M. EDMOND TURQUET
Permettez à un simple aquarelliste — Caliban joint le vice de l'aquarelle à mille autres — de vous proposer celle-ci pour notre prochain catéchisme républicain. C'est une petite leçon d'histoire contemporaine.
Le Professeur. — De tous les besoins qui se font sentir en République, quel est le besoin qui se fait le moins sentir?
Les Elèves (Ensemble) . — C'est le besoin d'un sous-secrétaire d'Etat détaché aux beaux-arts.
Le Professeur. — Pourquoi?
Les Elèves. — Parce que, nà (Ils trient).
Le Professeur. — Bien. Passons maintenant à l'historique de la question. Quels sont les plus célèbres sous-secrétaires d'Etat détachés aux beaux-arts dont s'enorgueillisse la troisième République française ?
Lks Elèves. — Ils étaient deux.
Le Professeur. — Qui s'appelaient?
Les Élèves. — Edmond Proust et Antonin Turquet.
Le Professeur. — En êtes-vous bien sûrs?
Les Élèves (Apec modestie). — Autant que possible.
Le Professeur. — A qui peut-on les comparer, sans aller trop loin toutefois dans l'histoire précédente de notre nation, féconde en grands hommes de toute espèce ?
Les Elèves. — A Thiers et à Guizot,
Le Professeur. — Sous quel rapport?
Les Élèves. — Ils leur sont comparables en ceci, qu'ils se succédaient alternativement au pouvoir.
Le Professeur. — Ont-ils d'autres points de ressemblance?
Les Élèves. — Aucun.
Le Proeesseer. — Vous avez vingt minutes de récréation.
Inutile de faire remarquer que ce questionnaire, laïque autant qu'obligatoire, contient une erreur : celle qui consiste à confondre les prénoms des deux célébrités où la troisième Repu-
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plique a trouvé ses Mécènes. C'est M. Proust qui a droit à Antonin. Edmond est la part de M. Turquet. Mais l'erreur est de si peu d'importance!
Donc, c'est au tour de M. Turquet. Je suis. ai-je dit, un simple aquarelliste, et pour parler d'un tel avènement, je n'ai point l'autorité d'un peintre à l'huile. Hélas ! je connais la sentence : « La peinture à l'huile, c'est très difficile, mais c'est bien plus beau que la peinture à l'eau ! » Je l'ai souvent entendue tomber des lèvres de M. Turquet lui-même, et j'en suis arrivé à la conviction qu'elle définit toute son esthétique.
Les grandes pensées font les grands règnes. M. Turquet a déjà appliqué celle-ci au cours de sa première surintendance des menus plaisirs français. Il est appelé à l'appliquer encore une fois avec tout le programme qu'elle comporte. Ah ! quand on possède un corps de doctrine de cette force, chez nous non seulement on arrive à tout — mais on y revient.
Rien ne résiste à une idée, pas même le ridicule, surtout en République, paraît-il. Du moins vous le voyez.
Mais de toutes les idées, les idées d'art sont
les plus demandées sous ce règne, qui le cède là-dessus à celui de Louis XIV, quoique Paul Bert rime à Colbert et Turquet à Fouquet. Oh! pleurez, nymphes de Vaux!...
Proust ne rimait à rien. La langue est pauvre. Mais il avait eu sa pensée, lui aussi, la pensée de surintendance. Un jour, devant Gambetta, il s'était écrié : « — Non, le dessin n'est pas la probité de l'art!... » Le lendemain, il avait le poste.
Pendant tout son consulat, personne ne dessinait plus dans les ateliers. Il était temps que les loteries nous le prissent. Mais il reviendra (lui aussi)...
La pensée de M. Proust lui était venue au sortir de l'atelier de feu Thomas Couture, dont il fut l'élève. M. Turquet n'est élève de personne. Il ne dérive que de la nature. Il en a donc pour quelque temps. Fixons ses traits.
Bizarrerie qui touche à la coïncidence, en anglais, le mot « turkey » veut dire « dindon ». On en plaisante même dans la famille, et l'on a bien raison. Il faut faire contre fortune bon cœur, et personne n'est forcé de parler anglais à table. Lavater prouve, d'ailleurs, qu'ils n'est point d'homme qui ne ressemble à quelque bète
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du bon Dieu. Il vaut mieux rappeler le dindon que l'hippopotame; certainement M. Turquet ne présente aucun des traits de l'hippopotame, au contraire.
C'est un joli garçon, de manières parfaites, un peu trop anglaises, selon moi (à cause du nom), et qui porte le faux-col comme on portait le jabot. On ne peut pas dire de lui, comme de l'art qu'il aime, « qu'est-ce qu'il représente? » Car il représente ! Là est sa force. Avoir une pensée (la peinture à l'huile, c'est très difficile, etc.) et représenter, c'est disposer de deux leviers pour un. Il ne faut qu'un levier pour faire une grue. M. Turquet suffirait pour deux grues, sa puissance représentative étant de cent chevaux, et sa pensée, de cent autres.
Je ne crois pas que le mécénisme d'Etat puisse être symbolisé par un type d'homme plus explicite à quinze pas. Voir M. Turquet, c'est voirie goût de la République pour les arts. Causer avec lui, c'est se promener au Louvre au bras de M. Grévy. Quant à ce qui est de savoir décorer, Napoléon était un enfant auprès de M. Turquet étoilant la poitrine d'un prix de Rome, sur les estrades de l'honneur.
Quand on compare la timidité d'un Kaempfen,
par exemple, ou d'un Philippe de Chennevières (gens capables de tenir le crachoir pendant deux heures sur Raphaël), avec l'autorité de M. Edmond Turquet ouvrant un salon d'art français, on comprend tout de suite ce que c'est que d'être né pour représenter l'absence de Léon X au milieu des écoles. Etre décoré par M. Turquet. c'est vraiment l'être deux fois. On en perd la tête.
Si cela m'arrivait. Monsieur le directeur, je renoncerais à l'aquarelle. Jugez-en.
Outre la grande pensée — la pensée base — que vous savez, a la peinture à l'huile, c'est très difficile, etc.. » M. Turquet nourrit encore quelques principes rigides sur divers points de critique transcendante. C'est ainsi qu'en musique il s'attarde et s'arrête à la Marseillaise. Par où j'estime que les wagnériens vont avoir du fil à retordre avec cet homme-là ! C'est bien fait pour eux, mais c'est assez embêtant pour la musique.
Dans son cottage (encore de l'anglais) à Puvs. lorsque M. Turquet voulait régaler les artistes, qu'il reçoit d'ailleurs avec la plus extrême cordialité, on jouait la Marseillaise à
quatre mains, sur des pianos évidemment spéciaux, et l'aimable amphitryon battait la mesure, souvent juste.
En poésie, Rouget de l'Isle lui masque Leconte de Lisle.
En sculpture, il se renseigne.
En architecture, il bénit. Ohé! Vitruve ! ohé!
Quant à la peinture, volez, circulaires, volez!... Le vermillon doit être patriotique. Le cobalt sera pur, ou il ne sera point! L'ocre jaune rendra la prise de la Bastille. C'est pour M. Turquet que Mai fleurit en Prairial. Nous avons le ton thermidor et le dessin septembrisard. Le plein air, c'est l'air de la liberté, et pour le clair-obscur, il le lui faut anticlérical d'abord, démocratique ensuite et national tout le temps !
Je ne mettrais pas dix centimes sur la vie de ceux qui se spécialisent dans la représentation du martvre de saint Sébastien, grandeur nature et grandeur de martyre. Ah! mais non. Leur temps est passé, à ceux-là! Il s'agit de se remettre à étudier l'histoire de Robespierre. Aucune des particularités de cette existence tourmentée ne reste indifférente à la sollicitude décorative et monumentale du fin gobeur que
nous avons sur la tète. On peut parier pour soixante Marceau, au hall de 1 88(5, pour cent Hoche et quelques Marat en baignoire, si toutefois M. Turquet dure jusqu'à ce « Prairial ».
Et il faut espérer que M. Turquet durera jusqu'à ce « Prairial », car sinon le règne d'Antonin refleurirait, avec sa pensée à lui (une autre pensée), et on recommencerait à ne plus dessiner dans les ateliers.
Telle est ma plainte, la plainte de Caliban. Simple aquarelliste, et naïf contribuable, je ne vois pas Robespierre à l'eau de miel, et la Terreur me semble revenir de droit à l'huile d'histoire. Me borner désormais à l'épisode de MUa de Sombreuil et en multiplier la scène, c'est risquer de ne pas assister à la vente de mes ouvrages, du moins de mon vivant. Je renonce donc à l'aquarelle; mais, me souvenant que d'indulgents amis me reconnaissaient jadis quelque talent pour le portrait-charge, je prends la liberté d'accrocher celui-ci (droit de reproduction autorisé jusque dans les gares) dans la galerie du Figaro. M. Proust l'achètera peutêtre.