‹ Vie admirable de saint Alphonse RodriguezChapitre 34 sur 87 · Luc, x 16. « Celui qui vous écoute, m'écoute · texte numérisé non relu

Luc, x 16. « Celui qui vous écoute, m'écoute

blaient remplir le ciel et l'immensité de Dieu; pendant quVlle suppliait la divine Majesté de lui pardonner et de lui accorder sa grâce et son salut, ce Dieu infiniment bon vint la visiter, comme il a coutume de visiter ceux qui le prient et le servent avec persévérance. Elle entendit dans les airs, au-dessus de sa tête, une voix claire et distincte,qui lui dit par trois fois : « Tes péchés te sont pardonnes. »

Ces paroles, répétées trois fois, et la bonne nouvelle qu'elles contenaient eurent un tel effet sur cette personne qu'elle fut aussitôt délivrée de toute tristesse, de toute affliction et de toute angoisse, changée en un autre homme et remplie de consolations telles qu'elle n'en avait jamais goûté de pareilles.

Dieu se communiqua merveilleusement à elle, et elle fut comme remplie de sa divine grâce et de lui-même. Celle qui tout-à-i'heure était triste et désolée, surabondait maintenant de joie. Cette consolation extraordinaire du Seigneur dura environ huit jours ; elle lui faisait dire en toute vérité avec saint Paul : « V'wo ego, jam non ego; vivit vero in me Christus (l) *. Il lui semblait que c'était Dieu, résidant en elle, qui agissait dans toutes ses opérations; et à partir de ce moment, elle vécut dans la paix et la consolation. On voit combien Dieu sait consoler ceux qui souffrent pour son amour. Encore la libéralité infinie du Seigneur ne s'en tint pas là à l'égard de citte personne ; car il la combla de biens et de richesses spirituelles.

£4. Pour elle, s'efforçant de surmonter les obstacles qu'elle rencontrait, elle chassait de son cœur, encore

i. Gai., ii, 20. « Je vis, ou plutôt ce n'est plus moi qui vii, mais c'est Jésus-Christ qui vit eu moi. »

imparfaitement mortifié,tout ce qui tendait à le remplir de tristesse ou d'inquiétude, et en particulier tout déplaisir causé par quelque offense du prochain. Elle était guidée à cet égard par les lumières très vives que Dieu lui avait données. Ce souverain Maître lui avait fait voir clairement que nous devons recevoir toutes les peines de sa main et non des créatures, puisque c'est lui qui nous les envoie. Voici comment elle s'y prenait : Elle mettait par la pensée entre Dieu et elle la tribulation présente et, s'il s'agissait de quelque offense reçue, le prochain qui en était l'auteur; alors, elle recevait cette tribulation de la main bénie de Dieu, en le remerciant du fond du cœur de la lui avoir envoyée ; ensuite, elle lui disait : « Seigneur, je vous aimerai encore davantage^ cause de la grâce que vous me faites en me donnant quelque chose à souffrir pour vous. »

Quant au prochain, bien qu'il ne fût que l'instrument de Dieu, elle le remerciait des peines qu'il lui causait par ses persécutions, et elle disait à Dieu : « Seigneur, je veux l'aimer de plus en plus pour la précieuse faveur qu'il me fait en me donnant quelque chose à souffrir pour vous. »

Lorsqu'elle pratiquait ces actes, Dieu lui découvrait par des raisons lumineuses et divines qu'elle devait, par amour pour lui, prendre le doux pour l'amer et l'amer pour le doux, à l'exemple de sainte Catherine de Sienne, qui en pratiquant ce conseil de Jésus-Christ parvint à aimer grandement les tribulations. Cette personne se réjouissait donc du fond du cœur dans toute adversité ; elle multipliait les actes de l'amour 1 ) plus ardent, se tenant en la présence de Dieu, elle mettait son cœur dans l'allégresse et s'excitait à aimer l'épreuve, et au besoin le persécuteur, jusqu'à ce qu'elle

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eût réussi et eût retrouvé la sérénité. Elle ne doute pas que ce ne soit Dieu lui-même rijuï lui ait enseigné cette pratique, tant elle en a retiré de profit.

£5. Un jour que, se tenant en la présence de Dieu, elle pratiquait cet exercice de la mortilication et de la victoire sur soi-même, en s'eflforçmt d'aimer son persécuteur et de mettre son àme dans la joie, une sorte de comète de feu, semblable à celles qui tombent du ciel pendant la nuit, fondit tout à coup sur elle, la frappa au côté du cœur et y alluma le feu de l'amour du prochain; ce fut dans une telle mesure qu'il lui sembla aussitôt qu'elle ne pourrait plus ressentir des mouvements de vengeance à son égard, quelle que fût l'offense qu'elle en pût recevoir. Non seulement elle se sentait disposée à ne vouloir aucun mal au prochain et même à quelqu'un qui la tuerait; mais elle était portée à lui désirer et à lui faire tout le bien en son pouvoir. C'est ainsi que les sentiments contraires au prochain, qui subsistaient en son cœur, se trouvèrent subitement changés en ceux de la plus ardente charité. D'ailleurs, on peut dire en général, que, autant l'on ressent les contrariétés et les adversités qui surviennent, autant on vit à ses passions et l'on est éloigné de la vertu.

Les morts, c'est-à-dire les mortifiés, ne sentent pas, parce qu'ils ont une grande vertu ; mais ceux dont les passions sont vives, sentent d'autant plus qu'ils ont moins de vertu et que leurs passions sont plus vivantes. Il n'y a rien de si amer ici-bas pour le cœur d'un homme immortifié, que de supporter le fiel et les dégoûts provenant des adversités et des peines de cette vie ; rien n'est plus difficile au cœur humain que de changer en douceur l'amertume de ces peines et de ces adversités.

Pour opérer ce changement, la grâce de Dieu est nécessaire, et il faut beaucoup prier, se mortifier et se vaincre; mais en retour la pratique de ces deux, choses est, je crois, ce qui plait le plus à Dieu sur cette terre.

£6. Un autre jour que cette personne, en proie à de très grandes souffrances, recourait à Dieu, tout en s'abandonnant à lui, ce souverain Maître vint la consoler par sa visite, à une heure avancée de la nuit. Elle était seule dans la chambre, qui était éclairée; tout occupée de ses souffrances, elle ne songeait à rien de. pareil, lorsque Notre-Seigneur, accompagné de sa Mère bien-aimée, entra en répandant une éclatante lumière, auprès de laquelle celle qui éclairait la chambre semblait obscure. Ils se placèrent vers le pied du lit en face de cette personne ; Notre-Seigneur était à droite. Aussitôt toutes ses souffrances et toutes ses peines disparurent, parce qu'elle se trouva soudainement inondée de lumière et de joie. La joie de son àme fut si vive qu'elle ne saurait la décrire; elle se communiqua en proportion d'autant plus grande à son corps endolori qu'il en avait plus besoin, et elle lui fit ressentir une extrême jouissance tout le temps que dura cette visite.

Comment décrire l'entretien tout embrasé d'amour de cette personne avec Notre-Seigneur et sa Mère! La consolation extrême qu'elle ressentait l'obligeait à leur exprimer sa reconnaissance pour une si grande faveur ; elle se mit à converser avec eux avec de si tendres expressions qu'on l'eût prise pour une insensée, si on l'eût entendue. Elle était en effet transportée et comme affolée d'amour par cette vision ; et elle se comportait comme si elle eût perdu Fesprit, en laissant échapper de ses lèvres un flot de paroles brûlantes d'amour. Une personne, qui se trouvait dans une chambre voisine,

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entendant les colloques du malade avec ses deux célestes visiteurs, se leva et vint voir ce qui se passait; mais dans les faveurs de ce genre, Dieu ne veut pas de tierce partie, et à son entrée dans la chambre, la vision disparut. Aussitôt, la consolation sensible et la joie spirituelle, dont jouissait cette personne, firent place aux souffrances aiguës qui avaient précédé la visite de Notre-Seigneur ; ce qui montre bien que durant la visite c'étaient les consolations de lame qui, en se répandant dans les sens, avaient empêché le corps de ressentir ses douleurs.

Mais voyons comment cette personne se comporta, lorsque la vision eut disparu. Dieu l'éprouva aussitôt après s'être retiré, et dans cette épreuve elle dût reconnaître clairement que par elle-même elle n'était rien et n'était capable de quoi que ce soit ; elle fut réduite à dire à Dieu : Bonum milil quia humiliasti me(i). C'est ainsi que Dieu en use avec ses serviteurs : il les visite, et aussitôt après il les humilie ; ou bien il les frappe d'abord, puis il les console. Quand il les visite, la consolation est suivie d'une humiliation par laquelle il éprou\e l'àme.

2¥. Voici ce qui arriva une autre fois à cette personne, dans une maladie qui la faisait beaucoup souffrir. Ce fait montrera comment Dieu se comporte à l'égard des âmes qui lui sont agréables. Dans les souffrances qu'il leur envoie, il les humilie et les désillusionne en leur faisant connaître et sentir qu'elles ne sont capables de rien et ne savent rien. Il les laisse souffrir jusqu'à ce qu'elles soient à bout de forces ; et alors, expérimentant et voyant clairement leur extrême

i, Ps , cxviii, 71. « Il m'est bon que vous m'ayez humilié. »

faiblesse, elles se voient sur le point de périr et redoutent que Dieu ne les abandonne à leurs propres forces. Mais ce souverain Seigneur leur donne toujours la grâce nécessaire pour prévenir leur chute. Il les soutient d'une main pour les empêcher de tomber, et il les abandonne de l'autre, afin qu'elles souffrent quelque chose pour son amour. Cette conduite de Dieu envers les âmes met celles-ci dans de grandes tribulations; se voyant si faibles, après avoir été l'objet de très grandes faveurs, elles demeurent dans un très vif sentiment de crainte, sans considérer que la peine présente est pour elles d'un grand profit.

Cependant, c'est par le moyen de cette claire connaissance de leur faiblesse que Dieu conserve dans les âmes tous les dons qu'il leur a faits par le passé ; il les maintient ainsi dans une grande humilité; et quelquefois, après les avoir bien éprouvées et leur avoir appris par expérience, que dans les petites choses comme dans le; grandes, elles ne peuvent rien sans lui, il se contente de cette épreuve et leur enlève tout d'un coup ces peines, en leur montrant qu'il était près d'elles au milieu de leurs tribulations. Cum ipso sum in tribuîatione (1).

Dieu console en effet l'âme, qui est humiliée devant lui et devant les hommes; et celle-ci voit non seulement comment Dieu abaisse, mais aussi comment il relève, alors que les hommes avec tous leurs remèdes n'ont pu guérir ses maux ; c'est du ciel que lui est venu subitement le remède. C'est une chose bien précieuse pour l'âme d'être ainsi visitée par Dieu ; car elle se trouve alors toute honteuse en sa présence, en voyant combien elle lui doit et ce qu'il a fait pour elle.

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