Pendant son sommeil, il lui est arrivé de res
ter un heure environ dans une oraison pleine de fer peur et d'amour pour Dieu ; s'éveillant alors, elle continua la même oraison pendant une autre heure ; puis elle s'endormit et continua encore une heure à taire oraison, jusqu'à ce qu'elle fut éveillée par la cloche de l'obéissance.
145. Un soir, après le coucher, elle s'endormit, et, après s'être endormie, elle se trouva dans une oraison très fervente et très affectueuse, pleine d'amour pour Dieu; cela dura jusque vers trois heures du matin. Or habituellement, le sommeil la laisse toute souffrante; et depuis un grand nombre d'années, elle souffre plus alors que si elle avait revêtu un cilice. Mais ce jour-là, elle se sentit tout à fait soulagée après cette oraison, chose qui ne lui était pas arrivée depuis nombre d'années. Après s'être éveillée, elle recommença à dormir et resta en prière jusqu'au son de la cloche de l'obéissance. Si Dieu la donne à l'âme, l'oraison que l'on peut avoir en dormant, est très relevée ; car l'àme se trouve alors seule avec Dieu, puisque le corps étant endormi ne lui est plus un obstacle. Il y a donc entre Dieu et l'àme une grande solitude et un grand silence : l'àme est tout occupée de l'amour de son Dieu, qui lui est présent ; ainsi tout est amour.
1-46. Un jour que cette personne mangeait du raisin, un grain mal mâché lui resta dans le gosier, ce qui la tourmenta quelque peu. Elle recourut aussitôt à la Vierge Marie, en l'appelant par son nom.Or comme elle disait intérieurement : « Marie ! » elle se trouva aussitôt délivrée, comme si la Sainte-Vierge eût été là attendant qu'elle l'appelât ; et non seulement Marie la délivra instantanément ; mais elle la laissa remplie d'une
consolation particulière, d'une très vive reconnaissance et d'un grand amour envers cette divine Mère. Cet amour surpassait même celui qu'elle avait eu jusqu'alors, parce qu'il lui sembla qu'il n'y avaitrien que Marie ne fût disposée à accorder à ses prières.
1 11/. Une autre fois, comme elle entendait la messe avec une grande ferveur et était pénétrée d'amour envers Dieu et envers sa Mère, elle dit à la Sainte-Yierge avec les sentiments d'amour le plus ardent : « Oh 1 ma Souveraine, si j'avais le bonheur de vous voir au ciel ! » La Sainte Vierge lui répondit : « Oui, tu me verras. » Elle ne désire de visions d'aucune sorte sur la terre ; elle s'en délie au contraire et elle les redoute, parce qu'elle peut y être trompée.
Elle souffre beaucoup de ce qu'au réfectoire on lui donne quelque chose en dehors de ce qu'on sert à la communauté; et en général, c'est un tourment pour elle d'être bien traitée.
H4lH. Cette personne brûle d'un très ardent désir du salut des âmes ; aussi lui arrive t-il de se trouver en esprit avec toutes les personnes qui existent au monde, au même lieu et au même instant, comme {si elle était toute en chacune et touteen toutes, et de traiter séparément avec chacune et avec toutes, dans le même temps. Elle leur parle de la brièveté de la vie, des peines de l'enfer, de la gloire et de la bonté infinie de Dieu ; elle leur montre qu'il mérite infiniment d'être servi et elle les détrompe afin que tous servent Dieu et sauvent leurs âmes (1 . Par suite de son extrême désir du salut
1. « Interrogé sur la manière dont ceci s'était passé, le Bienheureux. Alphonse répjnlit : Qu'il ne savait comment cela pouvait avoir lieu et qu'il n'avait jamais pensé que la même personne put simultanément se trouver en beaucoup de lieux ou en
des âmes, cette personne ressent à leur égard une telle compassion et une si vive anxiété qu'elle en mourrait si Dieu ne l'empêchait d'y songer, en lui envoyant d'autres bonnes pensées. Dieu, en effet, lui a fait entrevoir combien il mérite d'être servi et quelle est la grandeur de nos dettes envers lui ; aussi désire-t-elle d'un désir extrême que tout le monde le serve en vérité. Comme Dieu lui a donné aussi quelque connaissance et aussi le sentiment des horribles et épouvantables tourments éternels de l'enfer, elle est dans une compassion, qui est voisine de la mort, tant est véhément le désir qu'elle a de voir tous les hommes sans exception échapper à la damnation éternelle. Enfin, comme elle a aussi une certaine connaissance de la gloire qui nous attend, (die désire que tous jouissent de Dieu ; elle consentirait pour cela à souffrir ave-, sa grâce les peines de l'enfer tout le temps qu'il voudrait et ce serait assurément une grande oràce, puisque sa divine Majesté ne serait pas offensée et que personne ne serait damné. Relativement à son ardent désir de prêcher ces vérités à tous les hommes, de les tirer de leurs erreurs et de les engager à servir Dieu avec zèle et à sauver leur àme, Dieu lui a fait connaître qu'elle aurait le mérite de ses bons et ardents désirs, comme si elle les avait mis à exécution.
Dans les choses dont il vient d'être parlé et dans les visites semblables, cette personne demeure en la présence de Dieu, honteuse et craintive, comme le serait devant d'autres hommes celui qui viendrait de commettre sous leurs yeux une faute manifeste. Il n'y a de
tous an même instant ; mais qu'il se trouva en réalité avec tous en esprit, sans savoir comment cela était et pouvait se faire. Cette vision fut une des plus merveilleuses qu'il eut; elle dura environ un quart d'heure » (P. Marimon, hist. rnanuscr., 1. IV, S 10.
sécurité contre toute illusion que dans l'abandon entier de soi-même entre les mains de Dieu et de la Sainte- Vierge ; aussi est-ce avec ce même abandon qu'elle prie pour les autres. A l'égard de toute autre chose, quelque sainte qu'elle soit, elle n'est pas sans crainte ; c'est pourquoi elle pratique ce complet abandon.
149. Conversant un jour avec Jésus et Marie, cett personne leur disait : « Jésu;, Marie, souvenez-vous de moi et de ces petits anges ; je vous les recommande et me recommande moi-même à vous; je vous recommande plus particulièrement le Frère Anglada ;» et elle ajoutait : « Je les remets en vos mains sacrées, pour qu'ils soient tout à vous et nullement à eux ; pour que vous fassiez d'eux et de moi ce qui vous plaira; et je m'en réjouirai. » Elle faisait spécialement cette prière pour le Frère Anglada, qui paraissait un peu tenté (1). Dans cet entretien avec la Sainte-Vierge, cette personne les lui confiait afin qu'elle les remit à son Fils, comme s'ils étaient ïes propres enfants, et le priât de les recevoir en les considérant comme les siens. Sa grande familiarité avec la Sainte-Vierge lui permettait d'agir ainsi.
150. Auparavant, quand elle voulait traiter des intérêts du même Frère avec la Sainte-Vierge, elle était devant elle sans dévotion et elle n'avait pas d'accès auprès d'elle. La Sainte-Vierge lui semblait avoir un air un peu triste et le Frère Anglada était aussi en sa présence triste et mélancolique. Voyant qu'elle ne pouvait réussira obtenir de la Sainte-Vierge ce qu'elle désirait, elle se résolut de lutter avec elle en persévérant dans
I. Le saiut parle ici des captifs d'Alger, qui après avoir été mis eu liberté, relâchèrent à Majorque, par suite de vents contraires.
son oraison. Elle fit si bien qu'elle entra en de grands sentiments de dévotion. Bientôt le visage de la Sainte- Vierge changea d'expression ; elle parut satisfaite et elle sourit, comme si elle eût accepté ce qu'on lui demandait. Or ce qu'on lui demandait, c'était de secourir Frère Anglada. Aussi cette personne vit la tristesse et la mélancolie, qui étaient sur le visage de ce Frère, se changer subitement en joie et en allégresse. Ceci se passa spirituellement, et non dansl'imagination de cette personne ; il lui fut montré que la Sainte- Virrge lui accordait ce quelle demandait pour la gloire de Dieu et le salut de l'àme de ce Frère. Durant cette oraison, elle se sentait assurée que Notre-Dame se chargerait des captifs et du Frère Anglada, qu'elle lui recommandait.
154. Pendant que cette personne priait avec de vives instances Jésus et Marie pour tous les frères captifs et particulièrement pour le frère Anglada, qu'elle confiait à la Sainte-Vierge, il lui arriva ce qui suit. Pendant qu'elle était en oraison, elle se trouva transportée au milieu des anges et elle ressentit deux, ou trois fois la joie extrême que goûtaient les bienheureux. Elle vit que la cause de leur joie était la victoire que le frère Anglada remportait sur lui-même et sur les démons, qui sans aucun doute étaient en grand nombre pour le faire reculer. Ceux-ci mis en déroute, il triompha de son père et de sa mère, que les démons avaient pris comme instruments pour le faire renoncer à son projet. En ce moment, par la grâce de Dieu, et avec le secours de la Sainte Vierge, il remporta une glorieuse victoire et se trouva plein de joie et de consolation. Cette personne, qui priait pour lui, ressentit aussi une grande joie de cette victoire; car elle comprit que la
DE SAINT ALPHONSE RODRIGUEZ. 17o
Sainte-Vierge lui avait été très favorable, et qu'elle l'avait, exaucée.
152. Il lui parut devant Dieu que cette affaire était de grande importance, tant pour le frère que pour son père et sa mère, et que c'était pour ce motif que le démon le tourmentait tant. Car, en se faisant religieux, ce frère se sauverait avec la grâce de Dieu et persévérerait dans la religion, comme elle le demandait instamment à Dieu ; de plus, il obtiendrait ainsi par ses prières, le salut de ses parents. Le démon, qui pouvait en avoir quelque connaissance, essayait de toutes ses forces de l'inquiéter; mais sachant que ce pauvre jeune homme était au milieu de tempêtes croissantes, et désireuse de le voir triompher de la lutte que ses parents et l'enfer lui faisait subir, cette personne s'adressait à Dieu et à sa Mère, avec une grande ferveur d'esprit. Elle mettait d'un côt é Dieu et sa Mère. de l'autre les démons, et elle disait à Dieu dans ce danger : « Voyons, Seigneur, qui sera vainqueur de vous ou des démons? » et comme cette personne avait remis le Frère entre les mains de Jésus et de Marie, elle était sûre de la victoire. Le Frère Anglada l'obtint en effet par leur aide, et ainsi Jésus remporta en lui une victoire complète, pour la gloire de Dieu et de la Sainte Vierge. Il ne reste qu'à persévérer, à aimer, à servir et à remercier Jésus et Marie pour cette grâce.
MÉMOIRE écrit en juin 1610.
153. Un jour, cette personne se tenait en la présence de Marie et recommandait le Père Blanc et le Père Miralles à cette douce Vierge, lorsqu'elle vit comment Notre-Dame tenait ces deux agnelets devant elle, chacun sur un bras, et prenait soin d'eux. Auparavant, comme elle priait pour le Père Blanc (les deux Pères prêchaient le carême cette année là), la Sainte Vierge lui répondit par deux ou trois fois qu'elle viendrait en aide au prédicateur. Il en fut ainsi; car, bien que le Père fut fatigué de la poitrine, dès qu'il commençait à parler, il se sentait comme par miracle une voix excellente et très claire, ainsi qu'il le racontait ensuite. Il reçut plusieurs fois ce secours pendant la durée du carême (l). Gloire en soit à Dieu et à la Sainte-Vierge!
Dieu veut que nous recourions à elle comme à Notre Mère et à notre Souveraine.
154. Le Père Reguer avait dit à cette personne qu'il souffrait beaucoup de ce qu'en disant la messe, il ne pouvait prononcer ce qu'il avait à dire; d'autant plus qu'il risquait ainsi d'attirer l'attention des fidèles. Elle le recommanda à Dieu et à la Sainte-Vierge. Mais, bien que, ordinairement, elle eût accès auprès d'eux et qu'il n'y eût pas de porte fermée pour elle, lorsqu'elle