IL APPREND LE FRANÇAIS
Je gage que vous n'avez jamais compris pourquoi M. de Bismarck tient tant à nous voir prendre la Belgique? Moi non plus je ne l'avais jamais compris. Je demeurais béant devant ce problème politique, comme l'est Paris devant l'élection de Germain Casse.
Qu'est-ce qu'il a, Bismarck, me disais-je, et pour quel sombre motif nous pousse-t-il à cet excès de territoire?
Dire que je me méfiais, c'est ne rien dire. Les charges du chancelier de fer sont généralement féroces. J'en parlai une fois à Ranc, qui sait, lui, son Machiavel-, mais il me rembarra. — Ne te mêle donc pas de ces choses-là ! Telle fut son explication.
A présent, je sais.
M. de Bismarck nous invite à annexer Bruxelles, parce que c'est à Bruxelles que sévit Kistemaeckers.
Henri Kistemaeckers est un homme résolu, qui poursuit la langue française d'une haine épouvantable. Il a juré de l'exterminer. "Il s'est fait éditeur dans cette intention. Et quel éditeur, doux Jésus ! Sa ration est d'un roman tous les deux jours. En voilà un à qui il n'est pas besoin de crier : Mange !
De telle sorte que si les projets infernaux de Bismarck ne sont pas déjoués par les habiles politiciens que nous allons avoir (demain... demain !...), Bruxelles peut devenir irrémissiblement français, et Kistemaeckers triomphe. Ses livres entrent dans notre littérature.
Or, le jour où les livres édités par Kistemaeckers seront réputés livres français, si vous ne savez pas ce que c'est qu'une révolution fondamentale, vous en verrez une: attendu qu'il faudra fermer tous les collèges et lycées ; renvoyer les professeurs d'orthographe, de syntaxe et de grammaire comparée -, brûler en effigie, depuis Montaigne jusqu'à Renan, tous les soi-disant écrivains, stylistes et philologues du charabia gallo-romain: nettoyer l'antique
Sorbonne. licencier l'antédiluvienne Académie, et traduire Voltaire en flamand rose.
C'est pour le coup que M. Grévy sera forcé de bûcher ses discours du trône. Ça n'est pas bien limpide, le flamand rose, et le mot gouvernement y est remplacé par quelque vocable, comme « guberoativfté », par exemple, auquel la bouche ne s'astreint pas sans défigurer le plus beau visage.
Le flamand rose, inventé par le haineux Kistemaeckers, et popularisé par les papiers qu'il édite, me paraît être un ensemble savant de tous les barbarismes, soléeismes, bourdes et pataquès qui valent aux enfants la réputation de cancres et aux hommes faits celle de naturalistes éminents. Il est difficile d'en donner une idée aux personnes tranquilles et bien portantes qui se contentent du mot pot-au-feu pour en commander un à leur cuisinière.
Imaginez Dumanet à l'office de l'hôtel de Rambouillet: mais Dumanet souffrant de cors aux pieds, et faisant, sur les talons, du Scudéry pour séduire la cuisinière. Cuirs précieux, liaisons suaves et petits cris inarticulés.
Kistemaeckers passe — et publie.
Voilà ce que je puis vous dire de plus clair
Hi VIE ET AVENTURES DE CALIBAN
sur le flamand rose. C'est du troubade sans connaissance.
Les critiques qui rendent les frères de Goncourt responsables de cette épilepsie lexicographique, par laquelle les mots arrivent à exprimer le contraire de ce qu'ils signifient et les phrases à caramboler dans le vide, à huit mille mètres au-dessus du niveau de l'absurdité, chargent ces écrivains d'un crime qu'ils n'ont pas commis. Les Goncourt sont parfois contournés et bistournés, mais iis restent corrects, toujours, et quand ils sont heureux, rien n'est comparable au relief de leur réalisation artistique. Chez eux encore, le néologisme sarde l'allure d'une sorte d'encanaillement distingué qui sent sa race française. S'ils ôtent leurs hottes dans le monde, on devine que, comme à Lauzun, ce sont des princesses qui les leur tirent.
L'influence des Goncourt se borne donc à avoir donné l'exemple de quelque désossement de la phrase française. Et si l'on y regarde bien, on verra que tous les os au moins y sont. Tandis que chez Kistemaeckers, il n'v a
plus d'os du tout. Ni os, ni lard. On ne sait pas comment tient la couenne.
Cette lutte d'un homme contre une langue n'est pas nouvelle si elle est imposante. Déjà, au début dix-septième siècle, un Espagnol l'avait soutenue contre l'idiome de Cervantes. Cet Espagnol, qui d'ailleurs n'a pas grandi, s'appelait Gongora, d'où l'on a fait gongorisme, — presque goncourisme. Mais Gongora était manifestement soutenu par la Providence, car elle lui avait, en sus de ce nom, donné celui de « Y Argote », par où elle prévenait les gens de la mission qu'il avait à remplir. Quand on s'appelle Gongora y Argote, l'argot est une prédestination. Et pourtant il succomba, ce qui me laisse l'espoir que Kistemaeckers, dont le nom ne veut rien dire du tout, ne réussira pas dans ses mauvais desseins.
Non, Kistemaeckers, ta haine demeurera stérile! Jamais un Caro n'enseignera en Sorbonne les déliquescences du flamand rose. Jamais Claretie ne transportera Ludine, de M. Poictevin, sur la scène où Monval s'agenouille. Jamais nous n'entendrons la charmante Bartet traiter de ses « effulgences amenuisées », de ses « erronées errances ». ni de la belle eau ver-
himière illarmqycmU du fond de son œil sorte. Scribe serait trop content. Cela lui ferait un été de la Saint-Martin, à cet homme. Oscar, ou le mari qui trompe sa femme, reparaîtrait tout joyeux et il dirait : « Pardon, je la trompe, en style d*épicier, mais clairement du moins, tandis que vous, vous la trompez en un langage tellement invertébré, qu'on ne sait plus lequel des deux en doit à l'autre, si votre femme est une femme ou un être eifulgent et amenuisé, d'où vient Oscar, et si nous sommes là pour pleurer ou rire. »
Si encore Kistemaeckers était seul, avec la Belgique, pour démolir la langue française ? Mais il a contracté des alliances hostiles, que Bismarck encourage évidemment. Bruxelles nous mine au nord, Genève à l'est. Genève nous sape jusque dans le sein de l'Académie, notre mère à tous.
Puis, c'est le provençal, qui n'a l'air de rien, mais dont le travail est terrible. Le provençal consiste à ajouter des o et des a (simplement) à tous les mots de notre dictionnaire. Les enfants le parlent très vite, et ça les amuse. Comme de cette façon il est impossible de prononcer un mot qui ne rime pas avec le précé-
dent, et le suivant aussi; on en arrive à croire que Ton fait des vers. Et on en fait tout le temps, en demandant son chapeau et sa canne. Péril immense dans une société d'affaires. Car le Provençal se gobe. Il cite Aubanel et chante du Roumanille dans les réunions. Mistral vit sous un arc de triomphe, voyage sous un dais, et quand il se peigne, il démêle du laurier.
C'est lui qui disait un jour à Théophile Gautier :
— Ah ! cher maître, quel génie vous avez, et que vos poésies sont merveilleuses! Mais quel dommage que vous écriviez dans une langue que personne ne comprend !
Il parlait de la langue française, celle d'oïl, l'ennemie.
Mais ce n'est pas tout encore, et, non content de l'alliance offensive qu'il a conclue avec Genève et Marseille, Kistemaeckers nourrit des intelligences dans la place. Oui, Paris, quelques-uns de tes aborigènes conspirent contre Noël et Chapsal ! Ils ont juré d'affranchir le régime direct de l'oppression du sujet, de délivrer le verbe, d'égorger l'article et de mettre les adjectifs en république. D'autres, passant le tout au laminoir, obtiennent des phrases de cent
vingt mètres de long sur un millimètre de large. Tel mon ami Léon Cladel, par exemple.
Une incidente du Cladel commence au milieu d'un roman, tout le roman suivant et ne se termine que dans l'œuvre en préparation pour l'année prochaine. Encore Cladel, lui, au moins, a-t-il un but, qui est de nous faire croire que le Quercy est une province tellement éloignée de Paris que jamais chemin de fer n'a pu y parvenir. Son style est préparé pour donner l'idée de cet éloignement. Si le Quercy était à portée de locomotive, tout le monde irait visiter un pays où les plus simples jeunes filles s'appellent mademoiselle Tu-n'auras-pas-ma-rose, et tous les jeunes gens monsieur Car-tu-la-flétrirais. Dès que les ballons seront tout à fait dirigeables, Cladel sera moins cru, et il sera forcé d'en revenir au style simple.
J'en connais un autre dont l'étrange spécialité est de faire un sort aux coquilles. Vous savez que les coquilles sont les mots défigurés à la composition et qui vous reviennent, sur les épreuves d'imprimerie, avec des aspects grotesques et macabres. Il n'y a pas de joie comparable à celle de ce décadent lorsqu'il découvre
une belle coquille. Il compose aussitôt un article, parfois un livre, pour la caser. Et il la case. C'est le délirium du néologisme.
Enrin nous avons M. Stéphane Mallarmé.
L'idée de M. Stéphane .Mallarmé sur la langue dite française est celle-ci, à savoir : que les mots n'ont pas de sens propre par eux-mêmes. Ils n'en prennent un que selon le voisinage de ceux auxquels ils sont accolés, souvent de l'humeur seule du lecteur et presque toujours du temps qu'il fait lorsqu'on lit un livre. Mais ceci n'est rien. Si les mots n'ont pas de sens, ils ont tous une odeur, d'abord. Puis ils forment un son musical particulier, ils donnent un cri propre, dont on doit jouir indépendamment de tout le reste et pour la seule sonorité qu'ils éveillent dans le silence universel.
Prenons le mot fromage, par exemple.
La sonorité qu'éveille le mot fromage dans le silence universel sera d'abord perçue intrinsèquement par le dilettante. Il en jouit par l'oreille. L'extase finie, c'est au tour de l'odorat. Si l'odorat dit : « fromage, c'est violette », immédiatement les narines du dilettante s'emplissent du parfum de la modeste fleur. Le nez est satisfait.
Voici le tour du goût. Pour le goût, fromage éveille, je suppose, la sensation de certaine confiture rêvée, et jamais accomplie, qu'on ne fabrique nulle part et qu'on devrait vendre partout. Cette sensation exquise, crac, la voils sur vos lèvres! Au toucher maintenant. .. mais je ne suis pas mallarmiste, et ces joies me sont refusées.
O sainte langue française, est-ce que tu vas périr 1
Un soir, dans un groupe d'écrivains calmes, de poètes vieux jeu, admirateurs de La Fontaine et dépourvus d'éditeurs, la question suivante fut posée : Quels seraient les mots qui, d'après la doctrine de M. Mallarmé, donneraient le mieux la sensation des cinq maladies du tapir ?
Et l'on trouva, sans efforts, ces cinq mots qui font frissonner : la Lagne, la Sègne, la Gigne, la Zogne et la Magne.