les dangers extrêmes auxquels allait m'exposer cette visite détestée. Il est hors de doute que j'en éprouvai de sinistres pressentiments. Les manières déloyales et les actes indignes employés par Virginius pour m'emmener forcément à me rendre de nouveau, ou, pour mieux dire, me traîner une seconde fois à un tête-à-tête avec son voyageur , que pouvaient-ils laisser supposer autre ciiose que d'infâmes tromperies et de lâches embûches? D'autant plus qu'il m'était impossible de ne pas penser que le palais , habité par cet individu, ne fût jqu'une tanière où se cachaient des sectaires iniques qui avaient mis en jeu, pour me tromper et me perdre, tous leurs détours ténébreux. Plus nous approchions de ce lieu, pbis mes craintes allaient en augmentant.

Je marchais d'un pas lent, incertain et à contre-cœur, comme une personne poussée par une terrible et insurmontable nécessité. Pauvi'e insensée, qui me laissait tromper par mon excessif amour-propre, me faisant passer à mes propres yeux pour une implacable nécessité, ce qui n'était en substance qu'un excès de faiblesse de mon caractère! Je vois maintenant et je comprends que cette implacable nécessité de s'exposer aux dangers de mal faire est chose plus rare qu'on ne pense. Si j'avais franchement ex[)Osé le cas conûdenliellement à ma mère,

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est-ce que cela n'eût pas suffi pour éconduire Vir^inius et me débarrasser de la tyrannie de l'étranger, me soustrayant entièrement à toutes leurs fraudes et leurs séductions? Oui, cela eût suffi et je devais le faire; mais je n'avais pu me résoudre à me montrer coupable devant elle de sottises et de crédulité; c'était l'affliger, l'effrayer et aggraver le poids de ses peines ; pauvre mère I EnQn , ce qui est fait est fait , et il est inutile de discuter sur ce point.

En passant le seuil et en traversant le vestibule, je me sentis pris d'un léger tremnTement, et des frissons fiévreux parcoururent mes os. Toutefois, je m'effurçai de reprendre courage; j'élevai mon esprit vers le Seigneur et j'implorai son aide contre la violence qu'on me faisait ; je balbutiai une prière et j'approchai d'un pas incertain de cette porte , dont la seule vue réveillait dans mon âme une infernale angoisse. La porte était entre-bâillée ; mon bourreau la poussa audacieusement et entra rapidement : je le suivis presque privé de respiration. Un domestique accourut et en voyant Virginius :

— Ah 1 c'est vous ? dit-il.

— Y est-il? demanda Virginius.

— Il dîne; on est au dessert; je vais vous annoncer. Il disparut. De retour au bout d'un instant le domestique nous dit :

— Vous êtes admis.

Et il nous précéda. Nous traversâmes plusieurs pièces splendides; mon compagnon me fit placer mon chapeau sur un divan , dans la dernière de ces pièces , pendant qu'un valet de chambre, qui nous attendait près d'une

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portière baissée, la souleva. A l'instant où il me faisait passer le premier , Virginius me serra fortement le bras , murmurant près de mon oreille :

— Courage !

Mes yeux rencontrèrent tout d'abord ceux de l'inconnu, qui était assis à table entre deux personnes. C'était lui, je frissonnai, et pendant que je détournai mon regard efTrayé, il se souleva légèrement de son siège et nous fit de la main une courtoise invitation à nous asseoir sur un sofa placé près de lui, faisant un signe au valet de chambre.

— Victorin, mon cher Victorin I dit-il avec un mouvement de tête, moitié sérieux, moitié plaisant; comment allez-vous?

— Bien, pour vous servir, répondis-je en m'inclinant, rougissant et pâlissant tour à tour.

Il sourit et commença à adresser à Virginius une série de questions sur la chaise de poste, les chevaux, les postillons et autres petites affaires de voyage, qui ne me regardaient nullement et que je n'étais pas curieux d'entendre. Je jetai un coup d'oeil circulaire dans la salle à manger, et j'arrêtai mes regards sur les deux commensau.\ qui pelaient, sans mot dire, des pommes roses sur leur assiettes. Celui qui était assis plus près de moi, avait une face rubiconde et des yeux flamboyants; ses narines étaient déprimées; ses gros favoris étaient châtain-clair et ses habits très-recherchés. L'autre, qui me faisait face, était un vieillard grand et sec, la tète couverte d'un bonnet de soie verte tricoté; il portait un léger collier de barbe blanche sous le menton; ses sourcils étaient épais, son nez effilé et vermeil, et ses traits, fortement

ancentués, lui donnaient un certain air dur et peu traitable.

Pendant que je faisais ces remarques, le valet de chambre s'était approché de nou>, portant un plateiu sur lequel étaient placés deux petits verres de cristal et une assez grande quantité de pâtisseries, de gâteaux et de petits fours, qu'il posa devant nous, sur une petite table ; puis, se retournant vers le buffet, il revint et se disposa à nous verser du vin de Champagne. Je tâchai de refuser avec courtoisie, mais l'amphytrion, se tournant sèchement de mon côte :

— Yictoriii! s"écria-t-il d'un ton vexé : me feriez-vous cet affront?

— Pardonnez, Monsieur; je n'entends pas vous offenser, et, pour vous complaire, j'accepterai vos faveurs, répondis-jc timidement.

Mais ces friandises ne me tentaTent guère , quoiqu'elles pussent servir à ranimer un peu l'abattement dans lequel j'étais plongé. Je pris donc un biscuit et le trempai dans la liqueur écumante, mais je refusai absolument à recommencer. Le maître insistait : je ne savais comment m'en tirer avec convenance ; il me fallut y revenir.

Après le dessert, les convives se prirent à parler politique ; je n'eus garde de prendre part à la conversation et je me contentai d'écouter, d'observer et d'examiner attentivement l'expression de chaque physionomie. L'homme gras parlait avec chaleur, discutant les opinions du Ministère Torrij et du ministre Wigh qui l'emporterait sur le premier; il parla du comte de Cavour, du prince de Satriane, de notes, de pratiques, de préparatifs de guerre et de beaucoup d'autres choses, surtout des

nationalités Hongroise, Italienne, Polonaise, avec une éloquence, une volubilité , une facilité tout à fait clignes d'un orateur de la tribune parlementaire. Pendant ce temps, le vieillard, muet et impassible, le regardait de temps à autre d'un œil malicieux et, lorsqu'on lui adressa des questions, il fronça le nez, ne prononçant que des monosyllabes. Très-rarement, il ajoutait : « Nous verrons ; )) ce fut le plus long mot qui sortit de sa bouche. Je m'aperçus toutefois que pendant son silence, il lançait vers moi de foudroyantes œillades que je ne savais trop si elles étaient sinistres ou curieuses.

Au bout de peu d'instants, le valet de chambre revint nous verser, d'abord du vin de Madère, ensuite du y^a de Malaga. Je remerciai fit refusai net. Le chef de la maison recommença à insister, mais je tins ferme dans mes refus. 11 s'échauffe, il se plaint ; il en dit tant et tant, qu'à 4a fin, ennuyé, je fis semblant de goûter aux deux vins, mais je n'en bus pas ce qui tiendrait dans le fond d'un verre. U Qt semblant de se montrer satisfait. J'avais conçu le soupçon que sous tant d'insistance, ce Monsieur cachait le projet de troubler ma raison. Le proverbe nous dit qu'il faut ruser avec les rusés, je me décidai à me tenir entièrement sur mes gardes.

Pendant toutes ces causeries, le jour commençait à baisser : fatigué et excédé, je brûlais d'envie d'en finir et de m'en aller, car cette longue attente devenait un insupportable supplice. Le maître du logis se décida à demander le café. Pour ne pas en prendre, je prétextai que cette boisson mo faisait mal aux nerfs. Il donna alors l'ordre de me faire servir du punch. Je refusai ; il insistait. Mon refus l'emporta après un débat passablement

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obstiné. Il me demanda alors de ne pas lai faire l'injure de ne point accepter un petit verre de kirch ; le débat recommença; ce fut inutile; j'avais dit non, ce fut non. I.e résultat de toutes ces discussions, qui dépassaient de beaucoup les bornes du cérémonial des convenances, ce résultat fut que mon triomphe me donna du courage, fit cesser mes craintes et je me sentis tout disposé à tenir tète à ce despotique personnage. L'occasion se présenta aussitôt. Se levant de table, le maître du logis s'excusa auprès de ses convives et les laissant dans la salle à manger en compagnie de Virginius, il me fit signe de le suivre, et me conduisit tout droit dans le petit cabinet où il.m'avait reçu huit jours au[)aravant.

— Mon enfant, comme tu es entêté! s'écria-t-il en refermant la porte du cabinet, et me montrant un siège pn'îs du sien, il poursuivit: voyons, quelles nouvelles m'apportes-tu?

— Pas de nouvelles ; mais j'apporte la restitution de l'argent que vous m'avez fait redemander et que je vous rends aussi intact que vous m'avez forcé de l'accepter.

En disant cela, je déposai le porte-monnaie sur une petite table.

— Quoi! nous allons recommencer cette rengaine? reprit-il avait humeur : tu voudrais donc persévérer dans ton obstination?

— Excusez-moi, mon cher Monsieur, mais je ne saurais comprendre ni ce reproche, ni vos procédés. Et d'abord, qui êtes-vous? je n'ai pas l'honneur de vous connaître. Ensuite, me suis-je engagé envers vous d'une manière quelconque? non, certainement non, car je ne le pouvais : et quand même j'aurais pu le faire et le vouloir, il n'eût

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pas été prudent à moi de me lier avec un inconnu. Lundi dernier, j'eus l'honneur de vous dire tout simplement qu'il m'était impossible d'entrer sous vos ordres ; je vous en exposai les raisons et ce fut une affaire terminée. Je suis revenu aujourd'hui chez vous, non pour me dédire, mais uniquement pour remettre cette somme entre vos mains, somme que je n'avais gardée que parce que vous aviez paru l'exiger et le désirer.

— Vayez-vous comme on a coupé te ûlet à ce beau merie : quelle langue déliée I ajouta-t-il en accompagnant ces mots d'un petit rire sardonique et d'un geste plein d'amère ironie; c'est un plaisir; mais à mon tour de répondre. Sache danc , mon brave jeune homme , que lundi dernier je n'ai pas cru le mains du monde à aucun de tes prétextes^ que je n'ai considéré que comme autant de cérémonies : c'est pour cela que je ne me suis nullement occupé de chercher ailleui^. Je suis forcé de partir demain ; je ne puis me passer de toi, ou de quelqu'un qui te remplace ; tu ne t'es pas expliqué lundi dernier, comme tu aurais dû le faire ; tu as fait la faute, et tu la répareras.

— Je ne me suis pas expliqué, dites-vous? La faute est à moi? ah! ah ! monsieur, vous plaisantez 1 il se fait tai^d, ajoutai-je en me levant ; je vous remercie infiniment de toutes vos boutés et vous demande la permission de me retirer.

— Quoi ! comment ! comment ! s'écria-t-il sautant sur ses pieds avec une grande colère; t'en aller? on ne sort pas d'ici avant demain matin et on ne sort que pour monter en voiture avec moi et être des miens, que tu le veuilles ou non.

Le visage, le son de la voix, la véhémence du geste

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n'étaient pas d'un homme qui eût envie de plaisanter. Je me troublai, mais, me tenant ferme, je le priai courtoisement de me permettre de le quitter.

— Non , je te le répète , répondit-il avec courroux , tu es mon prisonnier et tu resteras ici. Entends-tu bien cela? on ne sort pas.

— Je suis donc tombé dans une caverne de voleurs? ajoutai-je en élevant la voix; vive Dieu ! je ne supporterai pas cette tyrannie !

En prononçant ces mots, je me jette sur la porte pour l'ouvrir. L'autre pousse un rugissement, s'élance sur moi et me saisit avec fureur ; il me repousse au fond du cabinet, saisit un pistolet accroché à une palère et en pose la bouche sur ma poitrine :

— Reste-là ou je tire.

Seigneur mon Dieu ! un frisson mortel parcourut tous mes membres. Je reculai avec Thorreur d'un homme qui marche sur un serpent, et terrifié, je me laisse tomber dans un fauteuil hors d'haleine, n'y voyant plus et sans pouvoir parler. Me voyant ainsi actiabté , le tyran dépose son arme, s'approche et me prenant les mains d'un air radouci :

— Allons, Victorin , ne sois pas mauvaise tète; me dit-il, me caressant les mains et les pressant sur la poitrine. Voyant que je reculais avec dédain et que je respirais fortement d'un air de dépit, tout en gémissant :

— Calme-toi, mon cher enfant, continua- t-il, aie confiance en moi et ne crains rien : je l'aime beaucoup plus que tu ne penses; écoute-moi et tu seras heureux. "^

— xMoi? heureux, sous la griffe d'un assassin? murmi nùs-je entre mes dents , versant un torrent de larmes.

as PIÈGES ET MENACES.

— Pourquoi pleures-tu? demanda-t-il se radoucissant de plus en plus.

— Pensez que j'ai une mère veuve, dont je suis l'unique espoir, ainsi que d'une sœur et d'un petit frère orphelins et abandonnés.

— Que parles-tu de mère, petit niais? répondit cet homme d'un ton digne d'un saltimbanque. Sois persuadé que la veuve Mélissa n'est pas... Je sais, moi, quelle est ta vraie mère. Tu es l'enfant des plus hautes destinées; le sang qui coule dans tes veines est un sang généreux. Tu as été désigné dès ton berceau pour servir de victime à la plus grande des mères, à la patrie, à l'Italie, qui a enveloppé ta naissance d'un voile impénétrable et qui, sous la condition d'un terrible secret, garde intacte ta belle jeunesse. Ce secret est enseveli dans le sein de peu de personnes, parmi lesquelles se trouve en quelque sorte la nourrice que, par une erreur excusable, tu honores du beau, du pieux, du saint nom de mère. Victorin, sois sage !

— Lâcheté! interrompis-jc en me levant impétueusement; ajouter la dérision à l'insulte?

— Paix ! paix 1 ne deviens pas féroce. Souviens-toi des paroles que je vais prononcer: un jour viendra où il te sera très-utile de te les rappeler 1 Hœc olim meminisse juvnbit.

Ce monstrueux mélange de douceur et de brutalité dans les actes d'affectueux langage et d'impitoyable, de burlesque et de sérieux, de gracieux et de féroce, me causa un trouble tellement excessif, que je manquai d'en perdre la raison. Mes larmes s'arrêtèrent ainsi que mes sanglots; ma vue se troubla; ce fut à grand'peine.

PIEGES ET MENACES. i iO

qu'après avoir été, pendant quelque temps, comme assoupi, je redemandai à cet homme d'accomplir un acte de miséricorde en me laissant enfin partir de ce lieu et retourner chez moi. Il refusa en m'emhrassant sur la joue ; je me jetai à ses genoux, le suppliant, le conjurant pour l'amour de Dieu de prendre pitié de ma pauvre famille qui, ne me voyant pas rentrer à la maison, en éprouverait une angoisse affreuse. Il eut une sorte de ricanement et . m'erabrassant encore , il me releva de terre. Le désir trompé se change souvent eu fureur. Je devieni muet et frappant des pieds sur le tapis du cabinet, je cherche à m'élancer vers fa porte et je me prépare à soutenir une lutte désespérée, lorsque un domestique entre, tenant à la main un flambeau allumé, annonçante son maître qu'un Monsieur anglais est dans l'antichambre.

— Dans un instant j'irai le recevoir.

Me prenant fortement par les deux épaules, il souleva une petite portière de soie qui se confondait avec les tentures du cabinet, poussa un ressort , une petite porte s'ouvrit et il me dit d'un air menaçant r

— Entre là ; si tu refuses, tu es mort.

11 me lança rudement au-delà de la petite porte, qu'il ferma sur moi. Je me trouvai enfermé dans une vaste pièce dont les tentures et te mobilier étaient à peine éclairés par le crépuscule du soir. Dire ici l'émotion, la surprise, la crainte et les fantômes imaginaires qui vinrent me troubler à la fois dans ce terrible moment dépasse les forces de mon intelligence. Je me souviens confusément que je ne m'occupais plus de moi-même, ni de mon sort, et que ma seule pensée était celle de ma

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mère qui, cette nuit-là pourrait bien, expirer de douleur. Je m'approchai en tâtonnant des carreaux d'une fenêtre, pour voir si je pourrais m'élancer d'un saut n'importe oii : cette croisée était d'une formidable hauteur, et la rue sur laquelle elle s'ouvrait était encombrée de passants qui s'acheminaient vers la place du Peuple, pour y assister au feu d'artifice. Brisé et découragé, je cherche autour de moi, je rencontre un fauteuil, je m'y laisse tomber me recommandant au Seigneur , à la sainte Vierge et à mon bon ange, avec la dévotion la plus fervente. Et pendant que, dans le feu de la prière, je joignais les mains et je levais les bras vers le ciel, il arriva qu'en les laissant retomber, ma main droite frotta la muraille qui se trouvait derrière le dossier de mon siège et rencontra un ressort; c'était la poignée d'un verrou. Je me dresse aussitôt et je m'aperçois que j'étais près d'une petite porte : je tâte doucement la serrure, le verrou cède.

J'ouvre sans produire le plus petit bruit ; je passe dans une autre chambre, éclairée tout au fond par la réverbération d'une lampe. Je m'avance sur la pointe des pieds et je m'introduis dans un salon solitaire, je prête l'oreille; je m'aperçois par un murmure de voix qui partaient de bien près et par l'attachement d'une portière, que cette pièce était celle où j'avais déposé mon chapeau. Regardant avec attention autour de moi, je l'aperçois, je le saisis et je m'avance courageusement jusqu'à la porte d'entrée. Le domestique, qui était près de cette porte, s'incline devant moi en me souhaitant une bonne nuit, m'ouvre et enfin 1 me voilà dehors, me voilij libre.

4 décombre.

Cette fois -ci, en vdrité, je l'échappe belle ! C'était-là ce que je me répétais souvent pendant les jours qui suivirent cette étrange soirée, pendant que je tremblais sous les frissons d'une petite fièvre bien aiguë , qui me cloua tour à tour dans mon lit et sur un lit de repos jusqu'au premier dimanche après Pâques ; quelles singulières vacances! Oh! oui! je puis dire d'avoir eu ce qu'on appelle chez nous la bonne Pàque I Ces pensées servaient toujours d'exorde, soit la nuit, soit le jour, toutes les fois que je m'introduisais dans le labyrinthe de mes aventures, pour y faire cent châteaux en Espagne desquels, après avoir erré pendant des heures entières, je me détachais, me recueillant en moi-môme, avec l'esprit plus troublé que jamais, la tête cassée et l'amertume aux lèvres.

il est bien certain que je ne pouvais m'en tirer autrement. Délivré presque par miracle des mains de mon féroce persécuteur, m'élant mêlé à la foule qui courait au feu d'artitice, je tournai avec tant de prestesse la rue du Babouin, prenant les détours qui l'environnent, que je parvins au seuil de ma demeure bien avant l'incendie de la Girandole; je dis à mes parents que je n'avais pas voulu y assister, parce que j'avais mal aux côtés et que j'éprouvais des cuissons entre cuir et chair. Je ne mentais pas, car la fièvre venait de me prendre et elle avait commencé à se faire sentir pendant que j'étais chez le terrible inconnu, après avoir bu le vin de Champagne, et qui s'était alimentée au moyen des secousses que j'avais éprouvées. C'eût été impossible et peut-être même dangereux de dissimuler et de cacher ma souffrance; d'autant pluâ, que la crainte de violer mon secret était déjà vaincue.

Pendant que ma petite maladie suivait son cours, mon esprit, ainsi que je viens de le dire, se perdait, courant après le souvenir des évér'.ements récents , ce qui me rendait sérieux, distrait et d'humeur mélancolique. J'étais tourmenté par-dessus tout à cause de l'indécision dans laquelle je me trouvais , ne sachant , si je devais ou non , faire connaître à ma mère, ne fût-ce qu'une partie de ce qui venait de m'arriver. Plus je me fatiguais à discuter à moi-même sur ce que je devais faire, plus j'éprouvais de difficultés à me décider pour ne pas lui causer trop de peine. Je n'ai jamais pu consentir volontairement à j augmenter la somme des angoisses de ma pauvre mère. Pourtant, si je lui confiais l'astucieuse conduite de Yirginius au moment où il m'induisit à m'aboucher avec

son damné voyageur, je ne voyais pas comment j'aurais pu lui cacher toute l'afTaire des vingt louis et l'artifice avec lequel je les avais mis dans ses mains, ainsi que l'aventure de la soirée de Pâques à Saint-Pierre, de la lettre, des billets de banque et de tout le reste des scènes qui s'en étaient suivies. Elle 3'apercevrait de tout cela et n'aurait plus un seul moment de tranquillité. Si, en lui laissant ignorer mes visites à l'inconnu, je lui faisais connaître l'aventure de la jeune fille sauvée, c'eût été un peu tard les lui apprendre : elle m'eût avec raison reproché mon silence de plusieurs jours, me mettant dans le cas de m'embroui^er et de dire quelque mensonge. Devais-je lui parler de la récompense pécuniaire reçue pour n'avoir fait que mon devoir et le stratagème employé pour ne pas faire connaître mon nom? Elle m'eût demandé compte de l'argent reçu : que pourrais-je lui répondre? Elle exigerait assurément que je lui montrasse la lettre; ici, parmi tous les autres inconvénients, il s'en élevait un, qui suffisait à lui seul à m'ùter toute envie de parler de cela.

Cet inconvénient était celui de ce nom d'Elpidius Molesti qu'on me donnait pour entretenir une correspondance, nom qui aurait pu la troubler, rappelant au souvenir de ma mère d'anciens soupçons sur des événements passés, soupçons que je pouvais croire endormis chez elle, mais non dissipés. Dans les événements présents, la vue de cette adresse, si complètement conforme aux initiales apposées au bas de l'écrit qui était mêlé aux affaires ambiguës de sir Williams, qui donnèrent taiit de tourments à feu mon pauvre père, pouvait et devait occasionner à ma mère des inquiétudes bien légitimes.

124 DNE TENTATIOM.

dont je prévoyais les conséquences très-douloureuses. J'avais bien tort de juger ma mère à ma propre mesure, lai supposant toutes les sottises qui me venaient à l'esprit, auxquelles, très-probablement, elle ne pensait pas le moins du monde. J'aurais dû réfléchir que la feuille que j'avais vue dans le cabinet du voyageur inconnu et qui était signée par les mêmes initiales E. M. , feuille qui m'avait causé de grandes appréhensions, était tout à fait inconnue à ma mère, qui ne savait rien de ce qui m'était arrivé à cet égard.

Quoi qu'il en soit des pensées qui troublaient en ce moment ma cervelle, je me décidai, après mille perplexités à sonder, avant tout, l'àme de ma mère, cherchant à découvrir les impressions que le souvenir renouvelé des vieilles aventures concernant l'Américain,' pourrait réveiller chez elle, vu que ce passé se rattachait de bien près à l'époque de la mort de mon père ; je verrais alors l'effet que pourraient produire mes questions à ce sujet. Jamais je n'avais touché cette corde avec elle, afin de ne pas réveiller dans son cœur, où ils étaient peut-être assoupis, les tristes regrets de la perte récente que nous avions eu le malheur de faire; le motif en est clair.

Donc, dans la soirée du jeudi, au moment où ma mère, assise près de mon lit, cousait tout en causant familièrement avec moi, après avoir parlé de choses et d'autres, je mis la conversation sur les anciens amis de notre fortune évanouie et cela me conduisit tout simplement et tout naturellement à parler de monsieur Honorius, mon hôte génois, qui avait été depuis longtemps l'un des habitués de notre maison. Depuis deux ans cet ami était parti pour des affaires commerciales et s'était embar-

que pour San-Francisco en Californie et, depuis lors, nous n'en avions plus entendu parler. Je faisais remarquer à ce sujet que nous étions vraiment bien peu chanceux, puisque tous ceux qui auraient pu nous être utiles, étaient morts ou s'étaient considérablement éloignés. Ma mère croisa ses mains et me regardant d'un air de compassion :

— Crois-tu, mon fils, que quand môme monsieur Honorius fût resté dans sa patrie, il eût pu pour nous venir en aide?

— Pourquoi pas? il é'iait si lié avec mon père!

— Ce n'est pas une raison, mon cher; une bien funeste expérience m'a prouvé que les amis les plus intimes de mon pauvre Charles, Monseigneur Placide toujours excepté... suffit !

Et elle poussa un profond soupir.

— Pourtant, monsieur Honorius me témoignait une affection si cordiale que je ne saurais changer d'avis sur son compte. Oh ! maman ! Quelle rencontre inattendue que celle de son passage par Rome, qui me procura la course à Gènes et un petit voyage!...

— A quoi vas-tu donc penser aujourd'hui? reprit-elle vivement.

— Je pense à un peu de toutes choses; l'oisiveté forcée du lit me fait voltiger toutes séries d'idées par la tête, et mille bagatelles fort peu importantes me reviennent dans l'esprit. Puisque nous en sommes sur ce chapitre , il me vient la fantaisie de satisfaire un petit accès de curiosité.

— Voyons, répondit ma mère en me regardant avec un certain air cirt oiispect.

i26 U-\E TENTATION.

— Quelques jours avant mon départ pour Gênes, si vous vous le rappelez encore, mon père et vous paraissiez être de mauvaise humeur et vous aviez envers moi une contenance qui ne m'était nullement agréable. Vous en souvient-il? De quoi s'agissait-il donc? De quelque nouvelle sinistre? Nous n'avons plus reparlé de cela.

— Oh ! quelle folie ! reprit ma mère avec un sourire de dissimulation, et me frappant gracieusement le front avec un bout de mouchoir qu'elle était en train d'ourler, que vas-tu répècher-là? Comment veux-tu que je me souvienne si, il y a trois ans, dans telle ou telle autre journée, j'eus l'humeur triste ou gaie surtout, après toutes les bourrasques qui nous ont bouleversés et qui ont fini par nous précipiter dans un abîme de misères? Parlons d'autres choses, mon petit blond, car nous avons plus qu'il ne faut des matières d'afflictions, sans aller chercher des peines dans les souvenirs du passé.

Ici la conversation devint vague. J'épiai pourtant sur le visage maternel un je ne sais quoi de si instantanément significatif, qui me fit dire à moi-même sur-le-

chimp :

— Tais-toi ; il y a là une plaie qu'il ne faut pas sonder. Je me tus en effet ; je la priai de me donner à boire,

et pendant qu'elle me présentait la tasse, je remarquai que ses paupières tremblaient :

— Maman, repris-je pour la distraire, je me sens mieux ; la fièvre diminue et je me lèverai demain.

— Que Dieu le veuille ! répondit-elle, et on parla d'autres choses.

Tout ceci, réel ou supposé que ce pût être, me porla à décider que je devais garder envers ma mère le plus

rigoureux silence sur tout ce qui m'était arrivé. Je çardii, en effet, le silence : mais ce ne fut pas sans un déjJaisir intérieur, qui me paraissait beaucoup ressembler à un remords, qu'il m'a été par la suite toujours impossible de calmer, malgré tous les efforts imaginables pour y parvenir. Ce remords me pique encore aujourd'hui et me cause de l'amertume: patience! 'Je sais pourtant que si mon silence fut une faute, cette faute a été causée uniquement par mon amour filial et nullement par malice. Cette inquiétude de conscience adoucit ma blessure comme un baume et quelquefois même me donne de la joie :

Mon amertume est douce dans sa source.

On pourrait comparer cela à l'aiguillon mielleux de l'abeille. Continuons.

Pendant ce temps, Virginius était effectivement parti avec son enjôleur. On ne me donna pas ce départ pour certain dans les premiers jours, et d'abord je l'ignorai complètement, de sorte qu'à peine guéri , je n'osais pas me montrer dans la rue, par crainte de le rencontrer et de me voir forcé à en venir à quelque chose de fâcheux avec lui. M'étant par la suite adroitement informé près des personnes qui connaissaient Virginius, j'appris avec certitude que le mardi après Pâques, il avait quitté Piome, pour aller s'enrôler, selon les uns, dans les volontaires Toscans ; selon les autres, dans ceux de Piémont ; on disait aussi qu'il était allé en Angleterre pour faire partie des hommes que cette puissance levait à l'occasion de la guerre contre les Indes. Ces nouvelles me tranquillisèrent et je repris mes études avec une grande ardeur,

i28 UNE TENTATION.

cherchant à oublier l'écheveau si embrouillé des pièges, des fraudes et des lâches trahisons dans lequel ce misérable avait cherché à m'eavelopper. Mais jamais je n'ai pu parvenir à l'oublier ni à me débarrasser d'une certaine crainte soupçonneuse, qui me fait trembler pour peu de chose et, je dirais presque pour la vue de mon ombre. Je crois ne pas avoir bien tort pour cela. Celui qui sait craindre sait vivre, et aucune leçon n'est plus efficace que celle qu'on a reçue à ses propres dépens. La dernière de mes aventures de Pâques, aurait pu me fournir le thème des méditations les plus fantastiques pour bien longtemps encore si, vers la moitié du mois de mai, ma pauvre chère mère n'était venue m'en distraire au moyen d'une offre inattendue. Elle avait pesé sérieusement les graves conséquences dans lesquelles nous plongeait notre situation présente, surtout lorsqu'il s'agissait de payer les termes de notre loyer. En femme prévoyante et sage qu'elle est, ma mère sentant qu'à l'avenir nous tomberions dans une pénurie plus grande encore que celle où nous vivions, et réfléchissant qu'il ne faut pas trop compter sur des miracles de charité, après avoir médité sur plusieurs moyens de prévenir cette pénurie qui devenait insupportable en se prolongeant, elle eut la pensée de m'engager, après avoir suspendu le cours assidu de mes études, à prendre le premier petit emploi qui se présenterait, ce qui ne serait pas tout à fait impossible à trouver.

La pauvre femme, pressentant tout le chagrin que ses paroles allaient me causer, se tourmenta bien longtemps avant de me communiquer sa pensée : elle s'y prit de bien loin, et enfin elle me dora la pilule avec tant de

douceur et de bonne grâce, que je l'avalai sans trop me faire prier. Pourtant ce fut là une pointe bien aiguë qui me blessa le cœur, me privant de sommeil pendant plusieurs nuits. Habitué désormais à cacher mes douleurs au fond de mon âme et à dévorer en secret toutes les amertumes, je pris la détermination d'accomplir de mon mieux le cruel sacrifice ; sans me plaindre, sans murmurer, sans laisser paraître ma souffrance intérieure , toutes choses qui n'auraient servi qu'à redoubler les chagrins dont ma pauvre chère mère *'était que trop accablée. Dieu seul a connu les larmes cachées, les secrets gémissements que cette annonce du désir maternel arracha de mon cœur, mettant le comble à la mesure déjà bien lourde de mes cruelles afflictions.

A peine âgé de dix-huit ans, issu d'une famille fort distinguée , ayant reçu une bonne éducation et portant dans l'âme, si je ne me trompe sur mon compte, les sentiments d'un généreux caractère, au moment de terminer avec applaudissement et satisfaction de mes professeurs mon cours de philosophie , lorsque je désirais ardemment commencer les études du droit, avec l'espoir très-fondé d'y réussir convenablement et d'arriver dans un temps donné à rendre, par l'exercice de la jurisprudence, un état de bien-être à ma pauvre famille; devoir d'un seul trait dire adieu à mes Uvres et les jeter de côté, pour aller mendier un misérable emploi de maître d'à, b, c, ou d'écrivain public, y enterrer mon intelligence et tronquer d'un seul coup tant de belles espérances, c'est une tribulation qui dépasse les bornes de mes aventures vulgaires et pour la supporter avec énergie, il faut une force et un courage peu ordinaires. Il y a des

têtes évaporées qui se vantent d'incrédulité, parce que, selon eux, Jésus-Christ et ses saints ne font rien du tout pour les habitants de la terre. Fous et impies !

Je leur garantis que, malgré le trésor de mon amour filial, et je sais combien cet amour chez moi est immense et sincère, je n'eusse pu résister à cet effort surnaturel, à ce détachement affreux, si la douce et chère piété sucée avec le lait de ma mère, ne m'eût donné force et courage. La vigueur de l'abnégation ne peut être soutenue que par la force de la Foi. Je me souviens qu'au milieu de toutes les tristesses que ce malheur extrême me causait, un coup d'oeil jeté sur le crucifix ou sur l'image de la Mère des sept douleurs, suspendue au chevet de mon lit, me servait bien mieux que les mille raisons d'humaine sagesse que je cherchais à rassembler dans mon esprit pour me donner du courage. Résigné, mais non joyeux, je donnai l'assurance à ma mère qu'après avoir passé mon examen de philosophie, nous nous rendrions ensemble chez le prélat, notre ami bienveillant, pour le prier de s'occuper à me trouver l'emploi qui pût m'être de quelque avantage, et cette promesse parut plaire à ma mère. Toutefois je ne cessais pas de rouler dans ma tête toutes sortes d'idées pour tâcher de combiner nos intérêts matériels avec la prolongation de mes études, et je finis par m'éprendre tout à fait d'une de ces idées qui me sembla devoir concilier nos intérêts avec mes désirs et sauver, comme on dit vulgairement, la chèvre et le chou. Je conçus donc la pensée de chercher à me faire connaître en qualité de professeur de langue italienne près de quelques-unes des nombreuses familles anglaises ou allemandes, qui passent à Rome une saison tout entière,

L'.XE TENTATION. {'Si

ce qui aurait pu me faire gagner de bons et beaux écus, tout en me laissant le temps Je fréquenter avec assiduité les écoles universitaires. Je comprenais que lorsque, pendant l'été, les étrangers arrivent en petit nombre ou s'absentent de la ville, la source des bénéfices diminuerait considérablement , mais je réfléchis en même temps que cette même source ne tarirait pas tout à fait, et qu'eu désespoir de cause, il y aurait toujours le bon personnage à la lettre, auquel, sous le nom de Joseph Maglioli, je pouvais toujours recourir avec assurance. Cette pensée offensait bien un peu mon petit orgueil; pourtant elle me paraissait admirablement conçue, et je ne finissais pas de l'admirer et de m'en glorifier. Mais il s'agissait d'obtenir l'approbation et le consentement de ma mère, et j'y voyais des difficultés et même une impossibilité.

Je n'osais donc pas lui en parler de but en blanc, et j'attendais une occasion favorable pour lui mettre, comme on dit, la puce à l'oreille.

En attendant, pour tàter le terrain, et pour me convaincre que mes espérances pourraient être fondées au commencement du mois de Mai, je m'enhardis à faire des ouvertures sur ce sujet à un certain Marcel, mon ancienne connaissance, qui était le f.ictotum d'un des plus grands hôtels de la ville; mais je le fis avec précaution, d'un air dégagé, prenant les choses de loin et faisant, comme on dit, le tour du lioa. Ce brave homme, me comprenant au vol et sans me donner le temps de lui développer ma pensée, comme j'eusse voulu le faire :

— J'ai compris, m'interrompit-il d'un air guilleret; mon cher Monsieur Victorin, vous arrivez juste à point.

comme le fromage sur le macaroni. Suffit : j'ai tout compris ; venez avec moi.

Me prenant vivement par le bras , il me fit passer rapi-' dément dans un corridor à droite, ouvrit une porte, et m'entraîna dans un salon où il y avait du monde, me présentant à un individu auquel il dit à haute voix en anglais :

— Sir Wilson, voici un jeune Romain qui est tout à fait votre affaire ; j'ai l'honneur de vous présenter Monsieur Victorin Mélissa.

Tout cela se passa avec la rapidité de l'éclair. Dieu du ciell je ne saurais dire de combien de couleurs se couvrit alors mon visage; tellement grande fut la confusion qui m'assaillit alors. Je devins froid comme le marbre, ma vue se troubla et si je ne m'élançai pas dehors d'un seul bond, ce fut qu'en cet instant je ne me sentis pas la force de faire le moindre mouvement.

— Je vous remercie beaucoup, répondit l'Anglais en se levant et venant vers moi pour me saluer, pendant que les personnes qui nous entouraient, se levant aussi, s'approchèrent de notre groupe.

— Monsieur Victorin, me dit à l'oreille le factotum, je vous laisse avec sir Wilson et son adorable famille : rien de plus facile que de vous arranger ensemble.

Se tournant vers l'Anglais qui me regardait d'un air moitié surpris, moitié riant, Marcel lui dit :

— Monsieur Wilson, je vous donne une perle; croyezen votre serviteur Marcel, lorsqu'il vous affirme qu'on ne trouverait pas, dans tout Rome, un autre Victorin Mélissa, quand même ou l'y chercherait avec la lanterne de Diopçène.

UNE TENTATION. i 33

Après avoir prononcé ces mots avec erapliase, le factotum prit promptement congé , s'esquiva et me laissa planté comme un pieu au beau milieu du salon, entouré d'un cercle d'inconnus qui me dévoraient des yeux. Je n'ai jamais su ni voulu faire de malhonnêteté à quiconque ce pût être. Je m'efforçai donc le reprendre mon aplomb ; je présentai mes excuses à ce Monsieur et à sa compagnie, protestant que j'avais été introduit au milieu d'eux à l'improviste : ce fut ainsi que je me tirai tout doucement de la fausse position dans laquelle m'avait fourré ce brouillon de Marcel.

Je ne puis et ne veux être autre chose qu'un narrateur très-concis de cet épisode nouveau de ma douloureuse épopée, que je serais bienheureux de pouvoir le considérer comme un rêve poétique plutôt que comme une réalité historique! D'abord, je ne le puis, parce que cet épisode renferme un secret qui doit rester jalousement caché, et que ce qui est écrit est souvent dangereux. Je ne le dois pas, parce que le mérite, pour grand qu'il puisse être, que je me suis fait devant Dieu, me conduisant comme je l'ai fait et comme je le fais encore maintenant, ne doit pas être exposé aux vaines complaisances de l'amour-propre. Je ne le veux pas, parce que mon cœur s'y refuse absolument; même en ce moment où je m'apprête à retracer quelques indices de cet épisode sur le papier, il me semble que le cœur m'adresse ce reproche en me criant :

Infandiitn... jubés renovare dolorem !

Ces personnes composaient une riche famille anglaise de la province de Galles, entièrement formée de protes-

4 34 DNE TENTATION.

lanls de bonne foi, qui avaient l'habitude de passer tous les ans quelques semaines à Rome ; cette fois, la famille se proposait de faire un voyage en Orient, jusqu'à la Noël et de revenir dans notre ville pour y passer l'hiver. Cette famille se composait du père, sir Georges Wilson, homme d'un caractère très-doux et qui avait passé la cinquantaine ; de son fils, jeune homme de vingt ans, nommé Clet, et de deux filles, Maud qui était de mon âge et Mary de trois ans moins âgée. Ces enfants étaient depuis assez longtemps privés de leur mère, mais une tante qui les aimait comme si elle leur eût donné le jour, remplaçait la mère que la mort leur avait enlevée.

Je ne me souviens pas d'avoir jamais rencontré de créatures plus belles, plus aimables, plus distinguées, plus accomplies que les trois enfants de sir Georges Wilson. Cette famille était à Rome depuis quatre jours seulement, et l'on cherchait pour eux un professeur d'itahen, pour les aider, non-seulement à parler notre langue mais encore à bien comprendre le texte de la Jénibalem délivrée du Tasse, que les trois enfant lisaient et comprenaient assez suffisamment déjà. Marcel, qui avait été chargé de chercher et de trouver ce professeur, m'avait saisi au vol et poussé, sans autre forme de procès, dans le salon où était réunie la famille, pensant que l'affaire serait bientôt conclue entre Monsieur Wilson et moi.

En moins d'une demi-heure, grâce à la bonté et à la simplicité toute candide de chacun des membres de cette famille, je me trouvai traité comme un des leurs. On me combla de prévenances, avec des façons si cordiales et des marques si vives de satisfaction pour mes manières

et pour mon langage, que je me sentis lié. Lorsqu'on me proposa de passer avec eux une heure, trois fois par semaine, pour les exercer à la lecture du Tasse, je n'eus par la force de refuser. Me prenant à part, sir Georges me proposa vingt francs par k-çons. Je rougis et je n'eus pas le courage d'accepter un prix si élevé.

— La récompense la plus précieuse que je puisse souhaiter sera celle de votre amitié.

L'anglais n'insista pas : mais voulant rendre courtoisie pour courtoisie, il m'invita à dîner pour le surlendemain ; cette invitation, répétée par chacun des memhres de la famille, m'obligea à prendre l'engagement pour le jour fixé.

Me voilà, sans y penser, pris dans un autre engagement. Je n'en parlai point à ma mère pour ne pas lui causer de nouvelles appréhensions. Le surlendemain, j'arrivai exactement à l'heure indiquée, quoique, pour être exact, il m'eût fallu, ainsi que le disent les étudiants, saer l'école, à cause de l'heure du dîner. Je n'avais pas réfléchi que le jour de l'invitation tombait justement un vendredi. Après un excellent accueil , nous nous mîmes à table. J'avais le frisson, car je ne voulais pour rien au monde faire gras : je soupçonnais fort qu'on ne me servirait que des aliments gras et de ce gras propre à la nourriture anglaise.

Il en fut effectivement ainsi. Le potage était au gras : j'en refusai sans hésiter. Sir Georges me regarda avec quelque surprise; Miss Maud ea avertit sa tante; mais persorme ne dit mot. Le premier service était gras. Je le refusai tout entier, A ce nouveau refus, sir Georges me demanda si je m'étais mis à table pour jeûner. Je souris, me mordis les lèvres et je répondis par une plaisanterie.

Arrive le second service tout aussi gras que le premier : nouveau refus de ma part. Alors Miss Maud ne put s'empêcher de prier son père pour qu'il m'obligeât à manger. Chacun protesta à son tour, comme pour me rappeler à l'ordre. Je continuai de sourire et de refuser, j'avouerai pourtant que la tentation du respect humain était forte et que mes jambes tremblaient. Voyant que le troisième service était également gras, je me décidai à rompre la glace.

— Sir \N'ilson, dis-je d'une voix fort altérée; vous savez que je suis catholique et que c'est aujourd'hui vendredi, jour où l'Eglise me défend de manger de la viande. Que pensez-vous que je doive faire ? Offenser Dieu et ma conscience pour ne pas déplaire à la famille Wilson, ou déplaire à la famille Wilson, pour ne pas offenser Dieu et ma conscience?

— Quel malheur 1 qu'on n'y avait pas pensé! s'écria aussitôt Miss Maud, devenue aussi blanche qu'une feuille de papier.

— Vous vous trompez, miss; on y a pensé, dit alors le père d'un air tranquille et serein; je savais que Victorin Mélissa est catholique; mais pour le considérer vraiment comme tel, il me fallait des preuves et non des paroles. Maintenant je crois au catholicisme pratique de Victorin. Sachez donc, mon gentil garçon, que je vous ai tenté de propos délibéré ; à preuve, que j'ai commandé un dîner maigre expressément pour vous. Majordome, faites servir le dîner maigre de Monsieur.

Se levant, sir Georges vint me serrer affectueusement les deux mains'.

(l) Nous prions nos lecteurs de vouloir bien être convaincus

UNE TENTATTOX. 137

Il me faudrait le pinceau du Caiavage pour rendre dignement les diverses expressions des visages de tous les commensaux à cette manifestation du père de famille. Clet, qui était assis près de moi, se leva pour m'embrasser. Miss Mary et sa tante étaient émues et avaient les larmes aux yeux, pendant que ceux de miss Maud rayonnaient d'une pieuse joie :

— Voilà comment on doit craindre le Seigneur! répéta-t-elle à deux reprises, regardant son père, qui avait tout à fait l'air d'un triomphateur.

On dîna donc gaîment et je fis tant de progrès dans les bonnes grâces de cette famille, que vers la fin du dîner, il me semblait que j'étais devenu un quatrième enfant de sir Georges et le frère de ses trois autres enfants.

Je me rendis deux fois chez eux pour leur donner la leçon convenue : mais au lieu d'une heure, j'en passai trois et même quatre à causer avec eux : de sorte que le premier jour je rentrai à la maison assez tard dans la soirée, au grand déplaisir de ma mère, qui m'en fit des reproches plus sévères que d'habitude. Elle avait raison. Je pris la résolution de rentrer de meilleure heure h.s jours suivants : je le fis. Mais au moment de sortir de chez sir Wilson, il arriva que je ne trouvai plus mou chapeau sur la chaise où je l'avais déposé en entrant- Miss Maud s'empressa de m'aider à le chercher, et l'ayant

que cet acte de vertu chrétienne, très-exemplaire sans doute chez un jeune homme, est une histoire vraie et nullement une fiction écrite pour leur édification. Nous en avons reçu, outre l'assertion de Victoriu lui-même, une confirmatiou parfaitement digne de foi.

retrouvé dans rantichambre qui précédait le salon, elle je plaça dans ma main avec quelque chose de lisse, à quoi je ne fis pas attention en sortant après l'avoir remerciée. En descendant l'escalier et eu me couvrant la tète, une lettre, qui était dans mon chapeau, tomba à mes pieds. Je la ramassai : elle était sans adresse. Je la décachetai et me plaçant sous un bec de gaz qui éclairait le palier, je la parcourus. Elle contenait douze lignes d'écriture, dont la première commençait par ces propres mots : « Victorin, vous êtes un être surhumain, y Je ne me souviens pas précisément du contenu textuel des autres lignes , mais je me rappelle parfaitement les expressions suivantes : « Pour partager les joies et les peines de l'existence avec vous, je suis prête à me faire catholique. » Une autre ligne et demie disait : « Une rehgion qui forme des jeunes gens comme vous, est faite pour rendre les cœurs heureux. » Vuici la dernière : « Heureuse avec vous dans le temps et dans l'éternité. Mand ^Yilson. »

Hélas ! nous voilà en plein roman ! Que Dieu me

ijrotége! pensé-je en moi-même, et mettant le papier dans ma poche, je m'en allai.

Le père Léopold se trouvait, en ce moment-là, dans son couvent de Rome, et c'était un humble frère de Saint- François, doué de la plus haute science ecclésiastique; ce moine était mon confesseur et il m'aimait tant, qu'il était devenu l'ami le plus intime de mon âme. Averti, par l'expérience que j'en avais faite, de la sagesse du proverbe qui dit : Celui qui se trompe à la hâte, se repent à loisir, le lendemain, de très-grand matin, je me rendis chez le père Léopold, et lui proposant le cas, je le priai de me

une; TE.\T\T:t;.\. 130

conseiller en oonscienco. Il commença par me dire du Ion le plus paternel que je devais immédiatement détruire le billet et que je devais ensuite, pour toutes les considérations qu'inspire l'honneur, m'al)stenir de remettre les pieds chez monsieur \Silson. Entre miss ?»Iaud et moi il y avait une de ces distances qu'on appelle aujourd'hui des inipûssibilitcs : c'est-à-dire que je ne possédais rien au monde, et qu'elle pouvait avoir peut-être bien une dot de vingt mille livres sterlings. Il était d'abord certain que Sir Georges, protestant très-zélé et très-fervent, mettrait toute sorte d'obstacles aux intentions de sa fille. Enfin, si le désir de la jeune fille qui voulait devenir catholique était vraiment sincère, elle le prouverait à son retour à Rome, riiiver prochain : si ce sont des roses, elles fleuriront. Ensuite, il me fallait avoir d'autres idées en tète, que celle de seconder une alTection de cette nature. Et encore... enfin; les raisons que me donna le sage père Léopold étaient si innombreuses et si inattaquables, que j-e compris l'évideîice de ses cpnseils et qu'il était de mon devoir de les suivre à la lettre. Je brûlai le billet sous ses yeux et je lui donnai ma parole sacrée de lui obéir en tous points. Et j'obéis en effet.

Dois-je pourtant le dire ? Lorsqu'il fut question d'écrire à sir Georges, qu'un événement inattendu m'empêchait absolument d'aller chez lui pendant toute la semaine suivante, j'éprouvai tant de regrets que j'en versai des larmes 1 II ne faut pas croire pour cela que mon cœur fût pris: non ; je sentais qu'il était libre, très-libre. Mais je prévoyais que la pauvre jeune fille verserait bien des pleurs dont je serais la cause : la douleur des autres, provenant de mon fait, est pour moi un tourment affreux,

car je ne connais que trop bien l'amertume des pleurs. Ce fut pour cela que cette lettre me coûta plus de larmes qne d'encre : malgré la promptitude avec laquelle je la jetai à la poste, je n'en souffris pas moins pendant assez longtemps; je souffris bien plus encore lorsque, quelques jours après, ayant rencontré Clet et lui ayant donné des excuses embrouillées qu'il n'eut pas l'air de trouver valables , je m'entendis dire que ma lettre avait plongé tous les membres de sa famille dans une véritable douleur et que sa sœur Maud surtout ne me nommait ou n'entendait prononcer mon nom qu'en pleurant. Le jeune homme finit par m'appeler peu courtois et dur de cœur.

Le jugement humain souvent se trompe !

Oh! mon jeune ami ! si tu avais pu savoir que Victorin, à son tour, n'a jamais pensé aux Wilson, sans répandre des larmes, et si tu avais su pour quelle cause il a souffert de paraître à leurs yeux dur et discourtois ; toi, qui as un cœur si doux et si bon, tu aurais dit que le cœur de Victorin était digne du tien et de celui de tes proches! Mais, ne disons plus rien à ce propos.

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