‹ Vie admirable de saint Alphonse RodriguezChapitre 70 sur 87 · V\E ADMIRA BF. F · texte numérisé non relu

V\E ADMIRA BF. F

Frère Alphonse. Elle parvint à le donner au P. Michel Redo, qui était en haut, et lui demanda avec beaucoup d'instance de lui faire baiser la main et d'y faire toucher les yeux. Il le lit suivant son désir; et, chose merveilleuse, au même moment les yeux de l'enfant se trouvèrent guéris, sans qu'il restât trace des accidents et des maux précédents. Sa mère, en le recevant dans ses bras et en le voyant guéri, les yeux sans humeur et bien clairs, et le visage joyeux, se mit à crier à hante voix, pleine de joie et d'admiration : « Voilà que cet enfant, mon fils, est guéri ; il a recouvré la santé ; grâces en soient rendues à Dieu! » et elle le montrait à toutes ses connaissances, afin qu'elle se réjouissent avec elle et la félicitassent. Elle leur faisait voir comment les yeux étaient limpides et ne craignaient plus la lumière ; comment ils semblaient s'y complaire au contraire et fixaient sans peine les objets. A partir de ce jour, l'enfant reprit des forces; il fut joyeux et affectueux et devint même un bel et fort enfant. Auparavant, lorsque sa mère mangeait du poisson, ou quelqu'autre nourriture de ce genre, il se produisait aussitôt à ses yeux malades un grand écoulement d'humeur; mais, après cette guérison, quelle que fût la nourriture prise par sa mère, il n'en ressentait aucun dommage.

Comme tant de gens se pressaient autour du catafalque, pour donner et reprendre, soit des chapelets ou autres objets, soit des enfants en grand nombre, uu chandelier fut renversé à terre avec sa torche allumée. L'église était pleine de monde, le chandelier donna en plein sur la tête d'un homme nommé Nadal Rosel, qui se trouvait par dessous, et le cierge allumé tomba sur le visage d'une seconde personne. Plusieurs autres reçurent une bonne partie du choc ou le contre-coup

de la chute du chandelier; mais ce futNadal Rosel qui reçut le coup en plein. Lorsqu'il se sentit atteint aussi fortement cà la tète et qu'il entendit le bruit de la chute, il appela à son secours le Frère Alphonse. Aussitôt il se trouva rassuré et plein de confiance, il lui sembla qu'on lui disait: « Ne crains pas, le mal ne sera rien.» Il porta la main à son Iront, croyant qu'il était ouvert et sanglant ; mais il n'avait aucune blessure, pas même une marque indiquant où ce gros chandelier de bois, si grand et si lourd l'avait atteint; cependant il aurait pu non-seulement être blessé grièvement, mais même avoir le crâne fendu etêtre tué sur place. Chose non moins admirable, la torche enflammée ne brûla pas le visage de celui sur lequel elle était tombée, elle ne lui roussit pas même la barbe, n'endommagea pas ses habits et ne lui laissa aucune marque. Tous ceux qui étaient présents, considérèrent ce fait comme admirable et miraculeux.

Avec les miracles de l'ordre temporel, obtenus par le. moyen des linges qui avaient touché au saint corps, il y eut aussi ce jour-là des miracles de l'ordre spirituel, qui furent accordés à l'intercession du frère Alphonse. Mais nous les rapporterons en dernier lieu, pour ne pas retarder le récit de l'enterrement.

Nou en sommes restés aux nocturnes des morts, que les Nôtres chantaient dans la grande chapelle, parce que Téulise était tellement pleine qu'il n'y avait de place ni dans le chœur, ni dans les bas côtés donnant sur les chapelles, ni dans les chapelles elles-mêmes. Le concours extraordinaire de peuple, l'empressement extrême de ceux qui cherchaient à s'approcher de l'estrade pour faire toucher des chapelets et d'autres objets, rendaient l'église moins recueillie que ne le désirait la piété des Nôtres. Cependant la tenue fut universelle-

uieni pleine de respect ; et, chose digne d'être remarquée, de tout ce monde qui accourut à l'église et y demeura si longtemps, personne ne se couvrit la tête; il en tut de même pendant tout le temps que^dura le sermon. Les chants de Requiem avaient occupé l'aprèsmidi ; et à cause de cela, les matines ne se terminèrent qu'à l'heure de l'Angelus, bien qu'on les eût dites avec assez de précipitation. Le sermon devait commencer avant l'enterrement; mais il ne parut pas convenable de retenir la foule dans l'église à une heure aussi avancée de la soirée. C'est pourquoi le vice-roi et les jurés demandèrent qu'on renvoyât le sermon au vendredi suivant, qui se trouvait être le 'premier jour libre après la double fête de la Toussaint et de la Commémoration des Défunts ; alors, en effet, le sermon et l'enterrement pourraient se faire avec plus de solennité.

On crut devoir accéder à une aussi juste demandent renvoyer la cérémonie au 3 novembre, pour satisfaire en quelque manière la dévotion et les désirs de la population. Mais différer l'enterrement, créait une grave difficulté ; personne n'était capable de faire sortir la foule de l'église, tant que le saint corps s'y trouverait. On résolut donc de le déposer dans un caveau, qui avait été préparé, et de laisser^ l'autre partie de la solennité pour le jour désigné. Le Père Jean Torrens monta en chaire, pour renvoyer la foule et lui dire ce qui avait été arrêté, plutôt que pour prêcher. L'attente et le désir universels firent que dès qu'il parut en chaire, il régna dans toute l'église un calme et un silence parfaits. Le Père parla un peu plus d'un quart d'heure et invita les personnes présentes à revenir au jour indiqué, en leur disant "qu'on déposerait alors le corps d'Alphonse dans le lieu de sa sépulture.

Après ces courtes paroles les Pères et les Frères du Collège avec beaucoup d'autres re'L'irux et de membres du clergé qui s'étaient joints à nous, se formèrent en procession et entrèrent dans l'église par la porte du cloître; mais à peine fùmes-uous entrés, que la procession dut se rompre, parce que nous ne pûmes traverser la foule; celle-ci était en effet si compacte que, malgré sa bonne volonté, elle ne put nous faire la place nécessaire. Nous comptions transporter le corps du serviteur de Dieu de la plate-forme à la chapelle de Notre-Dame, où l'on avait ouvert un petit caveau pour le déposer ; mais ce fut impossible. L'espace qui séparait la porte du cloitre,par laquelle nous étions entrés, de la plate-forme, était bien court, puisqu'il n'était que de la moitié de la largeur de l'église ; néanmoins, il nous fallut une demi-heure pour le franchir. Lorsque nous y lûmes arrivés et pendant que nous chantions le prières de la sépulture, la foule se pressa avec tant de force sur le trajet.pourvoirle Frère «t lui baiser la main, que nous jugeâmes impossible de gagner la chapelle de Notre-Dame. En outre, comme il commençait à faire nuit, nous désirions que tout ce peuple se retirât ; on lui lit donc savoir que l'enterrement n'aurait pas lieu présentement; et pendant qu'il n'y prenait garde, usant de toute notre force et de toute notre adresse, nous rentrâmes le corps dans le collège par le côté opposé et le plaçâmes dans la première chambre venue, qui était celle du Père Recteur. Aussitôt toutes les portes furent fermées, afin qu'aucun séculier ne pût entrer chez nous. Alors, avec de bonnes paroles, on essaya de persuader à la foule de se retirer, parce que l'enterrement n'aurait pas lieu alors. Quelques personnes furent tellement opiniâtres qu'elles ne nous permirent pas, quelques efforts que nous fîmes, de fermer l'é-

glise. Il était cependant bien huit heures du soir ; car il y avait environ trois heures que la nuit était venue. A neuf heures, nous ne pûmes pas encore l'aide sortir les séculiers du cloître et de la sacristie.

Ils s'en allèrent enfin, et le P. Recteur réunit sa consulte. On résolut de faire l'enterrement à une heure avancée dans la nuit et secrètement ; car si on l'eut remis au lendemain, jour de la Toussaint, ou au vendredi, jour désigné pour faire l'office solennel et pour le sermon, nous n >us serions vus dans de plus grands embarras. Plus on allait en effet, plus aussi grandissait le désir de voir le corps du Frère Alphonse et de le vénérer; les miracles et tout ce que l'on racontait du saint Frère, tortillaient ce désir de la population. La plupart des nôtres profitèrent de l'occasion pour demeurer longtemps auprès de ce saint corps, si couvert des insignes de la mortification, de la pénitence et la croix de Jésus-Christ- Les uns prirent de ses cheveux, les autres de ses vêtements; tous, nous lui limes toucher des chapelets, des images et des médailles. L'humilité et les vertus d'un frère coadjuteur remportèrent alors un glorieux triomphe sur la science, les talents et les qualités de tous, professeurs de philosophie et de théologie, prédicateurs, Recteurs, Pères très âgés et très graves. Après cela, nous plaçâmes dans un cercueil de bon bois le corps de notre Frère Alphonse Rodriguez et nous nous séparâmes de lui avec la ferme confiance de le voir un jour environné d'une très grande gloire au ciel.

Nous le portâmes processionnellement, mais en chantant à voix basse, pour ne pas être entendus de quelques personnes qui avaient poussé le zèle jusqu'à demeurer aux portes de l'église; et nous le conduisîmes au lieu de sa sépulture, c'était une chapelle sépa-

rée du caveau où Ton enterre ordinairement les nôtres. On bénit ce lieu et on y lit toutes les cérémonies de la Sainte Eglise, en récitant les prières et les antiennes du rite romain avec une tendre dévotion.

Il était déjà onze heures : le jour de la fête de tous les Saints allait donc s'ouvrir les premières vêpres, il est vrai, en avait déjà été dites\ lorsque nous commençâmes l'office de l'enterrement du Frère Alphonse et que nous le transportâmes solennellement, comme on l'a dit, à l'église. Dieu avait permis que notre saint Frère y entrât au moment même où se célébrait la tête des Saints en la compagnie desquels il se trouve; du moins nous pouvons le croire pieusement, d'après les témoignages qui viennent d'être rapportés. La Vierge, notre Souveraine, lui donna l'hospitalité dans sa chapelle de l'Assomption, tant à cause de sa grande dévotion envers elle nous connaissons même trois laveurs signalées qu'il reçut en <ette belie fête) que pour nous apprendre que la souveraine Reine du ciel avait assisté à l'entrée de 1 aine du Frère Alphonse dans la gloire, gloire dont il jouira éternellement avec Dieu.

Malgré leur surcroît d'occupations en ces deux jours de la Toussaint et de la Commémoration des Morts, jours où toutes les églises sont très Iréquentées, les fidèles continuèrent a affluer avec beaucoup de dévotion dans notre église. Leur piété s'enflamma même davantage à la nouvelle que l'enterrement du serviteur de Dieu avait eu lieu. En effet, l'espérance de le voir et de le vénérer s'évanouit, mais pour faire place à un extrême désir d'entendre publier ses vertus, dont ils n'avaient eu la veille qu'un léger aperçu. On entendait déjà raconter et on redisait divers miracles,qui s'étaient opérés par le moyen des chapelets et des linges qu'on avait emportés la veille. Les tidèles accoururent donc

chez nous pour entendre les sermons qui se firent le matin sur la fête de tous les Saints et le soir sur les suffrages en faveur des âmes du purgatoire, dans l'espérance qu'ils entendraient parler du Frère Alphonse et des miracles qu'on disait avoir eu lieu.

Nous allons rapporter l'un des deux miracles, qui furent plus tard soumis à l'examen de l'autorité de l'Ordinaire.

Une petite fille, âgée de neuf mois, en fut l'objet. Elle s'appelait Antonina Socies, était fille de Sébastien Socies, écrivain, et de Mariana Seguina y Socies. Elle était malade depuis huit jours, ne demeurait en repos ni jour ni nuit et ne laissait pas ses parents dormir. Le quatrième jour de la maladie, parurent à l'œil de l'enfant des ampoules et des taches rouges,avec accompagnement d'une forte fièvre qui l'agitait beaucoup. La pauvre petite manifestait sa souffrance par des pleurs continuels ; il faut ajouter que cette' inflammation la tenait aussi à la gorge et l'étranglait pour ainsi dire; en quatre jours, elle n'avait pu que très difficilement avaler un peu de lait et avait à peine la force de prendre le sein. Le mal était si avancé qu'on la regardait comme perdue ; aussi ses parents songeaient à la porter à sa Seigneurie pour être confirmée ; de la sorte, elle mourrait munie du sacrement de confirmation. Sa grand'mère, Salvadora Seguina, vint à l'église du collège de la Compagnie de Jésus,lejour de l'enterre ment du Frère Alphonse. Elle fit toucher un chapelet et un linge au visage du défunt; rentrée à la maison, elle appliqua le linge sur le cou,de l'enfant avec beaucoup de dévotion et de confiance, comme elle eût fait d'une relique. A ce moment, la petite fille était dans les bras de sa mère, souffrant beaucoup et pleurant ; dès que le linge l'eût touchée, elle se calma et se mit à té-

ter, puis dormit très bien cette nuit-là. Le lendemain, ses parents ne trouvèrent plus trace sur elle des taches routes ; le cou et la gorge étaient parfaitement sains ; tous furent remplis d'admiration et ils louèrent le Seigneur qui, par l'intercession du Frère Alphonse, avait rendu la santé à leur enfant au moyen de ce linge. Depuis, la petite Antonina a continué à se bien porter et ses parents demeurent dans les mêmes sentiments de dévotion envers le Frère Alphonse et de reconnaissance envers Dieu pour la faveur qu'il leur a accordée.

Note A (I) DISCIPLES SPIRITUELS DU BIENHEUREUX ALPHONSE.

La conversion et li vocation à l'état sacerdotal de Pierre de Santacilla, la vocation de Pierre Barthélémy Valperga à la Chartreuse et celle des Pères Salvador Custurer et Raphaël Oller à la Compagnie, promeut quelle était l'efficacité des parole^ d'Alphonse et la force de son oraison pour changer les cœurs. On n'en finirait pas de nommer tous ceux que les exhortations du portier de Montésion portèrent à abandonner le monde, pour suivre Jésus-Christ dans la vie religieuse : « On peut dire en vérité, écrit le Père Colin (2), que pendant tout le temps qu'il fut portier,personne n'entra dans la Compagnie, au Collège de Majorque, sans lui avoir communiqué ses désirs, ou les avoir senti naitre en lui, par suite de ses entretiens » ; et il ajoute (3) : « Il envoya dans tous les ordres religieux des sujets si bien préparés, qu'il resta peu de chose à faire, à leurs maîtres. Quelques-uns d'entre eux vinrent à son enterrement et ils ne cessaient de célébrer ses louanges ».

Non moins admirable fut le fruit qu'Alphonse fit parmi les religieux du Collège où il vivait: il priait continuellement pour eux, et par ses exemples et de chaleureuses exhortations: les animait à la pratique de la vertu. De son école sortirent beaucoup d'hommes illustres, qui se répandirent bientôt, nonseulement dans toute la Péninsule, mais aussi dans les contrées éloignées en Amérique et aux Philippines. Dans la Péninsule, le Vénérable Père Jérôme Lopez se rendit célèbre par ses missions apostoliques; en Amérique, le Père Antoine Moranta se distingua au Paraguay, le Père Jérôme Moranta, son frère, au .Mexique, et saint Pierre Claver, à Carthagène. Aux Philippines, les Pères François Colin et Diego Saura

1. Traduite de la note G des Œuvres spirituelles du Saint, tome 1er

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