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Vie & aventures du sieur Caliban, 1884-85

Du temps que j'étais écolier, comme dit Musset, j'ai eu des prix, tout comme un autre. Et cependant j'étais un cancre. A présent que je suis homme, je travaille beaucoup et je n'ai plus de prix de rien du tout. Alors que signifie l'instruction qu'on m'a donnée?

Une année même, il m'en souvient, j'eus tant de prix que j'eus tous les prix. Je ramassai là un Burïon complet, en une quinzaine de volumes à côtes d'or, plus du laurier, oh! du laurier, de quoi nimber plusieurs jambons de Mayence. .Ma pauvre bonne femme de grand"mère s'évanouit parmi les bancs, pendant la distribution, et je me rappelle parfaitement bien que, le soir, au dîner, il y eut du canard aux olives! Mon Dieu! que j'aimais alors le canard aux olives!

i VIE ET AVENTURES DE CALIBAN

Depuis ce temps-là, la vie m'a pris, et elle me roule!... Où est mon Bulïon aux tranches dorées? Où sont les lauriers? Où est la vieille et douce femme qui m'aimait? Où sont les canards aux olives?

Il est clair que je savais alors un tas de choses que je ne sais plus maintenant, car sans cela je continuerais à avoir des prix, et je n'en ai plus. Non seulement je n'ai plus de prix, mais je ne concours plus avec personne pour en avoir. A quoi cela tient-il pourtant?

Tel que vous me voyez, je cherche de toutes parts vingt hommes disposés à « disputer » avec moi en vers latins, par exemple, et même en thème grec, et je ne puis arriver à les découvrir. Ceux à qui je propose d'appliquer ainsi les bienfaits de notre éducation première à la vie réelle et pratique, se mettent à rire et me tournent le dos, je veux dire qu'ils me le présentent. Je leur offre un Buffon complet, relié, doré, avec son Lacépède, pour prix, ils ne veulent pas en entendre parler. Je risque alors la récompense du canard aux olives. Ceux-ci ne l'aiment plus qu'aux navets, et ceux-là ne l'aiment plus du tout. Alors qu'est-ce qu'ils font de cette habileté à manier la prosodie latine et

de cette dextérité à écrire la langue de Pausanias qui jadis les rendaient si fiers — et moi aussi ?

Peut-être ont-ils perdu, comme moi. la grand'mère pour laquelle ils travaillaient, étant petits, celle qui s'évanouissait parmi les bancs, les jours de prix! Au fond, je crois que tout est là. On ne fait de vers latins que pour sa grand'mère.

La société contemporaine est décidément combinée d'une manière admirable, et j'entre en état d'extase lorsque je l'étudié!

Destinés dans le combat de la vie à tirer le fusil dernier modèle et à ne nous servir que de cette arme d'offense et de défense, on nous exerce dès le bas âge à manier exclusivement la fronde, instrument naïf, déjà fort délaissé du temps de Goliath, et dont les traditions sont perdues.

Qu'est-ce, en effet, je vous le demande, que l'éducation classique telle qu'on la pratique en France depuis Abeilard. si ce n'est pas un vaste cours de fronde? Ou, si vous l'aimez mieux, un Saint-Cyr d'arbalétriers?

J'ai usé mon enfance à mettre dans le rond

de la cible avec Tare du vers latin, la fronde du thème grec, et le dard du « Que retranché ». Personne ne retranchait le Que avec une précision comparable à la mienne. Si les prix avaient été des. lapins au lieu d'être des Buff'on, leur historiographe, j'aurais aujourd'hui trois mille livres de rentes et une lapinière. Le professeur plaçait à trente pas le Goliath du solécisme, et, avec ma fronde, j'abattais le géant, là où l'œil est unique: de même pour l'arc et le dard. Je fus aussi un rude discobole!

C'est alors que l'Université déclara qu'elle n'avait plus rien à m'apprendre. Elle le déclara dans un brevet (que j'ai), et sur lequel il y a le portrait de ma patrie en papier découpé. Mûr pour le grand combat, je m'avançai avec ma fronde, et la première chose que je vis fut qu'il n'y avait pas de cible. Eh! quoi, aucune cible? Sur quoi tirer, alors?

— Sur ton voisin, me dirent les philosophes.

Je ne tardai pas à apprendre ainsi, car ce fut tout de suite, qu'il n'y a aucun rapport direct entre ce qui s'apprend et ce qui se fait. Baudelaire avait raison : l'action n'est pas la sœur du rêve. Arcs, dards, disques et javelots, tout

m'était inutile. J'étais désarmé dès le seuil de la réalité, cette caverne !

L'un de mes professeurs vint à mon aide. C'était un sage. Il ne gobait pas l'instruction qu'il m'avait donnée.

— On n'apprend, me dit-il, qu'alîn d'avoir quelque chose à oublier. Telle est la France, ton pays, et le premier des peuples ! Juge des autres! Il te faut deux armes, un revolver et un fusil. Le revolver pour tes amis, le fusil pour tes semblables. Avec le revolver on abat de près ceux qui vous gênent ; avec le fusil on les abat de loin. Tu n'as pas d'autre rôle sur la terre. N'accorde plus aucune attention à Virgile, néglige Cicéron, et ne perds pas ton temps à retrancher des Que inutiles. Quant aux vers latins, ta grand'mère est morte!...

Ainsi parla cet homme sage, qui s'appelait Jules Thiénot. et que nous avons tous adoré, à Charlemagne. Sa tristesse était si grande quand, chaque année, il voyait une partie de ses élèves, entrer dans la vie, comme on entre dans la mer, sans savoir nager, qu'il en faisait une maladie. Il comparait l'Université à la ville de Thèbes, fournissant au Minotaure son contingent annuel de cent victimes vierges, couronnées de roses

et de lauriers, elles aussi, et ficelées de bandelettes, et il les suivait, en larmes, sur le rivage. Où allez-vous, mes chers petits? Il a fini par en mourir, car aucun ne lui revenait.

Et de fait, que sont-ils devenus les forts en thème et les grands décrocheurs de timbales sorboniques de notre temps de jeunesse? L'illustre Béjumot, qui translatait du Michelet en un tel grec qu'on croyait lire du Thucydide ? Et le fameux Courbizet, qui troussait si fortement la muse sur le Pinde et vous décrivait une ascension de montgolfière, soit dans le style de Juvénal, soit dans le style de Columelle, au choix, vous faisant passer dans le dos de petits frissons de haute latinité? Que fait Gibout, qui écrivait comme Bossuet, tout le temps? Où trouver Moulard, dont le vieux Hector Lemaire, ce roi des professeurs, avait dit : Moulard ira loin ! Où est-il chef de gare, Moulard? Où perçoit-il des contributions, Gibout ? Dans quel ministère émolue Courbizet? Qu'est-ce que Béjumot a épousé?... C'est affreux tout de même quand on y pense!

Il faut avoir le courage de l'avouer, après une erreur de quatre siècles : l'ensemble des études appelé les Humanités ne peut être utile,

en cet âge inhumain, qu'à ceux-là seuls qui ont reçu la vocation des Lettres et des Arts. Pour tous les autres, ces études sont nuisibles, retardataires et sottes. De dix à vingt ans on pousse ce rocher de Sisyphe au sommet d'une montagne, d'où il retombe et vous écrase.

Aussi qu'arrive-t-il? nous ne sommes plus qu'un peuple de littérateurs manques, de demilettrés, de faux artistes et d'amateurs. Le goût s'est abaissé dans une immense production sans contrôle, et les eaux tièdes du Médiocre ont rompu les digues de la critique. Tous les Français sont peintres et poètes. Quand le soleil se lève, la nation française gazouille et bat le tambour sur la toile.

Cet homme que vous voyez là-bas, dirigeant dans la terre brune le soc d'une charrue, il est en train de rimer un chant de son poème des Saisoiis; c'est un Hésiode. Il sait le grec. Il peut dire « Hue » et « Dia » à ses chevaux dans l'idiome d'Epaminondas. C'est Béjumot, peut-être.

Ce gardien du phare, qui brille au fond de la mer, il s'occupe à traduire Horace. On lui a inoculé cette maladie dès le bas âge, de traduire

in VIE ET AVENTURES DE CALIBAN

// race. Vous reconnaissez Courbizet. Mais qu'il est triste, dans ce phare !

Voici Gibout qui lit le Siècle sur le siège de cette urbaine. Il attend le voyageur. A quoi va-til l'utiliser, ce don tant cultivé d'écrire comme Bossuet et d'être un autre aigle de Meaux? Le voyageur se présente. Grand Dieu ! ai-je vu Moulard? Oui. c'est Moulard, Moulard courtier en vins, Moulard qui devait aller loin! Si Gibout le reconnaît, il ne voudra pas le conduire, à cause de la prédiction. Mais Gibout n'a pas reconnu Moulard, et Moulard ne remet pas Gibout. Il crie : o A l'heure! » Et cependant Moulard. au lycée, n'avait de prix que ceux que Gibout n'avait pas, quand Courbizet leur en laissait.

O mes prix! ô mon Buffon complet! ô lauriers et palmarès. Quel étonnement plus tard lorsque je dus constater, dans la cohue sociale, que vous n'aviez été que des joujoux, de simples hochets de vanité enfantine! Il s'agissait bien de concourir, dans cette mêlée, et de tomber Béjumot en grec. C'était son trou qu'il fallait faire, et son trou en pleine pâtée humaine. Entrer là-dedans, dans cet océan de chair en fermentation ! Allez donc réciter les Géorgiqucs sur

ces tètes convulsées par l'ardeur de l'or. Appliquez donc le De officiis de Cicéron ou le De senectute à vos relations avec une foule hurlante, qui s'écrase et s'extermine, flagellée par des Furies. Placez quelques citations fines et choisies des bons auteurs dans l'ouragan de ces passions modernes !

Si on nous racontait cela pourtant d"un peuple sauvage, ou réputé tel, qu'il exerce ses enfants à des métiers que ceux-ci ne doivent jamais exercer quand ils seront hommes, et que, destinés par exemple à vivre de chasse, on les habitue d"abord à la pèche, nous ne reviendrions pas de notre étonnement. Or. nous ne faisons pas autre chose. Dans un temps où tout avenir et tout présent sont à la connaissance des choses, à la pratique des forces naturelles, au fait, à l'action, nous ne formons que des idéologues, occupés du passé, des langues mortes, des vieilles histoires, de casques, d'arcs et de combats à l'arme blanche. Nos petits savent ce qui se passait à Tibur, du temps d'Horace: ils ignorent ce qui se passe dans l'Afrique française, au temps où ils vivent. Ils connaissent les inventions d'Archimède, et ils ne savent rien de celles de Pasteur. Cet encroù-

tement absurde est la base de l'éducation nationale.

Un Français jeté par un naufrage dans une contrée inconnue, ou attaqué durement par la fatalité, n'a pour se défendre ou se sauver que la règle du Que retranché à opposer aux éléments ou au sort. Il expire en citant de l'Horace.

Atroce latin, grec désastreux, assommant Tite-Live et Xénophon de malheur, vieux auteurs, langues crevées, pédagogie navrante, ronron des siècles endormis, vous nous prenez le meilleur de la vie. Vous tuez l'enfance et vous hallucinez la jeunesse. Aux gens de lettres, aux prédicateurs, à ceux qui manient la plume ou la parole, que Lhomond et Burnouf, gnouf, gnouf, soient secourables. Mais les autres ? Mais Béjumot?... Mais Courbizet !...

Ah ! pauvre Courbizet, là-bas dans son phare !...

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