‹ Vie admirable de saint Alphonse RodriguezChapitre 75 sur 87 · P. CoUd, 1. I, ch. xxiii · texte numérisé non relu

P. CoUd, 1. I, ch. xxiii

jour que j'avais envoyé lui faire une pareille demande, le saint Frère répondit : « Dites à cet élève qu'il ne se mette pas en peine, que je me souviens de lui et ne l'oublierai pas. S'il désire faire la volonté de Dieu, qu'il entre en religion » . Plus tard, il était malade, j'allai le voir dans sa chambre, et il me dit que Dieu m'appelait à la Compagnie et qu'il me fallait y entrer sans retard. De ses paroles, je conclus qu'il voulait dire dans quelques mois; et il en fut ainsi. Allant le voir un autre jour, je lui demandai de prier pour moi en cette vie et en l'autre, lorsqu'il jouirait de la présence de Dieu, il me répondit par trois fois qu'il le ferait. Depuis, j'ai toujours senti qu'il intercédait pour moi et j'ai reconnu qu'il ne me trompa pas en me disant que, en entrant en religion, je ferais la volonté de Dieu. Mais lorsqu'il mourut, j'éprouvai encore davantage les effets de son interession ; car pendant quinze ou vingt jours ou davantage, Dieu m'enflamma tellement à son souvenir que je fus tout ce temps embrasé d'une ferveur et d'un amour extraordinaires, comme si j'eusse été en oraison jour et nuit, sans que ses sentiments brûlants d'amour cessassent un moment. Je compris d'où cela me venait et je crus avec certitude, que le saint Frère était au ciel, quoique je n'eusse pas entendu dire que Dieu opérât des miracles par son entremise.

Dans d'autres papiers, où il est question de ce qui se passait dans son ân:e, le même Père fait plusieurs fois mention du Frère Alphonse Rodnguez, et il signale en particulier la ferveur que son doux souvenir lui allumait au cœur et les effets qu'il éprouvait de son intercession.

Le Père Diego Saura fut une des âmes les plus pures que Dieu dut compter alors dans la Compagnie; car il avait fait le vœu d'observer toutes les règles et de faire en toutes choses ce qu'il jugerait le plus parfait. Il écrivit ce vœu de son sang; il dressa un autre tableau de toutes les vertus et des actes les plus parfaits de ces vertus et s'obligea à garder le tout, tel qu'il l'avait écrit, avec la grâce de Dieu, en suivant la direction de l'obéissance. La garde de ce vœu ne lui apporta aucun i-crupule. Du reste, rien ne troublait la paix de son âme,

parce qu'il avait clé enclin à la vertu dès son enfance et adonné aux exercices de piété et de pénitence.

Lorsqu'il était encore élève (je le connus alors, l'ayant eu quelques jours dans ma classe en rhétorique), sa modestie et son recueillement extérieur étaient tels qu'on voyait bien qu'il marchait toujours en la présence de >*otre-Seigneur ; il eut ensuite ce don à un très haut degré dans la Compagnie. Le démon, ennemi de la pureté, le per.-écuta ; mais Dieu et ses saints le comblèrent de faveurs spirituelles.

Il passa de notre Province d'Aragon aux Indes et à la Province des Philippines, ayant au cœur un ardent désir du martyre. Au lieu du martyre, Dieu lui donna beaucoup d'in8rmités, particulièrement la dernière, qui fut très grave et de longue durée. Elle eut pour cause la ferveur avec laquelle il se dépensa pendant le petit nombre d'années que Dieu lu accorda; on en a envoyé le récit détaillé à Notre Père Général, pour être communiqué aux Provinces d'Espagne et des Indes; c'est pourquoi je ne m'arrêterai pas davantage sur ce sujet » .

SAINT PIERRE CLAVER (1).

Quelque indifférent que se montrât Pierre à l'égard de ce que les supérieurs pouvaient lui imposer, il ne put dissimuler le plaisir qu'il éprouva en se voyant destiné à faire ses études de philosophie à Majorque. Alphonse Rodriguez vivait encore ; il remplissait la charge de portier de notre collège et avait acquis une grande réputation de sainteté dans toute l'Espagne. Dans l'humble état de frère coadjuteur, il fut un religieux d'une mortification et d'une pénitence extraordinaires, de la plus hai^Jd contemplation, et d'une perfection consommée dans toutes sortes de vertus; par suite, il fut favorisé par Dieu de dons surnaturels, d'extases, de prophéties et de miracles, de fréquentes apparitions de Jésus-Christ, de la Très Sainte Vierge et des Saints Anges, comme on le

1. Tiré de la vie du Bienheureux Claver, par le Père Longardo i' S. J. Liv. I, chap. m,

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rapporte en l'histoire de sa \ ic et dans les procès authentiqui s dressés po if sa béatili ation.

Pour ne pas perdre une occasion si favorable, la première pensée île Fier e et son *•! us grau I soin, pen huit son séjour à Maj rque, furent, après a\oir obtenu une permission générale du S peneur, île traiter avec ce saint homme des choses >ie son à ne et, bien qqç l'humilité d'Alphonse fût 1res profonde, elle ne put se r !'u-er à ce sainl projet; car Nutie- S'ùgneur lui avait mamfe té intérieurement que c'était sa volonté. Il accueilli; neinn >i is h frère Claver, non c muie un disciple à instruire, mas co unie un intime ami avec lequel d pouvait partager les immens'S trésors que la main libérale de Dieu versait dans son sein ; par là, en effet, ils s'en, flamineraient mutuellement du saint amour, jusqu'à en devenir des loyers toit embrasés. A ceUe école de perfe lion et sous un tel maître, Pierre lit de- propres extraordinaires. Il n'avait qu'à i mter les saints exemples qu'il avait sous les yeux, et à suivre les sages conseils qui lui étaient donnés. Il ne pouvait se séparer d'Alphonse car il le considérait avec tout l'amour et le respect qu'un lils éprouve à l'ég-ird d- son père. «Ah! mm cher Alphon-e ! lui demandait-il souvent, comment parviendrai-je à aimer vraiment mon Seigneur Jesus- Ghrist ? Euseignezd3 m <i, c'est a vous de me l'apprendre. Que «lois je l'aire p ur lui plaire? Il me donne des désirs très véhéments d'être à lui sans réserve ; mais je ne sais comment s parvenir. » Au son de ces accents, le saint vieillard attendri le pressait avec amour sur son cœur et lui découvraii tous les trésors de son âme pour i enrichir. Aussi bien, chaque parole de P»odrgU'Z était un trait de l'eu, qui des oreilles allait au cœur de P. erre et l'enflamimit de l'amour divin. Afin de maintenir toujours aussi vive une si précieuse flamme, ou de la nviver, s'il lui arrivait de se refroidir, le lervent jeune homme courat écrire toutes ces paroles sur un cahier ; et il garda ce cahier sur lui pendant toute sa vie.

Les prières du -erviteur de Dieu ne contribuèrent pas moins à faire axancer Pierre dans la vertu. Alphonse, remarquant le fruit abondant que les dons de Dieu produisaient en cette

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âme, s'adres=a au ciel avec une extrême ferveur pour demander leur accroissement. N>l re-Sei^neur le c nsola à cet égard par une belle vision : Alphonse, étant un jour ravi en esprit, comme cela lui arrivait souvent ; son ange gardien le conduisit en un lieu d'où il contempla un très vas'e horizon baign • de la plus brillante lumière; sur cet horizon étaient disposés en ordre admirable, les trùn s de gloire décrits par saint Jean d ;> n s l'Apocalypse. Chacun d'eux était occupé par un personnage royal: un seul restait vide, c'était le plus resplendissant et le plus majestueux de tous. Rodrigue? désirant pénétrer ce mystère, reçut pour réponse que ce trône indiquait la gloire préparée au ciel à son bien-aimé disciple Pierr-; Claver, en récompense de ses grandes vertus et des âmes innombrables qu'il convertirait un jour aux Indes par ses travaux et ses sueurs. Cela dit, la vision disparut. Pour de jus'es motifs, Alphonse ne la fit pas alors connaître à Pierre Claver, mais il eu fit part ensuite à son confesseur, par lequel elle est venue jusqu'à nous.

A partir «le ce moment, quoique Rodriguez traitât encore son bien-aimé l'ère avec la même familiarité extérieurement, cependant, il commença à le voir avec d'autres jeux et à concevoir pour lui une sorte de vénération religieuse. Leurs entretiens étaient très longs, très ardents, lorsqu'ils traitaient de Dieu ; il n'y avait pas de sujet spirituel dans lequel, pour seconder les vues de la Providence, Ro'lriguez n'en vint à parler des 'nde«, et de l'extrême besoin que ces pays avaient d'ouvriers évangéliques. Dans l'excès de son zèle, il disait qu'il était h mieux et insupportable, pour quiconque avait un peu d'amour, que Dieu ne fût pas connu d'une aussi grande partie du monde, et cela faute de quelqu'un qui allât y porter son nom.

« Combien d'oisifs en Europe pourraient être des apôtres en Amérique, s'écriait il en pleurant amèrement I Quel sujet d'etonnernent que l'amour de Dieu ne fasse pas sillonner ces mers que l'avarice des hommes a su traverser ! Mais ces âmes ne valent-elles pas aussi la vie d'un Dieu ? Ne serait-il donc pas mort pour elles ! Ah I Pierre, mon lils bien-aimé ! pour-

quoi no vas-tu pas ainsi recueillir le sang de Jésus-Christ ? Qui ne sait souffrir, ne sait aimer. 11 t'attend là : Oh l si tu savais le grand trésor qu'il t'a préparé 1 »

Il n'en fallait pas plus pour embraser d'un saint zèle le cœur de Pierre, déjà prêt à s'enflammer et à embrasser n'imporie quelle entreprise, concernant la gloire de Dieu. Il résolut donc d'aller aux Indes, décidé par tant de raisons corroborées de l'autorité de celui qui les lui inculquait ; il écrivit à ses Supérieurs et leur demanda ces missions avec les plus vives instances. Il n'obtint pour lors que de bonnes espérances ; on l'exhortait à terminer ses études qu'il avait commencées ; et lorsqu'elles seraient achevées, à son passage à Barcelone, on déterminerait d'un commun accord ce qui semblerait le plus avantageux, pour le service de Dieu. En effet, lorsqu'il eut achevé sa philosophie et défendu un acte public, avec une modestie égale à son talent, il reçut l'ordre de se rendre à Barcelone. Il est aisé de deviner ses sentiments, lorsqu'il fallut se séparer du père de son âme, de ce saint et si aimable vieillard Rodriguez ; on conçoit quelle fut la tendresse de leurs derniers et fraternels embrassements.

Mais si ces deux saints religieux se séparèrent de corp?, jamais leurs grandes âmes ne se séparèrent de cœur .- Claver conserva une telle vénération pour ce saint homme, qu'il ne pouvait parler d'autre chose ; il lui suffisait d'entendre son nom, pour être hors de ses sens etcumme en extase. Il conserva toute sa vie et porta toujours sur lui, comme on porterait le plus cher trésor, un petit livre, contenant le résumé de la perfection que Rodriguez avait écrit de sa propre main et lui avait remis. Il l'eut jusqu'à la mort pour conseiller dans ses doutes, pour consolation dans ses peines, pour soulagement dans ses fatigues et même pour instrument dans ses miracles. Dans les dernières années de sa vie, alors que, étant tout paralysé, il approchait de sa dernière heure, pu apprenant qu'on avait publié la vie et le portrait de Rodriguez, il s'écria surabondant de joie : « Que Dieu soit béni ! puisque je vois enfin accompli ce que je désirais depuis si longtemps. Maintenant, je meurs content. » Il voulut, déjà

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moribond, qu'on lui lût cette vie plusieurs fois; et, comme un de ceux qui l'assistaient, ayant com;a;sion de son état, la lui avait ôtée sans qu'il s'en fut aperçu, il se leva île son lit' se vêtit comme il put, et se traînant à grand peine, sortit «le sa chambre pour la reclamer ; tant il désirait ne pas être privé plus longtemps de ce secours spirituel, a!ors qu'il en avait le plus besoin. Le Père et c... de ses condisciples, avec leur maître allaient mettre à la voile, quand arriva une chose digne de remarque. Ayant payé le prix du voyage, ils s'aperçurent que le navire, qui devait les conduire, était si mal équipé qu'effrayis ils n'osèrent s'embarquer. Plus courageux et plus obéissant que les autres, Claver seul s'embarqua, plein de confiance dans cette Providence, à laquelle la mer et les vents obéissent. Qu'arriva-t-il ? Soit à cause de son obéissance, soit en récompense de sa confiance, seul il parviQt à Barcelone, après une rapide et heureuse navigation ; les onze autres, qui s'étaient embarqués sur un navire mieux monté et mieux approvisionné, furent attqués en route par des corsaires et conduits en esclavage (l) (a).

t. Voir l'Histoire manuscrite de Montésion. Tome I, fol. 76.

a. Toutefois, cette histoire manuscrite, constate, contrairement à l'assertion du Père Odi, que le Père Gaver s'embarqua avec le Frère scolastique Jpan Humanes et trois novices. (Sole du Traducteur.)

Note B (1).

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