‹ Victorin, ou, Les Aventures d'un jeune romainChapitre 5 sur 11 · SI LON A BESOIN, QU ON SE RENDE · texte numérisé non relu

SI LON A BESOIN, QU ON SE RENDE

7 décembre.

— Qu'as-tu donc, mon enfant, que tu es si triste et que tes yeux sont toujours rouges? me demanda ma mère deux ou trois fois consécutives, car elle ignorait tout ce qui m'était arrivé.

— Rien, maman ; tu comprends bien qu'au milieu de tous nos malheurs, il est impossible de ne pas avoir des jours de tristesse, lui répondis-je, cherchant à cacher la désolation de mon âme.

— Prie le bon Dieu pour qu'il t'accorde la patience, pauvre cher enfant ! je te plains bien. Et elle aussi, par sympathie, avait les yeux humides.

Pourtant, la chère mère était à mille lieues de deviner le motif de ma tristesse : je n'aurais pas voulu le lui apprendre pour tout l'or du monde. J'avais, on le sent, un grand besoin de me distraire, car la pensée de cette douce et candide créature qui pleurait pour moi, m'arrachait tant de larmes et me faisait tant de peine, que

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j'aurais donné la moitié de mon sang pour ne pas me trouver dans cette situation. La Providence daigna venir à mon aide, peu de temps après l'époque où j'appris que la famille Wilson avait quitté Rome.

Cette aide providentielle Di'envoya la distraction dont je vais parler.

Vers le milieu du mois de juin, un soir, pendant que je revenais de l'école, ma sœur vient à ma rencontre à la porte d'entrée de notre maison et m'annonce que monseigneur Placide était chez nous en sérieuse et secrète conversation avec notre mère , et qu'ils avaient tous les deux recommandé de m'introduire dans la pièce où ils s'étaient retirés, aussitôt que je serais rentré. Colomba me dit de me dépêcher, car elle était curieuse de savoir piT moi de quoi il s'agissait. Je cours tout de suite au petit salon, je m'incline devant le prélat, qui m'accueille avec une cordialité joyeuse et, pour lui obéir, je m'assieds sur le canapé près de lui, vis-à-vis de ma mère, qui avait le visage très-rouge, mais cependant calme.

— Sais-tu bien, Victorin, dit-elle, que raisonnant confidentiellement avec notre bon Monseigneur, qui nous a honorés d'une visite tout à fait imprévue , je lui ai parlé de tes velléités de te mettre à la recherche des emplois?

— Et moi, interrompit dom Placide, et moi, je ne vous approuve pas le moins du monde. Parbleu, vous moquez-vous? Un jeune homme de votre portée, qui a du talent à revendre et qui a toujours été le premier dans toutes ses classes et qui n'a de véritables dispositions que pour l'étude, pourquoi les abandonnerait-il au beau milieu, pour un emploi de quatre sous? Eh! attends,

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mon cher enfant! tu n'es pas assez mûr pour les emplois : L'hiver doit marcher avant le printemps. Il faut que tu achèves de devenir un homme, que tu prennes ta licence de docteur : point de caprices d'enfant 1

Celte petite mercuriale du prélat me fit cooi prendre que ma mère ne lui avait découvert que la moitié du pot aux roses et que, par suite de sa timidité habituelle, la pauvre chère femme lui laissait ignorer dans quelles tristes eaux nous étions forcés de naviguer. Poussé et en même temps retenu par un sentiment que je voulais surmonter, je me décidai enfin à rompre tout à fait la glace et à chasser cette fausse honte qui nous tuait.

— xNon certes, Monseigneur, je n'agis pas par caprice ; c'est bien autre chose! Je fais mes calculs d'après un calendrier auquel je vous prie de vouloir bien faire attention. Vous connaissez les malheurs qui nous ont fait tomber du haut de l'écheUs ; ma mère est restée veuve avec trois enfants dont je suis l'aîné. Si, par malheur, une maladie survenait... (oh! mon Dieu, que cela. n'arrive pas 1) si la mort nous l'enlevait , nous serions sur le pavé. Moi , étudiant , sans métier et sans art ; ma sœur n'ayant pour dot qu'un visage et un cœur d'ange; Stanislas, pauvre petit apprenti d'un mosaïste...

— Qu'entends-je? Stanislas apprenti d'un mosaïste! s'écria-t-il avec stupéfaction; mais, depuis quand?

— Depuis plus d'un an, répondis-je, regardant du coin de l'œil ma mère qui, baissant les paupières et la tête, était devenue rouge comme le feu.

— Et ce n'est qu'à présent seulement que vous m'apprenez cela! s'écria-t-il presque suffoqué, ah! madame Cinthie! ah! Victorin! Des secrets pour moi? pour

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moi? Vous ne savez donc pas qu'au chevet de l'avocat mourant j'ai juré (entendez- vous?) j'ai juré que je servirais de père à ses enfants? Par tous les diantres, c'est par trop fort ! cela me semble bien difficile à avaler ! ne pas m'en dire un seul mot? trouvez-vous que ce soit bien de votre part?

— Hélas 1 Monseigneur, ne vous fâchez pas, de grâce I dit ma mère, d'une voix craintive et haletante; nous n'avons pas osé : pardonnez-le-nous... ce fut la honte... portant son mouchoir à ses yeux, elle éclata en sanglots et en pleurs abondants. Emu moi-même à cette vue, je ne pus m'empêcher de saisir une des mains de ma mère en lui disant :

— Ne pleurez plus, maman , car Monseigneur est bon et il sait pardonner les faiblesses des pauvres honteux.

En effet, le bon vieillard tout attendri, s'était pris à sangloter, et se levant subitement, il me serrait fortement dans ses bras, lorsque Colomba , que le ton de voix élevé de Monseigneur et les pleui's qu'elle avait entendus de la pièce voisine avaient grandement effrayée, ouvrit tout doucement la porte du salon où nous nous trouvions et voyant ce spectacle émouvant, elle acheva de se troubler et se jetant avec précipitation au cou de notm mère, elle s'écria :

— Mon Dieu, qu'est-il arrivé? qu'avez-vous tous? vous pleurez 1 pourquoi donc cela?

Lorsqu'on se fut un peu calmé, ou admit ma sœur dans le petit conciliabule, et nous reprimes tranquillement l'exposition de nos pauvres affaires auxquelles Monseigneur prenait un intérêt tout à fait paternel I II nous dit qu'en tout état de choses, il se chargerait de la dot de

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Colomba. Il ^jt-omit de faire obtenir à Stanislas, sous peu de temps, une place à l'hospice Snint-Michel : mais à mon égard il n'entendit nullement que j'interrompisse mes études. Voyant que le moment favorable était arrivé, je pris courage pour lui faire connaître le dessein que j'avais conçu de mettre à profit, sans préjudice pour l'obtention du diplôme de licencié en droit, ma connaissance des langues anglaise et allemande pour donner des leçons d'italien aux étrangers de ces deux nations. Ma mère se boucha les oreilles avec un mouvement d'horreur ; le prélat secoua la tète, serra les lèvres et me regarda sans mot dire; cela me rendit muet à mon tour, tant j'en fus abasourdi. Me frappant sur le genou :

— Je voudrais bien voir, reprit Monseigneur, que tu te misses, mon beau garçon, à vagabonder par les hôtels et les auberges, en quête de ce que tu ne cherches pas. Comment 1 diantre, une semblable sottise a-t-elle pu surgir dans ta cervelle?

— 0 très-sainte Vierge ! ajouta ma mère en frissonnant de tous ses membres, je ne le souffrirais pas même en rêve ! avec un tas d'hérétiques, de fourbes, de trompeurs qui ne cherchent qu'à corrompre la jeunesse! Je n'aurais plus un moment de repos.

— Eh bien ! n'en parlons plus, répondis-je avec trouble et sentant au fond de mon cœur qu'elle avait raison ; c'était une idée hasardée sans trop de réflexion, il ne vaut pas la peine d'y faire attention.

— Voilà, Monseigneur, que nous vous avons parlé à cœur ouvert, reprit ma mère d'un ton insinuant; mon Victorin pense qu'il serait utile, en cas de malheur, d'avoir sous la main une petite profession, une occupation un peu

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fructueuse, qui ne le détournai pas trop de son cours de droit, mais qui, en même temps, pat le mettre à couvert, si les circonstances l'obligeaient un jour de briser le fil de ses intentions.

Ceci est une autre paire de manches! la chose,

exposée comme vous venez de le faire, ne me déplaît pas; je trouve même qu'elle mérite d'être secondée.

Monseigneur resta quelque temps préoccupé, pétrissant distraitement le tabac dans- sa tabatière ouverte :

— Dites-moi, reprit-il, se tournant de mon côté, quel serait le genre d'occupation qui vous conviendrait le mieux?

Me serrant dans les épaules et regardant ma mère dont les yeux brillaient d'une joie encore indécise :

— N'importe laquelle, pourvu qu'elle fût à la portée de mon intelligence, et qu'elle ne me demandât pas trap de temps... qu'elle ne fût pas trop humiliante.

— Ah ! ah ! répondit Monseigneur en souriant ; voilà

le hic.

Après s'être frotté le front pendant un bon moment, comme un homme qui caresse une idée agréable:

— Madame Cyntliie, reprit-il, dites-moi si je lui trouvais l'emploi d'une couple d'heures par jour dans une des plus honorables maisons romaines, chez un de mes gi^ands amis, bon comme le pain du bon Dieu! Et si, sous le titre de secrétaire, il l'acceptait, lui accordant toute sa confiance, auriez-vous quelque chose à redire?

— Oh 1 Monseigneur, soyez-en béni ! s'écria ma mère devenue pourpre; en ma qualité de mère, je n'aurais qu'une question à vous adresser.

— Laquelle?

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— Si IVime de mon Victorin ne serait pas en danger dans cette maison.

— Quant à cela, elle serait en sûreté comme chez vous ; n'en ayez aucun doute. Peste I s'il y avait eu l'ombre d'un danger seulement, je m'en ferais un cas de conscience, croyez-moi bien que je ne vous en eusse point parlé sans cela.

— Que Dieu soit loué ! murmura-t-elle avec un soupir de contentement qui partaient des profondeurs de son cœur.

— Qu'en dites-vous, Victorin? parlez à votre tour.

— Si nm mère et Monseigneur sont contents^ comment ne le serais- je pas? répondis-je en prenant la main du bon veillard et y imprimant un chaleureux baiser.

— Très-bien! reprit le cher homme en se levant et s'appuyant sur mon épaule; j'en ferai mon affaire : recommandez-vous à saint Louis, pour que la négociation réussisse à notre gré, j'espère pouvoir vous donner samedi prochain une réponse définitive.

— Souviens-toi, mon fils, que le jour de la fête de ce grand saint , tu dois recevoir avec moi la Sainte-Hostie à son autel, à cette intention et à celle de Monseigneur; ajouta ma mère, présentant au prélat sa canne.

Celui-ci, après avoir causé tout bas avec elle pendant quelque temps, en lui mettant dans la main un petit groupe de grégorines , se retira suivi des bénédictions et des remercîments de toute la famille.

Le terrible moment, qui nous avait coûté tant d'auxiétés et de tergiversation , était enfin passé : un coin du voile était levé, notre protecteur savait suffisammmeot que nous souffrions le besoin. Quelle confusion de sentiments, de regrets et d'espérances, vint alors préoccuper

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notre pensée après cette salutaire et consolante apparition I Nous cherchions à nous réjouir, et à nous encourager réciproquement, tout en attendant l'heureuse nouvelle qui nous avait été annoncée. Je tâchais d'être plus joyeux que les autres, ce qui ne voulait pas dire que je fusse le plus content ; je le faisais pour cacher la piqûre que mon àmc avait reçue, pensant que désormais il me faudrait , pour vivre , me trouver dans la position d'une presque domeslicité. Ces sentiments-là, la langue ou la plume essaieraient en vain de les exprimer convenablement. C'est à un cœur bien placé qu'il convient de les comprendre.

Monseigneur tint parole. Un soir de cette même semaine , entrant chez nous à l'heure de la promenade , après avoir pris à part notre mère, il m'appela pour me dire que l'affaire était bâclée et que je n'avais qu'à l'accompagner au Mont'pincio, pour qull me présentât à son ami, qui m'attendait sur cette hauteur. Cette nouvelle me donna les sueurs froides : je m'habillai et nous nous mîmes en chemin.

— Celui qui a besoin, doit se rendre, dis-je tout bas en sortant de la maison.

Je ne saurais exprimer comment le prélat me peignit sous les couleurs les plus splendides, Ihomme, la parenté et la famille au service desquels il allait me mettre. Nous montâmes la gracieuse côté, et arrivés au point où la colline se forme en cercle au-dessus de la villa Borghèse, par l'allée opposée qui rase le tournant, nous aperçûmes deux personnages à lair et à la tournure souverainement distinguée, qui se promenaient de long en large, causant entre eux.

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— Le voilà, me dit Monseigneur en s'arr^tant ; voyezvous là, (et il me le montra), le maigre qui porte des moustaches, cet habit gris? c'est le comte. L'autre, en habit brun, est son ministre', Monsieur Elpidius, une pâle d'orl j'avais oublié de vous en parler!

— Quel est son nom de famille? demandai-je, comme si la foudre venait de me frapper.

— Molesti.

— Elpidius Molesti! répétai-je abasourdi.

— Oui, Elpidius Molesti ; pourquoi en paraissez-vous si étonné?

— Ah!... non, je n'en suis pas étonné.

— Le connaîtriez-vous, par hasard?

— Pas du tout ; mais ce nom, si je ne me trompe, ne m'est pas entièrement inconnu.

— Bah! manque-t-il de noms qui se ressemblent? murmura-t-il au moment où ces deux messieurs venaient à notre rencontre, nous saluant gracieusement.

Palpitant et confus, je me prends à regarder avidement l'homme à l'habit brun et je crois reconnaître en lui le vieillard que j'avais vu assis à la table de l'inconnu chez lequel Virginius m'avait entraîné. Je rougis, je pâlis , je deviens vert , pendant que mon prélat me présentait au comte en lui faisant un pompeux éloge de ma personne. Celui-ci me serre amicalement les mains et remercie Monseigneur du présent exquis qu'il voulait bien lui faire. Je cherchai à lui offrir mes remercîments, les accompagnant d'un modeste sourire et examinant en même temps Elpidius; je remarquai qu'il me regardait

(l) Administrateur des biens dune maison.

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avec la pins grande attention. Je ne chercherai pas à dépeindre le tumulte d'émotions qui m'assaillirent à la fois en ce terrible instant.

Pendant cet échange de compliments , une luxueuse voilure , attelée de deux ardents chevaux noirs , s'approcha de nous au grand trot. La voiture s'arrête; la dame qui était assise dans l'intérieur à côté d'une jeune fille au visage d'une beauté céleste, se penche vers le comte :

— Dépêche-toi, Horace, lui dit-elle; monte, car la fraîcheur commence et Gisf^le s'en ressent.

— Me voici, me voici, répondit-il en s'approchaat , avec nous, de la portière.

— Ah! Monseigneur, reprit la dame; mille pardons, je ne vous avais pas aperçu.

— Monseigneur et son Victorin, dit le comte, me faisant, signe d'approcher.

La dame qui, ainsi que la jeune fille, portaient le deuil le plus sévère, m'honora d'une gracieuse inclinaison de tête, me saluant avec son ombrelle. Je m'inclinai à mon tour sans ouvrir la bouche et je fis place au prélat, m'éloignant un peu , mais pas assez pour ne poini l'entendre lui dire tout bas :

— Comme il a l'air délicat, ce pauvre jeune homme! On le prendrait tout à fait pour un Anglais.

— Dites plutôt pour un ange, chère comtesse, oui, pour un ange, murmura le prélat.

Je devins rouge comme la pourpre. La dame tourna vers moi un œil plein de douce tristesse en me jetant un long et compatissant regard : puis , baissant la tête de mon côté, elle m'adressa un sourire; en môme temps,

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